THOMAS J. BATA LIBRARY
TRENT UNIVERSITY
Digitized by the Internet Archive
in 2019 with funding from
Kahle/Austin Foundation
https://archive.0rg/details/latragediedunpeuOOOOIauv_IO06
Cl. Edit, Bossard
STATUE D’ÉVANGELINE A GRAND PRÉ
par le sculpteur acadien Henri Hébert,
Émile LAUVRIÈRE
DOCTEUR ÈS LETTRES
PROFESSEUR AGRÉGÉ DE L’UNIVERSITÉ
LA TRAGÉDIE
D’UN PEUPLE
HISTOIRE DU PEUPLE ACADIEN
DE SES ORIGINES A NOS JOURS
AVEC 88 ILLUSTRATIONS, DONT 22 CARTES
Nouvelle Édition revue et complétée
TOME SECOND
Grand Prix Gobert de l’Académie française
Médaille d’or (Ducros- Aubert) de la Société de Géographie
Prix d’histoire de la Société Historique de Montréal
« AMES ET CHOSES »
LIBRAIRIE HENRY GOULET
5, RUE LEMERCIER, 5
PARIS
1924
♦
FSOloÜ- Ll>cî
'
TOME SECOND
224766
C'y,
* >■
•-A'wA
CHAPITRE XV
LA CUREE
(1755-1760)
Rapacité anglaise. — Les bénéficiaires. — Les responsables.
Pendant que disparaissaient les victimes, les bourreaux
se ruaient à la curée : chacun en prit pour son grade.
« Les soldats de la Nouvelle Angleterre, dit l’Amiral
Knowles (8 juillet 1746) au temps où, gouverneur de Louis-
bourg, il les vit de près, étaient sales, paresseux, entêtés,
et tous, du général au caporal, des marchands de rhum. »
(B. Murdoch, II, 87). Ajoutez à propos des hommes, « et
des déserteurs » : pour un cas de désertion parmi les troupes
françaises, si médiocres qu’elles fussent parfois, il y en avait
dix parmi les troupes anglaises. C était aussi 1 opinion de
Wolfe : « Les Américains, écrivait-il à Lord Sackille en juil¬
let 1758, sont les plus sales chiens, les plus méprisables
couards qu’on puisse imaginer. Il n’y a pas moyen de comp¬
ter sur eux. Ils vous lâchent par bataillons entiers, les officiers
comme les hommes. Cette canaille-là gêne plus une armée
qu’elle ne lui sert. » Des réguliers anglais son opinion n’était
guère meilleure : « Il est fatal que trop d argent et trop de
rhum nuisent à la discipline d’une armée. Il n y a pas de
nation, je crois bien, qui ait paye si cher tant de mauvais
soldats... L’usage constant du rhum et de la viande salée
ruine notre armée. » Quant aux « rangers », disaif-il, « ils ne
valent guère mieux que de la canaille ».
Vainement, on avait, mainte et mainte fois, voulu faire de
ces soldats des colons ; « Ces soldats démobilises, dit un rap¬
port anglais, étaient ivrognes, insubordonnés, fainéants...
1
LAUVRIÈRE. T. IJ.
2
LA TR AGÉD IE
Une fois qu’on leur avait donné des terres, des matériaux de
construction, des outils et des rations pour une année, ils sai¬
sissaient la première occasion venue pour vendre leur conces¬
sion et mener une vie d’aventures à bord de quelque vaisseau
de corsaire ». Le dix-huitième siècle fut, en effet, l’âge d’or de
la piraterie anglaise. Près du fort Beauséjour et le long du
Peticoudiac, les soldats démobilisés [soldats, disons-nous, et
non pas miliciens] ne prirent que fort peu de terres. En 1759
Lawrence déclara lui-même que ces soldats étaient les plus
impropres des hommes à toute colonisation : « Tous ceux qui
sont venus dans la province depuis la fondation d’Halifax,
écrit- il (Th. Akins. N. Sc. Arch.), l’ont quittée et sont devenus
des débitants de rhum. » Et voilà les hommes qu’on oppo¬
sait et qu on voulait substituer aux honnêtes, sobres et labo¬
rieux paysans acadiens. Aussi cette colonisation militaire
échoua-t-elle tant sur les bonnes terres de Beauséjour que
sur les mauvaises terres d’Halifax. Leurs Seigneuries du
Commerce s’en plaignirent à Lawrence dès juillet 1756.
Ces soudards avaient, disons-nous, d’autres goûts : il y
avait dans les maisons acadiennes, outre d’abondantes pro¬
visions de toute nature, quelques barriques de vin de France
chèrement achetées aux marchands de Louisbourg : elles ne
furent pas toutes la proie des flammes ; on devine les orgies
et les excès qui en résultèrent parmi cette soldatesque gros¬
sière. « Vous savez que nos soldats détestent les Acadiens,
écrivait Murray à Winslow, et que, pour peu qu’ils en trouvent
le moindre prétexte, ils les tueront. » (Arch. Can. Rapp. 1905,
II). Dès la prise de Beauséjour, ils avaient, avons-nous vu,
fait périr sous les coups de fouet une douzaine de femmes
acadiennes et, près de la rivière Saint-Jean, « dépecé comme
viande de porc » quatorze Indiens. Maintenant, pour assouvir
leurs pires instincts, ils avaient mieux que des prétextes ;
ils avaient des encouragements : car le 14 mai 1756 Lawrence
avait mis à prix les têtes indiennes : hommes, femmes et
enfants ; et, de connivence avec les officiers, les soldats con¬
fondaient systématiquement Acadiens et Indiens. Qu’on se
rappelle les incidents du Cap de Sable et les arguties du colo¬
nel Wilmot. Quand au cours d’une battue militaire surgissait
quelque pauvre outlaw français, hâve et déguenillé, on l’abat¬
tait d’une balle comme du gibier, ou plutôt comme un chien
LA
CURÉE
3
enragé. Plusieurs furent ainsi tués, cibles vivantes, lorsqu’ils
traversaient à la nage la rivière de Peticoudiac.
Les officiers ne valaient guère mieux que leurs hommes,
qu’ils encourageaient, du reste, ou couvraient : eux aussi
faisaient leurs affaires. Entre leurs copieuses libations, le colo¬
nel Winslow et Murray se livraient à une sorte de chasse aux
chevaux aussi facile que fructueuse. Leur grand chef Law¬
rence avait, dès les premiers jours de septembre, chargé une
sorte de maquignon suisse ou jersiais, Moïse (alias Moses) de
Les Derniers, de lui procurer pour son usage personnel les six
meilleurs chevaux qu’il pût trouver dans les écuries acadien¬
nes. Aussitôt nos deux officiers se mirent en campagne pour
satisfaire sans frais ce précieux goût qu’avait le grand dispen¬
sateur de postes et faveurs pour de belles montures qui ne
coûtent rien. Nous avons déjà signalé l’esprit flagorneur de
Winslow ; voici celui de Murray : « Je n’ai pas encore réussi à
trouver, écrit-il le 3 septembre 1755, quoi que ce soit qui
puisse, à mon gré, convenir à Son Excellence ; mais on
m’apprend aujourd’hui qu’un certain Armand Gros, de Grand’
Pré, possède un cheval noir qui ferait tout à fait son affaire,
m’assure-t-on, comme cheval de selle. » (Arch. Can. Rapp.
1905, II). Telles étaient les nobles préoccupations de ces Mes¬
sieurs, quand il s’agissait de veiller à cette laborieuse dépor¬
tation de tout un peuple qu’on devait, paraît-il, ne pas
démembrer : on commençait par dépouiller ce peuple pour
faire la cour au seigneur et maître. Disons tout de suite que
pour leur zèle l’honnête Winslow fut plus tard nommé juge
en chef dans son pays natal, que Monckton, avant d’être
promu général, eut l’honneur de gouverner la Nouvelle Écosse
en l’absence de Lawrence, etc...
Du reste, le mot d’ordre venait de haut : « Je ne manquerai
aucune occasion, écrivait aux Lords de l’Amirauté (15 no¬
vembre 1753) le commodore Spry qui succéda à Boscawen,
j’emploierai tous lej moyens qui sont en mon pouvoir pour
réduire les habitants français à la détresse. » Or, à l’heure
même où les soldats anglais étaient encouragés par leurs chefs
militaires et politiques à tant de violence à l’égard des Aca¬
diens et autre Français qu’on accusait de tous crimes, le
colonel Washington trouvait en 1756 sur l’un des prisonniers
4
LA TRAGÉDIE
ces ordres du commandant français : « Le sieur Douville
emploiera tous ses talents et tout son crédit à empêcher les
sauvages d’user d’aucune cruauté sur ceux qui tombent entre
leurs mains. L’honneur et l’humanité doivent en cela nous
servir de guides. » ( Pensylvania Archives, p. 600). Ajoutons
encore qu’en 1757 des instructions analogues étaient trouvées
dans la poche d’un cadet français tué près du fort Cumber¬
land, ci-devant Beauséjour : « Supposé qu’il fasse des prison¬
niers, il empêchera que les sauvages de son détachement
n’exercent à leur égard aucune cruauté de fait. » (Massach.
Hist. Soc. ; march 29, 1856). De quel côté étaient vraiment
« l’Honneur » et « l’Humanité ? » du côté des victimes calom¬
niées ou du côté des payeurs de scalps acadiens et des bour¬
reaux soi-disant indignés ?
Tout ne fut pas détruit par l’incendie, avons-nous vu :
nombre d’Acadiens, dupes des promesses anglaises, étaient si
sûrs de revenir plus tard chez eux, que dit le secrétaire du
Conseil, Bulkeley, « au lieu d’emporter avec eux leurs effets
et leur argent, ils en remplirent des coffres et des vases qu’ils
enfouirent dans la terre ou déposèrent au fond des puits ;
après leur départ, ces effets et des sommes considérables
d’argent furent retrouvés par les Anglais. » Dès lors, en effet,
durent être découverts quelques gros magots de beaux écus
de Louisbourg.
Le bétail, toutefois, constituait la plus grosse part de la
fortune mobilière des Acadiens. Le tableau suivant en fait
foi : il montre à quel degré de prospérité en étaient, à force de
labeur, arrivés certains Acadiens des Mines ; il n’explique que
mieux l’envieuse cupidité de rivaux sans vergogne :
Bœufs
Vaches
Veaux
Moutons
Porcs
Chevaux
Charles Lebrun
4
14
31
50
22
1
Jean-B. Daigre
6
14
22
28
34
2
Charles Granger
6
12
16
74
20
2
René Aucoin
6
9
12
90
22
3
Germain Richard
6
8
11
86
20
2
Pierre Landry
6
8
7
20
16
Claude Trahan
4
5
7
20
20
4
Baptiste Sapin
6
7
15
40
25
4
J. -B. Leblanc
4
7
9
30
11
2
Michel Boudrot
4
5
2
19
70
1
LA CURÉ E
5
Le cheptel acadien avait donc une valeur considérable :
Eaynal suppose 200.000 têtes de bétail ; Rameau estime
130.000. Si, d’après Winslow, les 2.300 ou plutôt 2.743 habi¬
tants de Grand’Pré et des environs possédaient 21.213 bêtes
(soit 7.833 bovins, 8.090 ovins, 4.197 porcs, 492 chevaux), on
peut calculer avec Édouard Richard que les 13.000 habitants
de l’Acadie possédaient environ 118.000 têtes de bétail dont
43.500 bêtes à cornes, 48.500 moutons, 23.500 porcs et
2.800 chevaux. Un habitant d’Halifax en ce temps-là estima
leur valeur marchande à 20.000 livres sterling, soit
500.000 francs, de nos jours environ deux millions. De ce
magnifique butin « confisqué, disait-on, par la couronne »,
tout n’alla pas, comme l’avait annoncé Lawrence, au ravi¬
taillement des troupes et de la flotte ; sur ces dépouilles
opimes s’abattit une nuée de spéculateurs d’Halifax et de
Boston, qui menait à la curée le trop expert Saül. Ce Saül
et son compère Baker eurent beau dire, pour leur défense et
celle de leurs complices, qu’une moitié du bétail fut employée
à la nourriture des troupes et l’autre à Halifax : ce qui est
bien vague ; nous n’en avons pas moins des affirmations
contraires :
« Une grande quantité du bétail français a été donnée à des
favoris, dit Ferdinand John Paris, d’Halifax, le 4 février 1758...
On a pris aux Français pour 20.. 000 livres au moins de bétail,
de porc, de rhum, de mélasse, etc... On devrait faire une en¬
quête pour savoir ce que tout cela est devenu : car la popula¬
tion n’en a pas tiré le moindre profit. » (Brit. Mus. Mss. A.
Brown’s Coll. Add. 19.071-72).
« Le cheptel des Acadiens fut pris pour des usages privés,
dit un réquisitoire de 1757 [Ibid.] ; à notre connaissance,
rien qu’à Piziquid 3.600 porcs et près de 1.000 bovins furent
tués, empaquetés et expédiés par eau. Ce qui se passa aux
autres forts reste un mystère ; d’une grande somme il n’a été
rendu aucun compte. Lawrence et son commissaire [Saül]
sont maintenant fort en peine pour dissimuler cette fraude
criante... Il est possible qu’il [Lawrence] produise des pièces
justificatives pour couvrir toutes ces fautes : car, si les pièces
authentiques manquent, il a sous la main des subordonnés qui,
habitués à ce genre de travail, savent les remplacer. »
Eux et leurs complices trouvèrent finalement un bon
moyen : ils supprimèrent tous les comptes de cette affaire ; il
n’en reste plus trace dans les archives d’Halifax. Dès le
6
LA TRAGÉDIE
24 mars 1760, un certain Richar Cumberland se plaint que
les sommes provenant de la ventedu bétail n e furent jamais
créditées.
Vis-à-vis de leurs complaisantes Seigneuries du Com¬
merce, Lawrence se tira d’affaire par une explication banale :
« J’ai donné une partie du bétail à ceux des colons anglais qui
sont le mieux à même de l’entretenir cet hiver. » On devine
tout ce que cette phrase anodine peut cacher de corruption
et de gabegie. Une certaine quantité du bétail fut, en fait,
donnée aux habitants de Lawrencetown fondée en 1754 sur
une concession de 20.000 acres à quatre lieues d’Halifax. Les
Allemands de Lunenburg furent particulièrement gavés pour
neuf ans ; dès 1755, une bande de 50 soldats voulut leur ame¬
ner 120 bovins et nombre de chevaux ; mais elle s’y prit si
mal que 60 bovins seulement arrivèrent à bon port. — Ces stu¬
pides autant que cupides spoliateurs avaient, selon la formule
populaire, les yeux plus grands que le ventre ; ils ne purent
tout consommer ni tout emporter. Après avoir raflé ce qui
restait de fruits, de volailles et de récoltes, ils ne parvinrent
à évacuer tout le bétail ni par terre ni par mer. « Il est éton¬
nant, écrit le 25 octobre 1757, un officier français de Louis-
bourg, Surlaville, que dans l’Acadie, toute dévastée qu’elle
soit, l’on retrouve encore des boeufs. » (B. de Beaumont, Der¬
niers jours de l’Acadie ). Pendant des années, les survivants du
« grand dérangement », lit-on, firent des incursions dans la
péninsule pour s’emparer du bétail qui errait encore. Plus
tard, verrons-nous, quand vinrent de nouveaux colons, ils
furent stupéfaits de trouver aux abords des forêts d’énormes
amas d’ossements : c’étaient les quelettes des malheureuses
vaches et brebis qui, faute de soins, étaient mortes là de froid
et de faim.
« Bien d’autres énormités furent accomplies, dit le réqui¬
sitoire de 1757, tant pour le ravitaillement des petits groupe¬
ments anglais que pour l’affrètement des navires » : des mal¬
versations telles qu’appropriation injustifiée de 10.000 livres
de marchandises (dont 30.000 gallons de rhum) au fort de
Beauséjour, détournement de 30.000 livres destinées aux
fortifications d’Halifax, « double paiement de salaires » et
autres « combinaisons ingénieuses ». (Brit. Mus. Mss. Add.
19.071-2). Bref, abominable à tous les points de vue, cette
LA CURÉE
7
déportation des Acadiens qu’avaient successivement envisagea
et recommandée le riche prébendaire Philipps et le suspect
agioteur Craggs fut exécutée par le prévaricateur Lawrence.
Malhonnête en son principe, la politique d’intérêt bien entendu
aboutissait tout naturellement au vol comme au crime.
Quant aux terres, mêmes mobiles, mêmes procédés ou peu
s’en faut. On a trop dit que l’évacuation des Acadiens fut une
simple mesure de guerre, le déblaiement d’un terrain d’opéra¬
tions militaires encombré de gens suspects. Ce fut bien plus
encore une flibusterie territoriale déterminée par une cupidité
insatiable, provoquée par l’irrésistible appât des « meilleures
terres du pays. »
« On ne saurait trop vanter la fertilité du sol de Horton et de
Cornwallis, dit le Dr A. W. Eaton en son Histoire du Comté du
Roi (1910). Outre les 50.000 acres de superbes terres endiguées
que possèdent ces cantons, riches alluvions conquises sur la
mer, il y a peut-être 70.000 acres de hautes terres cultivées
où se récoltent d’abondantes moissons de céréales, où des
vergers produisent des fruits magnifiques : poires, pommes
et prunes. [Comme la marée dépose deux fois par jour sa couche
de sédiments fertilisants], certaines portions des « marais » de
Cornwallis, d’Annapolis, de Grand Pré, de Cumberland n’ont
depuis près de deux siècles cessé de produire chaque année
par acre deux à trois tonnes du meilleur foin. On fait deux
récoltes par an sans qu’aucun engrais soit jamais nécessaire. »
En 1910, le Dr Eaton estimait à un million de dollars par
an le revenu des seules régions de Grand Pré, de Pisiguid et
de la rivière aux Canards. Comment pareil pays de cocagne, où
fruits et légumes abondaient tout comme les foins et les
céréales, n’aurait-il pas au plus haut point excité la convoitise
de colons affamés, particulièrement celle des miliciens de
Winslow et autres, qui, tout en procédant à l’évacuation de
leurs victimes, calculaient le profit qu’il y aurait à échanger
contre ces excellentes terres en plein rapport leurs maigres
friches de Nouvelle Angleterre ?
Une des cyniques raisons invoquées par Lawrence en faveur
de l’éviction des Acadiens tendait précisément à ce but.
Dès le 1er août 1754, il en voulait aux Acadiens d’être « les
possesseurs de la plus grande et de la meilleure partie des
terres de la province ». « L’évacuation des habitants, ajoute-
8
LA TRAGËD IE
t-il le 15 octobre 1755, nous fournira une grande quantité
de bonnes terres toutes prêtes à la culture... Aussitôt que
ces Français seront partis, je ferai de mon mieux pour attirer
du continent des colons qui occuperont ces terres ». Les meil¬
leures d’entre elles, entre autres celles de Pisiguid, dit Hali-
burton, furent dès le départ des occupants, attribuées à des
« résidents d’Halifax ». II se trouva que la plupart étaient
précisément des créatures de Lawrence et en particulier des
membres de ce fameux Conseil de Sa Majesté qui avait à
l’unanimité voté la déportation des Acadiens. A qui pareille
mesure pouvait-elle mieux profiter qu’à ceux-là qui en avaient
le mieux compris l’opportunité ? 20.000 arpents des meil¬
leures terres des Mines et de Chignectou furent donc octroyés
par le généreux gouverneur à ses complices de la première
heure, entre autres au juge Belcher qui avait juridiquement
condamné les Acadiens, au maître arpenteur Morris qui avait
organisé le guet-apens, à l’ancien employé suisse Deschamps
promu magistrat pour ses fourberies des Mines, à l’omni¬
présent commissaire Saül, etc. A vrai dire, en 1760, les Sei¬
gneurs du Commerce, étonnés de tant de munificence, rédui¬
sirent à 5.000 arpents ces concessions seigneuriales et plus
tard répartirent le reste moins prodiguement entre de nobles
lords, comme le secrétaire d’État Egremont, les Wilmot, à
des amiraux comme Boscawen et Colville qui pourvurent ainsi
leurs filles, à des généraux comme Haldimand et d’autres
officiers, en récompense, nous l’espérons, de bons et loyaux
services, à moins que ce ne fût pour s’assurer leur complai¬
sante complicité, en tout cas aux dépens de pauvres gens qui
n’en pouvaient mais.
Lawrence offrit les autres concessions aux colons de la
Nouvelle Angleterre : il ne pouvait guère faire moins en faveur
d’un pays qui, en cette énorme opération de flibusterie,
avait fourni sans compter l’or, les hommes, les bateaux et les
encouragements de toute nature : fructueux placement !
La New-York Gazette dès le 25 août 1755, la Pennsylvania
Gazette dès le 4 septembre publiaient la lettre suivante
d’Halifax en date du 9 août, donc antérieure à la déporta¬
tion même :
« Nous formons actuellement le noble et grand projet [rien
de moins] de chasser de cette province les Français neutres
LA CURÉE
9
qui ont toujours été nos ennemis secrets [démenti par Masca-
rène] et ont encouragé nos sauvages à nous couper la gorge
[accusations mensongères destinées à excuser le crime et à
exaspérer ces Néo-Anglais contre les Acadiens]. Si nous pouvons
réussir à les expulser, cet exploit sera le plus grand qu’aient
accompli les Anglais en Amérique : [serait-ce donc vrai ?]
car, au dire de tous, dans la partie de la province que ces
Français habitent, se trouvent les meilleures terres du monde.
Nous pourrions ensuite mettre à leurs places de bons fermiers
anglais et nous verrions bientôt grande abondance de produits
agricoles dans cette province. »
Dès 1754, Lawrence avait fièrement fondé, avons-nous vu,
sur un territoire de 20.000 acres à quatre lieues d’Halifax
sa propre ville Lawrencetown qu’il pourvut généreusement de
bétail acadien. Mais, pendant trois ou quatre années, la pré¬
sence de quelques malheureux Acadiens errant dans la pres¬
qu’île et le voisinage de Boishébert dans l’isthme à la tête d’une
poignée de soldats et de quelques bandes d’indiens suffirent
à tenir en respect la lâche avidité des spoliateurs anglo-saxons;
les miliciens de la Nouvelle Angleterre eux mêmes ne vou¬
laient pas rester en pays si peu sûr. Lawrence se plaignit
piteusement aux Lords du Commerce d’un si déplorable état
de choses. A quoi bon si coûteuse et si criminelle déportation ?
Les nobles Lords s’irritèrent d’abord (8 juillet 1756), puis ils
se résignèrent (10 mars 1757) :
« Nous sommes entièrement de votre avis : dans la situation
actuelle, en une province harcelée par les hostilités des Fran¬
çais et des Indiens, il serait vain de tenter d’attirer des gens
endurcis et actifs loin de possessions dont ils jouissent en
paix pour les installer en un pays exposé à toutes les déti esses
et à toutes les calamités que peut causer l’ennemi le plus
acharné et le mieux informé de l’état des lieux ; nous ne désirons
donc ni ne voulons insister sur cette mesure auprès de vous
qu’autant que les temps et les circonstances le permettront.
A toutes les belles avances de Lawrence, le gouverneur du
Massachusetts lui-même, en effet, avait tout d abord fait la
sourde oreille (février 1756) : il prétextait la guerre qui sévis¬
sait ; il blâmait l’absence de gouvernement représentatif en
Nouvelle Écosse ; on était si libéral en Nouvelle Angleterre !
Ce précieux mode de gouvernement ayant été enfin instauré
en 1758 à raison de 19 membres élus (dont 4 pour Halifax),
on feignit de ne plus craindre « une majorité d’électeurs
10
LA TRAGÉD IE
étrangers. » Dès lors, dit Haliburton, « commença à couler de
manière régulière et continue le courant d’émigration venu
des colonies du continent ». Enfin, pour rassurer les usurpa¬
teurs contre toutes revendications acadiennes, une loi fut
en 1759 votée et promulguée par la Chambre législative, le
Conseil d’Halifax et Lawrence, déclarant nulle toute action
intentée par des Français en vue du recouvrement de leurs
biens immobiliers : c’était la suprême violation du traité
d’Utrecht qui avait assuré aux Français la possession de
leurs terres.
L’appel à la curée était des plus alléchants. « 20.000 familles,
déclare Lawrence aux Lords du Commerce (9 nov. 1757),
pourraient s’établir commodément dans les cantons de Chi-
gnectou, de Cobequid, des Mines, de Pigiguit et d’Annapolis...
Maintenant que sont chassés de Nouvelle Écosse les Français
qui en entravaient le développement, on peut en peupler les
terres comme il faut. » « 100.000 acres de terres, dit une ron¬
flante proclamation (12 octobre 1758), qui, au cours du der¬
nier siècle, ont produit, sans discontinuer et sans engrais,
froment, orge, avoine, chanvre, lin, etc... et plus de 100.000
autres acres de hautes terres défrichées, pourvus de bonne
herbe, aménagés en vergers, ornés de jardins ; le tout si bien
réparti que chaque fermier peut avoir une juste proportion
de terre arable, de pâturage et de bois. » Et voilà comment les
Acadiens entravaient le développement de la colonie !
A ce propos n’oublions pas de démentir une fois pour toutes
cette inepte calomnie. Les Anglais ont, en effet, sans cesse
reproché aux Acadiens de ne pas défricher les hautes terres.
Or, confirmant la susdite déclaration, Charles Morris en son
rapport de 1762 estime à 2.000 acres les hautes terres défri¬
chées à Annapolis, à 1.000 celles de Granville, à 2.000 celles
de la Rivière aux Habitants, à 3.000 celles des Mines, à 3.000
celles de Cobeguid, à 200 celles du Cap de Sable, à 600 celles
de Sainte-Anne sur le Saint-Jean, sans parler de celles de
l’isthme, soit en tout plus de 12.000 acres.
Une proclamation du 11 janvier 1759 précise les conditions
de concession : « Chaque canton se composera de 100.000 acres ;
... de la meilleure terre possible, labours et prairies..., avec
rivage de mer..., rivières... et.... bois... ; exemption d’im¬
pôts pendant dix ans... ; puis un shilling par an pour 50 acres
LA CURÉE
11
à chaque membre de famille... ; mais en dix ans mise en valeur
de toute la concession... ; liberté de conscience pour tous,
sauf pour les catholiques... » On promet aux immigrants,
outre la gratuité du transport, le don de semences et
d’armes, oui, ces armes qu’on avait refusées aux Acadiens.
A New-York les agents de recrutement furent les associés
Delancey et Watts, dont le premier finit par s’établir à Anna-
polis. L’inévitable Hancock fut à Boston le grand recruteur
colonial de la Nouvelle Écosse : heureux homme ! qu’on
émigre ou qu’on immigre, à lui tous les profits. Si disqualifiée
qu’elle fût, en effet, cette compagnie Apthorp et Hancock,
tant par la déportation des victimes que par l’importation des
usurpateurs, réalisa en cotte double exploitation du crime un
profit qu’en mars 1760 on estimait à plus de 8.427 livres
anglaises, soit plus de 200.000 livres françaises ; avec cet
argent malpropre fut bâtie la fameuse maison historique de
Beacon Street à Boston.
Dès lors affluent les demandes de concession en ce paradis
volé : « on en fait tous les jours », dit Lawrence. « Des agents
délégués par des centaines de familles associées du Connec¬
ticut et de Rhode Island, écrit-il aux Lords of Trade (20 avril
1759), sont venus pour visiter la Baie de Fundy et y choisir
des terres. Je me propose de les y envoyer dans quelques jours
sur un des navires de la colonie avec l’arpenteur en chef
[Charles Morris]. Il les ramènera, j’en suis sûr, enchantés...
Ils n’ont qu’à voir la terre pour s’en éprendre. » De l’agent du
Rhode Island on ne sait pas grand’chose ; mais les quatre
du Connecticut, qui représentaient une association de 330 mem¬
bres, firent aussitôt choix de la région de Grand Pré et de la
Rivière aux Gaspereaux ; on y créa un canton de 100.000 acres
pour 200 familles recevant 500 acres chacune ; de même à
Pigiguid un canton de 100.000 acres pour 150 familles. Ainsi
furent constitués en mai les cantons de Horton et de Corn-
wallis. Le 21 mai, deux agents du Connecticut promirent
d’amener 50 familles dès le mois d’octobre suivant et 50 en
septembre 1760. Dans les six premiers mois de 1759, 133 con¬
cessionnaires de Nouvelle Angleterre s’inscrivirent pour le
canton de Yarmouth (Pobomcoup). En juin fut constitué
le canton de Granville près d’Annapolis ; en juillet, celui
d’Onslow à Cobequid et celui de Chignectou près de Beau-
12
LA TRAGËD IE
bassin. Un comité du Connecticut vint le 19 juillet et
revint le 28 septembre, obtenant dans le canton de Cumber¬
land des concessions pour 50 familles la première année, 75 la
deuxième et 75 la troisième. « De vastes espaces de terre libre
au fond de la Baie de Fundy, déclare fièrement Lawrence à
l’Assemblée législative (1er août 1759), ont été accordés à de
riches et actifs fermiers. On m’accable de nouvelles demandes
plus vite que je ne puis préparer les titres de concession,
et je ne doute pas qu’un bon peuplement de l’ensemble ne
satisfasse nos désirs les plus vifs et les plus ardents. »
Les gens du Massachusetts sont pris de fringale aussi. Rien
de plus naturel : leurs agents, comme le lieutenant Joseph
Scott (du régiment du Colonel Winslow) et l’enseigne Daniel
Knowlton (du régiment du colonel Prebble) avaient de leurs
yeux vu, « prospecté » en quelque sorte, les terres même dont
quatre ans plus tôt ils avaient chassé les Acadiens ; ils offraient
donc toute garantie aux 52 de leurs compatriotes qu’ils
enrôlèrent ; pour le canton d’Onslow (Cobeguid) s’inscrivirent
164, puis 51 autres concessionnaires du Massachusetts ; puis
d’autres encore dans le canton de Wolfe (plus tard Truro).
En automne et au printemps vinrent encore une vingtaine
d’anciens miliciens qui sans vergogne s’installèrent sur les
terres mêmes des malheureux qu’ils avaient chassés. Cette
usurpation est d’autant plus odieuse que bon nombre de ces
300 puritains venaient des localités même du Massachusetts :
Worcester, Woburn, Brookfield, Medfield, Reading, etc., où
ils avaient vu souffrir et même, comme nous le verrons, peut-
être fait souffrir leurs propres victimes.
Bref une telle « boulimie » s’empara de tous ces affamés de
Nouvelle Angleterre que le 20 septembre Lawrence put dresser
le beau tableau ci-contre de la curée agraire, à raison de
100.000 acres par canton.
« Maintenant que se présentent de telles multitudes, se
félicite Lawrence (20 sept.), la Province promet de prendre
aux yeux du public une grande importance, de s’enrichir en
même temps qu’elle se peuple et de payer au centuple les
grosses dépenses qu’exigent les jours de son enfance... A partir
du Cap de Sable, toutes les terres défrichées et toute la côte
seront bientôt repeuplées. »
De quelles grosses dépenses parle donc ainsi Lawrence ?
LA CURÉE AGRAIRE, d’après Charles LAWRENCE
14
LA TRAGÉDIE
dépenses de transport : 1.500 livres en 1759, et aussi d’ins¬
tallation et de réparation, qui en 1760 s’élevèrent à 5.475 livres.
Il est vrai qu’à partir de cette date l’immigration allait si bon
train qu’on supprima le gratuité des transports et du ravi¬
taillement. De telles dépenses pour l’installation de plus
de 12.000 colons sur plus de 1.300.000 acres de bonnes terres,
c’était vraiment la colonisation à prix réduits, d’autant que
ces dépenses impliquaient la réparation des digues détruites
le 4 novembre 1759 par un terrible raz de marée dont la
barre, de 10 pieds supérieure à la normale, emporta les savants
travaux des Acadiens. Et qui donc répara ces digues ? Ce
furent les victimes mêmes des spoliations ; ce furent des pri¬
sonniers acadiens, réquisitionnés d’office pour ces humiliantes
et exaspérantes corvées au profit de leurs usurpateurs.
« Même de nos jours, est-il dit, il n’est pas de gens aussi habiles
que les Acadiens pour endiguer les terres. »
A part ce désastre du raz de marée, qui dut être de part
et d’autre pris pour une intervention providentielle, les choses
allèrent à merveille. Informés des beaux plans de Lawrence,
les nobles Lords du Commerce se félicitèrent auprès du Roi
d’une opération qui, peut-être, à vrai dire, un peu risquée
en ses débuts, était, en somme, méritoire, puisqu’elle avait
réussi : « D’immenses terres, les plus fertiles, toutes aména¬
gées et les mieux situées pour le commerce, surtout pour la
pêche, se trouvent à Votre disposition par suite de l’expul¬
sion des Acadiens ; l’installation de colons utiles et actifs
nous semble si importante pour la sécurité et la prospérité
de la Nouvelle Écosse que nous y consacrons dès maintenant
toute notre attention, toute notre sollicitude ». (20 décembre
1759). Approbation royale (16 février 1760).
Toutefois, les nobles Lords crurent bon de faire leur part
aux vainqueurs sans péril et sans gloire : ils demandèrent à
Lawrence de réserver sur les dépouilles agraires des conces¬
sions pour les officiers et les soldats, qui pourraient ainsi,
disaient-ils, parer aux menaces de représailles de la part
des Acadiens et des sauvages. Et Lawrence d’offrir aussi¬
tôt à Passamaquoddy deux cantons pour 400 familles, au
Havre de l’Étang un canton pour 200, à la Rivière Saint-
Jean dix pour 2.000, à Peticoudiac six pour 1.200, à Mira-
michi autant, à Chédiack un pour 200, à Tatmagouche de *
LA CURÉE
15
même ; bref 2.500.000 acres pour une armée de près de
4.000 réservistes. Pourtant, remarque Lawrence, « de tous
les hommes qui vivent il n’en est pas de moins adaptés par
leur métier à créer des établissements agricoles : ils rencon¬
treront des difficultés dont ils n’ont pas idée. » Et aussitôt
les nobles Lords, si facilement convaincus par leur grand
homme, opinèrent du bonnet : ils remirent à plus tard
cette affaire devenue à leurs yeux << secondaire ». Lawrence
préféra établir cinq postes de traite chez les Malécites du
Saint- Jean (qui s’étaient soumis en février 1760), dont un
à l’embouchure du fleuve au fort Saint-Jean, et installer
tout le long de l’Atlantique, du Cap de Sable au détroit
de Saint-Jean, des pêcheurs du Massachusetts, du Cap
Cod, de Plymouth, de Nantucket, etc... A Liverpool
(ancien Port Rossignol), écrit Lawrence en juin 1760, il y a
déjà 70 familles qui possèdent, outre du cheptel, trente goé¬
lettes et de quoi bâtir trois scieries ; en décembre 1760, elles
ont déjà pêché 5.000 quintaux de poisson et possèdent en
chantier trois nouveaux navires.
Un des principaux agents recruteurs fut un singulier per¬
sonnage, Alexandre Mac Nutt. Né vers 1725 en Ulster, ce
descendant des usurpateurs écossais de l’Irlande était prêt
à encourager en Amérique toutes les usurpations et, pour
jouer ce beau rôle, il unit en sa nature hybride les qualités dis¬
parates de deux races : faconde de l’une, entêtement de l’autre.
Venu jeune de Virginie, il passe en Nouvelle Angleterre
dans le New Hampshire. Il se vante bientôt d’avoir pris part
à vingt engagements tant sur terre que sur mer, tant contre
les Français que contre les Indiens. Lorsqu’éclata la guerre
de Sept ans, il enrôla, dit-il, trois cents miliciens contre
Louisbourg. Là, promu officier, il se trouve en relation avec
Amherst et Lawrence. Celui-ci voit tout le parti à tirer de
ce hâbleur pour amadouer et entraîner les immigrants vers
sa colonie dépeuplée. Mac Nutt devient rapidement le meil¬
leur « rabatteur » de Hancock. Dès le printemps de 1761,
il se présente à Halifax avec une liste de 600 solliciteurs
de concessions, dont 50 Ulstériens du New Hampshire : ce
sont pour la plupart d’anciens miliciens qui, venus avec lui
au fort Cumberland en 1759, ont pu apprécier de visu la valeur
des terres qu’ils convoitent. Du gouverneur de la Nouvelle
16
LA TRAGÉDIE
Écosse Mac Nutt a obtenu, outre la promesse de leur transport
gratuit, des concessions de 50 acres à raison d’un shilling
payables en dix ans. (Boston Gazette, 27 avril 1761). Médiocre
succès pour un tel homme ! Il passe a Londres et, fort des
encouragements du gouvernement néo-écossais, se présente au
roi qui, touché d’un si beau zèle colonial, le proclame sur
l’heure colonel et lui remet une épée d honneur : jamais ce
républicain d’Amérique ne se sépara de ce don royal. Main¬
tenant il ne s’agit de rien moins que de remplir la Nouvelle
Écosse désertée de tout le surplus dépopulation de l’Orange
encombré. Dès le 28 août 1761 il embarque pour 1 Amérique
plus de 250 vrais Ulstériens d’Europe ; mais ces pauvres gens
arrivent à Halifax en octobre sans ressources ; d’où nécessité
de leur faire passer l’hiver aux frais du gouvernement et
de la charité publique ; enfin, au printemps, on les établit
tant bien que mal à Londonderry (Colchester). En mars 1762,
nouvel arrivage de ces indigents ; en novembre, arrivée de
Mac Nutt lui-même avec 150 autres et la promesse de sept
ou huit mille encore. Double alarme, et du gouvernement
métropolitain qui, ayant déjà dépensé plus d’un demi-million
de livres sterling, craint maintenant de voir l’Irlande se
dépeupler sous l’influence de cet enjôleur d’hommes, et du
gouverneur colonial qui ne craint pas moins de se ruiner par
l’entretien de ces « indésirables ». Mac Nutt a bien, au sein
même du Conseil, quatre partisans ravis de voir ces protes¬
tants anglais se substituer aux catholiques ; il n’en appert
pas moins que plusieurs de ces loyaux protestants, à si grands
frais importés et installés à New Dublin et à la Hève, passèrent
bel et bien en Nouvelle Angleterre. D’où mécontentement
général.
Qu’importe ? Les projets de notre grand colonisateur
grandissent superbement. Désormais il s’agit à tout le moins
de fonder entre la Nouvelle Angleterre et la Nouvelle Écosse,
sur les rives du Saint-Jean, une nouvelle Irlande protestante ;
on y amènera des religionnaires de tout pays, même de France
et d’Allemagne. Pour commencer, Mac Nutt envoie du Massa¬
chusetts à Maugerville un millier de soldats licenciés. Colère
du gouverneur qui ne veut pas de cette engeance indésirable.
Fort de l’appui des Lords du Commerce, Mac Nutt passe
outre : sur les deux millions d’acres dont il a obtenu la con-
LA CURÉE
17
cession il se vante d’installer les milliers d’émigrants que lui
promettent ses recruteurs installés en dix provinces d’Amé¬
rique. Comment, en effet, ne pas résister à la voix enchante¬
resse qui promet : « 200 acres à tout colon, plus 50 à chaque
membre de sa famille... Si vous vous souciez de votre posté¬
rité, amenez-la en ce pays où elle peut être à jamais libre,
loin de la morgue et de l’opprobe des grands... Ici pas de
pingres et rapaces propriétaires pour vous opprimer ; ici pas
de prêtres cupides pour vous extorquer la dîme de vos revenus ;
ici toute liberté de naître et de se marier, d’avoir des enfants
et de quitter ce monde sans payer taxes ni impôts... Envoyez-
nous les gens sobres et actifs et non de ces demi-gentlemen
dont l’interminable généalogie remonte à Nemrod ou à Caïn. »
Hélas ! les « gens actifs et sobres » ne répondirent pas à des
appels si généreux et si éloquents : la plupart des immenses
concessions de notre utopiste se trouvèrent bientôt périmées ;
il fut même en 1769 menacé de poursuites par le gouvernement
de la Nouvelle Écosse ; il en appela vainement en 1778 au
gouvernement de Philadelphie pour le délivrer de la tyrannie
toute britannique des gens de cette Nouvelle Écosse à laquelle
il s’était tant dévoué. Pour comble de disgrâce, il fut en cette
même année, sur son ultime concession de Port Roseway ou
New Jérusalem, indignement dépouillé par un corsaire de la
République américaine de tous ses biens, y compris la royale
épée si pieusement conservée. De dépit, brouillé avec tout le
monde, notre septuagénaire alla finir ses jours désenchantés
en sa quasi-natale Virginie (1811;. Avouons que le modeste
sieur d’Aulnay valait bien un colonisateur de si grande
envergure.
Si le grandissime plan de Mac Nutt échoua piteusement,
celui de Lawrence n’en réussit pas moins en partie. Ainsi fut
vendu à vil prix le riche patrimoine des Acadiens, par eux
arrosé de tant de sueur et de larmes. Ainsi, pendant des an¬
nées, le flot d’émigrants avides ne cessa de déferler du Massa¬
chusetts, du Connecticut, de Rhode Island, des autres colo¬
nies et même de la métropole britannique sur les rivages
déserts de l’Acadie. Ainsi arrivèrent de Roston en 1759 dix
navires portant 200 colons et de Rhode Island quatre goé¬
lettes chargées de 100 passagers. New London en fournit
190 autres ; Plymouth, 180 ; l’Irlande du Nord, 200. A Liver-
2
LAUVRIÈRE. T. II.
18
LA
TRAGÉDIE
püol (Port Rossignol) l’arpenteur Morris installa d’abord
50 familles de pêcheurs disposant de 6 goélettes, puis 40 autres.
Le 4 juin 1760, vingt-deux navires, escortés par un brick de
16 canons, débarquèrent plus de 200 colons du Connecticut
dans le riche pays de Grand-Pré, « ce jardin de la Nouvelle
Écosse ». Quelques masures qui avaient survécu servirent de
refuge aux premiers venus. « Un constant afflux d’aventuriers,
dit Haliburton(I, 234) créa [non, ils avaient été depuis long¬
temps créés et bien créés] ces superbes cantons qui s’étendent
maintenant sur les bords de la Baie de Fundy et du Bassin
des Mines. » L’empreinte américaine reste, en effet, indélé¬
bile, dans tout l’ouest de la péninsule. Ainsi fut mise à l’encan
et déchirée la tunique du Juste : les Pharisiens du Temple,
sans scrupule, s’en partagèrent les moindres lambeaux.
A propos de l’arrivée de ces gens du Connecticut, le juge
Haliburton, de Windsor, lui-même fils d’un colon venu du
Maine, nous donne en 1829 une description qui mérite d’être
retenue :
« A l’endroit où ils débarquèrent, dit-il (II, 121), ils trou¬
vèrent soixante chars à bœufs et autant de jougs dont les mal¬
heureux Français s’étaient servis pour amener leurs biens aux
vaisseaux qui devaient les arracher à leur patrie et, à l’orée
de la forêt, des tas d’ossements de bœufs et de moutons, qui,
abandonnés par leurs possesseurs, avaient péri en hiver faute
de nourriture. Ils rencontrèrent aussi quelques familles d’Aca-
diens errants qui avaient échappé aux recherches minutieuses
des Soldats et qui, dans la crainte de subir le sort de leurs
Compatriotes, n’avaient pas osé cultiver le sol ni paraître en
rase campagne Ils n’avaient pas mangé de pain depuis cinq ans
et n’avaient vécu que de légumes, de poisson et du bétail qui,
plus résistant, avait survécu aux rigueurs de l’hiver... Partout
gisaient les ruines des maisons incendiées... Comme les Indiens
étaient à la fois nombreux et hostiles, comme on avait peur que
lés quelques Français survivants ne vinssent molester les pro¬
priétaires des fermes confisquées, on crut bon, non seulement
de bâtir des maisons palissadées, mais encore d’y établir pour
plus de sûreté un petit détachement. » [Fort Montague, près du
site de Vieux Logis].
Et voilà tout l’esprit de justice, de pitié, de charité de ces
Usurpateurs puritains. Lorsqu’ils eurent exploités leurs vic¬
times sur leurs propres terres, ils les firent arrêter, verrons-
nous ; puis, n’ayant plus que faire de leurs services, pour la
LA CURÉE
19
réfection des digues dont ils ne savaient que faire, ils récla¬
mèrent à cor et à cri l’expulsion hors du pays de ces odieux
gêneurs.
Un rapport dressé au cours de l’automne 1761 par le trop
fameux arpenteur Charles Morris nous renseigne très exacte¬
ment sur l’état de la colonisation six ans après le grand
dérangement. Notre arpenteur nous promène tout le long de
la côte acadienne, d’Halifax jusqu’aux abords de la Nouvelle
Angleterre. Des 2.500 habitants de la capitale néo -écossaise
et de ses deux faubourgs, il n’y a pas une famille qui vive de
la culture du sol, tant ce sol est mauvais, tant ces gens sont
incapables ; presque tous dépendent pour leur subsistance de
l’armée et de la marine ; à Dartmouth, deux familles gagnent
leur pain à couper du bois. Lawrencetown, en dépit de toute
la sollicitude de son fondateur, a totalement échoué au bout
de trois ans : les derniers habitants s’en sont retirés en 1757.
A Chester, une centaine de familles néo-anglaises, soit 120 per¬
sonnes, ne vivent guère que de la pêche et de l’exploitation
du bois. A Lunenburg, les 1.000 à 1.500 Allemands et Hollan¬
dais, qui ont fini de défricher chacun en moyenne une dizaine
d’acres de médiocre terre, ont beau être pourvus de bétail
acadien, ils se livrent surtout à un commerce de bois et de
légumes avec Halifax. Les 260 colons du Connecticut, qui
se sont établis à New Dublin sur la rivière de la Hève, ont
dû se retirer après neuf mois d’efforts inutiles. En somme, les
Anglais n’ont pas mieux réussi que les Français dans l’exploi¬
tation agricole de ces mauvaises terres de la côte atlantique.
Par contre, les 90 familles (soit 504 personnes) qui se sont
établies à Liverpool (ancien Port Rossignol) prospèrent en
leur commerce de pêche, de bois et de constructions navales.
Au Cap de Sable, 200 pêcheurs du Cap Cod, de Plymouth et
de Nantucket ont pris la place d’une douzaine de familles
françaises qui avaient défriché 200 acres ; de même, dans
les régions de Pubnico (ancien Pobomcoup), de Tusket (ancien
Tousquet) et de Yarmouth, 200 nouveaux venus, tant pêcheurs
qu’agriculteurs, se substituent aux 12 familles acadiennes
qui se livraient à la pêche au large ou à l’élevage sur d’étroits
marais salins.
Dans le bassin de Port Royal, à gauche, entre la rivière et
les collines, le canton de Granville a été concédé à 30 familles ;
20
LA TRAGÉDIE
soit 1.500 acres de marais salins et 1.000 acres de terres défri¬
chées ; celui d’Annapolis, à 200 dont 60 sont déjà établis :
soit 1.600 acres d’alluvions et 1.200 acres de hautes terres
défrichées. Là 160 soldats ont déserté et les autres en feront
autant s’ils ne sont pas au plus tôt licenciés. Le riche bassin
des Mines excite surtout les plus âpres convoitises. Morris
l’a divisé en six ou sept cantons (townships) : à Cornwallis
(riv. Canards) 3.000 acres de polders et 2.000 de terre défrichée
sont répartis entre 150 concessionnaires, dont 115 familles
sont déjà venues de Nouvelle Angleterre ; à Horton (Mines),
5.000 acres de polders et 3.000 de terres défrichées, entre
200 propriétaires dont 150 sont arrivés ; (« les autres terres ne
valent rien », avoue Morris) ; à Falmouth (Pigiquid) 2.500 acres
de polders et 3.000 acres défrichés ont été adjugés à 150 con¬
cessionnaires ; 80 familles de Rhode Island occupent déjà les
lieux ; à Newport, les 1.000 acres de marais et les 600 acres
défrichés sont concédés à 70 familles de même provenance.
Les uns et les autres ont été installés là par ce fourbe employé
de Mauger, Isaac Deschamps, qu’ils vont élire député. Pour
se protéger contre toute attaque éventuelle des Acadiens ou
des sauvages, on a bâti des forts de pieux.
Le canton de Windsor se composait d’une partie de l’ancien
pays de Pisiguid.
« Les Français l’appréciaient beaucoup, dit Haliburton,
(100-102) à cause de ses vertes prairies fertiles qu’ils avaient
encloses de digues et portées à un haut degré de culture. Les
moissons de blé qu’ils y récoltaient étaient tellement abon¬
dantes que, pendant bien des aimées qui précédèrent la guerre
de 1756, ils en exportèrent de grandes quantités sur le marché
de Boston. Quoique occupées par les Anglais immédiatement
après l’évacuation de ce peuple infortuné, ces terres ne subirent
pas de changement appréciable avant ces vingt dernières
années [Haliburton écrivait en 1829]... Les plus riches furent
concédées à des bourgeois d’Halifax, parmi lesquels se trou¬
vaient plus d’un membre du Conseil de Sa Majesté. La portion
qui échut à des propriétaires résidents fut répartie entre un
petit nombre de gens : ainsi s’introduisit un système tenancier
qui ne contribua en Nouvelle Écosse ni à l’amélioration du
sol ni au profit du propriétaire... Ces terres endiguées, dont
il y a 2.544 acres, sont incontestablement les meilleures de la
Nouvelle Écosse, les plus profondes, les plus riches, les plus
fertiles... [Quant aux 2.100 acres de bonnes terres endiguées
à Grand’Pré], continue Haliburton (p. 116), ils restèrent ,1
L A G U R Ë E
21
incultes jusqu’à l’arrivée de 200 émigrants du Connecticut
en 1760... Parmi eux, beaucoup de paresseux qui n’étaient
venus que pour profiter des largesses du gouvernement quit¬
tèrent le pays, dès que celles-ci leur furent refusées. »
Entre Newport et la Shubénacadie, une vaste concession de
2.000 acres de bonne terre et de 100 acres défrichés est réser¬
vée à l’agent de colonisation irlandaise Mac Nutt. Le territoire
de Cobeguid a été divisé en cantons de Truro et d’Onslow avec
1.500 à 1.600 acres de bonnes terres pour 150 familles en
chacun d’eux. Les 50 familles d’Onslow, qui sont les plus indi¬
gentes et les plus indolentes de toute la colonie, menacent de
quitter si on ne les ravitaille au plus tôt. A Mac Nutt est
encore attribué un vaste territoire (dont 2.000 acres d allu-
vions) qui s’étend à l’Est vers l’isthme. Une route cavalière
traverse toute cette région, reliant la capitale par la Shubéna¬
cadie à Chignectou. L’ancienne « Acadie française » a été aussi
morcelée en cantons : La Planche (10.000 arpents réservés
à des soldats démobilisés qui n’en ont cure), Amherst (15.000),
Cumberland (18.000), Sackvil’e (12.000), Memrancook (7.000),
Peticoudiac (4.000), Chipoudy (2.000) ; « excellentes terres à
foin et à blé, qui, dit Morris, drainées et endiguées par les
Français, constitueront le grenier de la Nouvelle Écosse ».
Sur la rivière Saint-Jean, on convoite 600 acres de terres
défrichées à vingt lieues en amont, à Sainte-Anne ; de même,
dans la baie de Passamaquoddy ; de même, à la rivière Sainte-
Croix. Enfin, sur le golfe Saint-Laurent on signale l’impor¬
tance du havre de Tatmagouche, tant pour le transit avec
l’Ile Saint- Jean que pour la pêche à la morue et à la baleine.
Bref, en ces années de 1760 à 1762, les gens de race anglaise
se précipitèrent sur le domaine acadien. En dépit de quelques
mécomptes, malgré le lourd poids des dettes causées par Ja
déportation, la prospérité de la Nouvelle Écosse se fonda
solidement sur le vol et sur le crime.
Avant d’évaluer le profit que la métropole elle-même a
retiré du forfait acadien, il est bon de bien préciser sa part de
responsabilité, laquelle a, naturellement, été contestée. En
cette affaire coloniale, le gouvernement anglais, représenté par
le Bureau du Commerce et des Plantations et par le Secrétaire
d’État, Sir Thomas Robinson, joua, avons-nous dit, non seule-
22
LA TRAGÉDIE
ment un rôle de Ponce-Pilate, qui, feignant l’ignorance et
l’inconscience, crut pouvoir en toute sécurité se laver les
mains du crime d’autrui, mais bien celui d’un Ponce-
Pilate qui, sachant parfaitement de quoi il s’agissait, vou¬
lut, en réalité, aux Français neutres tout le mal possible
avec le minimum de risques, c’est-à-dire la suppression de la
majorité, sinon de la totalité, des Acadiens sans grands périls
ni grosses dépenses. Cette déportation acadienne qu’on envi¬
sageait depuis les débuts de la colonisation, qu’on méditait
surtout depuis la conquête, dont on réclamait depuis huit ans
un plan d’exécution pratique, on crut bon de l’opérer enfin,
ou plutôt en apparence de la laisser opérer, maintenant qu’on
avait sous la main l’homme et l’occasion, maintenant qu’on
n’en estimait plus les victimes ni dangereuses ni indispensa¬
bles. Quant à la part de responsabilité gouvernementale en
toute cette monstrueuse affaire, les documents et les éclair¬
cissements qui suivent en donneront, croyons-nous, une haute
idée malgré toutes les manœuvres, manipulations et précau¬
tions savamment destinées à en atténuer la gravité. Si
l’axiome : « Qui ne dit rien consent » est vrai, le seul silence du
gouvernement anglais, plusieurs fois informé, serait déjà, en
ces tragiques conjonctures, singulièrement coupable.
En sa lettre du 28 juin 1755 concernant la prise de Beau-
séjour, avons-nous vu, Lawrence annonça aux Lords of
Trade qu’en dépit de l’article IY de la capitulation, « les
Acadiens qui avaient déserté [ deserted ] ayant remis leurs
armes, il avait donné à Monckton l’ordre de les chasser du
pays. ». Nous savons que c’était là une violation flagrante de
la dite capitulation de Beauséjour. Le 18 juillet, il annonce, en
meme temps que la prise du fort Saint-Jean, « ses tractations
avec les habitants français en vue du serment d’allégeance et
sa résolution de les amener à se soumettre ou, sinon, d’en
débarrasser à jamais le pays ». A la première de ces lettres, celle
du 28 juin, le Secrétaire d’État Robinson adresse le 13 août
une réponse qui, par suite d’étranges retards, ne serait arrfvée
à Halifax que le 9 novembre, alors que l’éviction en masse des
Acadiens touchait à sa fin. Les termes confus de cette lettre
sont encore plus étranges que son retard. Par quelle aberra¬
tion Sir Thomas pouvait-il croire, ou par quelle casuistique
feindre de croire, qu’en une lettre où Lawrence ne parlait guère
LA CURÉE
23
que de la récente prise de Beauséjour, l’expression French
deserted inhabitants, si précise en sa portée, s’étendait « à tous
les Acadiens de la péninsule dont le nombre s’élevait, dit-il
lui-même, à des milliers » et non uniquement « à ceux qui se
trouvaient dans ou près le fort de Beauséjour quand celui-ci
fut évacué par la garnison ? » Ce doute est singulièrement
suspect et cette allusion prend même un air d’insinuation et
d’instigation. « Rien dans la lettre du gouverneur n’autorise
la présomption de pareille intention, déclare l’un des princi¬
paux hommes de loi d’Ottawa, Mr John S. Ewart (8 mai 1920).
Pareille supposition de Sir Thomas Robinson semble avoir
donné au Gouverneur une grande liberté d’action (discré¬
tion)... ; cette lettre de Sir Thomas engageait la responsabilité
(committed) du gouvernement britannique dans la déportation
de ceux des Acadiens auxquels le gouverneur ne voulait pas
se fier ». (Placide Gaudet, Grand dérangement, p. 38). En tout
cas, avant ainsi conçu la possibilité d’un déportation générale,
ledit Robinson ne s’en indigne nullement, mais déclare avec
le plus grand calme :
« Quelle qu’ait bien pu être votre intention, on ne doute pas
que vous n’ayez agi [remarquez cet étrange passé] d’après le
strict principe d’assurer à votre gouvernement une. sécurité
immédiate et indispensable [un pareil langage n’implique rien
moins que l’approbation préalable de cette prétendue mesure
de sécurité qu’était pour le Secrétaire d’Ëtat la déportation
même de tous les Acadiens de la péninsule] et que vous n'ayez
envisagé les funestes conséquences de l’alarme qui résulterait
pour les Français neutres, l’insurrection soudaine que pourraient
susciter leur désespoir et le nombre de sujets utiles que la fuite
ajouterait aux forces du Roi de France. On ne saurait donc
trop vous recommander d’user de la plus grande précaution et
de la plus extrême prudence en votre conduite à l’égard de ces
neutres et d’assurer ceux d’entre eux en qui vous pouvez avoir
confiance, surtout s’ils prêtent serment à Sa Majesté, qu’ils
peuvent demeurer dans la paisible possession de leurs habita¬
tions conformément aux lois. »
En ce langage, peut-être à dessein obscur et en partie con¬
tradictoire, il n’y a pas ombre de veto absolu concernant la
déportation des Acadiens dont Lawrence parlait pourtant
depuis un an, pas même un scrupule de la dernière heure :
l’expulsion de tous les Acadiens tant de la péninsule que de
24
LA TRAGËD IE
l’isthme est même envisagée comme une possibilité déjà
réalisée ; il n’y a qu’une inquiète recommandation de pru¬
dence, quelque réserve timorée dans l’application des mesures
les plus utiles à l’Angleterre, fussent-elles les plus funestes aux
Acadiens ; c’est l’attitude expectante de gens sans cœur ni
courage qui appréhendent de s’embarquer dans une grave
affaire non pas parce qu’elle est criminelle, mais parce qu’elle
est dangereuse, qui à tout le moins l’approuvent à l’avance,
pour peu qu’elle soit bien exécutée sans dommage pour leur
gouvernement. De droit et d’humanité en cette aventure, il
n’est pas soufflé mot, pas plus que dans toutes les conjonctures
analogues du passé ; les deux seuls mobiles sont la peur et
l’intérêt. Aussi peut-on vraiment se demander si cette lettre
circonspecte et tardive ne fut pas uniquement destinée à
couvrir en cas d’échec une administration d’ordinaire pusilla¬
nime, à éviter au gouvernement anglais en ce temps de négo¬
ciations diplomatiques toute responsabilité compromettante :
car, en mai 1755, l’ambassadeur de France venait justement,
dit Robinson, quoiqu’en vain, d’intervenir en faveur des
Acadiens dont il demandait conformément à leur récente
démarche le rapatriement dans l’espace de trois ans. Écrite
deux ou trois mois plus tôt, cette lettre eût pu, à la rigueur,
embarrasser Lawrence au sujet de ceux des Acadiens qui
consentaient à prêter le serment sans réserve ; mais, écrite
une dizaine de jours après qu’il avait donné ses ordres de
déportation, plus d’un mois après que les notables prêts au
serment étaient déjà sous les verrous, elle ne pouvait, parve¬
nant en pleine exécution du crime, qu’inciter un homme de
cette trempe à en hâter 1 achèvement, c’est-à-dire à recourir
aux dernières mesures les plus promptes, les plus énergiques
et, partant, à son gré, les plus efficaces « pour assurer la sécu¬
rité » coloniale : donc ni « alarme » ni « fuite » ni « insurrection »,
mais suppression rapide et totale. Le parfait succès devenait
la meilleure justification, si justification il fallait. Lawrence
le comprit et ne faillit pas à sa tâche.
Ainsi encouragé bien plutôt qu’entravé par un message
officiel qui froidement supposait réalisé le crime même qu’il
accomplissait, Lawrence ne se pressa nullement de répondre
par de vains mots : il laissa parler pour lui la terrible éloquence
des faits. Ce ne fut que le 18 octobre, alors que l’œuvre de la
LA CURÉE
25
déportation allait hâtivement son train, que notre homme
d’action prit la plume en ses doigts.
En présence du « refus positif des habitants français de
prêter le serment d’allégeance, [on sait qu’ils y avaient finale¬
ment consenti], le Conseil a décidé, dit Lawrence, « pour
l’honneur [?] de Sa Majesté et la sécurité de la province » de se
débarrasser de ces « ennemis invétérés de notre religion » par
« les moyens les plus faciles, les moins chers et les plus expédi¬
tifs ; il n’en a pas trouvé de meilleur, de plus efficace et de
moins onéreux que de les expédier tous dans les colonies
anglaises. » Il faut avouer que ces mesures de Lawrence corres¬
pondent singulièrement aux conseils de Robinson ; il y avait
bien entre la mentalité gouvernementale et la mentalité colo¬
niale ce que les philosophes appellent « harmonie préétablie » ;
ou, si l’on préfère l’expression vulgaire, tous ces gens-là étaient
ejusdem farinœ.
« Le seul moyen de les empêcher de revenir et de se reformer
en un groupement important, ajoute Lawrence, était, nous
semble-t-il, de les disséminer dans les colonies qui s’étendent
de la Géorgie à la Nouvelle Angleterre. En conséquence, des
navires ont été affrétés aux tarifs les plus réduits ; l’embarque¬
ment est maintenant fort avancé : j’ai bon espoir qu’un certain
nombre est déjà en mer et qu’il n’en restera plus un seul à la
fin du mois prochain. [J’espère, lui écrivait Winslow le 11, que
la semaine prochaine verra ici la fin de notre œuvre d’expul¬
sion]... J’ai pris tous soins possibles pour réduire les frais de
déportation : la plupart des navires ont pour destination les
ports même auxquels on destine les Acadiens : ce qui réduira
fortement les dépenses habituelles. [Remarquez l’odieux parti-
pris de lésinerie, quand il s’agit des souffrances d’un peuple
proscrit et spolié]. Jusqu’à ce jour, ils n’ont encore été ravi¬
taillés qu’avec leurs propres provisions et, pendant la traversée
ils le seront autant que possible avec celles qu’on a saisies dans
les forts français de Beauséjour. Pour sauver la plus grande
partie possible du cheptel acadien, j’en ai donné à ceux des
colons anglais qui sont à même de les nourrir pendant l’hiver.
Dès que les Français seront partis, je m’efforcerai d’inciter les
colons du continent à venir s’établir sur leurs terres, et, si j’y
réussis, nous serons bientôt en état de nous suffire pour les
provisions, et j’espère en temps voulu supprimer la grande
dépense du ravitaillement des troupes. C’était là l’un des heu¬
reux résultats que je me proposais en chassant les Français
de l’isthme, et l’évacuation des habitante hors du pays est un
autre événement qui va, je m’en flatte, hâter la réalisation de
26
LA TRAGÉDIE
mon plan : car il met à notre disposition une grande étendue de
bonnes terres propres à une culture immédiate et rend difficiles
aux Indiens les incursions parmi les colons... Je crois bien que
les Français ne garderont plus désormais leur bel espoir de
reprendre possession d’une province qu’ils ont jusqu’ici consi¬
dérée comme toute établie pour eux dès le jour où ils l’empor¬
teraient sur les Anglais. »
Ceci dit, Lawrence s’étend longuement sur de moins graves
sujets de fortification dans l’isthme de Chignectou et à la
rivière Saint- Jean.
Le 10 novembre, nouvelle lettre de Lawrence, laquelle ne
devait pas manquer d’intérêt en pareil moment. Chose étrange,
cette lettre a disparu ; nous n’en connaissons que la courte
allusion qui est faite vingt jours plus tard. « Dans ma lettre
du 10 novembre, écrit Lawrence le 30 à Sir Thomas Robinson,
je vous avais déjà accusé réception des 10.000 livres st. dont
vous m’annonciez l’envoi en votre lettre du 13 août. Je suis
extrêmement sensible au grand honneur que les Seigneurs de
la Justice [Lords Justice] m’ont fait en me donnant une telle
marque de confiance. Je m’efforcerai de m’en montrer digne
en pratiquant la plus stricte économie et en appliquant cette
somme aux seules fins pour lesquelles lesdits Lords l’ont
allouée. » Deux choses étonnent ici : d’abord, la disparition
de cette lettre du 10 dans laquelle Lawrence ne pouvait
manquer de parler de cette grosse et grave opération d’évic¬
tion qui, alors en pleine exécution, devait accaparer toute son
attention et lui créer de grands soucis ; ensuite, l’envoi mysté¬
rieux de cette somme de 10.000 livres destinée à des « fins »
dont il ne parle pas, mais qui impliquent une « marque de
confiance » et pour laquelle il promet « la plus stricte économie
et un emploi parfaitement conforme aux intentions prescrites. »
Sans doute, Lawrence parle bien ensuite de réparations au
fort Beauséjour ; mais nous avons de la peine à croire que ces
seules réparations aient suffi à absorber cette grosse somme,
d’autant que les réparations décrites sont peu importantes
(fossés et chemin couvert). Dans une lettre du 9 décembre,
Lawrence ajoute même : « Comme la. déportation des habi¬
tants français a donné beaucoup plus de peine et pris beau¬
coup plus de temps qu’on ne pouvait l’imaginer, on n’a pu
faire tous les progrès désirables dans les réparations des forts
LA CURÉE
27
de l’isthme ; ... mais, si je ne me trompe grossièrement, les
10.000 livres transmises suffiront amplement aux buts pro¬
posés. » Est-ee donc au budget de la Justice qu’on emprunte
en Angleterre les sommes destinées aux travaux militaires ?
N’y aurait-il pas là un virement suspect, un artifice de comp¬
tabilité, imputant aux frais de justice, puisqu’il y eut une
sorte de procédure judiciaire, les frais d’une opération qui
relevait en réalité de la politique coloniale ? Or, dans la phrase
suivante de la lettre du 18 octobre, Lawrence ajoute : « La
saisie et l’embarquement d’un nombre si prodigieux d’habi¬
tants français et l’état actuel de la Province en général m’ont
empêché d’envoyer cette année aucune expédition à la Rivière
Saint-Jean. » Alors, où donc sont passées les 10.000 livres ?
En présence de tout cet inconnu se posent forcément de trou¬
blantes questions : les 10.000 livres du Ministère de la Justice
n’auraient-elles pas été employées, sinon destinées à couvrir
les gros frais de cette opération pseudo-judiciare qu’était la
déportation ? et la suppression de la lettre du 10 novembre
n’aurait-elle pas précisément pour but de dissimuler la conni¬
vence du gouvernement anglais ? Il faut avouer qu’en cette
scandaleuse affaire, tant que l’on n’aura pas retrouvé et publié
cette fameuse lettre officielle du 10 novembre disparue comme
tant d’autres documents importants, tous les doutes, tous les
soupçons seront permis, et l’on pourra, comme l’auteur de la
dernière étude sur le Grand Dérangement répéter à chaque
détour de la route ténébreuse : « Mystère ! Mystère ! »
Parmi les rares documents qui subsistent se trouve la lettre
de Lawrence à Sir Thomas Robinson en date du 30 novembre.
Étrange document : le début est supprimé, la suite n’a plus
sa raison d’être ; c’est une longue discussion devenue oiseuse
( en partie citée ci-dessus) sur le sens du mot pardonné dans la
capitulation de Beauséjour et sur le sort des habitants fran¬
çais « deserted » de l’isthme ; puis ne viennent, à propos de
l’énorme fait de la déportation, que ces mots :
a Quand nous nous fûmes rendu compte que les habitants
français qui n’avaient pas déserté leurs terres entretenaient
les mêmes sentiments déloyaux que ceux qui l’avaient fait
[nous savons jusqu’à quel point cette affirmation est fausse]
et rejetaient positivement le serment d’allégeance [sous réserve
d’exemption militaire, oublie de dire Lawrence], nous pen
28
LA TRAGÉDIE
sâmes qu'il était grand temps, aussi bien pour l’honneur de
Sa Majesté [en quoi cet honneur était-il atteint ?] que pour
la conservation immédiate de la province [en quoi cette con¬
servation était-elle en temps de paix plus exposée que pendant
la guerre précédente ?] d’en venir à la solution suivante : à
savoir que les habitants français en bloc, aussi bien ceux qui
n’avaient pas déserté que les autres, [donc déportation totale,
telle que Robinson l’avait précisément envisagée en sa lettre
du 13 août], devaient être embarqués sur des navires qui les
transporteraient hors de la province et les disperseraient dans
les colonies voisines. La plupart, et de beaucoup, sont déjà
partis, et à l’heure actuelle, je m’en flatte, la totalité. Je ne
vous importunera pas davantage avec un compte-rendu plus
détaillé de cette affaire dont je vous ai déjà entretenu dans ma
lettre du 18 octobre. »
« Affaire importune », vraiment, « l’arrestation, comme il est
dit plus loin, et l’embarquement d’un nombre si prodigieux
d’habitants français. » Pareille désinvolture n’est-elle pas
stupéfiante ? Sans doute ; mais Lawrence savait évidemment
à qui il parlait, lorsqu’il s’adressait à l’homme même qui
lui avait déjà avec le plus grand calme parlé de cette énor¬
mité comme d’une chose possible et même comme d’une
chose faite.
Il semble vraiment qu’à la lecture de documents tels que
ces seules lettres de Lawrence du 18 octobre et du 30 novem¬
bre, à la révélation d’une monstruosité telle que l’expropriation
et la déportation en masse de 13.000 habitants, — expropria¬
tion et déportation qu’on nous dit à l’encontre de toute vérité,
n’avoir été ni envisagées ni autorisées — tout homme d’État,
tant soit peu sensible, tant soit peu perspicace, tant soit
peu fier de ses prérogatives, tant soit peu soucieux de « l’hon¬
neur de Sa Majesté », de l’honneur national, aurait dû être
offensé en sa dignité, alarmé en sa responsabilité, révolté en
sa conscience, inquiet en son patriotisme. Mais non, il n’en
fut rien : ces messieurs du Bureau du Commerce et des Colo¬
nies, tout comme le Secrétaire d’État, n’avaient pas plus
d’yeux ni d’oreilles que d’esprit ni de cœur : ils ne lurent pas,
ne comprirent pas, ne sentirent pas. Eux qui naguère s’alar¬
maient, ou feignaient de s’alarmer, de l’éviction des 300 Aca¬
diens de Beauséjour, ne bronchent pas quand il s’agitfde
l’extermination de tout un peuple. Aussi peu curieuses que
peu émues, Leurs Seigneuries ne s’inquiètent pas d’un pareil
LA CURÉE
29
forfait, ne s’enquièrent pas, ne donnent pas signe de vie. Les
Archives officielles d’Angleterre et de Nouvelle Écosse ne
contiennent du 13 août 1755 au 25 mars 1756 qu’une seule
lettre des Lords à Lawrence à la date du 9 septembre, lettre
insignifiante de félicitations à propos de la prise des forts de
Beauséjour, de la Baie Verte et de la rivière Saint-Jean. De
telles félicitations, s’ajoutant à celles de leur président lord
Halifax en août, ne pouvaient en de telles circonstances que
singulièrement encourager Lawrence en son œuvre de mort.
En tout cas, cette béante lacune en de telles conjonctures
est décontertante, ce silence de sept mois en une telle année
est vraiment prodigieux, à moins que la consigne en haut lieu
ne fût bel et bien de dormir, de fermer les yeux, de laisser
s’accomplir en paix un crime dont on escomptait secrètement
les profits prochains. Et, de son propre silence de trois mois,
Lawrence s’excuse-t-il seulement ? A peine : en une lettre
du 9 décembre à son protecteur Lord Halifax, il se contente
de dire obscurément :
« Si en cette occasion [constitution d’une assemblée législa¬
tive] et en d’autres, je me suis rendu envers votre Seigneurie
et envers le Bureau [du Commerce et des Plantations] cou¬
pable de quelque omission à propos de certains points sur les¬
quels j’aurais dû écrire ou m’expliquer, j’aime à croire qu’en
considération de la multitude d ennuyeuses affaires que j ai
eues récemment sur les bras Votre Seigneurie aura la bonté de
m’excuser en partie. Quant à tout ce que j ai fait jusqu à ce
jour et à tout ce que je vais entreprendre par la suite, faites-
moi la justice de croire que non seulement j’agirai en tous
temps avec l’équité et l’intégrité les plus sévères [c est bien le
cas d’en parler] et avec tout le soin et toute l’économie possi¬
bles, mais qu’en outre je maintiendrai toujours un œil vigilant
sur tous ceux qui ont à quelques égards le maniement des
fonds de l’État. »
Est-ce là le langage d’un homme qui se sent le moins du
monde exposé au blâme pour un énorme crime capital ?...
Bien mieux, il insiste au début de sa lettre sur « les plus grands
éloges dont il a été comblé pour sa conduite et sa direction
des affaires » ; « ma plus haute ambition est de continuer de
mériter votre approbation et vos applaudissements et, par
suite, votre appui et votre protection. Plût à Dieu que je pusse
m’honorer en couronnant les efforts de Votre Seigneurie par
30
LA TRAGÉDIE
le succès de la colonisation en cette province... Rien, à mon
avis, Monseigneur, n’ouvre de meilleures perspectives que
l’heureuse, quoique coûteuse, extirpation de ces misérables
traîtres, les Français neutres ». Est-ce là, nous le redemandons,
le langage d’un homme qui se sent coupable ? Ne se sait-il
pas à 1 avance absous, à la veille même d’être récompensé ?
et il fut, en effet, récompensé.
Est-ce à dire que les nobles Lords ne furent pas informés des
graves événements d’Acadie autrement que par le peu qui
survit de la correspondance de Lawrence ? Nous avons de la
peine à le croire. Il y avait entre la Nouvelle Écosse et la
métropole d’autres moyens d’information que la voie officielle.
N’y avait-il pas, par exemple, de fréquentes relations entre la
flotte d’Halifax et Portsmouth directement ou par l’inter¬
médiaire de Boston ? C’est ainsi qu’après le « coup » de Y Alcide
et du Lys, le Gibraltar fut détaché de la flotte et expédié en
Angleterre (Lettre de Boscawen à sa femme, 26 juin 1755).
Pourquoi rien de semblable après le « coup » de la déporta¬
tion ? Une preuve, entre autres, que l’on savait fort bien en
Angleterre ce qui se passait alors en Nouvelle Écosse, c’est
qu’en une venimeuse brochure d’inspiration officielle Remarks
on the French Memorials concerning the limits o( Acadia,
publiée à Londres en 1756, mais en réalité (voir p. 64) datée
du 18 octobre 175o, il est dit (note 1, p. 35) à propos des
« 15.000 Français neutres » d’Acadie : « Ils viennent d’être
déportés » (They hâve been lately removed). Or, à cette date,
par suite de lenteurs imprévues, l’opération n’était pas encore
achevée, puisqu’à cette même date du 18 octobre, Lawrence
annonçait aux Lords du Commerce : « L’embarquement [des
Fiançais neutres] va bon train : il y en a déjà en mer, il n’en
restera plus un seul à la fin du mois prochain. » Comment donc
ce publiciste officiel ou officieux aurait-il été mis au courant
de la déportation s’il n’y avait pas eu entre la Nouvelle
Ecosse et l’Angleterre des relations certaines qu’on nous
cache ? Pourquoi se donner maintenant tant de peine en
plaidant 1 innocence pour cause d’ignorance, puisque dès le
18 octobre 1755 on préparait la révélation publique du forfait.
Remarquons qu’en toute cette affaire, le rôle de l’amiral
Boscawen est des plus curieux. Il part de Plymouth, avons-
nous dit, le 20 avril 1755, ayant reçu le 17 « d’un des messagers £
LA CURÉE
31
de Sa Majesté une lettre de Sir Thomas Robinson..., avec
mes instructions secrètes portant la signature du souverain. »
Est-il vraisemblable qu’il ignore les intentions gouvernemen¬
tales concernant la question acadienne alors pendante, à
laquelle personnellement il s’intéressait ? En juin il capture
illégalement l 'Alcide et le Lys. Cinq jours après son arrivée
à Halifax, le 14 juillet, il est, conformément à la circulaire de
Robinson, convoqué au Conseil par Lawrence qui a ordre de
s’aboucher avec lui ; dès le lendemain, il y paraît avec son
collègue Mostyn, et les « deux amiraux « approuvent la pro¬
cédure dudit Conseil concernant les habitants français... ;
ils sont d’avis que c’est maintenant le moment le plus opportun
[leur flotte n’est-elle pas là prête à aider les 2.000 hommes
de troupes coloniales et métropolitaines ?] pour forcer lesdits
habitants à prêter le serment d’allégeance ou à quitter le
pays ». Le 25 et le 28, ils assistent aux délibérations ; en cette
dernière séance on décide à runanimité, donc avec leur con¬
cours, la déportation des Acadiens. Tant que l’opération s’ac¬
complit, Boscawen est toujours là avec ses matelots et ses
vaisseaux, prêt à porter main-forte. WinsloW n’a pas plus tôt
annoncé à Lawrence (11 octobre) « la semaine prochaine verra
la fin de notre oeuvre d’expulsion », que le 19 Boscawen part
et arrive le 26 novembre à Plymouth avec tout le dossier de
l’affaire (lettre de Lawrence du 18 octobre et procès-verbaux
des séances des 3, 4, 14, 15, 25 et 28 juillet). Ainsi, porteur à
l’aller des dernières instructions de la métropole, porteur au
retour des dernières nouvelles de la colonie, conseiller autorisé
de la machination et témoin, sinon collaborateur, de l’exécu¬
tion, l’amiral « Cœur de Chêne » ne peut-il pas être considéré
Comme le resprésentant officiel du gouvernement britannique
à Halifax pendant toute la période essentielle de la déporta¬
tion des Acadiens ?
Boscawen va maintenant, de concert avec l’amiral Hawkes,
participer à la rafle en pleine paix de centaines de navires
français, — prises illégales sur lesquelles il prélèvera sa part
comme dans celles de l’Alcide et du Lys ; de même exactement,
de la déportation acadienne, il va retirer de très avantageuses
concessions de terres enlevées aux Acadiens déportés. Ces deux
façons de faire, presqu’en même temps, prisonniers de guerre
sans déclaration de guerre, des milliers d’habitants fran-
32
LA TRAGÉDIE
çais et des milliers de matelots français se complètent ;
c’est une double forme monstrueuse de la violation du droit
des gens en parfait accord avec l’immoralité politique qui
régnait alors en Angleterre. Ces deux crimes font la paire :
ils sont le produit d’une même mentalité. Un honnête homme
égaré en cette politique coloniale, John Pownall, le suc¬
cesseur même de Shirley, la flétrit de ces mots, précisément
en une lettre adressée à Lawrence (2 janvier 1759). « Plus je
vois ce monde d’affaires, plus mon dégoût s’en accroît. Je
ne m’y sens pas à ma place... j’ai hâte de rentrer chez moi. »
A défaut de documents les Archives anglaises nous révèlent
de bien curieuses coïncidences. Le 16 novembre, avons-nous
dit, Boscawen arrive dans le Spithead au large de Portsmout.h ;
le même jour, le secrétaire d’État Robinson reçoit, avec sa
lettre de Lawrence, tout le dossier de l’affaire acadienne dont
Boscawen est porteur. Cette rapidité de transmission prouve
assez le vif désir qu’avait le gouvernement anglais d’être
renseigné sur cette grave affaire. Évidemment, le cas de Law¬
rence va être avec soin examiné. S’il a agi sans ordre à l’en¬
contre même des volontés de ses chefs, il va être destitué, à
tout le moins blâmé et désavoué. Or, rien de semblable. Le 20,
le dossier est transmis aux Lords du Commerce ; le 25, ils en
prennent officiellement connaissance ; le 26, c’est-à-dire après
un rapide examen de l’affaire, Lawrence est... récompensé.
Oui : il n’était que président du Conseil d’Halifax et lieute¬
nant-gouverneur de la Nouvelle Écosse, les Lords du Com¬
merce proposent immédiatement au Roi qu’à la place d’Hop
son démissionnaire il soit promu « Capitaine général et Gou¬
verneur en chef de la Nouvelle Écosse » : car, « à tous égards
dit le rapport, il mérite hautement pareil poste ». Le 18 décem¬
bre, le Conseil rédige le décret de nomination ; le 22, le Roi le
signe ; le 25 mars 1756, la haute distinction est transmise à
l’heureux titulaire accompagnée des mots suivants : « Nous
avons soumis au Secrétaire d’État de Sa Majesté le passage
de votre lettre relatif au déplacement [doux euphémisme] des
habitants français et aux procédés que vous avez employés
pour exécuter cette mesure [autre euphémisme !] ; et, comme
vous nous représentez que cette opération (admirable discré¬
tion dans le choix des mots) était d’une nécessité absolue pour
la sécurité et la protection de la province dans la présente
£
LA CURÉE
33
situation critique de nos affaires, nous ne doutons pas que
votre conduite en tout ceci n’obtienne l’approbation de Sa
Majesté. » Donc, tout comme le Secrétaire d’État et les Lords
oj Trade, Sa Majesté va approuver et, en effet, elle approuvera
la déportation acadienne et en récompensera l’auteur avéré.
Est-ce à dire que, mal informées, les autorités de la métro¬
pole furent victimes d’une surprise ? Nullement ; quatre ans
plus tard (20 décembre 1759), pleinement informés si jamais,
les Lords of Trade écrivent au Roi :
« Le succès de vos armes [la déportation ne fut pas due au
succès des armes, puisqu’en dépit de la prise de Beauséjour il
n’y avait pas encore déclaration de guerre] ayant fourni une
occasion qui permît ou bien de réduire les habitants français
à l’obéissance qu’en tant que sujets ils doivent à Votre Majesté
conformément au traité d’Utrecht [de cette obéissance ils
n’avaient cessé de faire preuve] ou bien de les forcer à quitter
le pays, le gouverneur de la colonie de Votre Majesté et son
Conseil, sur l’avis de l’amiral Boscawen et du vice-amiral
Mostyn, ont estimé indispensable pour la sécurité de cette
province d’en écarter cet ensemble de gens... qui n’ont cessé
d’encourager les tentatives des Français par la trahison secrète
ou par la force ouverte. [Toujours la même imposture, on le
voit, à l’encontre des témoignages répétés de Mascarène et
autres]. Cette décision ayant été mise à exécution grâce au
transport desdits habitants français au nombre de près de 7.000
et à leur répartition dans les différentes colonies, les immenses
terres, les plus fertiles, les mieux appropriées à la culture,
situées dans les régions les plus avantageuses... sont mainte¬
nant à Votre disposition... »
Où y a-t-il en ces mots l’ombre d’un blâme ? N’y sent-on
pas plutôt le ton satisfait de l’approbation ? l’empressement
à tirer parti d’une si bonne aubaine ? Le Roi lui-même, du
reste, approuva le 16 février 1760 cette utilisation et, par
conséquent, cette évacuation des terres acadiennes. On a beau
dire qu’en un pays constitutionnel le roi règne, mais ne gou¬
verne pas ; le roi, ses ministres, les plus hauts fonctionnaires
compétents, bref tout le gouvernement britannique approu¬
vèrent bel et bien le crime acadien, dès qu’il eut si parfaite¬
ment réussi ; et, par la promotion même de son auteur, ils en
endossèrent la responsabilité. Ainsi l’Angleterre, en la personne
de son souverain comme en celle de ses dirigeants, s’est faite
solidaire d’un des plus montrueux forfaits qu’ait enregistrés
3
LAUVRIÈRE. T. II.
34
LA TRAGÉD IE
l’histoire moderne ; elle en reste donc à juste titre complice
en même temps que bénéficiaire.
Il est faux de dire qu’à cette date du 25 mars 1756, la situa¬
tion était « critique » pour l’Angleterre ; la guerre n’était
« inévitable », selon l’expression de cette même lettre, que
parce que l’Angleterre la voulait. La France, comme ne le
répétait que trop notre gouvernement, était prête à toutes les
concessions parce qu’elle n’était pas prête à la guerre et ne la
voulait pas. Le 13 janvier 1756, Je nouveau ministre Henry
Fox refusa insolemment la restitution des vaisseaux et des
marins indûment capturés par Boscawen. Le 1 1 mai, la Cour
de Versailles déclara consentir à tout céder en vue de la paix,
sauf ces vaisseaux et l’Acadie française ; les Anglais n’accor¬
dèrent que la neutralité du continent entre le Saint-Laurent
et une ligne allant du Cap Tourmente à la source du Penobs-
cot : ce qui leur réservait toute la Baie Française et le cours
inférieur du Saint- Jean. Puis, aussitôt, sans plus attendre, le
17 mai, l’Angleterre déclara la guerre ; la France subit les
premières hostilités en s’efforçant encore de négocier ; ce n’est
qu’un mois plus tard, le 16 juin, qu’elle fut bien forcée de
reconnaître l’état de guerre créé par l’adversaire. Dès lors, le
gouvernement anglais ne se gêne plus : car il n’a plus besoin
de feindre. Leurs Seigneuries reprochent au bourreau de
Nouvelle Écosse de n avoir pas été encore assez criminel.
« Nous regrettons infiniment, écrivent à Lawrence les Lords
du Commerce, le 10 mars 1757, que, malgré les grandes dépen¬
ses de la nation [eh i oui, ils en voulaient pour leur argent,
pour leurs 10.000 livres, sans doute, ce denier de Judas] en
vue d’éloigner les habitants français, il en reste encore assez
pour troubler et inquiéter les établissements. Il est fort à
désirer qu ils soient totalement chassés de la péninsule : car,
tant qu ils ne le seront pas, ils pourront, si peu nombreux
qu ils soient, inquiéter et harceler les établissement éloignés...
Ils doivent, du reste, être exaspérés [ces messieurs n’étaient
donc pas tellement inconscients] par le traitement qu’on
leur a fait subir. » Voilà ce qu’il en coûte de ne pas se résigner
comme de stupides moutons aux atrocités anglaises : les
victimes, dont l’égorgement imparfait a tant coûté, seront
impitoyablement achevées.
Apiès cela, en présence de tous ces témoignages et docu-
LA CURÉE
35
mentis, qu’on ne vienne pas dire que Lawrence agit seul, qu’il
méconnut les volontés de scs chefs, qu’il encourut le blâme
du gouvernement métropolitain, qu'il subit le juste châti¬
ment de Sa Majesté le Roi d’Angleterre : car chacune de ces
affirmations est en flagrante contradiction avec la plus criante
vérité. Non, Lawrence ne doit pas être le bouc émissaire de
l’Angleterre en cette iniquité collective ; car il fut l’exécuteur,
tacitement toléré, hypocritement guidé et encouragé, finale¬
ment approuvé et récompensé, de ses hautes œuvres colo¬
niales. Depuis les origines, c’est-à-dire depuis un siècle et
demi, la politique anglaise en ces régions n’avait cessé de
viser à l’exploitation, à défaut de l’expulsion, des Acadiens ;
depuis près d’un demi-siècle qu’elle possédait cette Acadie,
elle n’avait cessé de vouloir l’assujettissement ou l’anéantisse¬
ment du petit peuple qui l’y gênait. « C’était l’ancien plan des
Anglois », selon l’expression de l’abbé Le Guerne, missionnaire
de l’Acadie française (1756), que d’ « expayser les Acadiens
et les disperser dans les différentes contrées de la Nouvelle
Angleterre. » « Dès que s’offrirent pour cette œuvre de mort
l’occasion et l’homme, l’Angleterre n’hésita pas, elle ne s’op¬
posa pas, elle laissa faire, elle aida même et encouragea à
faire ; et, le coup fait, elle applaudit au succès, se réjouit
des conséquences heureuses dont elle profitait, ne regretta
que les insuffisances dont elle pâtissait ; bref, elle exigea et
poursuivit avec acharnement la perpétration intégrale d’un
forfait, de tout point conforme à sa politique séculaire.
L’impérialisme naissant de l’Angleterre se montra donc,
dès le dix-huitième siècle, aussi cupide, aussi rapace, aussi
insensible, aussi immoral, aussi violent que d’autres qu’elle a,
depuis, tant blâmés tout en leur donnant l’exemple et même,
à son tour, en les imitant. Il lui fallait, pensait-elle, pour la
conquête du continent américain la suppression d’un peuple
innocent ; elle l’accusa de toutes sortes de crimes plus ou
moins imaginaires et, l’ayant depuis longtemps condamné en
son for intérieur, elle le supprima au moment opportun,
froidement, méthodiquement, radicalement, par un crime
autrement odieux que tous ceux qu’à tort elle lui reprochait.
Et puis, pour cette nation de marchands, n’y avait-il pas une
raison mercantile ? o Ayant dépensé 700.000 livres pour la
Nouvelle Écosse, dit le juge Belcher, nous voulons rentrer
36
LA TRAGÉDIE
dans nos débours ». Or il n’y a pas de larmes qui arrêtent un
recors. L’Ile Royale, l’ Ile Saint-Jean, puis le Canada, furent
bientôt les premiers gages de cette opération de brigandage à
main armée. La grande curée anglaise fut, en somme, la
conquête de toute l’Amérique du Nord : aux yeux d’impéria¬
listes sans peur ni pudeur, si beau morceau pouvait se payer de
quelque déshonneur.
Aussi bien, tous ces grands mots spécieux : raison d’État,
nécessité militaire, loi d’expansion, génie de domination,
tant de fois invoqués par les gouvernements comme par les
historiens anglais, ne furent, en réalité, que sophismes et
mensonges destinés à cacher sous leur manteau de cour des
tares que la morale commune flétrit de noms plus francs :
vol, crime, perfidie, cruauté, etc... Pourquoi donc la vertueuse
Albion, qui s’est tant apitoyée sur les atrocités grecques, bul¬
gares, arméniennes et autres, ne s’est-elle pas également
apitoyée sur les atrocités acadiennes ? est-ce parce que seule
elle en a eu tout à la fois la responsabilité et le profit ? Il n’y a
pourtant entre les unes et les autres qu’une différence : les
premières furent accomplies par un peuple musulman qu’elle
déclare barbare, avec d’autant plus d’insistance qu’elle veut
prendre sa place ; les secondes, par un peuple chrétien d’Eu¬
rope qui, se prétendant supérieur à tous les autres, entend les
dominer et s’en faire craindre et admirer. « Les Anglais, dit
le Dr Gannong, ont le génie de la domination. » Or, dans tout
surhomme, qu’il soit germain ou demi-germain, il y a, faute
d’élévation morale, une humanité inférieure, de la brutalité
instinctive, quelque chose de primitif, de fruste, de vulgaire.
L’adorateur du succès à tout prix prend facilement pour héros
la brute malfaisante. Ce vice maintenant dissimulé de la force
anglaise n’échappa point à la clairvoyance des contemporains :
« On vit au commencement de cette guerre, écrit au duc de
Nivernois un correspondant inconnu (2 décembre 1762), une
nation policée, une nation qui refuse l’humanité à toutes les
autres pour s’arroger à elle seule cette vertu, on vit cette
nation-là renouveler les anciennes barbaries des Gépides et
des Hérules. » (Corresp. pol. Anglet., vol. 448, f° 218-220).
Et l’exécuteur des hautes œuvres, Lawrence, que devint-il?
S il eut, à défaut d’honneur, les honneurs que nous savons, il
LA CURÉE
37
faillit du moins les payer cher. Les 10.000 livres des Lords of
Justice ne suffirent pas. Sa politique de casse-cou créa en
Nouvelle Écosse et même en Angleterre les plus grandes inquié¬
tudes et aussi les plus graves embarras financiers : il n’eut pas
seulement à défrayer le transport des victimes prolongé au
delà de toute limite prévue (quatre mois pour sept vaisseaux,
cinq mois pour trois, six mois pour deux, sept mois pour deux,
huit mois pour un, etc...) il eut encore à pourvoir à leur entre¬
tien en des provinces nullement préparées à les recevoir.
Irrités d’avoir à entretenir des Acadiens renvoyés de Virginie
et de Caroline du Sud, les Lords du Commerce, dès le 8 juil¬
let 1756, exprimèrent sèchement à Lawrence leur désappointe¬
ment : « Comme le rappel des 2.000 soldats de Nouvelle Angle¬
terre supprime tout espoir de les voir s’établir sur les terres
qu’a laissées vacantes la déportation des habitants français,
nous resterons dans la plus grande anxiété tant que vous ne
nous aurez pas dit ce que vous comptez faire pour le repeuple¬
ment de ces terres, affaire de la plus haute importance, à notre
avis, affaire dont le règlement aura la plus grande influence
sur la force et sur la prospérité futures de la Colonie. » Le
10 mars 1757, avons-nous vu, irritation plus vive encore : car
11 s’agit d’argent et de dangers. Découdre n’est rien ; il faut
recoudre.
g|Pour acheter, du moins, le silence des nombreux mécon¬
tents de Nouvelle Écosse, le gouverneur criminel eut beau
gaver de butin acadien ses complices et ses créatures ; il ne
put satisfaire tout le monde, apaiser toutes les ambitions
surexcitées, rassasier toutes les cupidités exaspérées. Son
administration autoritaire ( ill treatment and unjust oppression)
fut battue en brèche par ses propres administrés ; menés
durement, ils se constituèrent en comité et réclamèrent à
plusieurs reprises tant par lettres que par porte-parole auprès
du gouvernement de Londres : au citoyen Ferdinand John
Paris, que nous avons déjà cité, se joignit un certain Robert
Sanderson (15 mars et 2 avril 1757 ; 4 fév. 1758). En un nou¬
veau réquisitoire de seize pages, on accuse, hautement, en
effet, ce persécuteur des Acadiens de persécuter aussi les libres
sujets de la libre Angleterre ; c’était, aux yeux d’Anglo-
Saxons, infiniment plus grave que l’extermination de tout
un peuple français. Oui, ce « parfait flatteur » des grands osa,
38
LA TRAGÉDIE
dit-on, traiter les marchands d’Halifax de « tas de coquins et
de banqueroutiers » et les membres de son propre Conseil
de «bande de scélérats» [Qu’eussent bien pu dire les Aca¬
diens ?] Oui, il osa défendre à tout habitant anglais de quitter
la province sans passeport et de quitter la ville sans laisser-
passer. [Et ces pauvres Acadiens qui, malgré eux, quittaient
leur pays natal ?] Oui, son despotisme militaire créa partout
le désordre et l’esprit de révolte, même dans la soldatesque
dont il encourageait pourtant les violences. [Et les Acadiens,
ne souffrirent-ils donc ni du despotisme ni de la soldatesque?]
Par ses abus de pouvoir, par ses interventions en justice, par
ses malversations, par son favoritisme, « par toutes sortes
d’énormités », il s’aliéna, affirme-t-on, la population anglo-
saxonne. « Halifax n’est plus qu’une prison. » [L’Acadiê
avait-elle été autre chose pour les Acadiens pendant près d’un
demi-siècle ?] « Tant que le gouverneur Lawrence aura la
moindre influence sur les affaires américaines, la ruine et la
confusion ne cesseront d’y régner. » « Si on ne l’écarte pas, la
Nouvelle Écosse sera dans un an perdue pour la Couronne
britannique et le reste des colonies exposé au même sort. »
Il n’y a qu’un remède, assure-t-on, l’élection d’une Assemblée
législative qui ne contienne pas de fonctionnaires : car, étant
tous ses créatures, ils sont tous sous sa dépendance (Brit.,
Mss. Add., 19.071-2 : Dr And. Brown’s Collect). La métropole
ordonna donc l’organisation du pouvoir législatif, cette pana¬
cée universelle. Lawrence s’y opposa de son mieux, puis céda.
Or, la jeune Chambre fut si bien créée à l’image du Conseil
qu’elle se laissa museler tout comme la presse. Robert San-
derson n’en fut pas réélu Président. Boscawen, à qui Lawrence
avait confié ses inquiétudes, n’en eut cure : sa flotte était en
partance.
Les autres complices, Belcher, Deschamps, Bulkeley
s’émurent davantage. Leur émotion ne dura guère : car on
dut bien rire dans le Landerneau néo-écossais, lorsqu’on
apprit que le gouvernement britannique confiait enfin la
fameuse enquête sur les « lourdes charges » qui pesaient sur
Lawrence... à qui ? à quel magistrat désintéressé ? précisé¬
ment au juge Belcher, c’est-à-dire au conseiller juridique des
débats préliminaires, au complice de l’exécution, au bénéfi¬
ciaire de la liquidation de l’affaire acadienne. On voit que la
LA CURÉE
39
justice était en de bonnes mains. Lawrence n’attendit pas
même les débats de la procédure. Le 19 octobre 1760, notre
« maître homme » mourut subitement au sortir d’un bal :
l’habile personnage sut toujours choisir son heure.
« La carrière de Lawrence finit sous un nuage », dit James
Brvce. Nuage bien léger, vraiment, bien éphémère. Le « gal-
lant governor », comme l’appelle Haliburton (I, 229), n’eut
pas plus tôt fermé l’œil que ses obligés qui lui devaient tout :
argent et honneurs, firent voter par la Chambre législative,
décidément bien stylée, l’érection, dans l’église Saint-Paul, ce
Panthéon, ce Westminster des grands hommes néo-écossais,
d’un beau monument de 2.000 francs destiné à perpétuer la
gloire si pure de ce héros de la colonisation anglaise. « En
témoignage de gratitude pour les nombreux et importants
services qu’il a rendus à la Province pendant le cours ininter¬
rompu de ses infatigables efforts pleins de zèle pour le bien
public, en reconnaissance de son administration sage, intègre
et désintéressée. » Au mensonge de chacune de ces épithètes
que n’ont-ils ajouté, ces cyniques flatteurs, l’éloge de son
humanité dont témoignaient si hautement les villages dévastés
de toute une province et les ossements des Acadiens épars sur
tous les chemins de l’exil ? Ainsi eût été portée à son comble
l’insolence de cette épitaphe fastueuse : car l’abominable
morale de toute cette histoire, nous ne saurions trop le répéter,
c’est que Lawrence fonda la prospérité de la Nouvelle Écosse
sur la ruine du peuple martyr dont le labeur l’avait créée.
Telle est la vraie gloire de ce grand Anglais qui n’eut, vrai¬
ment, de grandeur que dans le crime, « l’un des plus grands
malfaiteurs de l’humanité », a justement dit Henri d’Arles.
Sources et autres références.
Brilish Muséum. — Mss. Dr. Andrew Brown’s Collect. Add. 19.071-72
Arch. Canada. — Rapport de 1904. Appendice F (Rapp. de C. Morris
en 1761) pp. 3-4. — Rapport de 1905, 1er vol., 6e partie, pp. 91-2 ;
2e vol., 3e partie, pp. 236-258 (Journal de Boishébert) ; 410 (Lettre de
l’abbé Le Guerne). — Rapport de 1881, p. 32. — Rapport de 1894
(doc. angl. relat. à Nouv. Ecosse), pp. 207-209, 273, p 311.
Canada trançais. — Vol. II, 1889, p. 140. Proclamation of Lawrence
(11 janvier 1759), Dr. And. Browne’s Collect.
Th. Akins. — Nova Scotia Public Doc. 281-2-5 : 301-315.
Haliburton. — Hist. et stat. Account of Nova Sc., I, ch. II et IV,
p. 196.
Beamtsh Murdoch. — Hist. ot Nov. Sc., II, 87, 281-324.
40
LA TRAGÉDIE
Ed. Richard, Acadie. — (éd. H. d’Arles), 95-149.
Placide Gaudet. — Le grand Dérangement. Ottawa, 1922.
Casgrain. — Pèlerinage au pays d’Evangeline, ch. IV.
O. W. Raymond. — Colonel Alex. Mac Nutl and Preloyalist
seltlements in Nova Scotia (Soc. roy. Canada, 1911, II, 23-117.
O. W. Raymond. — Preloyalist Seltlements in Nova Scotia (Ibid ,
1912, II).
Rev. A. W. Eaton. — Settling o/ Colchester Counly, N. S., by New-
England Puritans and Ulster Scotsmen. (Soc. Roy. Can. 1912, Sect. II,
p. '221-165).
Ramezay. — Mémoire sur le Canada 1749-1760 (Soc. lit. et hist. de
Québec, H. D., lre série).
Abbé C. O. Gagnon. — Lettre de l'abbé Le Guerne, missionnaire de
L’Acadie. Québec, 1889.
Port de
] X)U ISBOU RC
Levé par Je Ci* de ta RiqauJta
/ /< ?// *(/ l uùeù au,) cia tu >i/
V ! ÎV'OV
le itrti.i
Poxnle ùtoAc/u:
LA RADE ET LA
Garni» de
Cruweûe de
ïfan/i-
L-'irn<U}£
Ot 1-SIiOl’iK
Cl. Edit. Bossard.
DE LOUISBOURG
CHAPITRE XVI
DEUX AUTRES AGADIES
1758-1760
Deuxième chiite de Louisbourg. — Évacuations impitoyables.
I. — L’ile Royale
On a voulu faire de Lawrence, avons-nous dit, le bouc
émissaire des atrocités acadiennes. Sans doute, il en fut
le dernier instigateur et l’auteur principal. A supposer
qu’il les accomplit sans l’ordre formel, du moins connu, de
son gouvernement, il n’en reste pas moins que l’approbation
de celui-ci et la récompense même suivirent de si près, que
l’acte se trouva si conforme aux intentions avouées de ses
prédécesseurs et aux vues traditionnelles des gouvernants
qu’à tout homme de bonne foi l’expulsion des Acadiens
apparaît comme une première application de la politique
sans scrupule de l’Angleterre d’alors. Un peuple gênait ; il
fallait à tout prix, ou plutôt au « plus bas prix possible », le
supprimer : on le supprima, et l’exécuteur des hautes œuvres
britanniques ne rencontra en son pays et en son temps
qu’approbateurs et complices. Or, il y a mieux : la répéti¬
tion du forfait étant la meilleure preuve de la prémédita¬
tion constante, Lawrence trouva des imitateurs et des émules.
Après « le grand dérangement » en survinrent quatre autres
qui, pour être moins importants, n’en furent pas moins
iniques ni moins atroces. Pour commencer, ou plutôt pour
continuer, l’Ile Royale et l’Ile Saint- Jean furent deux autres
Acadies, dont les tristes héros s’appelèrent cette fois l’ami¬
ral Boscawen et le général Amherst. Là encore, nous retrou¬
vons, au nom de l’intérêt bien entendu, c’est-à-dire par
42
LA TRAGÉDIE
ambition et par amour du lucre, les mêmes procédés froi¬
dement voulus et délibérément appliqués, le même fonction¬
nement de ce fameux système colonial dont les avantages
pratiques suppriment, aux yeux de politiciens sans morale,
tout le caractère odieux : c’est le cynique retour à la bar¬
barie raisonnée. Le grand dérangement des peuples, c’est-
à-dire leur déportation en masse, était donc, sans conteste
possible, conforme aux mœurs politiques de la libérale
Angleterre du dix-huitième siècle. « Le mode de coloni¬
sation des Anglais, que l’on admire tant en France, est
fertile en incidents de ce genre, concluent F. Hue et G. Hau-
rigot ( Nos petites Colonies, p. 24) ; toute leur politique colo¬
niale semble se résumer en ces mots : anéantir et supprimer
les indigènes, quand ceux-ci ne peuvent leur servir, et les
remplacer par leurs nationaux ». En ces temps, ce furent des
Français qui furent traités en indigènes, c’est-à-dire en
nègres ou en Peaux-Rouges.
Par malheur l’incurie française d’alors ne se prêtait que
trop au machiavélisme anglais : Louis XY régnait ! L’on a
dit que, si l’on veut voir dans toute leur ampleur les vices
d’un régime, c’est dans l’éloignement colonial qu’il faut
les regarder. On connaît, de reste, l’égoïsme du roi, l’in¬
fluence de ses maîtresses, l’impuissance de ses ministres, la
frivolité de ses courtisans, la légèreté des prétendus philo¬
sophes* Voltaire y compris, même à propos des plus graves
sujets, coloniaux ou autres. N’est-ce pas cet aveugle anglo-
mane qui, le 12 juillet 1757, avouait piteusement : « J’étais
Anglais alors ; je ne le suis plus, depuis qu’ils assassinent nos
officiers en Amérique et qu’ils sont pirates en mer. » Trop
tard, le mal était fait. Ce que l’on sait moins, c’est la cor¬
ruption des fonctionnaires. En Amérique, les preuves abon¬
dent. Un officier de valeur, Surlaville, major des troupes de
l’Ile Royale, se plaint en 1752 du « désordre où est cette
colonie », des « abus qui régnent en cette partie ».
« Il règtie aux colonies un vice intérieur, précise-t-il. Les
gouverneurs, les intendants ou ordonnateurs, qui sont poul¬
ies diriger, sont fortement persuadés qu’on ne les y envoyé que
pour faire fortune et y agissent en conséquence : ce qui cause
la ruine du commerce et y est un grave obstacle au progrès des
colonies. » « Le Canada est aux abois, écrit en 1754 un corres-
DEUX AUTRES ACADIES
43
pondant de Surlaville : sept ou huit particuliers en enlèvent
toute la crème. » « Le sieur Bigot, Péan et Mercier, ses associés,
sont passés en France, emportant bien des millions avec eux »,
confirme plus tard à Surlaville le capitaine de Raymond.
A propos de Bigot, de Vergor, du traitre Pichon et même
du vieux Desgoutins, nous avons déjà eu l’occasion de stigma¬
tiser la malfaisante ingérence des intendants-ordonnateurs,
qui fut l’un des pires fléaux de nos colonies. Assurément, il
y en eut d’honnêtes et de désintéressés comme Hocquart
et les Raudot ; il y en eut même qui, comme Talon, poussèrent
jusqu’à l’abnégation leur zèle pour le bien public ; mais, trop
souvent, au dix-huitième siècle surtout, il y en eut de lamen¬
tables.
Bien qu’en théorie le gouverneur, disposant de l’autorité
militaire, fût censé avoir la haute main sur les affaires de là
colonie, il était, en fait, constamment tenu en échec par
l’intendant qui disposait des fonds et avait l’administration
civile, bien pire encore, le droit de correspondre directement
avec le ministre. Il en résultait de perpétuels conflits nés de
l’amour-propre, de l’envie ou du soupçon, à moins que ne se
créât une entente plus funeste encore dans l’exploitation
éhontée de la colonie. « Un tel système, dit justement Pichon,
ne convient qu’à des pays qui sont sous l’œil même du sou¬
verain : car, s’il survient entre ces fonctionnaires des désac¬
cords au sujet de leurs attributions, il en résulte une animo¬
sité et des querelles perpétuelles. » Ajoutons qu’hommes d’ar¬
gent avant tout, les intendants le cédaient d’ordinaire en
moralité aux gouverneurs : disposant de tout, ces ordonna¬
teurs corrompaient tout autour d’eux et faisaient trembler le
gouverneur lui-même. « Ce n’est point le bien du service que
l’on considère, dit Surlaville. Il faut être 1 ami de 1 ordonna¬
teur pour obtenir tout ; les autres, rien. » Un détail montre
l’énormité des gabegies. « Il s’est brûlé l’hiver dernier pour
130.000 livres de bois, écrit à Surlaville un de ses collègues de
Louisbourg. N’y a-t-il pas là de quoi brûler le sang de tout
bon citoyen qui entend parler de pareille consommation,
pour ne pas dire friponnerie ?» A Louisbourg sévissait comme
ordonnateur l’indigne Prévost. Venu très jeune dans la colo¬
nie à titre de simple écrivain de la Marine, il avait trouvé le
moyen de se pousser par l’intrigue, entre autres par 1 influence
44
LA TRAGÉD IE
de Bigot, et de s’imposer même à des gouverneurs qui le
méprisaient et le détestaient, mais le redoutaient. Le gouver¬
neur comte de Raymond, n’ayant pu obtenir le rappel de ce
malhonnête homme, avait dû démissionner en 1753 et son
pusillanime successeur Drucour le subissait. Au moment même
où, dans la détresse de la place, ce dernier gouverneur déplo¬
rait les « immenses dépenses » nécessaires au ravitaillement et
aux fortifications, Prévost ne songeait guère qu’à réclamer
pour lui-même avancement et gratifications. De l’avis du
chevalier Johnstone, Prévost était « l’un des plus grands
coquins qui aient jamais échappé au gibet ». Plus tard, enfermé
à la Bastille (1763-4), il trouva le moyen d’en sortir à force
d’or.
S’il était un lieu où un honnête intendant dût assister un
énergique gouverneur, c’était pourtant Louisbourg : car,
depuis la double perte de Terre-Neuve et de l’Acadie, l’Ile
Royale était devenue pour la France l’unique porte qui
donnât accès au Canada. On le savait bien en haut lieu ; on
l’avait assez dit aux négociations du traité d’Aix-la-Chapelle.
Cette voie fermée, Québec et Montréal sans ravitaillement
possible devenaient fatalement la proie des Anglais qui les
guettaient ; il y avait là pour la Nouvelle France une question
de vie ou de mort. A la puissance de notre « Dunkerque
d’Amérique » était donc lié le sort de tous les Canadiens, en
même temps que celui des derniers Acadiens. Or, les Anglais
qui, le sachant aussi, n’avaient que tardivement et à regret
opéré la restitution du Cap Breton, ne se gênaient pas pour
formuler leurs menaces : « Je leur ai souvent entendu dire,
écrit Surlaville, qu’en nous rendant Louisbourg, ils ne nous
avaient fait qu’un prêt. » Dès 1753 et 1754, Raymond ne cesse
de répéter que les Anglais, « menaçant la Colonie », se pré¬
parent à reprendre Louisbourg.
En 1750, le gouverneur provisoire Desherbiers avait repris
possession de la place avec 24 compagnies de 50 hommes et
une compagnie d’artillerie. Il avait pour collaborateur un
ingénieur habile, Franquet, qui malheureusement devenait
impotent. Avec sa prestesse ordinaire, Bigot ravitailla les
habitants avec des rations du Roi, du cheptel (environ
200 vaches), des outils de toute nature, des semences ; puis,
DEUX AUTRES ACADIES
45
passant à Québec, il céda la place à Prévost, moins intelligent
et à peine plus honnête que lui ; la première mesure d’hygiène
fut, du moins, la suppression des cantines à liqueurs. Le
3 août 1751 arrive le gouverneur en titre, le comte de Ray¬
mond, léger, superficiel, cupide ; il est accompagné de l’ex¬
cellent major des troupes, le colonel Surlaville, dont nous
venons de parler, et de son indigne secrétaire Pichon dont
nous avons raconté les trahisons au fort Beauséjour. Pendant
que le méticuleux Surlaville veille à la réorganisation de la
place, à la discipline des troupes, à leur bonne tenue, à leur
confort, le gouverneur et son secrétaire parcourent l’Isle
(1752). De cette visite Pichon nous a donné en ses ^Mémoires
un compte rendu qui ne manque pas d’intérêt. Entre Louis-
bourg et Saint-Pierre, 180 habitants qui vivent tant bien que
mal ; à Port Toulouze (l’ancien Saint-Pierre), 230 bûcherons
en hiver, constructeurs de bateaux en été, quelques laboureurs ;
là, pendant la saison se pratique la traite des fourrures ; à
Descous et dans les îlots du voisinage, 113 habitants « qui
vivent comme ils peuvent » de pêche et de chasse ; « leur
détresse excita notre compassion » ; au Petit Degrât et à
Nerica (Arichat) 137 habitants assez prospères ; à la Rivière
des Habitants, une trentaine, éleveurs de bétail et bûcherons ;
entre Louisbourg et les entrées du Bras d’Or, quelques groupes
épars, presque tous pêcheurs ; le Bras d’Or ou Labrador était
alors, dit Pichon, la région la plus peuplée. A Niganiche,
grande pêcherie de morue employant 150 bateaux ; toute la
côte du Golfe était déserte. Bref une population de 4.125 habi¬
tants, dont 2.484 à Louisbourg. On voit avec quelle rapidité
la colonie s’était reconstituée.
Par la force des choses, en effet, Louisbourg était redevenu,
comme par le passé, le grand centre d’échange entre le Canada,
la Nouvelle Angleterre, les Antilles et la France. En dépit
de lois et réglements, la contrebande y florissait plus
manifestement que jamais. Cornwallis se plaignait que les
Bostonais aimaient mieux y venir qu’à Halifax : en 1751,
150 bateaux anglais, dont 30 bostonais à la fois, échangeaient
leurs produits contre le rhum et la mélasse de Saint-Domingue
et de la Martinique. Source première du commerce, la pêche
était redevenue admirablement prospère. En 1753, pendant
l’été, les 250 chaloupes des habitants rapportaient en moyenne
46
LA TRAGÉDIE
230 quintaux de morue et leurs goélettes 720 ; en automne,
12 chaloupes, 49 quintaux ; soit 98.450 quintaux et 1.155 barils
d’huile, valant 2.084.450 livres. Les importations de France
s’élevaient à 1.063.337 livres; les exportations en France,
à 735.805 livres ; les importations des Antilles, à 1.112.883 li¬
vres ; les exportations aux Antilles, à 673.863 livres ; les
exportations au Canada, à 111.157 livres; il n’en venait
pas d’importation.
Un document anglais, cité par Richard Brown en son
History of Cape Breton (p. 340), donne pour 1758 les chiffres
suivants :
Barques ponlfes Chaloupés
Egmont Bay (Baie d’Aspé). . . — 30
Niganish Bay and Cove (Port. d’Orléans)... — 245
Niganish Island . — 30
Port Dauphin ou Sainte-Anne . 100 —
Entrance of Great Bras d’Or . . . 20 40
Petit Bras d’Or . — 60
Spanish River (Baie des Espagnols) . 6 —
Indian Bay (l’Indienne) . — 50
Scattarie Island . — 200
Main à Dieu . . . — 190
Lorambec . — 80
Louisbourg . 300 300
Gabarus Bay . . . . . . — 50
Fourche . — 50
Saint Esprit Island . — 60
Grande rivière . — 60
L’Ardoise . — 11
Saint Peter’s (Saint-Pierre) . 100 —
Petit de Grat, Isle Madame . — 100
River and Bay of Inhabitants . 100 — -
Different Places in the Gut of Canso . 100 —
Totaux . 726 1.555
Comme notre auteur estime à huit le nombre d’hommes
pour chaque barque pontée (soit 5.808 en tout) et à six pour
chaque chaloupe (soit 9.350), ii en résultait pendant l’été une
population de 15.138 pêcheurs tant de France que de l’ Ile
Royale. Comme il estime à 700 quintaux la pêche de chaque
barque pontée (soit 508.200 quintaux) et à 300 celle de chaque
chaloupe (soit 466.500 quintaux), il en résultait une pêche
DEUX AUTRES ACADIES
47
totale de 974.700 quintaux. Une requête française de 1763
déclare qu’au début de la guerre nous avions plus de 16.000 pê¬
cheurs employés à la pèche sédentaire dans le golfe et les
régions avoisinantes. On voit quelles ressources présentaient
ces pêcheries au seul point de vue économique. Or il ne faut
pas oublier qu’au point de vue naval, tous ces pêcheurs consti¬
tuaient le meilleur fonds de recrutement pour notre marine
de guerre. « Ces marins ne coûtent rien au Roy en temps de
paix, disait un mémoire de 1757 ( Remarques sur plusieurs
branches de commerce et de navigation ) ; en temps de guerre,
ils sont tout de suite à sa disposition ; et ils ne sont pas moins
habiles à gouverner un navire le long des côtes dangereuses
qu’intrépides au combat. » Si grand et si rapide essor ne pou¬
vait qu’exaspérer les convoitises des Anglais dont les colonies
voisines de Nouvelle Écosse et de Terre-Neuve languissaient.
Il est évident qu’en pareille conjoncture rien n’eût dû être
négligé pour renforcer au plus tôt l’importante place que nous
avions déjà si sottement perdue en 1745 et si inopinément
recouvrée deux ans plus tard. La nécessité de fortifier Louis-
bourg était d’autant plus impérieuse que ville et forts étaient
de tous côtés commandés par des hauteurs de loin ou de près,
de très près même au nord-ouest. Or, que lisons-nous dans un
rapport de 1750 ? « Depuis le traité d’Aix-la-Chapelle, dit le
chevalier Johnstone, la ville avait plutôt l’aspect de ruines
antiques que d’une forteresse moderne. Une des principales
raisons est qu’on avait employé pour le mortier du sable de
mer dont le sel avait désagrégé les murs ; si bien que ceux-ci
avaient croulé, et leurs débris remplissaient les fossés. Les
glacis avaient été, de même, nivelés par le piétinement du
bétail, les palissades et les affûts étaient pourris ». Peut-être
cette ruineuse pierre qu’on avait à si grands frais apportée de
France n’était-elle, après tout, que pierre gélive. On eut donc
aussi recours à la pierre du pays ; pendant tout le temps de
l’occupation française, dit Charles Morris, cinquante carriers
furent constamment employés à extraire de la pierre à l’île
de Justaucorps sur la côte du Golfe. Tout un beau plan avait,
en effet, été dressé pour la réparation des anciens ouvrages
si stupidement édifiés, pour l’exécution de nouveaux, pour
l’augmentation de la garnison et de l’artillerie, pour l’appro-
48
LA TRAGÉD IE
visionnement permanent de deux années d’avance, etc...
Ce dernier point était essentiel : car l’île, trop pierreuse et
trop humide pour se suffire en temps normal, avait depuis 1729
subi trois disettes de vivres par suite de la pauvreté des mois¬
sons. La situation devint alarmante après le grand dérange¬
ment, puisqu’on ne tirait plus de l’Acadie que le bétail qu’on
y trouvait errant. On avait bien, dès 1751, entrepris entre
Louisbourg et Saint-Pierre un chemin de dix-huit lieues qui
devait coûter 100.000 livres ; mais il ne fut jamais fini. Quant
à la question essentielle : défense militaire de l’ Ile, voici ce
que nous lisons dans le portefeuille de Surlaville aux dates
de 1753 et de 1754 :
« Cette place n’est certainement pas à l’abri d’un coup de
main, Voilà quatre ans écoulés depuis la reprise de possession !
Comme la Cour n’a encore rien décidé sur les nouveaux ouvrages
et qu’il n’y a de prêt ni argent ni matériaux, quelque dili¬
gence qu’on y apporte, il faudra encore au moins deux ans avant
qu’on y pose la première pierre, et cinq ou six pour achever ce
qu’on y aura projeté. Ainsi nous serons prêts vers 1760 ; Dieu
veuille que les Anglais nous donnent ce temps ! » Us ne le don¬
nèrent pas. « C’est une grande faute, continue Surlaville en
son rapport, que l’ Ile Royale n’ait que 1.500 hommes, tandis
qu’il y en a 2.000 à Halifax. » « J’ai été instruit, ajoute un
autre témoin, qu’on levait dans chacune de leurs colonies [de
Nouvelle Angleterre] 1.000 à 1.200 hommes sur les avis que le
gouverneur avait reçus de la Cour de Londres... Je ne connais
qu’un moyen de faire échouer [ces projets d’attaque] : il faut
pour cela que l’intérêt particulier ne l’emporte pas sur celui
du ministre. » Il n’en fut rien ; tout au contraire : « L’on n’a
rien fait cette année aux fortifications, écrit à Surlaville le
capitaine Joubert (septembre 1754] ; les ouvriers que M. Fran-
quet [l’ingénieur militaire] a amenés ont été employés à finir la
maison de l’ordonnateur [Prévost] et à faire les réparations
nécessaires au Gouvernement et autres bâtiments du Roi.
Voilà encore une année perdue. » « M. Franquet commencera
l’année prochaine, lisons-nous un mois plus tard ; mais j’entre¬
vois peu d’argent et peu de monde. Il nous manque 300 hommes
de la garnison ; ainsi les travaux iront cahin-caha ; je ne compte
pas les voir finir. » « Dieu veuille, conclut le garde-major Lar¬
tigue, que nous n’ayons rien à démêler avec nos voisins ; car
nous sommes tous dans un bien mauvais état ! »
Le comte de Raymond s’étant retiré en 1753, le 15 août
1754 lui succède le chevalier de Drucour, honnête homme,
assez médiocre, presque totalement dénué d’expérience mili-
1SMJ
lay^sijLZif
aSJ
l'j. vx îm
lonsiionu
< ruz,''a<j{ Atr&u&ûf'
datai houje v
Cl. Edit. Bossard
PLAN DE LOUISBOURG
en 1758.
(Bibl. Nat. ; Cab. des Estampes.)
R E s
Dl PLAN I)E JdH'lSlUHJRG,
dans LEle R ovale ,an Canada
^iu’r,i,je-<' yre/ettes .
; 2, Porte Je Li Ri’ n u’
'■ j.P/tUV J'dritnur.
f, . Porte f)ou/Jwu' .
■ I aitutivc inutile i/c,’ - frhy/ot,'
5 . l’t Je Jfiiure/uic .
h Unité île Roehefort .
" . l 'iiy jYair .
8. Zar ifiu sert Ji'Tûrt t>n hiver .
r/(f' Zc’uûf'hctuy, A' y.
; I en àUzve mutile dùr ~ /z?mo&r ^rur' ^puurùcnvy, u 'j.oepty
V f.e -2.6. t Tui//rt .en j ~ât'- f*üiUtrfcau>\J «a» /wnï. atuv'- du<//eu> .
- - - ~~ - - - - . - - - : - -- - . - --*“ -
DEUX AUTRES ACADIES
49
taire : quoique promu en 1751 capitaine de vaisseau, il n’avait
jamais servi dans la marine que comme enseigne, car il avait
passé sa vie à diriger à Brest l’École des Gardes du Pavillon
(c’est-à-dire des Enseignes). Il est assez généreux pour se
ruiner à tenir son rang (traitement : 9.000 livres ; casuel :
6.000) ; mais pas assez ferme pour empêcher l’ordonnateur
Prévost et le trésorier Laborde de gaspiller les fonds destinés
aux travaux de fortification. Homme de tact, il sait se tenir
en dehors et au-dessus des rivalités qui sévissent entre gens
de place et gens d’épée, entre officiers de terre et officiers de
mer ; mais, ces funestes rivalités, sa mollesse les tolère, comme
elle tolère la licence des mœurs, le jeu, la mauvaise hygiène
des soldats (trop de poisson et de salaisons). « Quand je suis
arrivé à Louisbourg, constate-t-il, l’on n’y avait pas employé
depuis la reprise de possession, une seule journée aux travaux
des fortifications : ce n’étaient que ruine et dégradation
générales. » Le 8 novembre, il demande un renfort de 250 hom¬
mes. Lorsqu’en juin 1755 ces troupes arrivent, rien n’est prêt
pour les recevoir, ni vivres, ni logements ; d’où mécontente¬
ment. En novembre, les compagnies d’Artois (437 hommes)
et de Bourgogne (536) refusent de reconnaître l’autorité du
gouverneur, de l’ordonnateur et de l’ingénieur. Mais la
menace anglaise les ramène vite au bon ordre : dès le mois de
juin, les quinze vaisseaux de Boscawen viennent en pleine paix
croiser au large et capturer, outre 1 ’Akide et le Lys, tous les
navires français destinés au ravitaillement de Louisbourg.
Le 18 juin, le Sommerset approche si près des remparts qu’on
tire dessus pour mettre fin à pareille insolence. Le 21 et le
23 août, aux heures même du « grand dérangement », YArundel
vient piller et détruire les pêcheries de Port aux Basques.
Fin octobre, « un grand navire français portant à Louisbourg
200 tonnes de farine et environ 100 tonnes de viande de bœuf
et de porc » est saisi par un vaisseau de guerre anglais, YOtter,
cap. Innés, et emmené à Halifax. Par suite d’un tel blocus, la
population manque de vivres en novembre 1755, et la garnison
de bas et de souliers en mai 1756. Or, le 9 novembre, ce même
capitaine Innés apportait, de la part de l’amirauté anglaise, au
successeur de Boscawen, le commodore Spry, « l’ordre, en
date du 27 août, de saisir avec son escadre tous les navires
français, quels qu’ils fussent, et de les détenir en attendant
LAUVRIÈRE. T. II.
4
50
LA TRAGÉDIE
le bon plaisir de Sa Majesté. » Ordre monstrueux, puisqu’on
était toujours en paix, nulle déclaration de guerre n’ayant été
faite.
Pour un moment la ruine de l’Acadie sauva Louisbourg de
la faim : car, après le grand dérangement, en décembre 1755,
le commandant de l’Ile Saint- Jean fit passer dans l’Ue Royale
plus de 400 bêtes à cornes qui provenaient de Cobeguid
et des Mines par Tatmagouche. Le 26 juin 1756 l’escadre de
Beaussier put ravitailler Louisbourg, bien que Y Arc-en-ciel
fût pris avec ses 150 hommes de troupes ; un combat indécis
n’empêcha pas l’escadre anglaise de croiser au large et même
de descendre à terre pour piller et incendier encore ; une bande
de ces pillards incendiaires fut prise et en partie scalpée par les
Indiens. Malgré tout, dans Louisbourg ravitaillé pour deux
ans, le moral était bon : « du monde, des vivres, de l’argent,
de la bonne volonté, voilà notre position », écrivait l’ingénieur
Portai à Surlaville (15 août 1756).
L’année suivante (1757) aurait pu nous être favorable.
« Comme l’Amérique est la cause et le principe de la guerre,
avait dit le maréchal de Belle-Isle (13 janvier 1757), c’est à
cette partie du monde que notre première attention doit se
porter. C’est la bonne ou mauvaise situation dans laquelle
nous nous trouverons là qui déterminera plus tôt ou plus tard
le ministre anglais à faire la paix et à la faire pour nous ou rui¬
neuse ou avantageuse. Or nous n’en ferons jamais de solide
avec l’Angleterre si nous ne pouvons avoir l’Acadie. »
On songe bien en effet à reprendre la Nouvelle Écosse, mais
plus encore à défendre l’Ile Royale si fortement menacée.
Malgré le blocus des Anglais en Europe, notre marine, si
réduite qu’elle fût, fit donc un gros effort : elle sut habilement
rassembler trois escadres à Louisbourg ; le 31 mai Beaufîre-
mont arrive de Brest par Saint-Domingue avec quatre vais¬
seaux ; le 19 juin, du Revest, de Toulon avec quatre autres ;
le 20, Dubois de la Motte, de Brest avec neuf et deux frégates.
Avec cette flotte de dix-sept vaisseaux et de deux frégates,
Dubois de la Motte eût pu attaquer la flotte anglaise de ITol-
borne, qui, forte de 15 vaisseaux et de 18 frégates, vint du
19 août au 25 septembre le provoquer au large de Louisbourg ;
mais ce vieillard de soixante-quatorze ans n’osa, préférant,
selon la consigne, « préserver les vaisseaux du Roi ». Drucour
DEUX AUTRES ACADIES
51
lui-même aurait pu tenter une descente à Halifax que déci¬
mait la maladie (200 morts et 500 matelots et soldats malades);
lui non plus n’osa pas. Une terrible tempête se chargea de
ramener à Halifax la flotte de Holborne en piteux état ; une
grave épidémie, de ramener à Brest celle de Dubois de La
Motte cruellement éprouvée. Aux deux places rivales furent
également épargnées les angoisses d’attaques dont l’une avait
été soigneusement préparée et l’autre à peine entrevue.
L’année 1758 fut décisive. Pitt, qui venait de prendre le
pouvoir en automne, avait, sur les instances de la Nouvelle
Angleterre, juré la ruine de notre empire colonial ; et cette
ruine, c’est sur place qu’il voulait l’accomplir, alors qu’en
dépit de l’avis de Belle-Isle, nous croyions naïvement pouvoir
défendre l’Amérique et les Indes sur les champs de bataille de
l’Allemagne. A vrai dire, nous manquions de flottes, ces armes
essentielles de défense coloniale. Depuis que les cardinaux-
ministres Dubois et Fleury, pour plaire à notre prétendue
alliée l’Angleterre, avaient laissé pourrir nos vaisseaux dans
nos ports, les cinq ministres de la marine qui se succédèrent
en douze ans (1749-1761), surtout Massiac (1758) et Berryer
(1758-61), n’eurent guère que des velléités de réforme ; le
meilleur, Maurepas (1723-49), avait de l’intelligence ; mais
il manquait d’expérience, d’énergie, de caractère. Sans
doute, nos ingénieurs savaient toujours bien construire les
meilleurs vaisseaux du plus beau modèle, admirés et imités
par les Anglais ; nos officiers savaient toujours bien, on vient
de le voir, les conduire à bon port avec le plus d’habileté et de
rapidité ; sans doute, nos équipages savaient toujours bien les
défendre, surtout à l’abordage, avec le plus d’intrépidité ;
mais les ordres de construire, d’appareiller et d’attaquer
étaient si rares !... En 1755, selon Entink (vol. I, p. 119),
aux 131 vaisseaux britanniques portant 8.722 canons, la
marine française n’en pouvait opposer que 71 avec 4.790 ca¬
nons. Et quels vaisseaux ? en quel état ? Le mot d’ordre étant
économie, on aimait mieux laisser nos meilleures unités se
détériorer dans les bassins croupissants que de les armer ; on
aimait mieux laisser officiers et matelots se déshabituer de ld
mer à la Cour ou dans les ports que de les envoyer cingler
vers les lointaines colonies qui les réclamaient. Et puis, un
52
LA TRAGÉDIE
mal profond corrompait nos états-majors : entre les « officiers
rouges » recrutés en une étroite caste nobiliaire et les « officiers
bleus » sortis de la roture, cloison étanche ; il fallait des pro¬
diges d’héroïsme, une aveuglante supériorité professionnelle
pour qu’à un « bleu » fût accordé un haut commandement ;
d’oû, morgue d’une part, mécontentement de l’autre. Les
corsaires l’emportaient sur « les officiers du Roi » en initiative
comme en audace. Faute d’activité, faute d’émulation, peu
ou point de promotion au choix ; rien qu’avancement à l’âge
ou à la faveur : la plupart des grands chefs, amiraux et autres,
étaient des vieillards dont la prudence naturelle ne se confor¬
mait que trop volontiers aux principes timorés des hautes
sphères ; aussi perdions-nous plus d’avantages en refusant le
combat qu’en le risquant. A cet égard, la nation, mal guidée
par les chefs de l’opinion publique, se désintéressait ou même
s’égarait : Voltaire et les autres anglomanes s’en allaient
répétant : « Le Français est trop intellectuel — ils auraient
volontiers dit : trop intelligent, — pour s’entendre aux choses
de la mer comme aux entreprises coloniales. » Vainement des
voix compétentes s’élevaient de temps à autre ; vainement
de dures leçons de choses nous éprouvaient :
« Lorsqu’on a dit de la France qu’elle ne devait pas être une
puissance maritime, plaide en 1750 un Mémoire anonyme
(Arch. Min. aff. étr. Mém. et doc. Anglet.), on connaissait bien
peu l’influence qu’a la mer sur la terre. Il faut qu’elle le devienne,
puisque c’est sur mer qu’on l’outrage ; et il faut renoncer à
être longtemps respecté sur terre si l’on ne se met pas en état
de donner la loi sur mer. » « Le bien de la marine ne doit pas
être un moment perdu de vue, confirme le Maréchal de Con-
flans (27 septembre 1757) ; sans quoi c’est jouer le sort et les
avantages du royaume » ; ajoutons « et surtout des colonies ».
N’oublions pas ces graves avertissements de nos jours,
en un temps où notre nouvel empire colonial n’a pas, lui non
plus, de par un pacte inique, de marine adéquate pour le
défendre contre les mêmes convoitises qu’alors.
En face de cette marine en pleine décadence, réduite en sa
masse, paralysée en son activité, aveulie en son âme, qu’of¬
frait l’Angleterre ? Un historien de Louisbourg nous le dit :
« A une marine négligée s’opposait une marine qu’appré¬
ciaient hautement la nation et la Cour. Avec une marine privée
DEUX AUTRES ACADIES
53
d’hommes, d’argent, d’armement entrait en conflit une marine
comblée des ressources d’un pays de plus en plus prospère.
Les chefs de l’une ne sortaient que d’une classe ; ceux de l’autre,
de la nation entière. Les uns savaient que ni la victoire ni la
défaite n’auraient grande influence sur leur carrière ; les autres
pouvaient espérer pour leurs succès toutes les récompenses :
honneurs et promotions, richesse et gloire. » (Mac Lennan, 309).
Pitt, qui, lui, savait qu’on ne pouvait conquérir l’Amérique
que sur place, n’hésita pas. Conseillé par un ancien général
de Pepperell, Samuel Waldo, il choisit pour base Halifax et,
soutenu par une opinion publique exaltée, il y envoie non pas
l’unique régiment désigné par son prédécesseur Newcastle,
mais six régiments de 815 hommes et un bataillon ; il leur
destine comme général en chef un colonel qui a fait ses preuves
en Allemagne, Amherst, et trois généraux de brigade : Whit-
more, Lawrence et le jeune Wolfe. Le 9 mai arrive à Halifax
la flotte de Boscawen qui ajoute ses 23 vaisseaux de ligne à
l’escadre de Hardy, lequel depuis le 5 avril bloquait Louis-
bourg avec 8 vaisseaux et deux frégates. Hardy nous avait
déjà pris une frégate de 22 canons Diane et quatre navires
« pleins de provisions, de munitions et de vêtements » ; mais
il n’avait pu empêcher l’escadre du comte des Gouttes de
pénétrer dans la rade avec 5 vaisseaux, une frégate et quatre
petites unités, pourvues de 494 canons. C’était là tout ce
dont pouvait disposer notre marine en partie bloquée en Médi¬
terranée, en partie décimée à Brest par l’épidémie.
Informé, Boscawen se réjouit insolemment de ce renfort
ennemi : « Tant mieux, dit-il ; plus il y aura de vaisseaux
français, plus j’en prendrai. » Il n’avait, hélas ! que trop
raison. Prévoyant l’investissement, le comte des Gouttes et
les officiers de mer insistèrent à deux reprises pour reprendre
le large et ainsi « préserver les vaisseaux du Roy ». Mais le
gouverneur et son conseil de guerre s’y opposèrent énergique¬
ment, disant que canons et matelots leur permettraient, à
tout le moins, de prolonger le siège jusqu’à l’arrivée de secours
et de sauver ainsi cette année Québec comme Louisbourg.
Ils n’avaient pas tort ; mais le Comte et ses officiers « rouges »,
blessés en leur amour-propre, refusèrent de débarquer leurs
canons et leurs hommes et ne rendirent pas plus de service
sur mer que sur terre. « Autant valait que cette escadre ne fût
54
LA TRAGÉDIE
pas venue, » dit le Journal d’un témoin. Renforcée des faibles
garnisons de Port Toulouse, de Port Dauphin et de Port La
Joie, la place se trouva donc réduite à ses seules forces :
3.099 combattants dont 1.173 réguliers (Artois 437, Bour¬
gogne 536, artillerie 50, officiers 150), 1.295 miliciens (Com¬
pagnies de Louisbourg 805, milice 200, soldats de Québec 30,
Acadiens et Indiens 260) et 631 hommes de mer (mate¬
lots 600, officiers bleus 31). On ne disposait que de 68 canons
montés.
Que pouvaient espérer ces faibles effectifs sans cohésion,
lorsqu’au matin du 1er juin parut au large la flotte ennemie
composée de 23 vaisseaux de guerre, de 18 frégates et de
154 navires portant plus de 14.000 hommes et 1.842 canons
avec abondance de munitions, de vivres et de matériel de
toute sorte ? « L’harmonie, l’ardeur et la confiance ne cessèrent
de régner dans la flotte et dans l’armée », dit l’un des officiers,
James Cunningham. Aussi l’ordre du jour est-il plein d’es¬
poir : « Les troupes peuvent s’attendre à quelque tir d’artillerie,
à quelque faible résistance au débarquement ; mais les grena¬
diers anglais n’auront pas de peine à en venir à bout avec
l’aide des bayonnettes ». La supériorité matérielle et numéri¬
que des assiégeants était si écrasante qu’ils pouvaient se
permettre toutes les fautes ; en leur lenteur ils ne s’en pri¬
vèrent pas.
Toutefois le gouverneur Drucour, bien qu’il eût plutôt les
qualités d’un bon fonctionnaire que celles d’un homme de
guerre, se montra un peu moins incapable que son prédéces¬
seur de l’autre siège, du Chambon : si inexpérimenté qu’il fût,
il sut du moins utiliser l'expérience de ceux de ses officiers
qui avaient servi dans les campagnes d’Europe et du Canada,
il suivit les conseils de Franquet à qui la maladie laissait
encore « des moments ». Ne gardant derrière ses remparts que
300 hommes de troupes, il en dispose 2.000 sur les deux lieues
et demie de la Baie de Gabarus (à l’ouest de Louisbourg).
Aux trois points les plus exposés, Franquet établit des batte¬
ries de 2 à 7 canons. Toute une semaine l’ennemi hésite ;
enfin, le 7 juin, Amherst donne l’ordre de débarquer. Pendant
que les trois corps menacent les trois principaux points
d’accès, Wolfe, avec son impétuosité habituelle, porte tout
l’effort de ses troupes sur le point le plus extrême : après un
DEUX AUTRES ACADIE S
55
pénible échec, il atterrit à l’abri d’une petite falaise, l’escalade,
enlève à la baïonnette la batterie voisine. C’était le premier
exploit de ces troupes écossaises (highlanclers) qu’il venait
d’organiser. Nullement préparées ni même équipées pour
cette lutte à l’arme blanche, nos troupes en désarroi se replient
successivement derrière leurs remparts ; elles abandonnent
leurs canons. L'ennemi ne perdit en cette affaire que 109 hom¬
mes, dont 50 blessés. « Cet événement malheureux, dit Dru-
cour, jeta de la consternation dans tous les esprits. Le corps
de la place est mauvais ; les murs en ruines tombent d’eux-
mêmes ; les fortifications extérieures ne consistent qu’en un
chemin couvert dominé et enfilé de partout. Tout annonce une
reddition prochaine ». Si tel était l’esprit du chef, que pouvait-
on attendre des officiers et des hommes ?
Avec une hâte déconcertante, Drucour abandonne (à l’est
et au nord), outre le camp de Lorambec, les deux autres batte¬
ries extérieures : Batterie Royale et batterie du Fanal ; elles
furent aussitôt occupées par 1.200 hommes de Wolfe. Dès
lors, sans être inquiété, hors de la portée de notre artillerie,
l’ennemi débarque à loisir tout son matériel de siège, établit
des routes, bâtit des redoutes, creuse des tranchées. Le 17,
l’investissement est complet. De la pointe du Fanal, Wolfe
détruit la batterie de l’Ile, qui interdit l’accès de la rade ; le
1er juillet Drucour en est réduit à couler trois frégates et trois
navires marchands pour fermer la passe. Alors redouble le
feu d’artillerie, bien soutenu de part et d’autre, mais naturelle¬
ment beaucoup plus funeste aux assiégés. A partir du 6 juillet,
de 60 à 70 boulets, de 125 à 130 bombes tombèrent chaque
jour sur la ville. Comme au premier siège et pour les mêmes
causes, « dès les premiers coups de canon, affûts et plateformes
croulèrent » ; dans les remparts ruineux s’ouvraient des
brèches de plus en plus béantes, notre artillerie nous faisant
plus de mal qu’à l’ennemi. Casernes et maisons, presque toutes
en bois, prenaient feu, ne laissant d’abri nulle part. N’ayant,
de repos de jour ni de nuit, nos troupes, trop peu nombreuses
pour toutes les corvées, s’épuisaient. Alors, l’ennemi, voyant
les ouvrages militairse tomber d’eux-mêmes, s’acharne sans
pitié ni honneur, bien plus sur les bâtiments civils que sur les
remparts, sur les civils que sur les soldats. Quand l’hôpital
lui-même est bombardé, Drucour réclame ; il demande qu’une
56
LA TRAGÉDIE
place au moins soit réservée pour les blessés et pour les
malades. Amherst et Boscawen, qui ne comprenaient la guerre
en dentelles que comme une forme de l’espionnage, refusent.
« Leur intention, dit Drucour en son journal, n’est pas de
battre la ville en brèche, mais de tuer du monde et d’incendier
la ville ». Lorsque le feu éclata dans les casernes, on évacua des
casemates voisines les malades et les blessés, les femmes et les
enfants qui s’y étaient réfugiés ; aussitôt les huit grosses batte¬
ries anglaises et toute la moindre artillerie firent pleuvoir
bombes et boulets sur les innocentes victimes et sur leurs
héroïques sauveteurs. « Pendant tout le temps que dura cet
incendie, dit l’enseigne William Gordon, le feu de toutes nos
batteries redoubla d’intensité. »
Ce fut bien pire encore lorsque les batteries ennemies
purent atteindre l’escadre embossée dans le port. De ces cinq
grosses unités, le comte des Gouttes et ses officiers n’avaient
pas même voulu tirer parti comme de batteries flottantes ;
ils n’avaient pas même voulu détruire la Batterie Royale dont
les Anglais s’emparèrent sans coup férir et tournèrent le tir
contre nous ; bien mieux, dit l’ingénieur Poilly, « celles de
nos batteries qui furent confiées à des officiers de mer furent
entièrement abandonnées ; de cette partie essentielle de nos
forces, nous ne tirâmes nul secours ; leur raisonnement fut
aussi impitoyable que leur conduite digne de mépris. » Seul,
se distingua un officier de mer, un « bleu », le capitaine mar¬
chand de Dieppe, Yauquelin, qui commandait la frégate
l’ Arethuse. Pendant quinze jours, par son feu vif et sûr, il
entrava l’avance impétueuse de Wolfe ; et, quand il se sentit
inutile, il sollicita et obtint de Drucour et de son Conseil
l’autorisation de passer en France pour y porter des nouvelles
et y demander des secours. Comme le comte des Gouttes
voulait s’y opposer, « Eh parbleu ! Monsieur le Comte, répli-
qua-t-il, je resterai bien si vous me donnez un de vos gros
vaisseaux de guerre qui sont ici à ne rien faire ; vous verrez
que j’en tirerai bien meilleur effet que de ma seule frégate. »
Il partit, le 15 juillet, échappant habilement au blocus
ennemi. « Si je l’avais sous mes ordres, dit Boscawen, je le
nommerais commandant de vaisseau » ; en France, Vauquelin
n’obtint que quinze ans plus tard le commandement d’une
flûte. « Si Vauquelin avait eu le rang du comte des Gouttes,
DEUX AUTRES ACADIES
57
dit l’historien Mac Lennan, le sort de Louisbourg n’eût pas été
le même ; en tout cas, la défense eût fait plus grand honneur
à la marine française. » La pauvre escadre paya cher son indo¬
lence ; amarrée au fond du port, elle y fut impitoyablement
criblée de projectiles, brûlée, démolie sur place. Le 21 juillet,
une bombe ayant fait éclater des cartouches à bord du Célèbre,
il sauta, mettant le feu aux deux vaisseaux voisins, V Entre¬
prenant et le Capricieux. Malgré tous les efforts des équipages,
ils flambèrent toute la nuit. Naturellement, les Anglais s’achar¬
nèrent en leur tir sur les victimes qui brûlaient sur les ponts
ou sur les sauveteurs qui ramaient des quais aux sabords.
« Ce fut une scène choquante, avoue l’enseigne W. Gordon ;
ces ennemis n’en étaient pas moins des hommes. » « Ce spec¬
tacle réjouit fort notre chapelain, ajoute un autre officier,
Hamilton : car il maudissait les Français. » (Mac Lennan, 280).
Les trois misérables épaves échouèrent dans le port, dressant
dans le ciel leurs mâts brisés ou noircis ; spectacle sinistre.
Cinq jours plus tard, le 26 juillet, profitant d’une nuit bru¬
meuse, des chaloupes anglaises pénétrent audacieusement
dans le port ; échappant à toute surveillance, elles surpren¬
nent les deux derniers vaisseaux ; elles incendient l’un, le
Prudent ; elles capturent et emmènent l’autre, le Bienfaisant.
Dans toute l’histoire de la marine française, il n’est peut-être
pas de page plus lugubre et plus humiliante. Le comte des
Gouttes eût mérité le sort de l’amiral Byng.
Isolée, la malheureuse place était condamnée à son iné¬
vitable sort. L’unique vaisseau, envoyé de nos ports de France
bloqués eux-mêmes, ne put forcer le blocus de Louisbourg'.
Du Canada menacé, rien à espérer. Dès le début du siège les
Indiens de l’ Ile avaient pillé le dépôt de munitions et de den¬
rées destiné aux divisions des troupes irrégulières. Or, malgré
les ordres de Montcalm, qui eût voulu le départ dès l’hiver,
Boishébert n’arriva de Miramichi par Canseau qu’à la fin du
siège avec le tiers des forces attendues : 120 Acadiens et une
vingtaine de sauvages. Des quatre sorties, dont une fut tentée
de concert avec lui, seule, réussit celle de Marin le 9 juillet :
les Anglais y perdirent 37 hommes, dont 5 tués ; une autre
échoua par la faute de déserteurs allemands. Aussi les tran¬
chées enserraient-elles la ville de plus en plus près. Les batte¬
ries ennemies, dont l’une à 1.500 pieds de distance, déversaient
58
LA TRAGÉDIE
sur les maisons en ruine jusqu’à 300 bombes par nuit. Dès le
13 juillet, « nos forces étaient réduites d’un quart, dit Dru-
cour... Pendant huit jours, officiers et soldats n’eurent pas un
moment de repos... Nous n’avions pas un endroit sûr, même
pour les blessés. Nous étions tous exposés, à chaque minute
des vingt-quatre heures... Néanmoins les hommes ne mur¬
murèrent nullement, grâce au bon exemple et à la discipline
des officiers. » Madame de Drucour elle-même prêchait d’exem¬
ple : trois fois par jour, elle tirait le canon. Les civils ne se
comportèrent pas moins bien que les soldats, surtout le mar¬
chand Daccarette. « aussi tranquille que l’homme du monde
le plus aguerri. » Mais, bien qu’il y eût abondance de muni¬
tions, les canons, en trop petit nombre, manquèrent ; usés, il
n’en resta bientôt plus que douze, que cinq, enfin que trois
utilisables ; leur tir lent, dit Drucour, ressemblait à des hon¬
neurs funèbres ; c’était le glas de Louisbourg qui sonnait.
Enfin, après quarante-huit jours de siège, Amherst et Bos-
cawen allaient de concert attaquer par terre et par mer, lors¬
que le 26 juillet Drucour, prévenu, offrit de capituler aux
mêmes conditions que les Anglais venaient en 1756 d’obtenir
du maréchal de Richelieu à Port Mahon, c’est-à-dire avec les
honneurs de la guerre. Cette réciprocité de faveur lui fut
sèchement refusée. La générosité anglaise lui laissa « une
heure » pour choisir entre le sort de « prisonniers de guerre »
et l’assaut général. Wolfe, qui, des quatre généraux anglais,
s’était le plus distingué par son ardeur et sa valeur, trouva ces
conditions trop dures, d’autant que nos troupes de terre, à
tout le moins, s’étaient bien comportées ; mais Boscawen
insista, aussi indifférent au courage d’un loyal adversaire qu’à
ses souffrances physiques et morales. Drucour et son Conseil
répondent fièrement : « Ma résolution n’a pas changé : je
subirai les conséquences de l’attaque », et il donna à Franquet
et aux autres ingénieurs l’ordre de se préparer à l’assaut.
Alors survient l’ordonnateur Prévost : il tient en main une
supplique des malades et des civils qui demandent la protec¬
tion de leurs vies et de leurs biens. Drucour hésite, cède, rap¬
pelle le messager. « Il y eut parmi les officiers un mouvement
violent qui tendait à la sédition. » Les soldats du régiment
de Cambise brisèrent leurs mousquets et brûlèrent leurs
drapeaux. Il n’en fallut pas moins céder à la loi du plus fort : '
DEUX AUTRES ACADIES
59
reddition des troupes, armes et munitions de l’ Ile Royale et
de File Saint-Jean ; leur transport en Angleterre ; transport
en France des marchands et de leur personnel. Le 15 août
furent donc embarqués pour l’Angleterre 3.031 soldats et
officiers de terre (dont 443 malades et blessés) et 2.606 marins
et officiers de mer (dont 1.347 malades et blessés) ; les chiffres
français disent 3.848 hommes valides et 1.789 malades. La
garnison aurait perdu 330 hommes, sans parler des équipages,
ou, selon les Anglais, environ 1.000 hommes en tout. Eux-
mêmes avouent de leur côté 520 tués et 350 blessés. Dès son
arrivée en France, en rade du Morbihan, Drucour, encore à
bord de YEssex, écrivit au Ministre : « Nous avons beaucoup de
malades à bord ; ils manquent de tout. La ration que les
Anglais leur donnent n’est que de viande salée, du biscuit
vieux dont la plus grande partie est gâtée ; point de vin ni de
bière, mais de l’eau corrompue. »
Lorsque le 18 août parvint à Londres la nouvelle de cette
victoire si impatiemment attendue, ce fut d un bout à 1 autre
du royaume une clameur de triomphe. De même qu’en 1745,
pour la première prise de Louisbourg, le 18 juillet avait été
choisi à Boston pour jour d’actions de grâces, de même, cette
fois, dans toute la Grande-Bretagne, le dimanche 20 août,
une formule spéciale d’action de grâces fut répétée dans toutes
les églises et chapelles aux services du matin et du soir. La
cité de Londres en son adresse au roi le félicitait de ce nouveau
coup porté à la marine et au commerce de la France déjà si
gravement éprouvés en Europe même, « le coup le plus décisif
depuis le début de la guerre », dit Y Animal Regisier. Aussitôt
on prévoit, en réclame, on prépare le complément de cette
victoire : l’anéantissement de toute puissance française en
Amérique. En novembre, le Parlement vote avec enthousiasme
treize millions pour l’écrasement total de la b rance.
Dès le 30 août, toutefois, le général victorieux Amherst est
forcé de lâcher sa proie : il se porte, avec six régiments, au
secours de son collègue Abercrombie dont les 16.000 soldats,
défaits à Ticonderoga, fuient devant les 4.000 hommes de
Montcalm (1er août). Le general Lawrence ramène à Halifax
ses trois régiments ; Boscawen dirige vers 1 Angleterre le gros
de sa flotte. Il ne reste à Louisbourg que quatre régiments et
60
LA TRAGÉDIE
dix vaisseaux. Louisbourg, aux mains des Anglais, fut dès le
printemps suivant la base de leurs opérations militaires et
navales dans le Golfe Saint-Laurent, contre Québec et contre
le Canada. Le 1er juillet 1759 en partit donc, banderoles au
vent, une flotte de 21 vaisseaux de guerre, nombre de fré¬
gates, 60 transports chargés de 9.000 hommes. « Que le dra¬
peau britannique flotte sur tous les forts et ports français
d’Amérique ! » était le mot d’ordre. Tel fut le dernier rôle du
sinistre Louisbourg en sa lamentable existence de trente ans.
La rage anglaise s’acharna sur la malheureuse cité qui,
maintenant en ruine, avait tant excité la peur, la haine et
la cupidité des marchands et des militaires coloniaux. « Après
mûre délibération, écrit Pitt à Amherst (9 février 1760), le
Roi a décidé que ladite forteresse, avec tous ses travaux de
défense et ceux du port, doit être totalement démolie de la
manière la plus définitive..., qu’elle soit rasée, que tous les
matériaux en soient détruits au point de ne plus pouvoir
jamais servir... ; dans la démolition de tous ces ouvrages, vous
veillerez tout particulièrement à ce que le port et la rade de
Louisbourg soient rendus aussi inaccessibles et inutilisables
que possible ». Assyriens et Tartares, Goths et Vandales
n’étaient pas plus barbares en leurs vengeances que ces Attilas
et Tamerlans modernes. Au grand-père du poète de Childe
Harold, au sinistre commodore Byron, Jack la Tempête, fut
confiée cette haute œuvre de représailles aveugles qui eût
indigné !e héros de Missolonghi, l’admirateur de Napoléon, le
contempteur de Lord Elgin. Du 1er mai au 8 novembre,
sapeurs et mineurs firent sauter ces remparts et ces bastions
à la Vauban qui les avaient tant alarmés. Tout ce qui avait
encore quelque valeur fut transporté à Halifax ; des fortifica¬
tions il ne resta bientôt plus pierre sur pierre ; seules les
casernes croulantes abritèrent encore quelque temps trois cents
hommes de troupes ; puis succédèrent les habituels exploiteurs
de ruines.
^ La capitulation avait oublié les habitants de l’ Ile Royale ;
1 Angleterre ne les oublia pas. En 1758, ils devaient être près
de 5.000, dont 3.000 à Louisbourg ; ceux de l’ Ile possédaient,
dit-on, près d’un millier de bêtes bovines. C’étaient pour la
plupart des réfugiés ou descendants de réfugiés venus de
Terre-Neuve en 1713 ou de l’Acadie depuis 1749 et surtout
DEUX AUTRES ACADIES
61
depuis 1755. Après s’être crus en sûreté à l’abri des canons
français, les voilà une fois de plus livrés à l’impitoyable ven¬
geance de l’ennemi. Le 7 août un détachement anglais occupe
Port Dauphin (Sainte-Anne) et la Baie des Espagnols (futur
Sydney). « Presque tous les habitants restent sur l’ Ile Royale,
dit le rapport français, dans l’espérance que l’Anglais aura
pitié d’eux et qu’il les souffrira dans leurs habitations. » Les
malheureux furent vite détrompés : Boscawen était là, avec
son inhumanité implacable et ses subalternes dociles. « Sir
Charles Hardy et moi, écrivait le général Wolfe dès le 21 août
1758, nous nous préparons à voler aux pêcheurs leurs filets
et à brûler leurs chaumières. Quand ce grand exploit sera
accompli, (ce qui sera, croyons-nous, l’affaire d’un mois à
cinq semaines), je reviendrai à Louisbourg. » N’est-ce pas le
même ton que celui des complices de Lawrence trois ans
plus tôt ? « Je veux que tous les établissements soient absolu¬
ment détruits dans toutes les parties de l’ Ile, écrit Amherst
à Whitmore, le 28 août. Cela peut se faire sans bruit ; mais je
tiens à une destruction totale : car, avec la prospérité qu’at¬
teignait cette Ile, peu d’années se seraient écoulées avant que
ses habitants eussent été en état de la défendre. » (Mac Len-
nan, 450). On voit le noble mobile. « Vos ordres ont été aussi
bien exécutés que les troupes ont pu le faire, confirme Wolfe
au général Amherst le 30 septembre. Nous avons fait beau¬
coup de mal et répandu la terreur des armes de Sa Majesté
dans toute l’étendue du Golfe ; mais nous n’avons rien ajouté
à sa gloire. » Quelques mois plus tard, le 27 juin 1759, ce
même Wolfe, qui semblait alors si dégoûté, osait vanter en sa
fameuse proclamation aux Canadiens « l’exactitude de l’An¬
glais à tenir ses engagements » ; exactitude parfois mons¬
trueuse, on le voit, et du reste démentie au point de vue moral
par toute l’histoire des Acadiens. L’année suivante, en 1760,
son collègue Murray promettait de même aux prétendues
victimes du despotisme français à Québec et à Montréal « les
douceurs du gouvernement juste, modéré et équitable d’un
peuple libre, sage et généreux. » Que faut-il penser de la jus¬
tesse de chacune de ces épithètes ?
Or, ces milliers de misérables Français chassés par le terro¬
risme britannique de leurs chaumières incendiées du Cap
Breton, que pensaient-ils ? que devenaient-ils ? Les plaintes
62
LA TRAGÉD IE
de ces humbles ont été si bien étouffées, ces sombres pages de
l’histoire coloniale anglaise ont été si bien obscurcies ou
anéanties qu’on ne sait trop : un silence de mort pèse sur ces
pays perdus, sur ces heures tragiques. Ce qui semble le plus
vraisemblable, c’est qu’à part les centaines de déportés que
nous retrouverons plus tard en France, nombre de ces pauvres
hères, toujours traqués, s’enfuirent de leur seconde Acadie,
l’Ile Royale, en une troisième pire encore, l’ Ile Saint- Jean.
II. — L’ile Saint-Jean
Or, l’Ile Saint -Jean, nullement fortifiée (200 fusils et
3 canons sans affûts) était déjà, avons-nous vu, surpeuplée
de réfugiés acadiens. Six ans plus tôt, en 1752, la popula¬
tion s’élevait à 1.354 habitants ; en 1753, ils étaient 2.663,
dont 728 à la Rivière du Nord-Est, 259 à Malpec, 197 au
Hâvre Saint-Pierre, 127 au Marais, 106 à la Pointe Prime, 101 à
Bédèque. 71 à Port La Joye, etc. Maintenant, aux deux ou
trois mille échappés de la péninsule qui vivaient péniblement
sur des terres encore mal aménagées et ravagées tour à tour
par les sauterelles et par les mulots, le « grand dérangement »
de 1755 avait ajouté, outre les habitants de Cobeguid échappés
en masse, un afflux de 1.290 à 1.500 nouveaux immigrants,
« dénués de tout » ; il en vint d’autres encore, dont 230 de
Cocagne, et puis encore, 500 de Beauséjour et de Tintamare
évacués à grand peine par l’abbé Le Guerne. « Il en resta 1.200
à l’Ile Saint- Jean, dit un rapport du 15 décembre 1755 ; ils
ont amené avec eux beaucoup de bêtes à cornes : l’on compte
plus de 7.000 bœufs ou vaches et 2.000 moutons. » Un autre
rapport de la même époque parle de 3.500 à 3.600 habitants
répartis en cinq paroisses de l’île, desservies par quatre prêtres
réguliers et un récollet. Une vingtaine de prêtres se succédèrent
dans l’Ile, dont l’abbé Girard à la Pointe Prime (1752-8),
l’abbé Perronel et l’abbé Cassiet à Saint-Louis du Nord-Est
(1752-8), l’abbé Biscarat à Saint-Pierre du Nord (1755-8),
l’abbé Dosque à la Sainte-Famille de Malpec (1753-8).
Un an plus tard, vers la fin de décembre 1756, un registre
de la marine porte que « l’on a payé environ 60.000 livres pour
plus de 300 voyages, faits afin d’amener les Acadiens dans
DEUX AUTRES ACADIES
63
l’ Ile Saint-Jean, et aussi pour leur porter des provisions à
terre. Le plus grand nombre de voyages sont de Tatmagouche
au Port La Joye, de Cocagne au Port La Joye, [ô ironie des
noms I] de la Baie Verte à U Ile Saint-Jean, etc... » Naturelle¬
ment l’ordonnateur Prévost, pourvu d’une gratification de
2.000 livres, trouvait tant d’argent pour bâtir sa résidence et
brûler du bois à Louisbourg, qu’il n’en avait plus pour ravi¬
tailler les malheureux émigrés.
« Je n’ai pu envoyer à M. de Villejoint [commandant de U Ile
Saint- Jean], écrit-il le 26 novembre 1756, tous les secours qu’il
m’a demandés pour faire vivre cette multitude de réfugiés qu’il
a reçus depuis un an ; il lui en reste encore 1.400, indépendam¬
ment de tous ceux qui sont retournés à Miramichi et de ceux
qu’il a exportés au Canada. » « La misère est grande, confirme
le gouverneur du Canada. La plupart des habitants sont sans
pain. M. de Villejoint a dû, depuis l’automne, nourrir 1.287 per¬
sonnes réfugiées. » « Il en a reçu ce printemps 230 de Cocagne ;
mais il a été obligé de faire passer quelques familles [700 per¬
sonnes] à Québec. Mais il en reste 4.000 sans ressources. » Or,
de ces réfugiés de Cocagne, 16 étaient des échappés de la Caro¬
line revenus par la rivière Saint-Jean. Quelle odyssée que la
leur I « Il y a trois ans, écrit en 1758 le Gouverneur Villejoint,
que les derniers réfugiés sont sur l’tle ; il leur a fallu essuyer
bien des pertes et bien des fatigues pour s’y rendre, et, rendus,
ils se sont trouvés, pour ainsi dire, dénués de toutes ressources.
La dizette de vivres et de vêtements les a accompagnés sur
l’ Ile. Je n’avais que très peu de chose à leur distribuer; mes
distributions n’ont été que minces, et ce n’est qu’en les rendant
fréquentes que je suis parvenu à ne voir personne mourir de
toutes ces misères. » « Le 17 juin 1758 arrivent au Fort Cum¬
berland trois déserteurs, dont un Suisse et un Hollandais ; « ils
annoncent, dit John Knox (I, 141), qu’en cette île on meurt
de faim. »
Pour comble de malheur, la récolte de 1757 fut extrême-
ment mauvaise ; or, « pas de secours de France ni de Québec
ni de Louisbourg ; pas de vivres ni de vêtements ni de muni¬
tions. Femmes et filles ne pouvaient se montrer, faute d’être
vêtues. » Néanmoins, sous la bonne administration de ce com¬
mandant de l’île qui semble avoir été un homme de cœur et
d’action, l’on se remit aussi vaillamment à l’œuvre que le
permettaient les lamentables conditions de ravitaillement :
« on a ensemencé dans l’île, dit un rapport de 1758, tout ce
qu’il y avait de grains en magasin et tout ce que le bateau du
64
LA TRAGÉDIE
Roy a apporté à cet effet ; on aurait pu ensemencer davantage,
tant j’ai fait préparer de terres ».
Survient la chute de Louisbourg : « Cette prise a entraîné
notre perte, » déplore Raymond de Villejoint : un des articles
de la capitulation impliquait, avons-nous vu, la reddition
de l’Ile Saint-Jean. « On aurait eu le temps d’évacuer le pays,
si cela eût été possible, dit le commandant ; mais Miramichi,
qui est le port le plus à portée, est sans vivres. Quelques-uns
de nos habitants y ont été avec leurs esquifs et ont été obligés
de revenir plutôt que d’être exposés à mourir de faim. »
Grande fut donc la détresse des malheureux habitants, ainsi
pris entre la famine et le terrorisme anglais. Déjà deux ou
trois fois chassés de leurs terres depuis quatre ou cinq ans, las
de tribulations sans fin et sans espoir, ils penchaient vers la
soumission à l’éternel ennemi, voulant à tout prix demeurer
en paix même en ces lieux misérables. « Les habitants de Saint-
Jean, écrit un de leurs curés, sont très déterminés à ne pas
quitter leur île, quoi que leur fassent les Anglais : ils aiment
mieux s’y maintenir comme ils pourront que d’aller mourir
de faim à Miramichi. Les prêtres restent avec eux. » Ces
vaincus de la faim adressèrent donc aux vainqueurs de Louis-
bourg une humble requête ; mais Amherst et Roscawen furent
aussi implacables que Lawrence : ils exigèrent « l’évacuation
totale des habitants. » Ils prétendirent en leurs rapports aux
autorités de Londres que l’ Ile Saint- Jean n’avait cessé de
ravitailler Louisbourg et Québec, (Boscawen parle de
10.000 têtes de bétail et de 1.200 boisseaux de blé par an),
alors qu’à part le cheptel, on vient de le voir, elle était dans
le plus grand dénument. Ils ordonnèrent donc la déportation
intégrale de toute la population, l’enlèvement de tout le bétail
gros et petit, la destruction de toutes les maisons, granges et
églises.
D’après le rapport approximatif et incomplet de l’amiral
Boscawen, cette population s’élevait à 4.600 âmes, dont 2.000
à la Rivière du Nord-Est, 700 au Port le Prince, 700 à Saint-
Pierre, 500 à la Pointe du Nord et 200 à la Pointe du Nord-
Ouest ; et, d’après l’estimation de l’évêque de Québec et du
gouverneur français, à « au moins 6.000 habitants » ; un certain
Mac Gregor suppose 10.000. M. de Villejoint put sauver
700 victimes qu’en juillet il emmena avec lui à la Rochelle.
S
LES DERNIERS VESTIGES DE LOUISBOURG
LES DERNIERS CANONS DE LOUISBOURG
dans la gare du nouveau Louisbourg
65
DEUX AUTRES ACADIES
Dès le 7 août Lord Rollo fut envoyé avec un régiment et deux
bataillons pour prendre possession de l'Ile et la nettoyer de
cette « vermine » acadienne; des centaines de malheureux
furent alors, jusqu’au printemps 1759, embarqués de force.
Mac Lennan (chap. XIY) parle de 3.450 déportés. Des neuf
bateaux destinés à transporter les exilés en Europe, un resta
trois mois au large de Plymouth avec ses 170 passagers à
peine nourris et mourant de soif ; un autre, poussé par une
heureuse tempête, débarqua à Boulogne 179 survivants ; deux
autres coulèrent, entraînant 700 victimes dans les flots.
L’honorable Brooke Watson parle, en une lettre au Révérend
Dr Andrew Browne, de 1.300 Acadiens qui sombrèrent ainsi
dans la traversée d’Amérique en Europe.
Les navires étaient en si mauvais état, dit un témoin anglais,
qu’au départ un capitaine Nichols avait refusé d’en prendre
la responsabilité. En dépit de ses protestations, on le contrai¬
gnit le 20 octobre à embarquer 300 habitants de Port La Joye
avec leur curé, M. Girard, ancien missionnaire d’Acadie. Dès
le 4 novembre, dit celui-ci, le bateau était en perdition.
A vingt ou trente lieues de terre, on mit les chaloupes à la
mer, on y embarqua l’équipage, le prêtre et quatre habitants,
et, à l’encontre des lois maritimes, on abandonna les passagers
à la fureur des eaux ; mais, pour les Anglais, les Acadiens
étaient-ils des êtres humains ? (Arch. Nat. Collect. Moreau
de Saint-Méry, Série F., vol. 50 f. 496, f. 639). Or, le capitaine
Piles, qui donne de ce même naufrage la version anglaise, en
voulant avilir le rôle du missionnaire catholique, ne fait
qu’exalter celui de ses ouailles : « Le prêtre harangua, pendant
une demi-heure, les Français rangés sur le pont et leur donna
l’absolution. Alors, d’un sentiment unanime, ils consentirent
à laisser le capitaine, l’équipage et le prêtre se sauver dans
les chaloupes et à périr, eux, tous ensemble, dans le navire
abandonné. » ( Nova Scotia hist. Soc., II, 148.) Quand les vic¬
times se sacrifient aux bourreaux, n’appelle-t-on pas cela
héroïsme sublime ? Quelles que soient les divergences de ces
deux versions, elles s’accordent sur un point : le rôle de
l’équipage anglais fut odieux et lâche. Des autres cargaisons
humaines qui disparurent on ne sait où ni comment, on peut
dire qu’elles furent victimes d’une méthode tant honnie de
nos jours : « couler sans laisser de traces. t>
LAUVRIÈRE. T. II.
5
66
LA TRAGÉDIE
Il semble bien qu’en cette œuvre de déportation l’amiral
Boscawen visait le même but de dispersion définitive que son
ancien acolyte, le général Lawrence. Qu’ils fussent de l’île
Saint- Jean ou de l’ Ile Royale, civils ou militaires, les nouveaux
déportés étaient entassés pêle-même dans les mauvais navires
bondés, et jetés dans un port français quelconque de la Manche
ou de l’Océan. Par un raffinement odieux, on se plut tout
particulièrement à les entasser dans celui de Cherbourg :
récemment ruiné par l’escadre anglaise, il n’offrait plus de
ressources ni pour les abriter, ni pour les nourrir, ni pour les
soigner, ni même pour les employer à quelque travail rémuné¬
rateur. En cette mauvaise saison où les pires tempêtes d’au¬
tomne et d’hiver ballottèrent dans les plus mauvais parages
de l’Océan leurs étroits bateaux à peine navigables, les mal¬
heureuses victimes de la rancune anglaise et d’une longue
détresse débarquèrent donc, par centaines, sur nos quais
que ruinait le blocus maritime. Dès novembre, ils arrivèrent
par fournées en ce port du Cotentin jusqu’au début de l’année
suivante ; « ils sont presque nus. dit le commissaire de la
marine, les Anglais les ayant dépouillés de tout ». Quelques-
uns avaient pourtant réussi à sauver « leurs coffres pleins
d’effets et d’argent » ; le bateau anglais se débarrassa des
hommes sans valeur marchande, mais il garda les coffres qui
en avaient. En cette ville de malheur, il en mourut tous les
jours, constatent les registres paroissiaux, d’autant qu’éclata
la petite vérole. Pire encombrement encore à Saint-Malo et
à Saint-Servan, où ils ne cessèrent d’affluer de novembre 1758
à mai 1759 : les hôpitaux des deux villes en furent bientôt
encombrés ; le 30 avril, ils étaient plus de 1.100. A Boulogne,
« le manque de vivres », paraît-il, autant que la tempête,
força le capitaine anglais à en débarquer 180 en décembre 1758.
Il en vint au Havre plusieurs contingents au début de 1759 ;
de même, à Morlaix, à Dunkerque, à Rochefort, ils étaient,
dès l’automne, mêlés aux soldats de Louisbourg ; quand il
en vint d’autres, il fallut les évacuer sur la Rochelle. On eut
beau envoyer secours sur secours : la détresse fut très grande
en ces mauvaises années de la guerre de Sept Ans.
Puis arrivèrent d’autres victimes de la brutalité britan¬
nique : celles du Canada en 1760 et 1761 ; les prisonniers
d’Angleterre en 1763. Comme le nombre de ces derniers s’éle-
DEUX AUTRES ACADIES
67
vait à environ un millier, comme celui des réfugiés, tant
canadiens qu’acadiens, était à la fin de 1763 estimé à 3.000
ou 3.500. on peut conclure qu’il y eut en France environ
1.500 déportés des îles Saint-Jean et Royale. Or, le nombre
des habitants de ces îles avant la déportation était pour l’île
Royale d’environ 5.000 habitants et pour l’île Saint- Jean,
d’après Boscawen, de 4.600 et, d’après l’évêque de Québec,
de 6.000 ; soit, en tout, environ 10.000. Voilà donc des mil¬
liers d’êtres humains qui manquent à l’appel ; c’est une
sinistre lacune dans la comptabilité anglaise ; mais fut-elle
jamais aussi bien tenue pour les vies humaines que pour les
budgets coloniaux et les bilans commerciaux ?
Sans doute, nombre de ces Acadiens préférèrent, avons-
nous dit, la fuite dans l’inconnu à la reddition en des mains
criminelles ; mais ce n’étaient que quelques centaines, à coup
sûr, et non pas des milliers, qui ainsi aimèrent mieux vivre
avec les sauvages de Miramichi et autres lieux déserts de la
côte voisine que se fier à « la mansuétude britannique ».
« Je suis actuellement à Miramichi, écrit l’abbé Maillard, où je
ne vois que misère et pauvreté des plus grandes. Toutes les
familles qui y sont rangées meurent de faim. Elles sont toutes
sur le point de quitter ce triste lieu pour aller se cantonner en
différents endroits où elles espèrent vivre de poisson et de
gibier ». Le lieutenant anglais Leslie voulut vainement « se
couvrir de lauriers », en empêchant l’exode des habitants du
Nord de l’île vers le Canada : environ 200 fugitifs atteignirent
Québec plus morts que vifs. Enfin, dans l’Ile Saint- Jean
comme en Acadie, tout ce qui ne put être chassé, volé ou
détruit, fut livré aux flammes. Des cinq grandes paroisses de
Port La Joye, Pointe-Prime, Saint-Louis du Nord-Est, Saint-
Pierre du Nord et Malpec, il ne resta que des ruines. « Des
lettres du général Whitmore, écrit Amherst à Lawrence
(5 février 1760), m’apprennent que les quelques Indiens et
autres qui se cachaient encore dans l’Ile Saint-Jean sont tous
rentrés. »
Bref, à cette date, file Saint- Jean était redevenue appa¬
remment aussi déserte qu’au temps de Jacques Cartier, deux
siècles et demi plus tôt ; seuls y erraient encore quelques
Indiens, moins barbares, à coup sûr, que les Anglais. Devant
le léopard britannique régnait à nouveau le silence de la mort
68
LA TRAGËD IE
Sources et autres réferences.
Arch. Nat. — Colonies B 107 fî 39-46 etc.
- C 11a 126.
— C 11 b 8 à 11 (Journal de Franquet) et 30 à 38.
- C 11c 9, 10.
- C 1 1 d 8.
— F3 Coll. Moreau St-Méry, vol. 50 fî. 496,
529-645.
Arch. Colonies. — G. Recensements 466-7 ; G1 Etats-Civils 410-412.
Arch. Aff. Etr. — Amér. mém. et Doc. supplément 24.
Arch. Canada. — Rapport de 1885, Notes A et B. Papiers secrets... et
propos, de Sam Waldo à Pitt, 1756-61.
— de 1894 fdoc. angl. relat. à Nouvelle Ecosse)
pp. 206-234.
- 1905, II, 236.
Coll. doc. Nouu. France, IV, pp. 15, 30, 83, 94, 104, 152-3, 159, 162-3,
204-8, 215.
Nova Scolia Historical Societu, II, 148 ; Halifax.
R. Brown. — Hist. of Cape Breton, pp. 265-350.
B. Murdoch. — Hist. of Nova Scotia. II, 302-372.
Ed. Richard. — Acadie (éd. H. d’Arles), 303-311.
G. du Boscq de Beaumont. — Les derniers tours de V Aacadie. Paris.
1899, 8°.
Abbé Casgratn.
1894.
Une seconde Acadie : l’île Saint-Jean. Québec,
Mac Lennan. — Louisbourg, ch. XI-XIV.
Chevalier de Johnstone. — Campagnes de Louisbourg, 1750-8
(Soc. lit. et hist. de Québec, H. D. 28 série).
Lacour-Gayet. — La Marine française sous Louis XV, op. cit.
CHAPITRE XVII
NOUVELLES DÉPORTATIONS, NOUVELLES
TRIBULATIONS
(1755-1760)
Implacable acharnement. — Fuite éperdue. — Suprême effort.
En « Acadie Anglaise », c’est-à-dire dans la péninsule,
l’œuvre de mort semble aussi définitive ou peu s’en
faut. De toutes ces épaves humaines, dit l’évêque de
Québec en octobre 1757 :
« ce qui reste est tellement dispersé qu’on ne sait plus où les
prendre. j> Ils sont principalement : au Cap de Sable... un
petit nombre de familles qui vivent comme elles peuvent,
continuellement chassées et harcelées par les Anglais ; [nous
savons qu’en octobre 1758 les 150 survivants de la brutale
razzia du capitaine Prebble se rendirent presque tous, réduits
par la faim] ; — sur la Grande Rivière, à la côte de l’Est, un
certain nombre de familles qui se soutiennent mieux... contre
les fréquentes incursions anglaises et demandent un mission¬
naire ; — il reste encore quelques Acadiens dispersés sur les
rivières Chipoudy, Peticoudiac, et Memerancouque où les
Anglais leur font une chasse continuelle. »
Donc, malgré toutes les captures, tous les carnages, toutes
les persécutions perfides et cruelles, quelques centaines
d’Acadiens, tout au plus, persistaient encore dans la pres¬
qu’île, errant avec les sauvages dans les forêts, blottis dans les
recoins les plus déserts du littoral, vivant de pêche et de
chasse bien plus que de culture hâtive et clandestine, bref
menant en plein dix-huitième siècle une existence encore
plus précaire que celle des compagnons de Latour et de Bien-
court aux temps barbares de la colonisation : car aux duretés
70
LA TRAGÉDIE
de la nature inconsciente s’ajoutait la consciente cruauté
de soi-disant civilisés. Quelques-uns de ces hors-la-loi, exas¬
pérés par la souffrance et la fureur, s’enhardirent jusqu’à
armer des chaloupes et courir sus à l’Anglais maudit : seize
barques furent en 1759 capturées par ces desperados. Lawrence
les traite de ruffians qui infestent la province. Qu’était-il donc
lui-même, ce despote criminel dont les froides atrocités avaient
réduit les plus braves à cette revanche désespérée ?
La plupart des survivants étaient accablés de décourage¬
ment ; manquant de tout, pressés par les plus urgents besoins,
irrésistiblement attirés vers ces terres, leurs terres qu’avaient
à grand peine défrichées leurs bras désormais impuissants ;
ils s’en venaient, le soir surtout, hâves, hirsutes, déguenillés,
rôder sur la lisière des bois qui les abritaient, près des ruines
de leurs demeures jadis heureuses ; leurs yeux dilatés par la
faim [quelques-uns n avaient pas mangé de pain depuis des
années] répandaient, paraît-il, l’épouvante dans le cœur
d’hostiles usurpateurs qui, ainsi troublés dans l’illégitime
possession de leurs biens, répondaient par la menace et l’in¬
sulte à tant de muette douleur. L’histoire suivante qu’en 1855
Euphrosine Pothier raconta à l’abbé Casgrain caractérise bien
le sort des survivants de la péninsule :
« Mon grand-père, Victor Babin, avec sa famille et plusieurs
autres, me racontait la vieille nonagénaire, s’était enfui du
bassin des Mines et avait erré aux environs, se nourrissant des
animaux qui avaient résisté au froid et qui étaient devenus
presque sauvages, ensuite de pêche, de gibier, de racines.
La misere qu’ils eurent à souffrir est impossible à imaginer
plusieurs n’en trouvèrent la fin que dans la mort.
Enfin, poussés par le désespoir, quelques-uns se décidèrent
a se dévouer pour les autres, et se rendirent au fort anglais qui
n était pas éloigné. Us furent fort mal accueillis ; on finit cepen¬
dant par leur accorder quelques provisions, en y mettant pour
condition qu ils viendraient tous se rendre prisonniers
Un individu plus humain que les autres, touché de leur dé¬
tresse, les aborda à l’écart et leur dit de ne point reparaître •
ajoutant que, s’ils revenaient avec leurs compagnons et leurs
familles, c en était fait d’eux : ils seraient tous déportés
La petite troupe de proscrits se dispersa alors ; les uns allèrent
se réfugier du cote de Memramcouk, les autres à Arichat et
jusqu a Louisbourg. Quelques-uns, parmi lesquels Victor
Balnn et Anselme Bellefontaine, avec leurs familles, prirent du
côté de la mer et vinrent s’arrêter à Chezetcouk.
NOUVELLES DÉPORTATIONS 71
Lorsque la guerre fut finie, ils se montrèrent à Halifax, et
vécurent en vendant le produit de leur chasse et de leur pêche,
avec des écorces employées à l’usage des tanneries. Les femmes
et les enfants, de leur côté, se livraient en été à un petit com¬
merce de fruits et de baies sauvages cueillis dans les savanes et
sur les montagnes... [Menacés d’être] réduits à un état pire
que celui des esclaves, Victor Babin et ses compagnons...
équipèrent, aussitôt qu’ils purent, une embarcation et vinrent
aborder dans la rivière du Tousquet [au sud de la pénin¬
sule].
Autre histoire de cette dernière région : « en décembre 1755,
dit Placide Gaudet, 120 Acadiens, débarquant près de l’anse
des Belliveau (Baie de Sainte-Marie), y passèrent l’hiver avec
les Indiens et partirent au printemps pour le Nouveau Bruns¬
wick ». D’où venaient-ils ? Où, en quelle partie du futur
Nouveau Brunswick allaient-ils ? N’est-ce pas là comme un
angoissant passage d’oiseaux migrateurs en une nuit de tem¬
pête ?
En « Acadie Française », grâce à l’arrière-pays canadien, on
résista plus longtemps, quoique bien péniblement encore.
Même après le grand dérangement, Montcalm ne désespérait
pas de reprendre l’Acadie. « Mon projet serait une entreprise
sur l’Acadie, écrivait-il au Ministre le 1er novembre 1756, si
la France voulait m’envoyer une escadre avec des troupes.
Mais il faut, avant tout, des vivres. On donnerait ici 1.000 hom¬
mes choisis, des sauvages. Nous y aurons 1.500 hommes de
l’Acadie. Cela ferait une diversion. Je m’en chargerais quand
même et enverrais avec des troupes de France un officier
général, mon ancien ». (Coll. doc. Nouv. Fr., IV, 80). Même
opinion du maréchal de Belle-Isle le 13 janvier 1757 : « Nous
ne ferons jamais de paix solide avec l’Angleterre, si nous ne
pouvons avoir l’Acadie. » (Ibid., 83). Au printemps suivant,
le lieutenant-général Dubois de la Motte avait bien concentré
à Louisbourg une flotte de 18 vaisseaux et de 5 frégates ; mais
ce prudent septuagénaire se contenta, avons-nous vu, d en¬
voyer deux vaisseaux ravitailler Québec, et, sans achever la
flotte de Holborne fort éprouvée par la tempête, revint en
automne se réfugier à Brest. Il fallut donc s’en tenir au plan de
Vaudrcuil. Sur les ordres du Gouverneur, le commandant de
Boishébert et son lieutenant de Niverville s’efforçaient, en
effet, depuis 1755, de tenir, avec une poignée d’hommes
72
LA TRAGÉDIE
(250, « tant sauvages qu’Aeadiens ») tout l’immense pays qui
s’étend de la rivière Saint-Jean au Golfe Saint-Laurent.
« Il s’occupera, disait Vaudreuil au ministre Machault (18 oc¬
tobre), de réunir les Indiens et d’en former un corps considé¬
rable ; il correspondra avec M. Manach, missionnaire de Mira-
michi, et, selon les exigences, joindra les Indiens de cette
mission aux siens, pour s’opposer aux progrès de l’ennemi...
Il sera à même d’organiser des partis d’Acadiens et d’indiens
pour harasser sans cesse l’ennemi à Beauséjour. En tenant la
rivière Saint-Jean, je pourrai en tous temps obtenir des nou¬
velles de Louisbourg. » « M. de Boishébert, capitaine des troupes,
constate plus modestement Montcalm (1er juillet 1757), se
maintient toujours dans cette partie avec peu de soldats et
1.500 Acadiens qui meurent, pour ainsi dire, de faim. Les
nouvelles sont du 12 janvier. Il hiverne à Miramichi et est très
aidé par le père Germain. » (Coll. doc. Nouv. Fr. IV, 104.)
A cette tâche déjà surhumaine la présomption de Vaudreuil
ajouta en 1755 celle de secourir Louisbourg menacé. Mont¬
calm eût voulu que Boishébert se portât au secours de Louis¬
bourg « avec un corps de six à sept cents Canadiens, Acadiens
et sauvages » dès l’hiver « sur les glaces ». Si cette dernière
mission échoua, et pour cause, Boishébert ne s’en acquitta
pas moins de l’autre, tant bien que mal, jusqu’à la prise de
Québec (septembre 1759).
Malgré tout Lawrence était si peu rassuré qu’il écrivait
le 30 mars 1756 :
",En +depit *de a Vlgllance des officiers qui commandent aux
differents postes avancés, malgré le grand soin avec lequel ils
ont exécute les ordres d’embarquement relatifs à la déportation
des habitants français, plusieurs d’entre eux se sont enfuis
dans les bois et y ont trouvé des moyens de subsistance pendant
1 lu ver. [fl espérait donc qu’ils mourraient de faim.] Ceux
d au delà de 1 isthme seront joints aux troupes d’un officier
français [Boishébert] qui s’est retiré l’été dernier du fort de
1 embouchure du Saint- Jean. Renforcés des Micmacs et des
Indiens de cette dernière rivière, ils sont là, d’après les meilleurs
renseignements, 1.500 hommes qui déploient la plus grande
activité pour harasser nos troupes, chaque fois qu’elles sortent
Scott v^aftTf7rlaHd f Ve lieutenant-colonel
Scott venait d y perdre deux hommes en une retraite hâtive]
Comme ils peuvent recevoir des secours du Canada et de Louis-
HPari UIÎ P61!1,13011 aPPelé Jeddiach [Chédaïque], il n’y
a pas de doute qu’ils attireront à eux tous ceux des habitants
qui se sont enfuis dans les bois à l’intérieur même de cette pre-
73
NOUVELLES DÉPORTATIONS
vince , des lors ils seront assez forts pour nous gêner grande¬
ment dans l’isthme et même nous exposer à perdre les forts
qui n’ont encore que la moitié de leur garnison faute de recru¬
tement suffisant » [depuis le rappel des troupes de Nouvelle-
Angleterre].
En sa frayeur, le lieutenant-colonel Scott ne trouva rien de
mieux que de prier son gouverneur d’élever le tarif des scalps
indiens (20 livres pour un homme) et d’assimiler en ces bar¬
baries les Acadiens aux Peaux-Rouges (avril 1756). Le
14 mai 1756, Lawrence lance, en effet, une proclamation
promettant 30 livres pour tout prisonnier indien, 25 pour
toute prisonnière ou enfant et 25 pour tout scalp indien. Ce
fut pendant deux ans « une chasse à mort », dit un descendant
des pourchassés, Daniel Dugas (Ann. relig. de Saint-Jacques
de V Achigan, p. 3). En réalité, cette « chasse à mort » dura
bien plus longtemps.
A la rivière Saint-Jean dont il avait dû faire sauter le fort
en 1755, Boishébert recueillit, en 1756, outre les 226 réfugiés
de Port-Royal et les 30 familles de Beauséjour, 50, puis
80 déportés revenus par mer de la Caroline ; et, aidé du Père
Germain, il avait, non sans peine, établi « ces malheureux
restes d’Acadiens errants » (« 400 familles », dit Montcalm,
13 mars 1758) en amont des chutes à Grimrose, à Villeray, à
Nashwak, à Sainte-Anne, (futur Fredericton), à Ecoupag
(ancienne Fréneuse). Il comptait sans la défaillance de Dru-
cour à Louisbourg et sans la vigilance de Lawrence à Halifax.
Stimulé dès 1756 par ShirEy, Monekton, en l’absence de Bois¬
hébert, débarque 300 hommes à l’embouchure du fleuve
(18 septembre 1758) : il a l’ordre de tout prendre, de tout
détruire, de tout brûler, si loin qu’on puisse aller. L’incendiaire
de l’Acadie française n’y manqua pas. Après avoir réparé le
fort de l’embouchure qui prit son nom (puis celui de fort
Frédérick), il remonte le Saint-Jean jusqu’à dix lieues en aval
de Sainte- Anne, saccageant les villages de Grimsose (300 habi¬
tants) et de Villeray à peine créés, livrant aux flammes toutes
les maisons, tuant ou raflant tout le bétail, (« 100 bovins
tués », dit John Knox), chassant ou capturant tous les habi¬
tants qu’il peut surprendre. Heureusement, la plupart avaient
déjà fui en amont, à Sainte-Anne et autres lieux. Gêné par la
74
LA TRAGÉD IE
perte d’un bateau qui coula et craignant d’être bloqué par les
glaces, Monckton ne ramène qu’une trentaine de familles
prisonnières et les embarque le 27 janvier 1759 pour Hali¬
fax ; — entre autres, la famille de Joseph Bellefontaine, dit
Beauséjour, qui, major des milices depuis 1749, vit en cette
occasion « une de ses filles et trois enfants de cette fille mas¬
sacrés sous ses yeux. » (Archives de Cherbourg, Série C1,
1019-1022). Qu’on veuille bien songer également au lamen¬
table sort de ces réfugiés de la Caroline et de Québec qu’on
pourchassait encore et qu’on capturait en ces régions !
Or, en novembre 1759, environ 200 réfugiés de Québec,
assermentés par le juge Cramahé et le général Monckton,
eurent la naïveté de venir au fort Frédérick réclamer leurs
terres. On en profita, malgré un accord récent (19 novem¬
bre), pour les livrer à Lawrence qui en toute hâte les embarqua
pour l’Angleterre. [Nous préciserons plus loin cette déloyauté].
Pareille audace ou plutôt pareille imprudence attira sur ceux
qui restaient les foudres de Lawrence. Sur son ordre, au prin¬
temps suivant (avril 1760), le major Morris vient achever
l’œuvre de dévastation de Monckton : il surprend la nuit et
ruine le village de Sainte-Anne, où 600 arpents étaient déjà
défrichés ; il incendie l’église et plus de cent maisons ; il
anéantit tout le reste. « Moins on parlera de ce sujet, dit Moses
Perley (Early History of New Brunswick, p. 4), mieux cela
vaudra. » De toutes les malheureuses familles qui de partout
étaient venues se réfugier en ces lieux écartés comme en un
dernier asile, presque aucune ne put rester. « Nous avons
détruit tout ce qui peut servir aux habitants », proclame
Monckton ; « ils sont dans l’impossibilité de subsister en ce
pays », confirme Amherst. La plupart, « craignant quelque
trahison de notre part » (avaient-ils tort ?) avoue Monckton,
s’enfuirent en amont du fleuve ; ils ne savaient où, les mal¬
heureux. Le Canada était déjà occupé par les Anglais et
Montréal tombé. De toutes parts traqués par l’oppresseur, ils
survécurent pourtant à tant de maux et à tant d’embûches
et, après trente années de persécutions, à force d’endurance,
s’enracinèrent dans les terres perdues de Madawaska.
Du côté de l’isthme, la politique française fut d’abord de
maintenir les Acadiens le plus fermement possible sur les
75
NOUVELLES DÉPORTATIONS
lieux de leurs habitations. « Chaque habitant, dit l’abbé Le
Guerne, devoit se tenir à une demi-lieue dans la profondeur
des bois vis-à-vis de sa demeure » ; en décembre 1755, Bois-
hébert qui avoit eu «ordre d’hyverner à Cocagne» donna à
ce sujet les plus sévères recommandations. Pendant quelque
temps, il ne cessa avec ses troupes hétérogènes de harceler les
Anglais de l’isthme ; avec 200 hommes, il aurait même, en
janvier 1756, surpris un de leurs détachements s’il n’avait été
trahi par un Suisse Daniel. Le 18 février, Lawrence manifesta
son inquiétude. Mais Boishébert dut se rendre à la rivière
Saint-Jean ; son lieutenant de Niverville resta jusqu’en
août 1757 avec un faible détachement. L’ennemi en profita
à la Pentecôte (1756) pour attaquer à Chipoudy une vingtaine
d’habitants qui avaient eu l’imprudence d’aller travailler
« autour de leurs mazures » ; « il en tua deux, leur leva la
chevelure et emmena deux jeunes gens pris à la course ».
En avril 1757 un parti de 50 Acadiens n’en osa pas moins
pénétrer jusque dans la péninsule et, tuant treize Anglais à
Piziquid, s’empara d’un riche dépôt de dépouilles acadiennes :
blé, beurre et lard. Des affamés venaient aussi de temps à
autre prendre le bétail encore errant aux environs des Mines
et de Cobeguid.
Dès le premier hiver, les évacués des Trois Rivières eurent
fort à pâtir. Leur missionnaire l’abbé Le Guerne, qui leur
resta fidèle jusqu’au bout, énumère (10 mars 1756) les raisons
de leur détresse : « la résolution où est l’Anglois de ne plus
souffrir d’Acadiens en ces cantons, les menaces réitérées qu’il
fait d’emmener tous ceux qu’il pourra atteindre, la grande
difficulté où est le Canada, déjà occupé assez d’ailleurs, de leur
fournir en ces temps de guerre par rapport aux secours qu’on
attend de France, la grande dizette et l’extrême misère
dont on est menacé et qu’on éprouve même déjà en partie ».
Aussi l’abbé Le Guerne était-il d’avis de les rapprocher de la
mer « pour profiter des glaces » et remonter vers le Nord où ils
pourraient du moins recevoir plus facilement le ravitaille¬
ment français. « Mais » l’Acadien n’aime point quitter son pays,
dit l’abbé Le Guerne. Ce qui l’y attache le plus après l’intérêt
naturel, c’est l’espérance que le François s’emparera bientôt
de l’Acadie ; voilà ce qui le fait reculer. » Sous la constante
pression de l’ennemi, il fallut céder, pourtant. « J’aurais voulu,
76
LA TRAGÉDIE
dit l’excellent missionnaire, que toutes ces familles eussent
passé en droiture au Canada ou à l’Isle Saint-Jean. » Mais,
à part une cinquantaine d’autres familles transférées en cette
dernière île, ce fut impossible. Alors, peu à peu refluèrent le
long du Golfe les 250 familles de Peticoudiac, de Chipoudy et
de Memrancouk qui avaient échappé aux pièges et aux atta¬
ques de Monckton, de Scott et de leurs bandes ; soixante
étaient privées de leurs chefs, embarqués de force ou par
ruse : autant de veuves et nombre d’orphelins en bas âge
pour lesquels étaient épuisants ou impossibles « des portages
de dix et même de vingt lieues ». Et puis, il en coûtait à ces
malheureux de s’éloigner de leurs villages, même incendiés,
pour aller se perdre en des pays incultes et inconnus où tout
leur manquait. Enfin, le Canada était si loin ; en reviendrait-
on jamais ?
Pendant longtemps, ils ne vécurent que de viande, sans
pain ni sel, de la viande de leurs troupeaux dont la qualité
baissait ; d’où la dysenterie et autres maladies ; puis cette
viande même fit défaut. « Nous avons besoin de tout, écrit
dès mars 1756, l’abbé Le Guerne qui les guidait en leur exode :
farine, lard, pois, graisse, poudre, plomb et balles ; il y a plus
de trois mois que nous n’avons aucune sorte de boisson ».
En juillet, ils adressèrent à Vaudreuil une lamentable requête :
« L’unique cause de leur misère, y est-il dit, est leur attache¬
ment à la France auquel les Anglais n’ont pu les contraindre
à renoncer... Epars çà et là, persécutés par les Anglais, privés
de tout asile... les suppliants se sont retirés à Miramichi au
nombre de 3.500, parce qu’ils pensent que c’est le seul endroit
où ils puissent vivre avec plus de commodité par rapport à la
pêche, ils vous supplient d’y envoyer une personne de probité
qui puisse leur faire une juste distribution de vivres ». « A Mi¬
ramichi, confirme l’évêque de Québec, ceux qui se sont réfu¬
giés sont dans la plus extrême misère. » « Plusieurs meurent
de faim », ajoute Bigot pendant l’hiver 1756. « Nous leur avons
accordé leur demande », écrit Vaudreuil en août 1756 ;
600 furent, en effet, nourris « des vivres du Roi ».
Pressées par les Anglais, poussées par la faim, attirées vers
le Canada, ces pauvres familles errantes continuaient donc
toujours la fuite éperdue le long du sinistre Golfe.
77
NOUVELLES DÉPORTATIONS
_ " Se frayant, la hache à la main, un sentier à travers les forêts
vierges, dit un de leurs descendants, Fr. Antoine Bernard, ces
malheureux proscrits, qui avaient vu brûler leurs maisons et
leurs récoltes, n’avaient qu’une pensée : fuir le tyran homicide,
cause de leur malheur. Qui dira leurs tortures physiques et
morales, pendant qu’ils cheminaient à l’aventure, dans la bhe
glaciale et les premières neiges... Souvent on dut faire halte
pour assister un mourant ou creuser une fosse ; après avoir récité
une prière et versé quelques larmes (on avait déjà tant pleuré)
sur la tombe d’une épouse, d'un enfant abandonné à la forêt, la
douloureuse caravane reprenait en silence sa fuite vers le nord. »
ï D’aucuns s’arrêtèrent, avons-nous vu, sur le Miramichi
à l’île Beaubert (ainsi appelée du nom de leur commandant
Boishébert). Là même, les Anglais ne laissèrent pas en paix
leurs victimes vainement échappées. « Vers Gaspé, écrit Bigot
en octobre 1756, les Anglais enlevèrent un petit bateau où il
y en avait 80. » « Un bâtiment chargé de 150 Acadiens, confirme
le capitaine Joubert à Surlaville (15 décembre), a été pris
par un vaisseau de guerre auprès de Gaspé. Ces malheureux
ont été conduits à l'île Georges près d’Halifax où ils sont restés
plusieurs mois couchant à la belle étoile, la plupart n’ayant pas
de quoi se couvrir, leurs hardes leur ayant été enlevées lors¬
qu ils ont été pris. C’est une nation à laquelle il ne faut pas se
fier. » Ils s’en aperçurent encore bien d’autres fois.
L’hiver 1756-1757 fut terrible pour les Acadiens établis
à Miramichi, « en un lieu affreux où l’on n’avait jamais rien
semé et où il n’y avait point de chasse et très peu de pêche ».
On ne pouvait plus même les ravitailler de Québec, ravagé
par une disette. « Ces pauvres gens, dit l’abbé Le Guerne, sont
morts l’hiver dernier en grande quantité de faim et de misère,
et ceux qui ont échappé à la mort n’ont point échappé à une
horrible contagion et ont été réduits par la famine qui règne à
manger le cuir de leurs souliers, de la charogne et quelques-
uns jusqu’à des excréments d’animaux. » Le commandant
Boishébert, qui ne fit pas tout son devoir à leur égard, en
ramena à Québec en automne 200 familles qui n’y furent guère
plus heureuses : « plus de 300 » y périrent de misère. Les sept
familles de Beaubassin (Comeau, Landry, Dugas et Le Blanc),
retirées à Tracadièche (maintenant Carleton) perdirent en
hiver quatre des leurs. D’autres infortunés allèrent en 1757
fonder Petit-Rochelle sur le Ristigouche au fond de la Baie
78
LA TRAGÉDIE
des Chaleurs ; en 1757 ils étaient environ 750 ; des Bourg, des
Poirier, des Arsenault, des Boudreau, des Savoie, etc. Un
descendant, semble-t-il. des compagnons de Latour au fort
Saint- Jean, Charles Bernard, qui en 1755 s’échappa de Beau-
bassin avec sa femme et ses six enfants, en perdit deux en sa
longue odyssée d’hiver ; mais, en février 1756, il réussit à
s’établir sur la Rivière des Anguilles (rive sud de la Baie des
Chaleurs) en un lieu qui porte encore son nom, village de
Charlo ; de là son fils Isaïe dut passer à Tracadièche (rive nord)
et son petit-fils Edouard à Maria où la famille réside de nos
jours. Que de tribulations en quelques générations !
Il faut croire que de misérables fugitifs, traqués par la faim,
avaient cru qu’on les tolérerait en leurs anciens sites dévastés
de Chipoudy : car le capitaine John Knox, du fort Cumber¬
land, écrit en son Journal du 29 mars 1758 (I, 120-1) : « Ils
sont plus nombreux qu’on ne pensait et moins misérables
que ne le ferait croire leur situation précaire. » Aussi furent-
ils impitoyablement attaqués le 28 ; femmes et enfants furent
capturés ; le bétail, emmené ; les maisons, détruites ; « ce
qu’on ne put enlever fut tué ou jeté dans les flammes des
maisons incendiées ». Exaspérées, une quarantaine de victimes
attaquèrent de nuit deux goélettes bostonaises et un sloop du
voisinage chargés de leurs propres dépouilles ; ils tuèrent un
capitaine et deux matelots. Vaines représailles : femmes et
enfants restaient prisonniers ; en septembre un père de famille
se rendit au fort Cumberland pour retrouver les siens ; il ne
fut sans doute pas le seul. Les Anglais exploitaient toujours
1 amour de la famille, si profond dans les cœurs français.
L’année suivante, en juin 1758, Boishébert, se portant au
secours de Louisbourg assiégé, ajoute à sa troupe 70 Acadiens
de Miramichi, et se joint à Port Toulouse aux 100 Acadiens
que commande le fils de Villejoint ; mais, arrivant trop tard,
échouant à Miré, il ramène à Miramichi ses hommes dépour¬
vus de tout et atteints du charbon. Alors, Louisbourg perdu et
Québec menacé, le cœur manqua à certains de ces déracinés
qui, depuis quatre ou cinq ans, erraient sans feu ni lieu,
dépourvus de tout, même d’espoir.
Les malheureux n étaient pas au bout de leurs peines. Le
général en chef Amherst avait donne a son subordonné le
79
NOUVELLES DÉPORTATIONS
général Wolfe à peu près les mêmes ordres qu’à son autre
subordonné le général Whitmore : exterminer les Acadiens
tout le long du Golfe de Saint-Laurent comme dans l’ Ile
Royale. « Pour extirper l’ennemi de cette province, dit le
capitaine John Knox (I, 203), on a pris les mesures les plus
rigoureuses ; on veut lui enlever à tout jamais le moyen de
faire quelque figure en cette partie du monde. » Le 29 août,
le génétal Wolfe et le commissaire Sir Charles Hardy partirent
donc de Louisbourg avec 6 vaisseaux de guerre, 2 frégates,
une goélette armée, 6 transports, trois régiments de troupes
régulières et de l’artillerie. Ils avaient pour instruction de
« descendre à terre avec la plus grande circonspection et de
tâcher par tous les moyens d’amener les habitants à Gaspé
en leur promettant un bon traitement ». Forces et instructions
étaient d’autant plus exagérées que les 300 réfugiés de cette
région avaient déjà fui l’année précédente devant les menaces
du capitaine Spry à bord du Fougueux. Le 11 septembre,
l’escadre met à l’ancre dans la baie de Gaspé, dit le Journal
d’un officier inconnu de cette glorieuse expédition (Mac
Lennan, 417-421) :
« Le général [Wolfe] alla tout de suite en reconnaissance et
m’envoya avec une lettre et un drapeau blanc chez M. Révolte,
le seigneur du lieu... Les gens, nous prenant pour des ennemis,
[ne l’étaient-ils donc pas ?] s’enfuirent dans les bois ; le général
rencontra un certain Pierre Arbour et sa femme qui se sou¬
mirent. heureux qu’on leur fît quartier. On les envoya avec cinq
autres ramener le reste des habitants... Le lendemain, nous
retournâmes..., trouvâmes 3.000 quintaux de poisson sec ;
l’entrepôt contenait beaucoup de filets, d’hameçons, de lignes,
des barils de poudre, de l’eau-de-vie, du porc... ; il y avait aussi
dü bétail, des moutons, des canards, des volailles, apparte¬
nant à Révolte. Il mourut, maudit de tous les gens du lieu.
L’infanterie d’Amherst débarqua et s’empara de ce grand
établissement qui se composait de l’habitation de Révolte,
d’un grand entrepôt, d’une forge, de cinq cabanes, 25 chaloupes,
6 canots, une grande chaloupe pour aller à Québec. Arbour dit
que les habitants s’étaient enfuis en amont... Nous vîmes dans
une petite baie plus de 50 chaloupes, dont une halée par des
gens. Comme nous leur promîmes formellement quartier, ils
finirent par consentir à descendre avec leur chaloupe. Cinq
milles plus haut, nous vîmes encore d’autres gens ; deux d’entre
eux vinrent à nous. Le Général me renvoya en canot pour
assurer Madame Révolte et les autres des bons traitements que
80
LA TRAGÉDIE
les Anglais accordent toujours à leurs prisonniers. [On en verra
encore la preuve]. Elle dit qu’elle et les autres n’attendaient
que la marée pour retourner...
Le 7, à l’aube, nous remontâmes l’autre bras..., prîmes huit
hommes et les envoyâmes en aval... ; puis nous allâmes à une
scierie voisine où nous trouvâmes une grande quantité de
planches ; nous nous mîmes aussitôt à l’œuvre et incendiâmes
le moulin, les planches et trois maisons qui flambèrent superbe¬
ment pour la grande douleur de ces pauvres gens... Laissés pour
emmener les gens et les approvisionnements, nous trouvâmes
en aval des femmes et des enfants... Nous eûmes le plaisir de
voir Madame Révolte qui nous dit qu’environ seize hommes
avaient refusé de venir ; une compagnie fut vainement envoyée
à leur recherche... Le Général donna des ordres pour que tout
fût brûlé ; nous employâmes ce jour-là (10 septembre) et le
lendemain à exécuter ses ordres.
Le 12 le colonel Murray se rendit à Miramichi avec le régi¬
ment d’Amherst. Il en revint bredouille, dit son rapport (Mac
Lennan, 421) : « ne s’attendant à aucun quartier, tous les gens
s’enfuirent à la vue de la flotte ; c’étaient des Français neutres
échappés de Nouvelle Écosse..., une quarantaine avec le Père
Bonaventure. Il y a plusieurs habitations éparses tout le long
de la Baie... ; vers l’une, qui comptait une trentaine de familles,
le colonel envoya une compagnie : elle était déserte... A dix
lieues en amont il y avait un établissement considérable de
Neutres et de fugitifs de l’île Saint-Jean, tous mourant de faim,
s’acheminant vers Québec depuis la prise de Louisbourg.
Faute de barques, le colonel ne put les atteindre... Après avoir
iodé pendant deux jours sans rien trouver, le colonel détruisit
une bonne église de pierre (d’où le nom de Burnt Church qui
désigne le village actuel), toutes les maisons, etc. »
Le 13, le capitaine Irving fut détaché pour détruire Pasbeau,
la Grande Rivière et d’autres établissements à l’ouest. Le 14
le Major Dalling fut détaché vers Montlouis à 130 milles en
amont. [Il en revint avec 35 prisonniers, y compris femmes et
enfants]. A Pasbeau on brûla 27 bonnes maisons, 17 médiocres,
environ 1.500 quintaux de poisson, une très bonne goélette
chargée de poisson, d’énormes quantités de filets, d’hameçons,
de lignes ; une grande quantité de sel fut détruite. Leur entre¬
pôt, qui était grand, contenait toutes leurs réserves d’hiver.
Tout fut brûlé, y compris quantité de planches et environ
40 chaloupes. Puis les troupes se rembarquèrent, laissant dans
les bois les misérables habitants sans ressources, privés de tout.
[Oui, même des moyens de fuir l’hiver et la famine].
A la Grande Rivière, les troupes qui débarquèrent se compor¬
tèrent de la même manière qu’à Pasbeau... Les gens s’enfuirent,
laissant leurs victuailles sur le feu. Environ 60 maisons furent
brûlées, dont beaucoup étaient bonnes, ainsi que toutes les
LE GÉNÉRAL AMHERST
d’après Joshua Reynolds.
NOUVELLES DÉPORTATIONS
81
marchandises et environ 80 chaloupes... 200 coffres de vête¬
ments chauds, précieux en cette région, 60 barils de mélasse et
quantité d’autres choses : 8.000 quintaux de poisson, filets,
lignes, hameçons en quantité innombrable ; tout cela fut
détruit... Le général..., par pitié pour les habitants, envoya des
Français dans une chaloupe pour dire à Bellefeuille [le seigneur
du lieu] qu’il regrettait que ses officiers fussent obligés d’agir
comme ils le faisaient à l’encontre de leur inclination ou de ses
intentions [même langage que Winslow à Grand’Pré], mais
que, comme il croyait que pendant l’hiver il périrait avec tous
les habitants s’il n’avait pas de subsistance..., il lui envoyait
cette chaloupe pour le prendre et lui en enverrait d’autres pour
ses gens ; mais que, si lui et ses gens préféraient la liberté, la
chaloupe était à son service et que les gens à bord avaient leur
liberté ; nulle réponse ne venant [naturellement], nous mîmes
à la voile. En ces deux endroits, les marins montrèrent leur
acharnement habituel en leur pillage éhonté ; ils se soûlèrent à
tel point qu’en une chaloupe pleine nos soldats ne durent la
vie qu’à un Français qui la gouverna.
Le poisson détruit avait une très grande valeur à Québec.
Avant la guerre, des bateaux d’Europe venaient là pêcher et
charger tous les ans... C’étaient les plus prospères des établisse¬
ments. »
En bon marchand, l’amiral Boscawen se fit adresser un
compte précis de cette fructueuse expédition :
Dommages causés dans le Golfe Saint-Laurent
17 septembre 1758. — Le détachement envoyé sur la côte
Ouest sous le commandement du capitaine Irving a brûlé
ou détruit ce qui suit :
A la Grande Rivière :
Maisons . 60
Chaloupes et barques. . . 80
Ballots de poisson . 8
Tous les échafauds, filets, at¬
tirail de pêche.
A Pas-Beau :
Maisons . 27
Chaloupes et bateaux. . . 15
Goélette avec poisson et pê¬
cherie considérable.
A la Baie des Sauvages :
Maisons . 6
Chaloupes et barques. . . 16
Ramené un homme et sa fa¬
mille et cinq Français qui se
sont rendus et dont les habi¬
tations furent brûlées.
A V Ile Bonaventure :
Maisons . 6
Chaloupes . 7
LAUVRIÈRE. T. II.
6
82
LA TRAGÉDIE
18 septembre 1758. — Le détachement commandé par le
capitaine Byrd a pris et brûlé sur la côte de Gaspé :
Chaloupes . 2
A la pointe de l’autre côté de la Baie. . 34
Maisons près du moulin de Gaspé. ... 7
Prisonniers français ramenés . 22
Le détachement sous les ordres du Lieutenant Warren a
brûlé et détruit à Gaspé :
Maisons . 6
Maisons en amont de la rivière N.-O. . . 2
Une forge dans le bas de Gaspé . 1
Chaloupes . 11
Chaloupes ramenées . 2
Canots . 4
13 hommes, 1 femme et un enfant. ... 15
23 septembre 1758. — Le major Daîling, avec un détache¬
ment sous ses ordres, a marché sur Montlouis et surpris en
route 6 individus qui séchaient du poisson aux Grands-Etangs ;
il en a pris trois, détruit leur poisson et démoli leurs chaloupes ;
mais les autres se sont enfuis dans les bois. Au Grand Val, il a
fait un autre prisonnier.
Après cinq jours de marche, il a brûlé et détruit à Montlouis :
Maisons . 9
Entrepôts . 7
Quintaux de poisson. . . . 6.000
Etables, dépendances, et un
cellier à mélasse.
Goélette . 1
Chaloupes . 2
Barques . 2
avec échafïauds.
Il a trouvé là :
1 baril de poudre
4 barils de balles
2 vaches et un veau
et en a rapporté :
Canons . 4
Pierriers . 2
Tambours . 2
Fusées . 16
Drapeaux . 2
Il a encore pris une goélette ayant à son bord des provisions
pour sept hommes pendant un mois et une partie des effets
de M. Mackette ; il a fait prisonniers M. Mackette et sa femme
22 hommes, 4 femmes et 14 enfants.
D’après les calculs, la quantité de poisson brûlé et détruit
dans le Golfe Saint-Laurent s’élevait à 36.000 quintaux :
Mont-Louis . 5.000
GasPé . 6.000
Grande Rivière . 10.000
Pasbeau . 2!oOO
Dans une goélette . 1 . 000
Miramichi . 12.000
NOUVELLES DÉPORTATIONS
83
sans parler des approvisionnements de Miramichi, Pasbeau,
Gaspé et Mont-Louis, d’une valeur considérable.
N. B. — Un quintal de morue sèche se vend à Québec de
36 à 40 livres. Le colonel Murray, qui fut détaché vers Mira¬
michi, a détruit 16.000 quintaux de poisson, les magasins du
Roi et ramené quelques habitants : mais, faute de tirant d’eau,
n’ayant qu’une goélette, il n’a pu procéder plus amont.
Sir Charles Hardy a pris 4 goélettes, a détruit 200 chaloupes
dans la baie de Gaspé et ramené environ 200 prisonniers.
E. Boscawen.
Après cette belle œuvre de lâche barbarie digne des Huns,
le général Wolfe n’avait-il pas raison de dire en son rapport
au général en chef Amherst (30 septembre) : « Nous avons fait
beaucoup de mal et répandu la terreur des armes de Sa
Majesté dans toute l’étendue du Golfe, sans rien ajouter à sa
gloire ? » Mais il n’avait pas le droit le 27 juin 1759 dans sa
proclamation aux Canadiens de vanter « l’exactitude des
Anglais à tenir leurs engagements » ; pas plus que son collègue
Murray n’avait le droit en 1760 de vanter à Québec et à Mon¬
tréal « les douceurs du gouvernement juste, modéré et équi¬
table d’un peuple libre, sage et généreux. » Le capitaine John
Knox a raison de noter en son Journal (I, 213) : « Partout où
Wolfe passa avec ses troupes, la désolation a suivi. »
Combien de ces malheureux, hommes, femmes et enfants,
moururent de faim et de froid ? Ceux des Acadiens qui à
grand peine, en barque ou à pied, purent atteindre le Canada
se croyaient, du moins, sauvés, sauvés de leur misère vaga¬
bonde, sauvés de la férocité britannique. Il n’en fut rien.
Dès 1756, on signale à Québec les 200 qui, remontant le Saint-
Jean, avaient pu échapper aux violences de Lawrence, de
Monckton, de Wolfe et de leurs bandes criminelles. En octo¬
bre, Bigot parle de 400 que rejoignent les 200 autres venus en
bateau ; « il y en a environ quinze à seize cents », écrit-il en
février 1758. Cette année même, Boishébert en ramène 200 de
Miramichi ; si bien qu’à cette date Lévis porte leur nombre
à 2.000. Or, cet afflux de misérables coïncidait avec la grande
détresse du Canada qui, souffrant de la disette et du blocus,
était aussi dépourvu de vivres (deux à quatre onces de pain
par jour) que de munitions. <i Ils meurent en masse, écrit Bou-
84
LA TRAGÉDIE
gain ville. Leurs misères présentes et passées, accrues par la
rapacité des Canadiens qui ne cherchent qu’à tirer d’eux tout
l’argent qu’ils peuvent sans leur accorder de secours si urgents,
causent cette mortalité ». Quels étaient donc ces Canadiens,
sinon les complices de l’infâme Bigot organisés en « grande
compagnie d’exploitation ? » Ce misérable n’expia ses crimes
que trop tard à la Bastille. En septembre 1759 tombe Québec,
aussi mal ravitaillé que Louisbourg, mais plus héroïque.
Désespérés, deux cents des misérables Acadiens de cette
ville consentent à prêter devant le juge Cramahé le serment
d’allégeance ; ils demandent au général Monckton l’autorisa¬
tion de se rendre en Acadie par le Saint-Jean pour v reprendre
possession de leurs terres ; Monckton l’accorde” par écrit.
Ces malheureux qui, venus au Canada par le Golfe de Saint-
Laurent, suoissaient depuis quatre ans les pires privations,
repartent au début d’octobre 1759 avec femmes et enfants,
traversant 600 milles d’un pays sauvage ; dur voyage aux
approches de l’hiver. Fin novembre, ils arrivent, excédés de
fatigue, « mourant de faim », au fort Frédérick, sur le Saint-
Jean , le colonel Arbuthnot leur réclame leurs papiers ; ils
présentent les attestations de Cramahé et de Monckton et
promettent à nouveau fidélité et allégeance. Arbuthnot les
enferme au fort et consulte Lawrence. Cet imposteur déclare
qu’ils n’ont pu obtenir de tels certificats, qu’ils étaient d’une
autre iivière Saint- Jean que celle-là... ; infâme et grotesque
casuistique ; Monckton ne connaissait-il donc pas la rivière
qu’il venait de dévaster lui-même ? Le 30 novembre 1759,
malgré un accord du 9 de ce mois, le Conseil de la Nouvelle
Ecosse décide que les Acadiens et leurs deux prêtres le Père
Germain et le Père Coquart doivent être, dès la première occa¬
sion, amenés à Halifax comme prisonniers de guerre : en
janvier 1760, 300 furent donc embarqués et en mai expédiés
en Angleterre. Le général Amherst approuva cette mesure
aussi inhumaine que déloyale. Et voilà la récompense de tant
d épreuves, de tant de confiance dans les promesses même
écrites des Anglais!
Comment ne pas croire que Monckton, le terroriste de
Beaubassin, le dévastateur du bas Saint- Jean, livrait ainsi de
parti-pris à son complice Lawrence des victimes qui leur
avaient échappé et dont la seule présence alarmait les bénéfi-
NOUVELLES DÉPORTATIONS
85
claires du crime ? Que penser du désespoir de ces pauvres
dupes qui avaient tant peiné pour venir se jeter dans ce
traquenard odieux ? Et que penser des autres bandes fugitives
du Golfe, maintenant que de tous côtés par mer comme par
terre, les cernaient les chasseurs de gibier humain ? De nou¬
veau quelques désespérés armèrent des barques et coururent
sus à l’Anglais dont ils prirent 16 ou 17 bateaux, quelques-
uns de valeur. Lawrence les traite de brigands et de pirates
(20 sept. 1759). A qui la faute ? Mais la lamentable cohue des
autres ?... Quelle atroce angoisse dut étreindre les cœurs de
ces pauvres hères, femmes, vieillards et enfants, quand, après
la chute de Québec, ils apprirent qu’ils n’avaient plus même
d’espoir en une fuite éperdue vers un Canada français !
Dès le 26 novembre 1759, à Matagomish, un officier anglais,
Henry Schomberg, qui se donne pour « commandant des
troupes et vaisseaux armés du roi de Grande-Bretagne »,
écrit à l’abbé Maillard, leur missionnaire, de la part du Général
Whitmore, gouverneur de Louisbourg, une lettre captieuse
où s’allient grossièrement menaces brutales et promesses men¬
songères, fausse déférence et hypocrisie religieuse.
« Mon Révérend Père..., la pavillon blanc que mon canot vous
porte vous représente l’amitié et l’innocence avec laquelle je
viens... Québec s’est rendu ; vos armées sont mises dans la
route... [sic] Si vous et vos gens [sont] si téméraires de continuer
contre la bonne raison, il faut absolument que vous périssiez
par la famine, puisque vous ne saurez avoir de secours.
Si vous voulez bien accepter les branches dholive... et vous
rendre tout à moy, je suis commandé de vous assurer par Sa
Majesté que vous jouirés de tous vos biens, votre liberté, pro¬
priété avec un exercice libre de votre religion... Si vous doutés
de la sincérité de mon cœur, je... seray charmé d’avoir l’honneur
de vous voir à bord de ma frégatte ; alors vous verrés la géné¬
rosité des Anglois à quelle j’ay l’honneur d’être... Mais si par
malheur contre mes espérances vous refusez mes offres chré¬
tiens, je ne sçauray répondre des cruautés que mes gens feront,
étant résolus de faire tout passer au fil de l’épée... Ainsi je
vous prie au nom du Bon Dieu de ne point estre l’instrument de
me faire verser du sang humain et de porter les horreurs de la
guerre à des gens qui ont encore dans leur pouvoir de jouir
de pays et de l’abondance. »
Voilà sur quel ton de flagornerie et d’intimidation ce mata-
86
LA TRAGËD IE
more sanctimonieux s’adressait à un missionnaire qui eut la
faiblesse de se laisser prendre à si basse astuce. Au capi¬
taine des milices Alexandre Le Blanc, Schomberg se conten¬
tait d’écrire sèchement :
« Comme le temps presse, voilà en peu mes pensées. Il faut
absolument vous rendre avec vos prises à moi aussitôt que
vous pourrez. Je viendrai vous chercher dans le printemps, et
alors vous serez reçu avec toute l’honnêteté possible et soulagé
de tout... Je vous dis cela... par amitié, crainte que si vous refu¬
sés ce que [Monsieur le digne prêtre Maillard] vous comman¬
dera faire, vous repentirés quand il est trop tard. »
Auprès de 1 abbé Manach, missionnaire des sauvages, qui
résidait alors à Ritchibouctou, même manœuvre et même
succès ; on faisait miroiter les belles promesses du général
Whitmore : jouissance des biens et libre exercice de la religion,
pour amener d abord la reddition et finalement la déporta-
La lettre du colonel Frye, commandant du Fort Cumber¬
land (ci-devant Beauséjour), adressée à Lawrence le 10 dé¬
cembre 1759), donne avec les documents suivants le même
spectacle ignoble : l’astuce et l’avarice aux prises avec la
misère et la candeur.
et de leur donner quelques vivres, afin de
de faim.
- d avoir pitié d’eux
ne pas tous mourir
NOUVELLES DÉPORTATIONS
87
nombre-là, ils mourraient tous de faim ; sur ce, j’acceptai qu’ils
m’envoyassent soixante-trois des leurs hiverner ici [au fort] et
que les autres sortissent de leurs obscures retraites pour venir
vivre en paix jusqu’au printemps dans les habitations encore
debout près des rivières de Péticoudiac et de Memramcouck,
et je leur ordonnai qu’ils attendissent ainsi les ordres de Votre
Excellence. Ils manifestèrent pour un pareil traitement une
grande reconnaissance...
Le 18, Pierre Suretz, Jean et Michel Burk arrivèrent avec le
drapeau blanc comme délégués d’environ 700 hommes, femmes
et enfants de Miramichi, Richibouctou et Bouctouche. Même
mission, et même situation alimentaire que pour les autres. Je
convins donc que 230 des leurs vinssent hiverner ici ; mais,
comme ils m’informèrent qu’ils avaient en leur garde douze
bateaux pris sur la côte de Canso l’été précédent, j’ordonnai
que les autres vinssent avec leurs biens sur ces bateaux à la
Baie Verte dès que le printemps rendrait la navigation possible,
et alors ils connaîtraient le bon plaisir de Votre Excellence.
Ils se montrèrent aussi très satisfaits...
L’affaire ainsi réglée, ils partirent. Il paraît donc vraisem¬
blable qu’au début du printemps, il y aura ici et à la Baie Verte
environ 900 âmes dont Votre Excellence pourra disposer comme
bon lui semble... »
Son Excellence se montra bon prince : le 12 janvier 1760,
elle décide avec son Conseil que, « par compassion pour cette
détresse et dans le but de les rassembler plus facilement au
printemps, époque où seront prises des mesures ultérieures,
l’on accepte leur soumission au bon plaisir du gouvernement...
et qu’on leur donne telle quantité de provision qui semble
absolument indispensable à leur subsistance. »
Alors même que le colonel Frye et Lawrence estimaient
ainsi leurs dupes rendues à discrétion, l’abbé Manach, toujours
crédule, écrivait le 27 janvier 1760 au lieutenant Bourdon
résidant à Ristigouche qu’étant « sans vivres, poudre ni
plomb », « confiant dans le bon traitement » et « la générosité
des Anglais », il allait « se rendre au fort Beauséjour pour la
ratification de la paix ». Bourdon s’empresse (14 février)
d’avertir du danger « les habitants de la Baye des Ouines et
de Ritchibouctou » : « Vous vous êtes comme des étourdis mis
dans un vilain sac. [Les Anglais] vous regarderont comme
juste avec mépris. » Reproches de Boishébert (21 février).
Trop tard : le 6 février, l’abbé Manach avait signé « l’article
de soumission », qu’il croit « ne déroger en rien au manifeste » .
88
LA TRAGÉDIE
mais, dès le 13, il a des appréhensions sur le sens de certains
mots de Frye : [« ils recevront le meilleur traitement que les
constitutions du royaume peuvent accorder à des sujets en
pareil cas »] et surtout sur l’ordre de « se ranger avec leurs
familles à la Pointe de Beauséjour ce printemps » ; ne serait-ce
pas, écrit-il à Frye, que « vous voulez les embarquer pour
aller où bon semblera au gouvernement ? » Tout cela n’est
point d’accord, en effet, avec le manifeste du général Whit-
more ; « ils prient humblement votre bonté de leur donner
sur tous ces sujets des réponses claires ». Le 27, les signataires
« sont au repentir : c’est toujours trop quand on est engagé à
quelque chose que l’on pourroit éviter. » Ayant appris que
« les Anglais avaient embarqué les habitants de la Rivière
Saint-Jean pour Chibouctou contre la bonne foi des accords
que nous avions faits », l’abbé s’alarme de plus en plus : « Nous
commençons grandement, écrit-il au marquis de Vaudreuil
(10 mars), à nous apercevoir que ce n’est que pour mieux
tromper que l’Anglais en use ainsi [ravitaillement des « pau¬
vres familles »]... Mais où pouvoir se transporter sans vivres
et comment échapper à cet ennemi ?... Quelle cruauté n’exer-
cera-t-il pas envers nous ? » Les pauvres dupes n’échappèrent
pas, hélas ! « aux cruautés » habituelles, résultant de la vile
ruse de ce Frye, qui abusait ainsi de leur ignorance et de leur
bonne foi.
Approuvant les procédés de son subordonné, « le gouverneur
[Lawrence] informe le Conseil [d’Halifax] que..., d’après les
informations reçues du fort Cumberland, le nombre des
habitants français qui seront rassemblés là va se monter à
près de 1.200 hommes ; et que, comme il lui semble que ces
gens sont sur le même pied que ceux qui sont venus récemment
de Québec à la rivière Saint-Jean, il désire savoir si le Conseil
ne serait pas d’avis que l’on déportât sur des transports tout
ce monde en bloc. Le Conseil, ayant pris la chose en considéra¬
tion, convint qu’une telle mesure lui semblait parfaitement
convenable et tout à fait nécessaire ». (10 mars 1760). Dépor¬
tation, toujours déportation, c’est-à-dire extirpation de cette
maudite race de victimes odieuses et gênantes ! Le 5 août,
Lawrence ayant appris de Frye que 300 à 400 pauvres diables
étaient pris au piège et que 700 autres de Ristigouche allaient
encore l’être, « le Conseil, après en avoir délibéré, fut d’avis
NOUVELLES DÉPORTATIONS
89
de prier Son Excellence d’envoyer des bateaux pour trans¬
porter à Halifax ceux qui ne seraient pas capables de s’y
rendre par terre, et que là on disposerait d’eux tous de la
façon qui semblerait la plus convenable. » Naturellement, par
économie, on traîna à pied le long de la côte et à travers la
péninsule tout ce que l’on put. Quand il les tint tous sous sa
main à Halifax, le gouverneur ne trouva rien de mieux en sa
générosité que d’en expédier le plus grand nombre comme
prisonniers de guerre en Angleterre ou ailleurs. Pareille
mesure « faciliterait le repeuplement des terres évacuées par
des personnes venant du continent à cette fin ; autrement,
les nouveaux colons seraient toujours exposés à être entravés
en leurs progrès par les incursions de ces habitants français,
tandis que, si ceux-ci sont déportés hors de la province, la
colonie demeurera en parfaite sécurité ». Voilà un aveu : les
victimes de l’usurpation empêcheraient les bénéficiaires d’en
profiter ; n’oublions pas que les membres du Conseil, grati¬
fiés de terres acadiennes, étaient les premiers intéressés à cette
politique d’ostracisme sans pitié, de déportation à outrance.
En dépit de leur détresse physique et morale, tous les Aca¬
diens du Golfe ne perdirent pas ainsi confiance, même après la
prise de Québec : d’aucuns comptèrent non sans raison sur
la reprise de la ville ; ils comptèrent sur une victoire française,
et l’on sait de combien peu s’en fallut que leur patriotique
espoir se réalisât. Dès le mois de février 1760, certains habi¬
tants de Richibouctou envoyèrent au colonel Frye une lettre
collective désavouant le désastreux acte de soumission sans
réserve signé au fort Cumberland ; un certain Joseph Maurice
blâma même le signataire principal : « Il n’est pas Français,
dit-il ; mais nous, nous le sommes. » A ces bons Français de
Richibouctou se joignirent en cette même année onze familles
de la Baie des Ouines faisant nombre de 68 personnes. Avec
eux se trouvaient les deux derniers prêtres d’Acadie : les
récollets Étienne et Ambroise. En vain une escadre anglaise
détruisit leur refuge de Petite Rochelle. Tandis que les dupes
s’en allaient vers la Pointe de Beauséjour se faire embarquer
comme des moutons, ces braves remontèrent vers le Nord
pour se rallier autour du dernier drapeau à fleurs de lys qui
flotta en ces régions.
90
LA TRAGËD IE
« Je puis assurer à Votre Grandeur, écrit le 4 avril 1760 le
lieutenant Bourdon, commandant de Ristigouche, Miramichi et
dépendances (Arch. Col. CnD8), que l’attachement et la fidé¬
lité que les Acadiens ont pour la France est au-dessus de toute
croyance : car, malgré qu’il voient Québec assiégé et la formi¬
dable escadre que les Anglais avaient dans ce fleuve, rien n’a
pu les ébranler, ni les menaces des Anglais, ni leurs manifestes.
Au contraire, après avoir appris la prise de Québec, se voyant
sans vivres ni espoir d’en avoir, ils persistèrent dans leurs mêmes
sentiments. Je les fis assembler pour leur lire une lettre de
M. le Marquis de Vaudreuil qui les laissait maîtres de prendre
quel parti ils jugeraient à propos ; ils me répondirent qu’ils
étaient résous de plutôt mourir que de se rendre... La disette
est si grande qu’après avoir mangé les animaux domestiques,
nous avons été obligés de manger des peaux de bœuf et de
castor pour subsister. »
Si farouche patriotisme en une telle détresse ne saurait périr :
il sauve l’honneur annonce du fond des ténèbres l’aube
d’une renaissance future.
Au printemps ces braves eurent une lueur d’espoir : sous
les ordres de M. de Dangeac, quatre vaisseaux de Bordeaux,
échappés au blocus anglais, le Machault, de 32 canons;
l’Espérance, de 30 ; le Bienfaisant, de 22 ; le Marquis-de-
Marloze, de 10, (trois autres avaient été pris dans les eaux
françaises), arrivèrent dans la baie des Chaleurs. Ne pouvant
remonter le Saint-Laurent également bloqué, ils débarquèrent
à Ristigouche des troupes et des munitions et se fortifièrent :
avec 250 hommes de troupes, 700 Acadiens et 800 Indiens
on prépara une diversion ; mais le commodore Byron en juil¬
let 1760) survient de Louisbourg avec cinq vaisseaux de ligne ;
grâce à ses forces fraîches, il n a pas de peine à anéantir notre
dernière escadre et à écraser la petite place improvisée. « Jean
l’Ouragan », comme on l’appelait, profite de cette belle
occasion pour détruire encore 200 maisons à Petite Rochelle
et autant à Beaubair ; il prend, outre trois des vaisseaux
français, 19 barques de pêche et emmène à Halifax 350 pri¬
sonniers acadiens. Les survivants s’en furent rejoindre leurs
frères de Tracadièche, puis fondèrent Bonaventure.
* Des particuliers de cette rivière [Ristigouche], écrit au
Ministre le commissaire Bazagier (17 septembre 1760), ont bien
armé et fait sortir pour la course ; mais, depuis le 24 août qu’ils
ont mis à la voile, ils n’ont pas reparu. Ils ont une goélette -}
NOUVELLES DÉPORTATIONS
91
de 35 tonneaux armée de 47 hommes, 10 pierriers et 3 canons. »
« Au commencement d’octobre, continue Bazagier (4 décem¬
bre), ils firent à la vue de Gaspé une bonne prise. Ils furent
poursuivis par une frégate [de l’escadre de Byron, sans doute]
qui leur fit échouer leur bâtiment. Ils se battirent vigoureuse¬
ment à terre, et menèrent le tout à Chippegan où ils étaient
encoie à la capitulation. »
A Shippigan, en 1760, il y avait encore, en effet, cinq
familles et à Caraquette 36 en trois villages, soit 150 per¬
sonnes, qui, dit Bazagier, s’enfuirent à Nepisiguit. Dès le
25 mai, le général Whitmore, s’acharnant sur ces prétendus
« incendiaires » qui se cachent dans tous les recoins du Golfe,
avait ordonné au capitaine Adlam d’explorer tous leurs
repaires de Miramichi à Canso et de détruire tous leurs
bateaux, même leurs canots. Sans vivres ni poisson, les derniers
Acadiens libres n’avaient plus qu’à mourir de faim.
On sait comment, dans les plaines d’Abraham, dit Rameau
de Saint Père, « la petite armée française du Canada, décimée
par quatre années de victoires, ne recevant aucun secours de
la mère-patrie, réduite à cinq ou six mille hommes », pour la
plupart miliciens, finit par succomber aux attaques répétées de
forces régulières qui comptèrent jusqu’à 70.000 soldats. « Pen¬
dant soixante ans, un petit peuple de 18.000 à 70.000 âmes
avait donc su tenir tête à l’ambition et à la haine acharnée
d’une nation voisine de 260.000 à 1.200.000 habitants. » En
présence de tant d’héroïsme, l’ennemi fut-il, du moins, aussi
généreux au traité de paix qu’à l’armistice ? Nullement.
« Rien ne pourra satisfaire l’acharnement des fanatiques mer-
cantis d’ici, écrit Murray, si ce n’est l’expulsion des Canadiens
qui sont le plus brave et peut-être le meilleur peuple de la
terre. » Dans une lettre à son chef (20 août 1766), il envisage
la question de cette nouvelle déportation. En cette inquiétude
affolante, ce peuple abandonné et ruiné n’a pas, dit-il, « de
plus grande terreur que le sort des Acadiens : être arraché à
son pays. » Si, sur l’énergique intervention de nos diplomates,
les Anglais reculèrent devant l’énormité de cette opération :
déporter 60.000 hommes, ils ne s’en acharnèrent que davan¬
tage sur leurs premières victimes. L’article 39 de la convention
de Montréal, proposé par Vaudreuil, stipule qu’ « aucun Fran-
92
LA TRAGÉDIE
çais, restant au Canada, ne sera transporté dans les Colonies
anglaises ni en Angleterre. » Le général Amherst écrit en
marge : « Accordé, sauf à l’égard des Acadiens. » L’article 54
propose de même : « Les officiers, les miliciens et les Acadiens
qui sont prisonniers en Nouvelle Angleterre seront renvoyés
en leur pays. » La même main implacable écrit en marge :
« Accordé, à la réserve des Acadiens. » On a trop dit que les
Acadiens furent toujours abandonnés par la France. Ils ne le
furent pas plus dans les négociations de paix qu’à l’armistice ;
le 20 janvier 1763, le Roi de France demanda que les Acadiens
neutres ne fussent pas exclus de l’armistice, mais renvoyés en
France ou admis à rester au Canada (Arch. Ajf. étr. Corr.
Angl., vol. 449, f. 151). Encore une fois, l’Angleterre ne voulut
pas. D’où vient cette impitoyable haine ? Amherst donne pour
prétexte de sa dureté qu’ils étaient « sujets de la Grande Bre¬
tagne. » Alors pourquoi les traitait-on en prisonniers de guerre,
tant en Angleterre que dans les colonies anglaises ? Non : ce
qu’on voulait, c’était les exploiter à fond, avant de les sup¬
primer en tant que race. La survivance des plus innocentes
victimes de l’acharnement anglais criait trop haut vengeance.
Il fallait qu’avec les derniers des Acadiens disparût jusqu’au
souvenir d’un crime aussi inavouable qu’inexpiable.
Qu’on se rappelle la mentalité des Anglais d’alors ? Le
9 juillet 1761, Pitt refuse brutalement la restitution du Cap
Breton dont la France a besoin pour ses pêcheries. « Le roi
sacrifierait plutôt le Canada, plaident nos négociateurs, et
continuerait la guerre. » Non, Pitt refuse à la France la moin¬
dre parcelle de terre dans l’Amérique du Nord. En vain, notre
envoyé Bussy répond : « Nous n’avons plus qu’à continuer la
guerre. » Or, c était à ces mêmes Anglais que, quinze ans plus
tôt, le naïf Louis XV, victorieux à Fontenoy, avait consenti
une paix de roi et non de marchand ; de tant de générosité,
ils nous i écompensèrent tout à la fois et par une paix et par
une guerre non pas de marchands, mais de forbans. En un
cynique mélange de rapacité et d’iniquité, les négociateurs
anglais osèrent réclamer plus de 10 millions de livres st. pour
l’entretien — et quel entretien ! — des prisonniers perfidement
capturés à l’encontre du droit des gens avant toute déclaration
de guerre. De tout ce vaste empire colonial, depuis un siècle
et demi exploré avec tant d’ardeur, converti au christianisme
NOUVELLES DÉPORTATIONS
93
avec tant de zèle, colonisé avec tant de persévérance, défendu
avec tant d’héroïsme, l’âpre Angleterre, se prévalant des
triomphes de dix années de ruse et de violence, ne laissait à
la France que deux îlots stériles et un précaire droit de pêche
sur une côte déserte. « L’Angleterre, écrit Choiseul au roi (trop
tard, à vrai dire), est l’ennemie déclarée de votre puissance et
de votre État ; elle le sera toujours. Son avidité dans le com¬
merce, le ton de hauteur qu’elle prend dans les affaires, sa
jalousie de votre puissance et, plus que cela, les particuliers des
différentes cabales qui tour à tour la gouvernent doivent vous
faire présager que cet État vise à la suprématie dans les quatre
parties du monde. » N’y vise-t-elle pas toujours ? Ne menace-
t-elle pas en cette heure même de l’atteindre de la plus cynique
manière ? « Ces gens-ci, écrit de même notre ambassadeur, le
duc de Nivernois (24 octobre 1762), qui se comparent volon¬
tiers aux Romains, en ont effectivement tout l’orgueil et toute
l’opiniâtreté, et ils ont, en même temps, toute l’avidité et tout
l’esprit d’intérêt des Carthaginois ; malheureusement, ils ont
aussi la marine des uns et la force des autres. » ( Arch . Aff.
étr. Corr. Angl., vol. 447, f. 351). Mais de morale point : ruses,
subterfuges, mesures dilatoires abondent dans les laborieuses
négociations de deux années ; seules la rapacité et la ténacité
ne changent point.
« Profiter de la supériorité des armes pour imposer une paix
injuste, a-t-on dit, est un crime contre l’humanité. » L’Angle¬
terre du dix-huitième siècle ne fut pas exempte de ce crime.
Dès lors, on se demande comment, à l’encontre de tous les
faits, un homme d’État anglais a pu dire le 31 mai 1922 :
« La politique traditionnelle de l’Angleterre a toujours été une
politique de modération dans la victoire. » Sans doute, il veut
dire modération, non pas pratiquée par l’Angleterre, mais
imposée par elle à ses alliés avec les pires humiliations, avec
les pires sacrifices ; mais alors où sont la justice, la loyauté,
la générosité ?
Sources et autres références.
Arch. rial. Colonies.
B, vol. 109 fï. 18, etc.
C 11d 8. (Journal de Boishébert, 1755)
fï. 222-6.
Coll. Moreau de Saint-Méry, F:i 50, f. 529-645.
94
LA TRAGÉDIE
Arch. Min. Aff. étr. — Mém. et doc. Amérique 21, ff. 48-96.
Corresp. Pol. Angl. 443, ff. 117-230 ; 444,
ff- 8, 58, 116, 178-198; 446, ff. 34-68;
449, fï. 151.
Arch. Canada. — Rapport 1894 (doc. angl. rel. à Nouv. Ec.), pp. 219-
243.
„ „ - 1905, V. II, pp. 236-258, 297-305, 409-419.
Coll. doc. Nlle. Fr., IV, 80, 83, 104, 153.
Th. Akins. — Nova Scotia public Records, 296-315, 420-491.
B. Murdoch. — Hist. of Nova Scotia, II, 302-382 ;
Malartic. — Journal des Campagnes au Canada de 1755 à 1760.
Ed. Richard. — Acadie (éd. H. d’Arles), III, 95-149, 207-239, 285-
295, 303-349, 314-318.
Casgrain. — Pèlerinage au Pays d’Evangéline. op. cit.
Casgrain. — Extraits des Archives des Min. de Guerre et de Marine
(1755-1760.
Émile Salone. — Colonisation de la Nouvelle France. Paris. 1905
pp. 447-8.
Cap. John Knox. — Historical Journal of the Compaign in North
America (1757-1760), 2 vol. 8°, London, 1769.
Mac Lennan. — Louisbourg, op. cit., pp. 417-421.
„ Chagnon. — Annales religieuses de Saint- Jacques de
l Achignan, op. cit., p. 4.
Frère Antoine Bernard, c. s. v. — La Gaspisie : loyer de vie fran¬
çaise et catholique.
QUATRIÈME PARTIE
Chapitre XVIII.
Chapitre XIX.
Chapitre XX.
Chapitre XXI.
Chapitre XXII.
Chapitre XXIII.
L’EXIL
AUX COLONIES ANGLAISES D’AMÉRIQUE
(sauf la Nouvelle Angleterre).
EN NOUVELLE ANGLETERRE.
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE.
I. — En Angleterre ;
II. — En France (Début) ;
III. — Projets d’établissement.
DANS LES COLONIES FRANÇAISES.
I. — En Guyane ;
II. — Aux Iles Malouines ;
III. — En Louisiane ;
IV. — A Saint-Pierre et Miquelon.
EN FRANCE (Fin).
LES GROUPES ACADIENS EN FRANCE.
Chapitre XXIV.
VERDICTS ET JUGEMENTS.
.
CHAPITRE XVIII
AUX COLONIES ANGLAISES D’AMÉRIQUE
(sauf la nouvelle Angleterre)
1755-1765
Cupidité et cruauté.
F-^ t le Juste, pendant qu’on se disputait ainsi ses dépouilles,
( que devenait-il ?... Il errait sur les mers et sur les
routes de l’exil, — pour employer le cant de ses oppres¬
seurs — en butte à la haine et à l’opprobre des méchants, en
l’espèce, des Pharisiens du Temple.
En dépit de ses fallacieuses promesses à Grand Pré, Winslow
n’avait, pas plus que ses complices de Beaubassin, de Pizi-
quid et d’Annapolis, veillé à maintenir unies dès l’embarque¬
ment les familles acadiennes. « C’est de la manière la plus
honteuse et la plus inhumaine, dit Mrs Williams en ses Neutral
French, qu’il manqua à sa promesse. » Par quels sophismes
a-t-il bien pu faire accepter à sa conscience pareille tromperie,
mensonge si abominable, « l’Histoire » ne le dit pas. Nous
savons que, dans l’inquiétude du début, les hommes furent
embarqués seuls avec les enfants âgés de plus de dix ans, et
que, dans la précipitation de la fin, femmes et enfants furent
entassés au petit bonheur sur des vaisseaux surchargés. « La
hâte et la confusion de l’embarquement aggravèrent notre
infortune », dit une victime de Philadelphie, Jean-Baptiste
Galerne (janvier 1756).
Voici les conséquences de ce désordre plus ou moins voulu :
« Cet embarquement, disent en leur pétition les Acadiens de
Philadelphie, fut opéré avec une telle hâte, avec si peu d’égards
pour les nécessités de la vie et les plus tendres liens de la nature
que beaucoup, qui avaient joui de la plus grande aisance et des
LAUVRIÈRE. T. II.
7
98
L’EXIL
plus grands avantages sociaux, se trouvèrent privés du néces¬
saire. Des parents furent séparés de leurs enfants, des maris
de leurs femmes, sans jamais pouvoir se retrouver ; nous étions
tellement entassés sur les transports que nous n’avions pas
même la place d’étendre nos corps en même temps et par con¬
séquent ne pûmes pas emporter les choses les plus indispen¬
sables, même pour le soulagement des vieillards et des faibles,
dont beaucoup trouvèrent bientôt dans la mort la fin de leurs
misères. Ceux-là même qui avaient le plus souffert de la part des
ennemis de Votre Majesté à cause de leur attachement à son
gouvernement furent également englobés dans l’infortune géné¬
rale. Le notaire [de Grand Pré], René Le Blanc, en est un
exemple remarquable : il fut arrêté, emprisonné et emmené
avec le reste du peuple ; sa famille, composée de 20 enfants et
d’environ 150 petits-enfants, fut dispersée en différentes colo¬
nies ; lui-même fut débarqué à New-York, malade, avec sa
femme seule et ses deux plus jeunes enfants ; de là, il se rendit
à Philadelphie où il en retrouva trois autres ; il y mourut sans
qu’on se souciât plus de lui que d’aucun de nous. » (Ed. Richard,
Acadia, II, App.)
De inême, des quatre jeunes frères Hébert, de Grand Pré,
l’un fut débarqué à Philadelphie, l’autre dans le Maryland, le
troisième dans le Massachusetts, le quatrième on ne sait où.
« La plus grande injustice que les Acadiens reprochent aux
Anglais, précise en 1790 un juge d’origine anglaise, Fraser, de
Miramichi, c’est qu’il ne fut pas permis aux déportés de Beau-
bassin et de Grand Pré de choisir leurs destinations, c’est qu’il
fut interdit à des femmes et à des enfants de s’embarquer sur
le même vaisseau que leurs maris et que leurs parents : on les
mit à bord de bateaux en partance pour des colonies diffé¬
rentes ; ainsi maintes familles furent séparées et ne se sont pas
encore reconstituées. » Mr Fraser en cite quatorze. L’historien
du Massachusetts, Hutchinson, en cite d’autres. Parmi les
225 « rescapés » de Port Royal à la Rivière Saint-Jean, nous
dit 1 abbé Le Guerne, il y avait 60 femmes séparées de leurs
maris , il est bien peu vraisemblable que ce fussent précisé¬
ment les épouses des 50 notables de Port Royal qui, le 3 octobre,
furent expédiées sur la goélette Providence d’Halifax en Caro¬
line du Nord, où elles arrivèrent le 15 novembre : de ce seul
fait, oQ familles perdirent leurs chefs. Si à Beaubassin, par un
excès de pudeur que déplore l’abbé Le Guerne, les mères ne
voulurent pas que leurs grands fds s’embarquassent sur les
mêmes navires que leurs filles pubères, (n’oublions pas que
AUX COLONIES ANGLAISES
99
ces navires étaient des bateaux à marchandises et non à
passagers), c’est que, selon les bruits qu’avaient fait courir
les Anglais, on devait se retrouver en famille au débarque¬
ment ; quelle cruelle stupeur quand à l’arrivée on constata
la dispersion des vaisseaux envoyés on ne savait où !... Le
démembrement des familles acadiennes dès le départ ne fut
donc pas exceptionnel, comme l’affirme Parkman, mais
général, comme le démontre Ed. Richard avec plus de preuves
que nous n’en saurions donner ici.
Nous osons affirmer que ce démembrement des familles fut
même systématique. Ce que voulaient Lawrence et ses parti¬
sans, ce n’était pas seulement, en effet, l’expulsion des Aca¬
diens, leur déportation lointaine, leur dispersion temporaire,
c’était leur éparpillement définitif, leur dénationalisation
permanente, leur anéantissement en tant que peuple. Si par
malheur ces nombreuses familles se reformaient et s’unissaient
entre elles, c’en était fait de l’œuvre de mort accomplie avec
tant de peine : une autre Acadie pouvait renaître ; la Nou¬
velle-Écosse était menacée de retours agressifs, de représailles
locales, à tout le moins de réclamations irritantes, de plaintes
intolérables. Il fallait donc, par l’émiettement infini comme
par un exil perpétuel, obtenir la suppression totale de la natio¬
nalité acadienne. Une des meilleures preuves que si radicale¬
ment mortelle était cette politique d’extermination, c’est la
circulaire même que Lawrence adressa le 11 août 1755 par
l’intermédiaire des capitaines de navires à chacun des gou¬
verneurs des colonies anglaises du littoral atlantique. (Cf.,
ch. XIX, la lettre de Lawrence à Hancock en date du 10 sep¬
tembre 1755). Après avoir accusé les Acadiens comme d’un
crime d’avoir toujours refusé le serment d’allégeance sans
restriction, [il prétend faussement que Philipps fut blâmé
d’avoir reconnu leur neutralité], après les avoir accusés
d’avoir toujours entretenu des intelligences avec les Français
et avec les sauvages, [il méconnaît les rapports favorables
de Mascarène de 1744 à 1749], après avoir accusé trois cents
d’entre eux d’avoir pris les armes contre l’Angleterre au fort
Beauséjour, [il oublie sciemment qu’ils y furent forcés et
que, par suite, on leur pardonna], après avoir équivoqué sur
ce nombre de 300 et sur la totalité des Acadiens, après avoir
insinué que le Canada, n’ayant pas de terres à leur offrir.
100
L’EXIL
[ce qui était absurde], ne manquerait pas de les armer contre
les troupes anglaises, bref, après avoir excité contre ses mal¬
heureuses victimes toute la méfiance et toute la malveillance
de ses compatriotes des autres colonies, Lawrence conclut :
« Ceux qui sont en état de prendre les armes seront immédia¬
tement enclins à inquiéter cette colonie et les colonies avoisi¬
nantes. Pour empêcher cela, il n’y a pas d’autre moyen effi¬
cace que de les disséminer par groupes dans les colonies où ils
pourront être utiles : car la plupart sont forts et jouissent d’une
bonne santé... Il leur sera dès lors bien difficile de se réunir à
nouveau et impossible de commettre des méfaits ; ils pourront
par la suite rendre des services et devenir de bons sujets, [c’est-
à-dire protestants et bien anglais]. Cette mesure a été jugée
inévitable pour la sécurité de la colonie ; et, si Votre Excellence
prend en considération que la prospérité de l’Amérique dépend
en grande partie de la préservation de cette colonie,.., je n’ai
pas le moindre doute qu’elle nous prêtera son concours, qu’elle
recevra les habitants, que, selon notre désir, elle prendra les
moyens de les installer de manière qu’ils ne puissent se grouper
à l’avenir. [Suit le sempiternel couplet si anglais sur l’économie].
Comme les vaisseaux sont loués au mois, veuillez les retenir
le moins longtemps possible. »
« On ne permit pas aux femmes et aux enfants de s’embarquer
avec eux, confirme le New-York Mercury (30 août 1762) ; ils
partirent sur d’autres vaisseaux. »
Or, on verra par la suite que la plupart des gouverneurs ne
se conformèrent que trop strictement à cet ordre de dissémi¬
nation sur lequel Lawrence insiste tellement et que, si le
peuple acadien ne périt pas en cette sinistre aventure, ce ne fut
pas plus leur faute que celle de Lawrence.
Dès le départ, les transports partirent d’un même point,
avons-nous vu, pour des destinations différentes. Voici les
chiffres : des 2.620 premiers déportés des Mines (fournée
Winslow), plus de 1.100 étaient destinés à la Virginie, plus
de 460 à la Pensylvanie et près de 1.000 au Maryland ; des
582 derniers (fournée Osgood), 356 étaient destinés au Massa¬
chussetts, 114 au Connecticut et 112 à la Virginie ; où allèrent
les autres ? Des 1664 de Port Royal, 558 partaient sans le
savoir pour le Connecticut, 323 pour le Massachusetts, 200 pour
New-\ ork, 232 pour la Caroline du Nord et 342 pour la Caro¬
line du Sud; des 1.036 de Piziguid, 156 pour Philadelphie,
230 pour le Maryland, etc... Les 1.000 déportés de Beaubassin,
AUX COLONIES ANGLAISES 101
sans doute, à cause de l’affaire de Beauséjour, furent expédiés
au plus loin, sous le climat meurtrier de la Géorgie et de la
Caroline du Sud.
Ajoutez l’éparpillement des fugitifs, les transferts en Europe,
les morts en mer et vous aurez quelque idée de l’atroce décep¬
tion, du long désespoir, du deuil éternel de familles qui, sépa¬
rées sur la plage du départ, ne devaient plus jamais se revoir,
se reconstituer, pas plus sur le quai d’arrivée que nulle part
en ce monde, malgré d’infatigables recherches pendant de
longues années, parfois pendant des vies entières. On estime
que, tout le long du seul littoral américain, sur des milliers
de kilomètres d’étendue, près de 2.000 Acadiens furent
déportés dans le Massachusetts, plus de 700 dans le Connec¬
ticut, plus de 250 à New-York, plus de 500 en Pensylvanie, un
millier au Maryland, 1.140 en Virginie, 500 en Caroline du
Nord, autant en Caroline du Sud, 400 en Géorgie. Bref, pen¬
dant ce tragique hiver de 1755-56, la sinistre flotte d’Ap-
throp et Hancock, ces convoyeurs de la mort, jeta sur tous les
quais de ces ports, sous les climats les plus divers, ses charge¬
ments de misérables êtres souffrants, ainsi livrés en pâture à
des gens d’une autre race qui ne les attendaient pas, ne les
aimaient pas, ne voulaient que leur disparition ici-bas. Law¬
rence, n’ayant d’autre souci que de se débarrasser de ses hôtes
gênants, n’avait nullement à temps prévenu de leur arrivée
ses collègues des autres colonies. On devine donc la stupeur
et la fureur de tous ces fonctionnaires, jalousement économes
de leurs deniers, lorsque leur fut remise la fameuse circulaire
les sommant de prendre à la veille d’une guerre livraison de
toutes ces cargaisons d’ennemis, d’indésirables, de malades ;
c’était pour eux la carte forcée, la note à payer. « Puisqu’ils
n’étaient pas bons pour la Nouvelle-Écosse, se disaient-ils,
pourquoi seraient-ils bons pour nous ? »
N’oublions pas la haine tout à la fois nationale et religieuse
des Américains d’alors pour ces Français papistes. « L’heure
était sûrement fâcheuse pour l’arrivée de ces Français catho¬
liques en des colonies puritaines ou protestantes, écrit en
mars 1856 l’Américain W. Reed (Mass. Histor. Soc.) : c’était
un temps de surexcitation tant naturelle que déraisonnable,
un temps où Français et Indiens étaient regardés avec une
égale horreur... » « Puisse Dieu nous donner la victoire sur
102
L'EXIL
tous nos cannibales cuivrés et tous nos sauvages Français qui
sont de nature également cruels et perfides », écrit un Phila-
delphien en son Journal (Shippen Papers, 93). Or, ces peurs
paniques et ces préjugés fanatiques, avoue notre auteur,
étaient savamment entretenus par les messages officiels, par
la presse à gages, par les pasteurs dociles de Gouverneurs
coloniaux, qui voyaient là un moyen d’arracher à cette popu¬
lation avare les deniers nécessaires à leur politique impéria¬
liste. Peu de temps avant 1 arrivée des déportés en septem¬
bre 1/55, un journal de Philadelphie en vint à publier cet
entrefilet mensonger d Halifax : ♦ Il y a quelques jours trois
Français ont été arrêtés et emprisonnés : on les soupçonne
d avoir empoisonné quelques puits du voisinage. On ne les
a pas encore jugés ; mais on pense bien que, s’ils sont con-
% aincus ne ce crime, ils n auront que peu d’heures à vivre après
leur condamnation. » Dès lors, on devine comment fut reçu
ce « ramassis de rebelles perfides », capables de tous les
crimes . « comme des chiens », a-t-on dit, oui. comme des
chiens enragés. L n historien de la Géorgie, Stevens (vol. I,
4/6), ne peut s empêcher de plaindre le sort des
« Sept mille proscrits ainsi dispersés, comme des feuilles par
les rafales de 1 automne, au milieu d'un peuple qui haïssait leur
religion, détestait leur pays, se moquait de leurs coutumes et
naît de leur langage... En débarquant sur ces lointains rivages
ces gens ,qui avaient connu l’abondance et le bien-être, se virent
montrés du doigt et repoussés comme des vagabonds, comme
des mendiants : ils ne trouvèrent guère de bons Samaritains
pour guérir leurs cœurs brisés par tant de soutïrances. » « Si
cruel que fut rembarquement, conclut justement le sénateur
acadien P. Poirier, l’exil fut pour eux plus cruel encore. ,
; Leur déportation dit de même Henri d’Arles, loin de marquer
la fin de leurs misères, n’a été que le prologue d’années An¬
goisse, d agonie, de tortures physiques et morales, et, pour
des milliers d entre eux, de la mort. . » N'eût-il pas mieux
fn a’ p6 dema“dei't'il encore, être passé immédiatement au
fil de 1 epee qu aller traîner en terre hostile un esclavage qui
broie les âmes déchire toutes les fibres du cœur, au point crue
la mort apparaît comme une délivrance ? *
Les moins malheureux de tous ces déportés furent peut-être
ceux du Maryland : ils trouvèrent là des coreligionnaires
catholiques qui, bien que d’origine anglaise, les accueillirent
avec commisération. « Dimanche dernier [30 novembre 1755],
AUX COLONIES ANGLAISES 103
dit la Gazette locale, est arrivé le dernier des quatre vais¬
seaux amenant ici [Annapolis] des Français neutres de Nou¬
velle-Écosse : cela porte leur nombre à plus de 900 en quinze
jours. [En réalité, 493 de Piziguid et 420 de la Grand Prée,
soit 913]. Comme ces pauvres gens ont été dépouillés de leurs
terres en Nouvelle Écosse et envoyés ici indigents et nus pour
quelque raison politique, la charité chrétienne, voire les seuls
sentiments communs d’humanité, en appellent à tous pour
venir, chacun selon ses moyens, en aide à ces êtres dignes de
compassion. » A Baltimore, ils furent d’abord logés dans des
maisons privées ; on leur donna une vieille bâtisse déserte,
qu’ils aménagèrent en chapelle ; ils furent bientôt à même de se
bâtir de petites maisons confortables dans un faubourg qui
prit le nom de French Town ; beaucoup trouvèrent de l’emploi
au port et à bord des bateaux ; ainsi quelques-uns firent voile
vers les Antilles. Mais d’autres s’aventurèrent à travers les
immenses forêts infestées de sauvages dans l’espoir d’atteindre
le Canada et peut-être l’Acadie ; chose invraisemblable, cer¬
tains y réussirent. (Cf. Addenda. Tome II, p. 591.)
La fin de la guerre surprit 810 survivants et nouveau-nés,
(car des enfants naissaient toujours de cette race féconde,
même dans les pires conditions de l’exil), disséminés en une
dizaine de lieux de détention. « On les dispersa dans les cam¬
pagnes, dit en effet le 2 décembre 1762 une lettre au duc de
Nivernois (Arch. Min. Aff. étr. Corr. Anglet., 440, p. 218-29),
où les plus robustes servirent comme journaliers et où les
vieillards et les infirmes vécurent d’aumônes. » Une « humble
requête » du 7 juillet 1763 fournit en partie le detail de cette
répartition : 44 à Newton ; 68 à Georgetown, 68 à Snowhill,
33 à Princess Ann, 157 à Portabaco, 26 à Bas Marlborough,
58 à Haut Marlborough, 78 à Annapolis dont plusieurs
Belisle, 169 à Oxford, 77 à Baltimore. (Ibid., vol. 450, f. 436,
44). A l’appel de l’ambassadeur français, le duc de Nivernois,
qui demanda quels étaient ceux des Acadiens qui désireraient
rentrer en France ou dans les colonies françaises, tous s em¬
pressèrent le 7 juillet 1763 de répondre par cette « humble
requête » : « Vos pauvres serviteurs qui ne cherchent que les
moyens d’entrer au nombre des fidèles sujets de Sa Majesté
très chrétienne,... nous prenons la hardiesse de vous dire que
tout notre peuple s’est zélé (sic) de se faire marquer dans
104
L’EXIL
les listes de Votre Excellence... Nous vous envoyons plu¬
sieurs paquets, tremblants qu’ils ne se rendent pas à Votre
Excellence... » Si les paquets des exilés parvinrent à Son
Excellence, les vaisseaux de Sa Majesté très chrétienne en
retour ne leur vinrent pas : car, en 1765, un certain Landry
adresse une pétition en son nom et au nom de tous ses compa¬
gnons du Maryland et de Pensylvanie dans le but d’aller
s’établir en Nouvelle Écosse ou dans la province de Québec,
de préférence à Gaspé ou dans la baie des Chaleurs ; mais elle
fut rejetée. En 1781, 1 abbé Robin, chapelain de l’armée de
Rochambeau, trouva à Raltimore une petite colonie acadienne:
« Ils conservent encore la langue française, dit-il, et restent
très^ attachés à tout ce qui appartient à la nation de leurs
ancêtres, surtout à leur religion, qu’ils observent avec une
rigueur digne des premiers temps du christianisme... Ils me
prièrent d officier dans leur église. En remplissant ce saint
devoir, je ne pus m’empêcher de les féliciter de leur piété et
de leur dépeindre les vertus de leurs ancêtres. Je leur rappelai
ainsi des souvenirs trop chers, car ils éclatèrent en larmes... »>
Évidemment, fautre d’être rapatriés, la plupart de ces mal¬
heureux périrent de misère ou de désespoir, ou se fondirent
dans la population ambiante. Ainsi le plan diabolique de
Lawrence réussissait.
Sous prétexte qu’ils étaient coupables de rébellion, Law¬
rence avait ordonné que les Acadiens de Beaubassin fussent
déportés dans les colonies les plus lointaines et aussi, à cause
du climat, les plus meurtrières : en Caroline du Sud et en
Géorgie, 1.100 furent ainsi expédiés le 27 octobre.
La Géorgie, expressément fondée pour servir de refuse aux
infortunés, repoussa ceux-ci (400 débarqués à Savannah en
décembre), parce qu’ils étaient catholiques ; puis, se ravisant,
par pitié pour leur misère et par égard pour leurs vertus, le
ouverneur Reynolds consentit à accorder un maigre subside
de 80 livres en vue de leurs premiers besoins et les autorisa à
passer l’hiver dispersés en petits groupes : « ils n’avaient été
nourris qu un mois et demi, déclarèrent-ils à M. de Ville joint •
les Anglais leur dirent qu’ils n’avaient qu’à travailler pour
gagner leur vie. » Travailler sous un climat torride aux plan¬
tations à sucre en compagnie d’esclaves nègres I Ces libres
AUX COLONIES ANGLAISES 105
paysans de Beaubassin préférèrent la fuite en mer à une si
mortelle servitude. Ils se mirent donc à construire de grossiers
bateaux et, dès le printemps, en mars, autorisés par le gouver¬
neur, « partirent presque tous [300, dit-on] pour la Caroline du
Sud. « Ils avaient, dit 1 historien Stevens, « l’espoir d’atteindre
leur bien-aimée Acadie. » Des milliers de kilomètres les en
séparaient, et ils n’avaient le long de ces côtes inhospitalières
que peu de vivres sur leurs méchantes barques, surchargées
de femmes et d’enfants. Ils y seraient pourtant parvenus,
sans l’impitoyable acharnement de leurs oppresseurs. Le très
petit nombre qui rentra au pays natal n’y devait trouver que
misère, ruine et tribulations. « Il est arrivé à la rivière Saint-
Jean, écrit Vaudreuil le 6 août 1756, cinq familles acadiennes
faisant nombre de 50 personnes, revenant de la Caroline : elles
ont dit qu’il venait encore 80 personnes [celles-ci ne devaient
jamais venir]. Ils ont rapporté que le Gouverneur de la Caro¬
line leur avait donné des passe-ports pour la Virginie où le
gouverneur les retiendrait ou les renverrait, que, celui-ci
leur ayant dit qu’ils pouvaient s’en retourner d’où ils étaient
venus, ils furent à New-York où le gouverneur leur donna un
pilote ; ils n’ont pas voulu entrer dans Boston ; ils ont continué
leur route et sont arrivés le 16 juin à la Bivière Saint- Jean. »
Quatre mois à voguer ainsi, au hasard des temps, des lieux,
des gens ! Or, on sait quelles épreuves les attendaient en ces
régions d’Acadie, récemment dévastées par la guerre : seize
d’entre eux s’enfuirent jusqu’à l’ Ile Saint-Jean, d’où Amherst
les traqua ; d’autres remontèrent le fleuve Saint-Jean devant
les incursions successives des Anglais ; d’autres furent repris
par les troupes de Monckton et de Morris, livrés à Lawrence
et réexpédiés d’Halifax on ne sait où. — Des autres fugitifs
de Géorgie, 78 débarquèrent pour leur malheur à Long Island
le 22 août : ils avaient besoin d’eau, de vivres, de repos.
« Aussitôt averti de leur présence, dit le gouverneur de New-
York, j’ai donné ordre de saisir leurs embarcations et de les
arrêter tous... Le gouvernement [de la Caroline du Sud], ne
se souciant pas de les prendre à sa charge, leur avait donné des
passeports pour aller plus loin vers le Nord... en Nouvelle
Écosse. [De quel droit saisit-on ces papiers en règle?] J’ai cru
devoir les empêcher de mettre ce projet à exécution . et. dans
ce but, je les ai fait disperser dans les parties les plus reculées
de cette colonie et les plus propres à une stricte surveillance.
106
L’EXIL
J’ai en même temps enjoint aux magistrats de donner de
l’ouvrage à ceux qui peuvent travailler et de mettre les enfants
en apprentissage chez des personnes qui en prendront soin :
c’est le plus sûr moyen d’en faire de bons sujets. *
Voilà la récompense de tant d'efforts énergiques ; ces mal¬
heureux évadés, après tant d’épreuves en mer, sont appré¬
hendés, dépouillés de passeports légaux, privés de bateaux si
chèrement achetés ou si péniblement construits, séparés les
uns des autres, entraînés au fond de pays inconnus, exploités
par des étrangers qui les détestent ; et, pour comble de mal¬
heur, leurs enfants leur son arrachés ; on Veut en faire de
« bons sujets » anglais. Au Massachusetts, même répétition de
l’abominable forfait : le 25 juin, dans le petit port de Sand¬
wich, voisin de Boston, arrivent sur cinq bateaux et deux
canots 90 fugitifs de Géorgie et de la Caroline du Sud : ils s’y
attardent généreusement, pour permettre à cinq d’entre eux
de chercher leurs femmes parmi les détenus de la région. Le
gouverneur Phips en profite pour s’emparer de leurs barques
qu’il vend, de leurs passeports, de leurs personnes et les fait
disperser dans tout le pays par petits groupes de 20, de 12,
de 10, de 6, de 5. « Je suis absolument convaincu, écrit-il à
Lawrence (23 juillet 1756), qu’il serait dangereux de les
laisser exécuter leur projet..., d’autant plus qu’ils seraient à la
charge à la Province. »
Déjà prévenu, Lawrence s’était mis en garde. Dès le
1er juillet, il adressa à tous les gouverneurs une nouvelle
circulaire :
; « Le succès d’une pareille tentative, écrit-il, serait la ruine
d’une opération qui a coûté des sommes prodigieuses et ferait
courir à cette province les plus grands dangers. Mû par un
devoir urgent, je conjure Votre Excellence d’user de toutes
les mesures possibles pour empêcher un événement aussi funeste
[que le retour des Acadiens en Nouvelle Ecosse] : détruisez
toutes les embarcations qu’ils ont bien pu construire dans ce
but et arrêtez au passage tous ceux d’entre eux qui tenteraient
de traverser votre province pour revenir, soit par terre, soit par
mer... Je ne vous donnerais pas tous ces ennuis si je n’étais
parfaitement sûr que le retour de ce peuple en Nouvelle Ecosse
ne devait être funeste aux intérêts de Sa Majesté. »
C étaient surtout les auteurs et bénéficiaires du crime qui
étaient menacés par les représailles ou revendications aca-
AUX COLONIES ANGLAISES 107
diennes ; faudrait-il donc recommencer la monstrueuse opéra¬
tion ? Aussi Shirley insiste-t-il sur « les effets pernicieux de ce
rapatriement, sur la calamité d’un retour en Nouvelle-Écosse ».
Et, sur son intervention faite « avec toute l’énergie dont il
est capable », les bons Lords du Commerce (10 mars 1757), en
si grave conjoncture, viennent à la rescousse avec leurs mala¬
dresse habituelle : « Les colonies du Sud doivent être blâmées
d’avoir autorisé les déportés à revenir le long de la côte ; rien
ne peut être plus absurde ; car, il n’est pas de tentative déses¬
pérée et d’actes cruels qu’on ne puisse attendre de gens aussi
exaspérés qu’ils doivent l’être par les traitements qu’ils ont
subis ». Voilà un aveu. Ainsi, pour prévenir les dits actes
« cruels » tout hypothétiques, les fonctionnaires anglais com¬
mencent par se les permettre. Toutes les mesures de rigueur
sont partout aggravées ; on ne se contente pas de détruire les
embarcations, on éloigne les Acadiens des côtes où la pêche
les nourrit, on les parque au fond des terres ; pour le moindre
déplacement on les jette en prison, on les fouette nus en
public, etc...
« Devant une telle accumulation de souffrances et d’indignités,
dit Edouard Richard, supportées par une population paisible
et désarmée qui n’avait jamais donné l’occasion de griefs
sérieux quand elle tenait dans ses mains les destinées de son
pays, l’on se sent pris d’un serrement de cœur, tandis qu’aux
lèvres monte un cri d’angoisse auquel se mêlent à notre insu des
mots de malédiction. Est-il équipage tombé au pouvoir des
féroces insulaires de l’Océanie qui ait enduré autant de tortures
morales que les pauvres victimes de l’oppression d’un tyran ?
Et ceci se passait dans un pays civilisé, dix-huit siècles après
l’avènement du christianisme. »
Des Acadiens durent être expédiés à nouveau en Géorgie
ou réexpédiés après évasion : car en 1763 il y en avait 185,
constituant 37 familles. A l’appel du duc de Nivernois en
août 1763, ils s’empressent d’écrire :
« Après une si longue attente, ils se jettent tous d’un commun
accord à vos genoux, vous regardant comme leur libérateur...
La continuation de notre infortune serait trop longue et trop
ennuyeuse pour vous en faire le récit tout entier... ]Mais les
gens du Maryland comme les autres durent se raviser et, se
conformant aux conseils de Lawrence, se bien trouver de l’ex¬
ploitation systématique de ces pauvres tâcherons « forts et
108
L’EXIL
sains » : ...car les pétitionnaires ajoutent qu’on veut désormais
retenir ceux-là même qu’on repoussait naguère]. Malgré les
belles offres que leur font tous les jours Messieurs les Anglais,
disent-ils, ils les refusent... ; rien ne les rebute... ; mais ils res¬
tent zélés pour le service de sa Majesté très chrétienne... Au¬
jourd’hui nous vous en témoignons riotre bonne fidélité... [La
religion s’unissant au patriotisme, ils déclarent :] Depuis l’es¬
pace de huit années que nous sommes dans ce pays sans nous
être confessés ni approchés des sacrements faute de prêtres
romains, nous n’avons pas discontinué de faire nos prières dans
une maison particulière, en observant toujours les dimanches
et fêtes comme la loi catholique, apostolique et romaine nous
l’a enseigné... [Ils concluent par cette supplication émouvante :]
Nous vous supplions de bien vouloir nous faire rendre plusieurs
enfants qui nous ont été enlevés et transportés dans des planta¬
tions de côté et d’autres où ils ont été vendus par Messieurs les
Anglais : cela est fort disgracieux [au sens ancien du mot] pour
des pauvres pères et mères qu’après avoir pris tant de peine à
les élever, ils restent parmi les Anglais sans pratiquer les rites
de leur religion. »
Ces planteurs britanniques ne se contentaient donc pas de
vouloir faire des Acadiens « de bons et utiles sujets anglais »,
des protestants bon teint ; ils les vendaient comme esclaves ;
ils les accouplaient aux nègres sur les rizières humides et les
torrides champs de cannes à sucre en leurs vastes domaines.
Sur les déportés de la Caroline du Sud provenant égale¬
ment de Beaubassin, on n’a guère que des renseignements
contradictoires. Le 6 novembre 1755 la gazette locale annonce
l’arrivée imminente, sous escorte du senau le Baltimore,
de ces malheureux habitants de l’isthme, que la haine de Law¬
rence destinait au climat meurtrier. Pendant tout le mois
arrivèrent des transports qui débarquèrent à Charleston
1.020 malheureux, dont femmes, vieillards et enfants. Grand
émoi dans la colonie ! En février 1756, deux groupes tentèrent
de s’enfuir ; le 12, on les ramena tous, sauf une trentaine.
Cinq ou six s’étaient emparés d’armes à feu chez un planteur
du Santee. Tous suppliaient qu’on les laissât retourner en leur
pays, soit par terre, soit par mer. Les pauvres gens se dou¬
taient-ils de l’immense distance qui les en séparait ? Le
1er avril, un groupe, échappé de Géorgie, demanda de se
joindre à eux. On tenait tant alors à s’en débarrasser que des
passeports furent accordés. Le 15, quatre-vingts s’embar-
AUX COLONIES ANGLAISES 109
querent sur des canots ; 300 suivirent. Quel désespoir pouvait
inspirer une telle audace ! Mais, la plupart ou périrent ou
furent, nous l’avons vu, sur l’ordre de Lawrence, capturés tout
le long de la côte, à New-York surtout et en Nouvelle Angle¬
terre ; quelques-uns, pourtant, au moins seize atteignirent le
Saint- Jean pour y éprouver de nouveaux malheurs.
« On dit, écrit l’abbé Le Guerne le 10 mars 1756, [qui pouvait
le dire, sinon les Anglais, puisqu’à cette date il n’était pas encore
revenu d’ Acadiens de si loin] que nos gens se plaisent à la Caro¬
line, (ce que j'ai de la peine à croire), qu’on se trouve bien d’eux,
qu on a fait une quête pour eux dans la Colonie, qu’on leur a
fourni des planches et des clous pour se loger et marqué des
habitations ; qu’on leur a cependant limité un certain district,
d’où ils ne peuvent sortir sous peine d’être tués par le premier
sauvage ou Anglais qui les rencontrerait hors des bornes
assignées. »
Une trentaine de braves, toutefois, dont les Bastarache, de
Port Royal, osèrent par le Mississipi retourner au pays natal
et parvinrent ainsi au Saint-Laurent. « Michel O Bask, dit
Mr Fraser de Miramichi en 1815, son frère Pierre O Bask et
douze autres ont marché à travers les bois depuis la Caroline
du Sud, d’autres disent depuis la Nouvelle-Orléans jusqu’à la
tête de la rivière de Saint-Laurent et de là se sont rendus en
canot jusqu’à Cumberland [Beauséjour] où se trouvaient
leurs femmes et leur terre natale. Les deux O Bask vivent
encore aux environs de Miramichi ». Quelques-uns se hasar¬
dèrent à travers les vastes solitudes brûlantes des savanes vers
la Louisiane où les attirait la présence de frères de race. Le
16 avril 1756, 130 reçurent des passeports pour la Virginie;
ne seraient-ce pas les deux bandes de 50 et de 80 évadés de
Géorgie ?
« Plusieurs furent amenés en Angleterre, disent les Lords du
Commerce » (8 juillet 1756). Aux autres, écrit en 1762 notre
attaché d’ambassade à Londres, M. de la Rochette, (Arch.
Aff. ?tr. Cor. pol. Anqlet., 448, f. 218-20), « on donna deux
vieux vaisseaux, un peu de mauvaises, provisions et la per¬
mission d’aller où bon leur semblait. Embarqués sur ces ba¬
teaux qui faisaient eau de toutes parts, ils échouèrent bientôt
sur les côtes de Virginie, près de Hampton, colonie irlandaise.
On les prit d’abord pour des ennemis venus pour piller, puis
pour des pirates, enfin, pour des hôtes dangereux dont il fallait
se débarrasser au plus tôt. On les força de se dépouiller du peu
110
L’EXIL
qui leur restait, 400 pièces de huit, pour acheter un bâtiment
beaucoup plus mauvais que ceux dans lequel ils avaient failli
périr. Ils firent voile et avec bien des difficultés parvinrent à
se faire échouer sur les côtes du Maryland. Les restes de l’épave
était la seule ressource qui leur restât ; ils passèrent deux mois
sur une île déserte à la réparer. Ils y réussirent enfin ; et, s’étant
pour la troisième fois mis en mer, ils arrivèrent dans la Baie
Française au nombre de 900, reste infortuné de plus de 2.000
qu’ils étaient au départ d’Acadie. »
Il y a quelques exagérations évidentes en ces chiffres trans¬
mis par ouï-dire ; les faits qui suivent précisent. Conformé¬
ment, comme toujours, aux instructions de Lawrence, le
gouverneur Lyttleton ordonna la dispersion des Acadiens qui
restaient, tant, dit-il, pour les empêcher de faire du mal que
pour éviter la contagion de leurs maladies : car beaucoup
d’entre eux habitent des maison étroites et malsaines pendant
la saison chaude (à qui la faute ?) A part 400 qui, trop faibles
sans doute, demeurèrent à la charge de la paroisse Saint-
Philippe de Charleston, le reste fut disséminé dans tout le pays
et livré par contrat à ceux des planteurs qui voulurent bien
les prendre. N’oublions pas que ces planteurs employaient
aussi des nègres. Quelle vie d’esclave là encore sur ces rizières,
dans ces plantations de canne à sucre, sous ce ciel torride !
Parmi ces misérables gens du Nord la mortalité dut être
effroyable. Il y eut une vaine tentative pour passer dans la
colonie française de Saint-Domingue. « On apprend par des
lettres datées de Charleston le 24 août ( Archiv. Vatican.,
Nunziatura de Fiandra, vol. 135. Ff. fol. 208), qu’il est rentré
dans le port une petite chaloupe qui en était partie, passé
quelque tems, pour transporter à Saint-Domingue plusieurs
Français habitant l’Acadie qui avaient été déportés en 1756
dans cette province et dans celle de Géorgie. Ces Acadiens
n ont pas paru satisfaits de la tolérance et des avantages que
leur laissoient dans ces colonies les loix Britanniques : ils ont
pris la résolution d’aller chercher un établissement à Saint-
Domingue. »
En fait, le 12 août 1763, il n’y avait plus en Caroline du
Sud que « 280 Acadiens tant hommes que femmes et enfants »,
dont maints orphelins ; ils y étaient si peu heureux, en dépit
des bruits qui coururent, que tous, « avec grande joie »,
signèrent la pétition Rochette pour « se retirer sous les éten-
111
AUX COLONIES ANGLAISES
dards de Sa Majesté très chrétienne là où il lui plaira de les
rétablir » ; « anciens et toujours fidèles sujets », ils demandent,
en outre, détail bien caractéristique, « des ordres de Sa
Majesté pour retirer quelques-uns de leurs enfants qui se
trouvent engagés chez quelques habitants qui, sous prétexte
de les avoir pris à la mamelle ou en bas-âge contre la volonté
de leurs parents, ne veulent les rendre que par des ordres
souverains. » Voilà le bonheur acadien dans les colonies du
Sud ; tel tut le libéralisme britannique en terre anglaise.
Les irginiens n’hésitèrent pas. « Il nous a été envoyé de
Nouvelle Écosse 1.140 neutres qui causent beaucoup d’em¬
barras à la population, écrit le gouverneur le 21 février 1756.
Le Conseil et moi avons donné des ordres pour qu’il soit
pourvu à leurs besoins ; mais il me paraît bien douteux que la
Législature prenne des mesures à leur égard. J’ai lieu de me
plaindre de la conduite du gouverneur Lawrence qui aurait
dû nous avertir de l’arrivée de ces gens, afin de nous permettre
de prendre des dispositions à ce sujet. » A l’unanimité, en
effet, les riches colons aristocrates de cette province refu¬
sèrent d’héberger ce misérable bétail humain de nul rapport,
leur semblait-il, que décimaient déjà les maladies : il le ren¬
voya en Angleterre, ce dont les Lords du Commerce furent
fort marris. « Bien que vous nous ayez fait savoir que les Pro¬
vinces avaient accueilli les Acadiens, écrivirent-ils alors à
Lawrence, nous devons vous informer que plusieurs centaines
de ces gens ont été transportés ici de Virginie et plusieurs de
Caroline du Sud. » Combien arrivèrent en Angleterre ? On
peut se le demander, si l’on songe combien la mortalité avait
été forte déjà avant leur arrivée en Virginie et pendant leur
séjour à Williamsbourg. Comment survécurent-ils en Angle¬
terre même, où parmi les prisonniers de guerre la mortalité
fut plus forte encore ?
Le premier magistrat du New Jersey, Jonathan Belcher,
frère du premier juge de la Nouvelle Écosse, était du même
avis que son collègue de Virginie :
« Je me demande, écrit-il au gouverneur de Pensylvanie,
comment il a pu venir à l’esprit de ceux qui disposaient des
Français neutres, ou plutôt de ces traîtres et de ces rebelles,
d’en expédier en ces provinces-ci, où nous n’avons déjà que
112
L’EXIL
trop d’étrangers pour notre bien et notre sécurité. J’estime
qu’ils auraient dû être transportés dans la vieille France : car,
je partage entièrement votre avis, ces gens-là ne demandent
qu’à se joindre aux papistes irlandais, etc., etc... pour ruiner
et anéantir les colonies du roi. Si l’on tente d’en débarquer ici,
je me ferai un devoir à l’égard du roi et du bon peuple qui
m’est confié de faire tout en mon pouvoir pour empêcher pareille
tentative. »
Le New Jersey n’eut pas, en effet, de réfugiés acadiens. Si
tels étaient les préjugés aveugles et l’attitude hostile des
gouverneurs et des gens soi-disant éclairés, on devine la haine
et la brutalité d’une populace fanatique qui croyait catho¬
liques et Français également coupables et capables de tous
les crimes qu elle-même se permettait.
Le Connecticut est « le seul endroit connu, dit Placide
Gaudet, où l’on prit des mesures pour recevoir les Acadiens
chassés de la Nouvelle-Écosse ». En octobre 1755, l’assemblée
législative décide que, « si des Acadiens sont envoyés en cette
Colonie, le gouverneur donne à l’arrivée des ordres pour
qu’ils soient accueillis, secourus et installés dans les conditions
qui paraîtront les plus avantageuses ou bien pour qu’au cas
de leur renvoi des mesures soient prises en vue de leur trans¬
fert. » On sait qu’au moins 700 y vinrent des Mines et surtout
de Port Royal. Au sujet des 400 premiers arrivés, il fut décidé
en janvier 1756 de les répartir en 50 groupes, donc de huit
en moyenne, disséminés dans tout le pays, avec défense
absolue de quitter la résidence assignée sous peine d’incarcé¬
ration. En août 1763, les 666 survivants « implorèrent tous
la protection de Monseigneur le Duc de Nivernois pour les
faire rentrer en France sous l’obéissance de Sa Majesté très
chrétienne ». Le 6 septembre, 122, oubliés à Preston, s’em¬
pressèrent de donner leurs noms « pour avoir le même suc¬
cès » : ce sont vingt familles presque toutes nombreuses :
des Martin, des Comeau, des Amiros, des Granger, des Doucet,
des Richard, des Préjean, des Hébert, des Bourgeois, des
Savoye, des Brun, des Fauret, etc... ( Arch . Aff. étr. Corresp.
polit. Anglet., vol. 551, f. 208).
A New York furent d’abord expédiés à bord de VExperi-
ment 200 Acadiens de la région de Port Royal. Ils arrivèrent,
AUX COLONIES ANGLAISES 113
dit le considérant d’une loi du 6 juillet 1756, «pauvres, nus,
privés de toutes choses nécessaires à la vie... lourde charge
pour la colonie ». Pauvres finances de la colonie, c’est elles
que l’on plaint, et non les victimes humaines. Aussi, lorsque
le 28 avril 1756, le capitaine Dunning amena sur sa goélette
« un certain nombre de Français neutres du cap de Sable »,
il reçut ordre de ne pas débarquer cet encombrant et onéreux
gibier humain que venait de razzier le capitaine Prebble sur
l’ordre de Lawrence. Qu’en advint-il ?... Le 6 mai furent
recensés 94 Acadiens, répartis sous 18 noms horriblement
estropiés ; bah ! bétail anonyme, ou peu s’en faut. Charles
Savoit, 8 ; Charles Lamolten, 1 ; Ba Selena ; Francis Quela, 8 ;
Daniel Gavon, 8 ; Francis Martin, 5 ; Zakare Richard, 6 ;
John Martin, 2 ; Jerema Gouder, 2 ; Michael Richard, 6 ;
Alexandre Etbert, 5 ; Frances Commo, 7 ; John Malie, 7 ;
Glode Daucet, 8 ; Joseph Blanchard, 3 ; Peter Lorne, 3 ; Louis
Giroid, 6 ; Sera Etbert, 8. Ces malheureux, chargés d’enfants,
furent systématiquement dispersés dans les cinq comtés de
Westchester, de Richmond, de Sufïolk, de King’s et de
Queen’s. Une loi du 9 juillet 1756 trouve le moyen habituel,
si simple, de les délivrer de ces charges de familles et de les
rendre « utiles à Sa Majesté comme à eux-mêmes » : « Les
juges de paix desdits comtés sont autorisés à lier et requis de
lier à des familles honorables tous ceux d’entre eux qui n’ont
pas atteint l’âge de vingt et un ans pour toute période de
temps que lesdits juges trouveront convenable, à condition
de ne pas dépasser ledit âge de vingt et un ans ; pendant
lequel temps ils seront contraints de s’acquitter de leurs
services avec autant de conscience et d’activité que toutes
autres personnes ainsi astreintes en cette colonie ».
Voici qu’arrivent les échappés des plantations du Sud, en
particulier le 6 août 1756 Jacques « Morris » (Maurice) avec
« « deux petits bateaux pleins d’Acadiens » : cinq hommes pour
60 femmes et enfants ; tous ils sont venus à grand peine de
Géorgie, après escale à Barnstable. Défense de débarquer !
Puis, du même lieu arrivent 50 autres sur la goélette anglaise
Lemma ; nouvelle défense de débarquer 1 Certains remon¬
tèrent la côte jusqu’au Saint-Jean. De Reading vient un
certain Jean Thibodeau avec sa femme, deux fils, deux filles
et une petite-fille : on leur donne par jour pour cinq (?) per-
LAUVRIÈRE. T. II.
8
114
L’EXIL
sonnes trois demi-« pecks » de maïs (13 litres 1 /2), un peck de
seigle (4 litres 1 /2), du porc, du bœuf et deux « quarts » de
lait (2 litres 1 /4). D’autres furent conformément aux instruc¬
tions de Lawrence, dépouillés de leurs passeports, arrêtés
comme des voleurs et détenus prisonniers dans l’Ile du Gou¬
verneur.
Les statistiques officielles de 1756 comptent 332 Acadiens,
dont 141 dans le Westchester, 81 dans l’Orange, 44 dans le
Suffolk, 44 dans le Queen’s, 13 dans le Richmond et 9 dans
le King’s ; on y relève les nouveaux noms, non moins estro¬
piés, de Richard, Savoy, Belivo, Bodrow, (Boudrot), Sur
(Cyr), Kase (Quessy), Dusa (Doucet), Woodrow (Gaudrot),
Gooda (Gaudet), Jiruah (Giroir) ; les autres inintelligibles.
Le 29 août le gouvernement dut prendre à sa charge 44 neu¬
tres : coût, 14 livres 2 sh. D’une part, on trouve à cette date
110 jeunes Acadiens mis en service, dont 56 filles; de ces
dernières, en dépit de la loi, neuf ont dépassé l’âge réglemen¬
taire ; d’autre part, on trouve 55 mineurs en un seul comté.
Le gouverneur voulait ainsi, par une « stricte surveillance »,
dans « les recoins les plus reculés », en faire « de bons sujets ».
En attendant on les exploite. La loi du 9 juillet spécifiait
que les juges de paix devaient veiller à ce que leurs pupilles
fussent traités avec « toute la justice possible » et fussent en
particulier « à la fin de leur période de service payés en ins¬
truments de métier, en vêtements et autres libéralités ».
Pourquoi pas de l’argent ? pour les lier au sol davantage. Il
faut croire que ce genre de servage dut être odieux : car, en
juillet 1757, un groupe d’ Acadiens s’échappa du comté de
Westchester : on les arrêta près du Fort Édouard en route
pour Crown Point. Le mois suivant, ordre fut donné de jeter
en prison tous les Français neutres des divers comtés : ce
que l’on fit. Mais alors comment les nourrir ? nouvelle charge
pour le gouvernement. Le 28 octobre le gouverneur Hardy
remet à la Chambre le compte des frais causés par les Fran¬
çais neutres arrivés en mai dans la province. Le 29 décem¬
bre 1757 un marchand de New-York, Daniel Jauncey, pro¬
pose pour une faible subvention d’expédier ces ruineux gêneurs
en tel lieu que le gouvernement lui désignera. Qu’en advint-
il ? Cruel mystère que n’éclaircit pas cette lettre énigmatique,
de deux ans et demi postérieure. £
AUX COLONIES ANGLAISES 115
Messieurs,
Boston, 27 mai 1760.
Les soussignés, conseillers municipaux ( selectmen ) de la ville
de Boston, conformément à la requête du Comité désigné par
la Cour Générale pour répartir un certain nombre d’habitants
français parmi les différentes villes du Comté de Sufïolk ont
pourvu autant qu’il était nécessaire à l’entretien des dits
habitants quand ils vinrent en cette ville. Nous ne nous atten¬
dions à ne les avoir à notre charge que pour deux ou trois jours,
et voici maintenant trois semaines. Nous nous permettons
d’informer le Comité que les affaires de notre ville nous acca¬
parent au point de nous empêcher de nous occuper de cette
affaire-là, après la présente semaine : le Comité voudra donc
bien, passé ce délai, pourvoir au sort des susdits habitants
selon que sa sagesse en décidera.
Eh quoi ! l’on se passait donc de colonie en colonie ces trou¬
peaux d’indésirables, partout également destinés par la
« sagesse » gouvernementale à mourir de faim. Le 22 mai 1758,
le gouverneur James Delancey se plaint à l’Assemblée légis¬
lative de la lourde charge qu’impose à la province l’entretien
de ces prisonniers français.
Naturellement, en 1763, dès le premier bruit de l’inter¬
vention du duc de Nivernois, 249 survivants sollicitèrent
leur rapatriement en terre française. Le 15 octobre 1763,
notre ministre de la marine blâme un capitaine de Nantes qui
avait refusé de prendre à son bord plusieurs familles aca¬
diennes : « Il aurait fait acte d’humanité en les recevant et
aurait en même temps été agréable au Roi ». Le 17, en effet,
ordre est donné de payer un capitaine qui a ramené à Bor¬
deaux quelques-unes de ces familles. Le 18, le ministre avait
été informé qu’il existait à New-York environ 300 Acadiens
dans la plus grande misère. « Ils ne demandent qu’à s’établir
dans les colonies françaises, écrit le Conseil de la Marine.
Quelques-uns se sont embarqués sur un vaisseau à destination
de Saint-Dominique. Comme il serait trop onéreux d’armer
des vaisseaux pour les y porter, le Conseil approuve un marché
passé avec un marchand de la Martinique pour en transpor¬
ter 150 qui recevront leur subsistance pendant un an ». Sont-
ce là les 193 personnes (on se serait serré à bord , « pauvres et
dignes de pitié » que l’ordonnateur Foucault signale le 28 fé¬
vrier 1764 comme arrivées de Saint-Dominique à la Nouvelle-
116
L’EXIL
Orléans sur un bateau marchand ? En tout cas, en ce même
mois, Foucault annonce l’arrivée de New-York à La Mobile
de « quatre familles acadiennes au nombre de vingt per¬
sonnes ». « Les Anglais leur ont seulement permis de passer
à leurs dépens, de sorte qu’il en a coûté à chaque famille
550 livres pour le transport ; cela a absorbé tout le fruit des
travaux qu’ils ont faits pendant leur captivité. » Sept années
d’exploitation américaine les laissait aussi nus que la dépor¬
tation anglaise.
Il était grand temps de délivrer ces malheureux. Aussi,
le 26 juin 1764, le comte d’Estaing, gouverneur des Iles-sous-
le-Vent, « fait savoir à tous les Acadiens résidant à la Nou¬
velle Angleterre que tous ceux d’entre eux, hommes, femmes
et enfants, qui voudront passer aux colonies françaises de
Saint-Dominique, pourront s’adresser au sieur Jean Hanson,
négociant à la Nouvelle York, qui leur fournira tous les vivres
nécessaires et les moyens de passer aux dites colonies où ils
seront bien reçus. Il leur sera concédé du terrain, et ils seront
entretenus par le Roy pendant les premiers mois de leur
séjour jusqu’à ce qu’ils puissent gagner de quoi vivre par eux-
mêmes ». Alors que pareille proposition est presque en tous
lieux mal accueillie par les autorités anglaises, non seule¬
ment le gouverneur de New-York propose d’envoyer à Saint-
Domingue 70 familles acadiennes, soit environ 400 per¬
sonnes ; mais le bon Hanson pousse la sollicitude jusqu’à
vouloir bâtir des maisons pour ces pauvres réfugiés. En 1765,
le notaire James Emott, de New-York, note en son registre
(p. 24-31) que la goélette Van Dam a, en effet, transporté au
môle du cap Saint-Nicolas un lot de bois de charpente à livrer
au comte d’Estaing pour le compte de Sa Majesté très chré¬
tienne. Suivent d’autres transports de poutres et madriers
et de « Français neutres », plusieurs centaines de ces derniers ;
les noms de trente-trois, provenant du comté de New London
en Connecticut, sont anglicisés en Brown (Brun ou Brault),
Frerry (Forêt), etc. ( Archiv . Can., série M. vol. 476). Estaing,
surpris d’une mansuétude si peu anglaise, s’inquiète, s’informe
et finit par décliner cette largesse de Grec. Grand bien lui fit :
Hanson n’était qu’un espion chargé de lever des plans dans
cette île où les Anglais préparaient une descente. Timeo
Danaos...
AUX COLONIES ANGLAISES 117
Le sort des Acadiens en Pensylvanie n’est que trop connu.
Le 19 novembre 1755, dès qu’à Philadelphie arrivèrent des
Mines et de Piziguid les deux premières goélettes chargées de
« plus de 300 » Acadiens (une première coula, dit-on), le gou¬
verneur Morris prit peur.
« Je suis fort en peine qu’en faire, écrit-il le jour même à
Shirley. Comme il n’y a ici de forces militaires d’aucune sorte,
les gens s’inquiètent beaucoup d’avoir au cœur même du pays
des ennemis qui peuvent de temps à autre aller renseigner et
renforcer leurs compatriotes ou créer des troubles intérieurs
avec la connivence des catholiques irlandais et allemands de
cette province voisine. En attendant, j’ai posté une garde à
bord de chaque navire et j’ai fait fournir à ces neutres des pro¬
visions qui devront être payées par le gouvernement cle Sa
Majesté : car il n’y a aucun fonds pour ce crédit dans le trésor
de la province. »
Puis arrive une troisième goélette ; si bien que le 8 décem¬
bre les sloops Hannah et Swan avaient amené 137 et 161 dé¬
portés de Grand Pré ; le sloop Three Friends, 156 de Piziquid.
Ces 454 malheureux avaient bien plus besoin de médecins que
de soldats : car une maladie contagieuse avait éclaté parmi
eux. Un huguenot de Saint-Quentin, Antoine Bénézet, le
défenseur des noirs, et un prêtre catholique, le Pèie Robert
Hardy, les ayant visités à bord, les trouvèrent entassés dans
les cales et sur les ponts, manquant de bas, de chemises, de
couvertures et autres choses nécessaires. On fit circuler une
pétition adressée « à la charité publique » ; 1 extrait de la liste
suivante montre de quelles misérables épaves humaines il
s’agissait :
« Veuve Landry, aveugle et malade ; sa fille Bonny (?),
cancer à la poitrine ; veuve Séville (?), toujours malade ; Anne
Leblanc, vieille et malade ; veuve Leblanc, folle et malade ;
deux enfants orphelins de Philippe Melanson ; trois enfants
orphelins de Jean Bujault, dont l’aîné malade ; un garçon tou
et une fille bègue ; un enfant de Baptiste Galcrne, fou Joseph
Vincent, poitrinaire; veuve Gautreau, malade avec un peu
enfant ; Joseph Benoît, vieux et malade ; Pierre Bressy (?),
infirme par suite d’une hernie ; Pierre Vincent et sa femme
malades, avec trois enfants, dont un très jeune, etc. »
Il y a lieu de croire que nombre de ces prétendues veuves
et de ces prétendus orphelins n’étaient que de malheureux
118
L’EXIL
êtres séparés des leurs et que plusieurs malades et plusieurs
fous ne devaient leur maladie et leur folie qu’à l’excès de leurs
maux en ces lugubres circonstances. A partir du 24 novembre,
on se décida à les débarquer peu à peu ; d’aucuns restèrent
trois mois sur leurs pontons. On en installa au lazaret de
Province- Island. La mortalité, due en partie à la petite vérole,
fut effroyable : des 454 leur nombre tomba rapidement à 217.
Pareille détresse les fit prendre en pitié : on veilla pendant
deux mois à leurs plus urgents besoins, mille livres furent
dépensées de décembre 1755 à mars 1756. En février, les sur¬
vivants adressèrent à l’Assemblée législative un très digne
message pour lui exprimer leur reconnaissance et pour se
disculper des funestes calomnies répandues par la circulaire
de Lawrence et par la presse locale.
« Béni soit Dieu que notre destin fut d’être envoyés en Pen-
sylvanie où l’on nous a secourus en nos besoins, où nous avons
été à tous égards accueillis avec une bienveillance et une charité
chrétienne ! Qu’il me soit permis d’ajouter que, malgré les soup¬
çons et les peurs que bien des gens manifestent à notre égard,
comme si nous étions un peuple dangereux, se souciant peu de
violer ses serments, le temps prouvera qu’il n’en est rien. Non ;
la misérable situation dans laquelle nous nous trouvons est une
preuve évidente que tout cela est sans fondement et ne peut
qu’aggraver les malheurs d’un peuple déjà trop malheureux ;
car, si nous avions des sentiments si pervers, nous aurions pu
facilement éviter une déchéance si lamentable ; privés de moyens
d’existence, bannis de notre pays, réduits à vivre de charités
sur une terre étrangère ; et rien que pour avoir refusé de prêter
un serment que la religion chrétienne nous interdit absolument
de violer, une fois prêté, serment que nous ne pouvions prêter
sans nous exposer à plonger nos épées dans la poitrine de nos
parents et de nos amis. » (Signé, Jean-Baptiste Galerne, jan¬
vier 1756. Ed. Richard, Acadia, vol. Il, App.).
Malheureusement, la charité des quakers ne fut pas de
longue durée. Le 20 février fut votée une loi qui, mise à exécu¬
tion le 5 mars, amena la dispersion des malheureuses familles
dans cinq comtés de la Pensylvanie \ le 18 janvier de l’année
suivante, cette loi fut aggravée d’une autre, qui, tout en met¬
tant à la charge de la province vieillards, infirmes et malades,
ordonna que les mineurs fussent placés en apprentissage!
c est-à-dire enlevés à leurs parents et livrés à l’exploitation
des particuliers. « D’aucune mesure, dit W. Reed, les exilés
AUX COLONIES ANGLAISES 119
ne se plaignirent plus hautement ». Vainement, ces malheu¬
reux adressèrent pétition sur pétition.
« Les misères que nous avons endurées sont presque inexpri¬
mables. dit l’une d’elles, très noble et très émouvante, adressée
à Sa Majesté Britannique ; étant réduits à peiner, à travailler
de force sous un climat du Midi, si contraire à notre tempé¬
rament que la maladie a empêché la plupart d’entre nous de
procurer à leurs familles la nourriture nécessaire ; aussi som¬
mes nous menacés, — et c’est là, à notre avis, le comble de nos
peines, — de voir nos enfants arrachés de force à nos bras et
livrés par contrat à des étrangers et exposés à des maladies
contagieuses inconnues en notre pays natal. Après le bien-être
et l’abondance dont nous avons joui, notre condition n’en
est que plus lamentable. Nous avons déjà vu en cette province
de Pensylvanie périr de misère et de maladies diverses deux
cent cinquante de nos gens, c’est-à-dire plus de la moitié de
ceux qui débarquèrent ici. En cette grande détresse et misère,
nous n’avons, à part Dieu, que Votre Majesté vers qui tourner
des regards d’espoir en vue de notre soulagement et de la répa¬
ration des torts qui nous ont été causés. »
A l’Assemblée législative, ils demandèrent le 27 août 1756
que, si on ne voulait pas les laisser rejoindre leurs compa¬
triotes ou passer en territoire français, comme on le leur avait
dit, on les traitât du moins en prisonniers de guerre, « ainsi
que le leur avait promis, assuraient-ils, Lawrence devant le
Conseil de Sa Majesté » à Halifax. « Si nos femmes et nos
enfants doivent périr sous nos yeux, n’aurait-il pas mieux valu
pour nous mourir au pays natal ? » Ce strict droit à 1 alimen¬
tation (une livre de pain et une demi-livre de viande par jour),
on le leur refusa ; mais on ne les en garda pas moins captifs, à
titre de « sujets de la Grande-Bretagne ». et l’on ordonna
même une dispersion plus complète aussi loin de la frontière
que possible (2 sept. 1756). Or les administrateurs des cantons
ruraux refusèrent de les recevoir ; et tels étaient les préjugés
à leur égard que ceux-là même qui voulaient travailler ne
trouvèrent pas d’emploi. Ils étaient donc condamnés à voler
ou à mourir de faim : « Beaucoup d’entre eux, dit le commis¬
saire W. Griffiths (octobre 1756), n’ayant eu de pain ni de
viande depuis des semaines, en ont été réduits à grapiller et
à dérober pour se procurer leur subsistance ». Alors, on les
parqua à Philadelphie dans de misérables huttes de bois,
Neutral Huts, oü de nouvelles maladies les décimèrent. Le
120
L’EXIL
3 mars 1757, l’Assemblée législative ordonna des secours pour
les empêcher de mourir d’inanition.
Vint alors à passer un grand personnage anglais, Lord Lou-
don, commandant en chef des forces britanniques : ce fut
l’occasion d’ovations, de réjouissances, de banquets où natu¬
rellement nos pauvres gens n’eurent aucune part. Ils crurent,
toutefois, cette occasion bonne pour adresser une nouvelle
pétition à ce fastueux représentant de Sa Majesté Britan¬
nique. « Je la renvoyai, déclare le noble Lord, en disant que
je ne voulais recevoir des sujets du roi que des requêtes rédi¬
gées en anglais. » Or, les malheureux affamés ne connais¬
saient que le français. Le héros de 1’ « expédition aux choux »,
comme on dénommait Loudon, eût bien dû apprendre, outre
cette langue, l’art militaire, le courage et l’honnêteté qu’on
lui reproche d’avoir lamentablement ignorés. Bien pis : sur la
dénonciation de l’infâme Pichon, le traitre de Beauséjour
qu’on retrouve ici vivant du fruit de ses nouvelles trahisons
(car il se faisait passer auprès de ses compatriotes pour un
pauvre officier français prisonnier comme eux), les cinq der¬
niers notables acadiens : J. -B. Galerne dont on a pu apprécier
le beau et noble langage, Charles Blanc, J. Landry, Ph. Me-
lanson, P. Bujault, furent arrêtés « comme gens mal inten¬
tionnés » et embarqués sur des vaisseaux de guerre, ces bagnes
d’alors. Pour comble, dit Haliburton (I, 182), afin de se
débarrasser de ces restes d’un troupeau si récalcitrant à la
mort, on proposa de les mettre en vente comme esclaves.
Après l’embarquement, de leurs derniers porte-parole, les
Acadiens n’eurent plus de voix, plus de pétitions, plus de
plaintes : il ne leur restait plus qu’à mourir en silence.
Un Comité de la Chambre, désigné pour trouver « le meilleur
moyen de diminuer leurs dépenses », déclare le 26 février 1761 :
« les récentes dépenses extraordinaires... sont dues à la maladie
générale qui sévit parmi eux..., à l’entretien des veuves indi¬
gentes, des orphelins et des vieillards décrépits... ; à un certain
nombre d’enfants qu’à cause de leur religion ils n’ont pas voulu
malgré la loi livrer en apprentissage ». Comme on leur dit que
<i ces lois avaient été conçues dans un esprit de charité envers
eux, ils supplièrent le gouvernement de leur laisser leurs
enfants, d’autant que les quelques-uns d’entre eux qui se
trouvaient en des familles protestantes étaient bientôt déta-
AUX COLONIES ANGLAISES 121
chés d’eux au point de devenir comme des étrangers... Quoique
très désireux de retourner en Nouvelle Écosse pour s’y réta¬
blir, [conformément à une pétition adressée à Sa Majesté
britannique], ils demandent à être envoyés en France ou n’im¬
porte où plutôt que d’être séparés de leurs enfants ». Bien que
le comité soit d’avis que ce placement obligatoire des enfants
soit la mesure la plus économique, il n’en recommande pas
moins « le maintien des subventions charitables pendant
quelques mois encore, vu que nombre de leurs hommes actifs
ont rendu de grands services dans le voisinage durant la
récente pénurie de main-d’œuvre ». Le dernier document
anglais qui concerne les Acadiens de Pensylvanie est le mé¬
moire d’un croque-morts : il réclame en 1766 le paiement
arriéré de « onze nouveaux cercueils fournis pour l’ensevelisse¬
ment de Français neutres ».
Vraiment, de la part des quakers de la Cité des Amis, parmi
lesquels se trouvait alors Franklin lui-même, de la part de ces
quakers, si mal à propos vantés par Vigny et tant d’autres,
on eût pu s’attendre à moins d’inhumanité consciente et
prolongée. Aussi, lorsqu’en 1763 se répandit le bruit que « Sa
Majesté très chrétienne allait les retirer de l’esclavage », les
383 Acadiens de Philadelphie furent, de tous les exilés d’Amé¬
rique, les premiers à signer la pétition de « délivrance ».
« Nous avons toujours désiré, depuis que les Anglais nous ont
retiré nos terres, passer en France ou en quelqu’une des colo¬
nies françaises, à cette fin que nous puissions jouir de toutes
les libertés de notre religion. Nous n’avons rien autre chose à
désirer des bontés de notre Souverain que la délivrance... avec
toute la dépêche possible ». Les malheureux ne l’obtinrent
pas, pas plus que leurs compatriotes des autres colonies bri¬
tanniques : la politique anglaise s’y opposa. « Ces pauvres
fugitifs catholiques moururent dans leur foi, conclut William
Reed. Persécutés et exilés, ils ne la préservèrent que plus
pieusement en leur sein. Ils moururent, le cœur brisé ; et la
honte de leur agonie souille le nom anglais. »
Or, une dizaine d’années plus tard, passèrent en cette même
ville, au milieu d’acclamations retentissantes, les frères de
ces mêmes victimes de la malveillance publique, les compa¬
gnons de la Fayette et de Rochambeau, accourus pour la
défense d’autres colons que soulevait une oppression britan-
122
L’EXIL
nique infiniment moins injuste et moins douloureuse que celle
que subirent les Acadiens. Que put-on bien dire à ces Fran¬
çais, lorsque, dans le cimetière de Pottefs Field, ils lurent,
comme le fit plus tard Longfellow, sur de petites croix de bois
les noms de tant de compatriotes morts en exil ?...
Aux pierres des tombeaux leur histoire est écrite,
a dit le poète américain. Non ; elle n’est pas même écrite sur
la pierre immortelle ; elle ne vit que sur la page fragile des
livres et dans la mémoire trop oublieuse des hommes.
Sources et autres références :
Arch. Nat. — Colonies, Série B. vol. 116, f. 66 ; vol. 117, ff. 454, 471,
407.
Arch. Min. Aff. étr. — Corresp. pol. Angleterre. Vol. 440, ff. 208-218
et suiv. ; vol. 450, ff. 436-44 ; vol. 451, ff. 63, 76, 123, 208 ; vol. 452,
f° 322.
Arch. Vaticana. — Nunziatura de Fiandra. Vol. 135. Ff. ; fol. 208.
Brilish Muséum. — Mss. Add. 19.071 (déposit. de Fraser, de Mirami-
chi).
Arch. Canada. - Rapport 1894 (doc. angl. relat. à Nouv. Ec.), pp. 229-
269 ; rapport 1905, n-139, 317-319 ; rapport 1910, 89 ; rapport 1911, 618.
Journal of the Votes and Proceedings of the General Assemblu of the
Colony of New- York-, vol. II.
Canada français. — Vol. II, 1889, p. 138. Lawrence to sovernor of
New- York (5 july 1756).
William Reed. — The French neutrals in Pennsylvania (Massachu¬
setts historical Society, 1856).
Th. Akins. — Sélections of Nova Scotia Archives, op. cit., II et III
0 RlArR*??ARD- ~ Acadie (éd. H. d’Arles), III, 247-264, 275 et suiv.,
371-475-48o.
Stevens. — Hislory of Georgia, vol. I.
John Herbin. — History of Grand Pré. — Saint John, N. B. 1920
ch. XI. ’
Gilmary Siiea. — The Calholic Church in Colonial Dans. New- York
1886, vol. I, livre IV, ch. iv.
Abbé ^ Robin. — Nouveau voyage dans l’Amérique septentrionale.
J
CHAPITRE XIX
EN NOUVELLE ANGLETERRE
(1755-1768)
Puritanisme sans cœur ni honneur.
Ies plus malheureux de tous les déportés acadiens furent
ceux de la Nouvelle Angleterre, tant était grande la
haine des farouches puritains pour tout ce qui était
catholique et français. Une loi du pays n’interdisait-elle pas,
sous peine de mort, à tout papiste de mettre le pied sur le
sol américain ? et voilà que l’asile des « saints » se trouvait
envahi par cette engeance catholique ! Quatre volumes des
archives du Massachusetts, en partie cités pans le Rap¬
port 1905 (II, 139-197) des Archives du Canada et dans l’ar¬
ticle de Pascal Poirier (Soc. Roy. Can., 1908, I, 125-180), sont
remplis de documents officiels relatant l’inénarrable infortune
de ces martyrs d’une religion et d’un patriotisme également
respectables.
Lorsqu’aux derniers jours d’octobre 1755 les vingt-quatre
navires bondés de familles exilées furent, au sortir de la Baie
Française, assaillis par une formidable tempête, six d’entre
eux, à destination des Colonies du Sud, durent se réfugier à
Boston pour réparer les avaries. La commission de l’Assemblée
législative, chargée de les examiner, constate le 5 novembre :
« Ces navires sont trop remplis ; les vivres sont insuffisants :
une livre de bœuf, cinq livres de farine et deux livres de pain
par personne pour une semaine. Ces rations ne permettent pas
d’atteindre les ports assignés, surtout en cette saison de l’an¬
née. En outre, l’eau est très mauvaise. » Le rapport détaillé
révèle, en effet que, pour une jauge de 485 tonneaux, il y avait
1.077 passagers, soit 107 de plus que n’en comportaient les
124
L’EXIL
prescriptions même de Lawrence, et qu’à bord du Dolphin
et du Davis en particulier « 40 passagers gisaient sur le pont ».
Le 7 novembre, la commission déclare « nécessaire d’en débar¬
quer un certain nombre, afin qu’il n’en restât que le nombre
réglementaire de deux par tonneau. L’honorable Benjamin
Green, d’Halifax, promit de régler l’affaire avec les capitaines
des navires. » Ainsi allégée de ses moribonds, la funèbre
flotille reprit le chemin des sinistres plantations.
Avant même qu’elle n’eût son contingent, cette colonie de
Massachusetts, qui avait tant fait pour amener et opérer la
déportation, se montra alarmée des conséquences qui en résul¬
taient pour elle. Les plaintes des autorités furent transmises
par Thomas Hancock à Lawrence, qui répondit le 10 sep¬
tembre :
« Sûrement j’aurais plus tôt informé votre Gouvernement
de la destination des habitants français s’il n’avait été indis¬
pensable qu’elle restât secrète le plus longtemps possible,
au moins pour les habitants, vu que le Conseil de Sa Majesté
craignait qu’en l’apprenant ils ne prissent quelque décision
extraordinaire qui eût créé de grandes difficultés au Gouver¬
nement. En faisant la répartition, le Conseil a pris toutes les
précautions possibles pour rendre la vôtre aussi facile que le
permet la nature de cette opération. Je crois que vous aurez
très peu de vieillards, si même vous en avez. Quant aux enfants,
s’ils sont d’abord un peu coûteux, il vous sera plus facile, à
mesure qu’ils grandiront, d’en faire de bons sujets. » (New
England Regislcr, janvier 1876, CVXII, p. 17.)
Rien ne prouve mieux que cette lettre les mobiles qui gui¬
dèrent les organisateurs de cette sinistre opération : la peur
et le profit. Mais cette peur et ce profit n’exerçaient pas la
même influence sur les autorités civiles des autres colonies,
dont les intérêts et sentiments étaient différents. Le même
lieutenant-gouverneur Sp. Phips, qui le 20 août 1755 écrivait
au colonel Monckton : « J’estime sage la précaution que prend
votre gouvernement d’enlever de la province les habitants
français », écrit maintenant (19 novembre 1755) au gouverneur
du New Hampshire :
« Cette province [de Massachussetts], au lieu d’en avoir
1.000, aura 2.000 personnes à elle envoyées, outre les 30 familles
de Chignectou ; [sans doute, celles du convoi précédent qui
faisaient surnombre]. Le capitaine Shirley est fort en peine que
EN NOUVELLE ANGLETERRE 125
faire de cet excédent et présume qu’une partie pourrait être
envoyée dans votre province sans inconvénient pour elle. »
« Bien sûr, écrit Shirley au même (24 nov.), vous n’êtes pas
insensible aux dangers que vont courir ces pauvres malheureux
ballottés à New-York, à Philadelphie, en Virginie, en Caroline,
etc... en cette tardive saison de l’année. [Quelle hypocrisie
en cette feinte sensiblerie, si l’on songe que ce même Shirley
avait été le plus impitoyable instigateur et exécuteur de la
criminelle déportation ![ Je vous demande la faveur de me
faire savoir quelle proportion vous croyez pouvoir en prendre,
afin que je puisse plus facilement décider comment disposer
d’eux. » Mais le comité de l’Assemblée législative du New
Hampshire, réuni dès le 27 novembre, répondit le 19 décembre :
« Nous sommes d’avis qu’il ne serait pas dans l’intérêt de Sa
Majesté de recevoir aucun desdits Français en ce gouvernement
qui présente une longue frontière, dont la population est clair¬
semée et qui se trouve si proche des établissements français
et indiens que les conséquences en seraient dangereuses pour
la province de Sa Majesté. »
De pareille réponse, Phips et Shirley durent être fort marris,
et la pauvre province du Massachusetts eut à se tirer seule
d’affaire avec ce lot d’indésirables que lui amenait sa politique
à courte vue. Vers les premiers jours de décembre arrivèrent
les premières victimes de son fanatisme politique et religieux.
Or, l’Assemblée législative de Boston dont les incitations et
encouragements, dont les contributions même en argent et en
troupes avaient tant fait pour lui créer ces nouvelles charges,
n’entendit nullement en assumer la responsabilité financière.
Elle décida dès le 16 septembre que « les habitants français ne
seraient admis, puisqu’ils ne pouvaient en cette saison pour¬
voir à leurs besoins, qu’à condition que le gouvernement de
la Nouvelle Écosse rembourserait toutes dépenses occasion¬
nées par eux » ; elle pria donc Son Excellence [de Nouvelle
Écosse] de couvrir tous les frais d’entretien « tant pour ceux
qui étaient déjà arrivés que pour ceux qu’on annonçait en¬
core ». Évidemment Lawrence, qui ne s’attendait à rien de tel,
dut trouver cette note amère. Eh quoi ! abandonné de ses
complices en ce quart d’heure de Rabelais ! Mais plus amer
encore fut le sort de ces malheureux déportés : en plein hiver,
à bord de leurs bateaux encombrés, ils durent vainement
attendre que l’une ou l’autre colonie persécutrice voulût bien
soulager leurs misères. Un futur gouverneur de la province,
126
L’EXIL
Thomas Hutchinson, « informé de la profonde détresse des
habitants français », alla visiter l’un des bateaux :
« Il trouva plusieurs des passagers en train de mourir des
souffrances qu’ils avaient endurées ; entre autres, une veuve
respectable et âgée, gravement malade depuis quinze jours,
n’avait pas reçu le moindre soin. Il ordonna qu’elle fût débar¬
quée et logée dans une de ses maisons et veilla à ce qu’elle y
fût soignée. Mais toutes ses attentions furent vaines ; elle
mourut quelques jours après. Avant de rendre le dernier soupir,
elle me supplia, au nom de notre commun Sauveur, d’avoir
pitié de ses enfants : deux fils, deux filles et un petit-fils. »
Voilà à peu près tout ce que les documents acadiens du Mas¬
sachusetts nous offrent en fait de compassion humaine, de
charité chrétienne de la part d’un peuple qui s’estimait « élu
de Dieu ».
Le 23 décembre, le gouvernement décide :
« Attendu qu’un comité a été chargé de disposer [des fa¬
milles acadiennes] de manière à causer le moins de gêne possible
et que ce comité les a réparties dans plusieurs bourgs où l’on
dut en prendre soin parce que plusieurs déportés ne pou¬
vaient pourvoir à leurs besoins, il est décrété que les juges de
paix, les commissaires des pauvres et les adjoints (selectmen)
des différents bourgs... ont droit et ordre d’employer, d’engager
par contrat (to bind ouf ) ou d’assister lesdits habitants français,
comme s’il s’agissait des habitants de cette province. »
Quatre jours après le gouverneur précise : « de manière à
encourir le moins de dépenses possible » et spécifie : « cette
admission des habitants français n’implique nullement le
droit de citoyen dans les localités assignées ». Sachons com¬
prendre, en effet, que les Acadiens sont traités non seulement
en étrangers, en pupilles de l’assistance publique, liés par con¬
trats de ces fonctionnaires municipaux à des maîtres qu’ils
ne connaissent pas et ne choisissent pas, mais en captifs hos¬
tiles, en ilotes, par des gens qui ne sont ni de leur race ni de
leur religion, qui détestent même leur race et leur religion,
qui ne comprennent ni ne parlent leur langue. Les Chambres
se plaignaient à Shirley de la « grossière bigoterie » de ces
catholiques dont « le loyalisme leur semblait suspect. »
La peur feinte ou réelle qu’inspiraient ces malheureux était
telle que les habitants de Charleston adressèrent au gouverne-
EN NOUVELLE ANGLETERRE 127
ment une pétition pour demander l’éloignement de 31 Aca¬
diens, parce qu’en faisant sauter la poudrière, ils pourraient
détruire la ville ; et, docile, le gouverneur ordonna leur trans¬
fert en d’autres lieux, « vu que leur séjour à Charleston met en
danger la sécurité de toute la province». Du reste, ces papistes
français, que la circulaire de Lawrence déclarait traîtres et
parjures, étaient tenus par les puritains de Nouvelle Angle¬
terre comme capables de tout maléfice et coupables de tous les
crimes dont les auteurs restaient inconnus. En dépit de cette
prévention, on n’a jamais pu relever un seul crime, un seul
délit qui leur fût vraiment imputable. Malgré toutes les pro¬
vocations, ils restèrent au milieu de leurs nouveaux oppres¬
seurs aussi honnêtes qu’au pays natal.
Lorsqu’au printemps de 1756 arrivèrent sur une goélette
d’Apthorp et Hancock les 72 prisonniers que Prebble avait
faits au Cap de Sable, il y eut grand émoi à Boston. Capi¬
taines et caboteurs, marins et pêcheurs qu’ils avaient sou¬
vent secourus et même sauvés en ces parages dangereux pen¬
chaient pour des mesures humaines ; mais les politiciens,
poussés par les fanatiques, voulaient à tout prix le renvoi de
cette nouvelle cargaison d’êtres à charge et odieux. Après
d’orageuses délibérations, il fut décidé à la Chambre de se
conformer au conseil perfide de Lawrence, de les expédier en
Caroline du Sud (8 mai 1756). Le capitaine Church du Léopard
reçut donc d’Apthorp et Hancock l’ordre de transporter de
Boston en Caroline du Nord les habitants du Cap de Sable
que refusait le gouvernement de Massachusetts. « Le gouver¬
neur Dobbs, de la Caroline du Nord, vous paiera 10 sh. 6 d.
par tonne et par mois à partir de la livraison, « delivery ». [Ne
croirait-on pas qu’il s’agit d’une cargaison de marchandise?]
Si le gouverneur Dobbs ne veut pas les recevoir, conformez-
vous à ses ordres pour toute mesure ultérieure. » ( New En-
gland Regisler, janvier 1876). Mais, quand les malheureux
virent en quelle embarcation infecte on voulait les transporter
vers cette terre meurtrière, ils se révoltèrent, s’emparèrent
des chaloupes et descendirent à quai. « Au reçu de cet ordre,
certifie le capitaine Church, s’éleva parmi les habitants français
une grande « dissension » ; ils se soulevèrent, passèrent de
force sur le rivage avec leurs bagages, déclarant qu’ils souf¬
friraient plutôt la peine de mort sur le quai de Boston que
128
L’EXIL
d’être portés en Caroline du Nord, mais qu’ils ne demandaient
pas mieux que d’être envoyés dans le Nord ou de rester en
cette province pour y gagner leur vie ». Les malheureux ne se
doutaient pas que l’exploitation des puritains ne valait guère
mieux que l’esclavage nègre dans les rizières de Caroline. Nou¬
velles délibérations de la Chambre alarmée ; elle accepte pro¬
visoirement (14 mai) de les maintenir quatorze jours à quai
aux frais de Hancock ; enfin on se décide, conformément à la
pétition des intéressés et à l’intervention de Hancock, à les
distribuer par petits groupes dans les petites villes maritimes
de Plymouth, Gloucester, etc... La bonne foi puritaine ne
devait pas les y tolérer longtemps. En attendant, une loi fut
votée, interdisant désormais de « débarquer aucun Français
neutre sur le territoire du Massachusetts. » Aussi, lorsqu’en
1762 le maladroit successeur de Lawrence, Belcher, s’avisa
d’expédier à Boston une nouvelle fournée de 1.500 Acadiens,
les cinq goélettes furent prestement renvoyées à Halifax pour
la grande fureur du Gouverneur et de ses acolytes, pour le
grand malheur de ces parias dont personne ne voulait, pas
même l’Angleterre. Dans le comté d’York (de l’État actuel
du Maine), en juillet 1760, furent répartis 67 Acadiens, presque
tous de Nantucket, à raison de 6 à 12 par groupement.
Du millier d’Acadiens alors débarqués dans le Massachu¬
setts par des bateaux venus à des dates différentes, un si
grand nombre se trouvaient disséminés qu’il en résultat un
perpétuel va-et-vient de pères, de maris, d’enfants en quête
de leurs fils et de leurs filles, de leurs femmes, de leurs parents ;
car lettres, notes et circulaires parcouraient en vain le pays.
Pour remédier à cet état d’agitation angoissante, le Gouverne¬
ment ne trouva rien de mieux, le 20 avril 1756, que de confiner
les déportés français dans les limites de leurs bourgades.
« S’ils sont appréhendés sans passeports en dehors de ces
limites, ils seront, pour une première offense, passibles d’em¬
prisonnement ; s’ils sont pris en faute une seconde fois, ils
paieront une amende pouvant s’élever à dix shillings ou rece¬
vront en public, qu’ils soient hommes ou femmes, jusqu’à
dix coups de fouet chacun ». Le 28 août 1756, aggravation des
peines : toute personne sera libre d’arrêter les délinquants ;
les frais d’arrestation, de procès, de châtiment et de transfert
i
i
i
LA NOUVELLEf/jANGLETERRE
vers 1775
■
,
$
EN NOUVELLE ANGLETERRE 129
seront à leur charge. Les coupables seront mis au pilori pour
un espace de trois heures ; les coups de fouet seront appliqués
à nu sur le dos. En août 1757, après la prise du Fort William-
Henry par les Français, nouvelle aggravation de sévérité :
« Vous êtes requis, est-il dit aux shérifs, d’exercer la plus stricte
surveillance sur les habitants français, de faire rigoureusement
observer les lois qui les concernent, de faire incarcérer chacun
de ceux qui les transgresseront. Tout citoyen est requis de vous
assister dans l’exercice de vos fonctions ». Voilà donc les
Acadiens exposés aux suspicions, menacés des excès de zèle,
livrés aux brutales interventions du premier venu. Les voilà
attachés à la glèbe comme les serfs du moyen-âge, ou plutôt
comme les nègres des plantations du Sud. Et dire que les gens
de la Nouvelle Angleterre se vantaient en leur code (article 91)
qu’il n’y aurait jamais en leur colonie ni servage, ni esclavage,
ni vilainage, ni captivité d’aucune sorte ! en voilà pourtant
que subissent d’innocentes victimes catholiques et fran¬
çaises.
Parmi les déportés « liés par contrat » à des maîtres anglais
se trouvaient surtout des enfants mineurs, conformément
aux recommandations de Lawrence qui voulait faire d eux
de « bons et utiles sujets anglais ». On devine, sans parler de
la violation des consciences, à quelles sévices furent exposés
les garçons, à quels abus les filles. Rien ne fut plus cruel que
cet enlèvement des enfants pour un peuple qui, jusque dans
la dispersion de l’exil, garda au plus haut point le culte de la
famille. La requête suivante en fait foi :
A Son Excellence le Gouverneur général de la
province de Massachussetts Bay et aux honorables
gentilshommes du Conseil.
Nous avons pris la liberté de vous présenter cette requeste,
vu que nous sommes en chagrin par rapport à nos enfants.
La perte que nous avons soufferte de nos habitations et [le
fait d’être] amenés ici, nos séparations les uns des autres,
[ce] n’est rien à comparer [au malheur] de prendre nos en¬
fants par force devant nos yeux. La Nature ne peut souffrir
cela. S’il était en notre pouvoir d’avoir notre choix, nous
choisirions plutôt de rendre nos corps et nos âmes que d être
séparés d’eux. C’est pourquoi nous vous prions en grâce... que
vous ayez la bonté d’apaiser cette cruauté. Nous ne refusons
aucunement de travailler pour l’entretien de nos enfants...
9
LAUVRIÈRE. T. II
130
L’EXIL
Vous priant en grâce d’avoir la bonté d’avoir égard à notre
requeste...
Vos très humbles et très obéissants serviteurs,
à Chelmsford : Jean Lendry.
à Oxford : Claude Bennois.
à Concord : Claude Le Blanc, Charles Daigue, Pierre Le Blanc,
à Worcester : Augustin Le Blanc,
à Andover : Jacques Ebert, Joseph Vincent,
à Waltham : Antoine Hébert.
Le comité chargé le 13 avril 1756 d’examiner cette péti¬
tion
« propose humblement de recommander aux conseillers des
bourgs et aux commissaires des pauvres de cesser pour le mo¬
ment de mettre les habitants français en service, de leur fournir
une maison pour chaque famille afin que ces familles puissent
vivre ensemble si elles le désirent, et cela jusqu’à nouvel ordre,
de procurer du travail à un prix raisonnable à ceux qui sont en
état de faire vivre leur famille, et de leur fournir, outre les
choses qui leur sont déjà distribuées, [outils, rouets et instru¬
ments aratoires], certains articles avec lesquels ils puissent se
confestionner des vêtements, etc... Si quelques-uns doivent
être mis en apprentissage, deux juges de paix du comité devront
préalablement y consentir. Tous devront être traités avec bonté
et humanité. »
On s’imagine sans doute que pareille motion fut votée à
l’unanimité. Il n’en fut rien : au 15 avril, le Conseil l’approuve,
mais le 17 la Chambre la rejette. Les élus livraient ainsi les
victimes jeunes et vieilles à la rapacité et à la brutalité des
électeurs. En voici la preuve :
« Quelque temps après leur arrivée à Boston, les pétition¬
naires [Charles et Nicolas Breau] furent envoyés avec leur
famille composée de neuf personnes au bourg de Hanovre où
ils furent détenus, sous la surveillance d’un nommé John Bailey
dans la maison destinée aux déportés. Pendant leur séjour, ils
se sont efforcés par leur travail, ainsi que leur autre frère et
leurs quatre sœurs, de pourvoir à leurs besoins et à ceux de
leurs parents. Bien qu’ils aient constamment travaillé, car on
les employait à couper du bois, à enlever la pierre ou à d’autres
travaux des champs, [rien que de durs travaux apparemment],
ils n ont jamais reçu un liard et, pendant les quatorze derniers
jours, on ne leur a distribué que très peu de vivres et encore
tous de mauvaise qualité ; il leur a été bien difficile de vivre
dans de pareilles conditions. » — « Samedi dernier [avril 1756]
une vingtaine d’hommes, l’air menaçant, ont pénétré dans
EN NOUVELLE ANGLETERRE 131
l’habitation des pétitionnaires ; plusieurs tenaient des cordes à
la main. Ils ont entraîné sur une charrette le père et la mère
des pétitionnaires, âgés de soixante-quatre ans, et les ont em¬
menés dans un endroit inconnu ; ils avaient préalablement
attaché avec des cordes le pétitionnaire Nicolas et l’un de ses
frères pour les empêcher de suivre leurs parents sans défense.
Ledit John Bailey tenait Nicolas à la gorge, pendant qu’un
autre l’attachait. »
Autre exemple de brutalité : « Votre pétitionnaire, [Augustin
Hébert] qui réside actuellement [octobre 1756] à Watertown,
fut dernièrement traité avec la plus grande brutalité par le
capitaine Conligot : celui-ci lui a arraché un de ses enfants, bien
que votre pétitionnaire pût, par son travail, subvenir à leurs
besoins. Non content de cela, il a tellement battu votre malheu¬
reux pétitionnaire que celui-ci n’a presque pas pu marcher pen¬
dant deux semaines. « [Suivent les signatures de dix témoins.
En présence de si éloquents documents, on ne peut vrai¬
ment s’empêcher de songer à nos jeunes fdles du Nord arra¬
chées à leurs familles et livrées à la bestialité des Boches. Or,
à la date de ces premiers faits, la guerre n’était pas même
déclarée entre la France et l’Angleterre.
Le gouvernement du Massachusetts n’avait pas, en effet,
attendu la déclaration de guerre de l’Angleterre (7 mai 1756),
— celle de la France ne date que de juin — - pour éloigner les
Acadiens de la côte et leur interdire tout commerce de mer.
« Nulle personne, fut-il décrété dès le 20 avril 1756, ne pourra
transporter un habitant de la Nouvelle Écosse à bord de
bateaux de pêche ou de caboteurs. » Tous ceux qui avaient
débarqué à Boston ou dans les autres villes et villages du lit¬
toral furent donc transportés dans les bourgs de la campagne.
Comme la plupart de ces Acadiens étaient marins et pêcheurs,
des centaines de pauvres gens, perdant ainsi leur gagne-pain,
tombèrent avec leurs familles dans la misère en des régions
uniquement agricoles.
« Après son arrivée en Nouvelle Angleterre, écrit Jean Mius
d’Entremont, votre pétitionnaire résida quelque temps au
Cap Anne ; puis, il fut, il y a trois ans, transféré au bourg de
Methuen. Là bien des choses ont contribué à le plonger dans la
détresse... Sa femme, depuis qu’elle est loin de la mer, est
devenue faible et maladive ; lui et ses fils, accoutumés à vivre
de la pêche et de la chasse, nullement habitués aux travaux des
champs, ne peuvent trouver à Methuen ou dans le voisinage
132
L’EXIL
les mêmes salaires qu’au Cap Anne... S’il lui était permis d’y
retourner, il n’aurait besoin que d’un logis pour lui, sa femme
et ses enfants. »
Autre injustice et autre inquiétude plus grandes encore :
« Vos pétitionnaires, écrivent Jacques Mireau et Joseph
d’Entremont, étaient des habitants du passage Baccareau au
Cap de Sable, où ils se livraient uniquement à la pêche, sans
avoir pour vivre d’autres ressources. Ce genre de vie leur a
souvent permis de secourir des pêcheurs anglais..., même en cas
de naufrage... Vos pétitionnaires, actuellement dans ce port,
craignent d’être transportés en Caroline du Sud où ils ne pour¬
ront plus trouver leur gagne-pain habituel, mais devront
cultiver la terre ou se livrer à d’autres travaux qu’ils n’ont
jamais faits... Ils vous supplient donc de prendre en considéra¬
tion leur malheureuse situation. »
On ne dut guère tenir plus de compte de leur sort que de
celui de 49 Acadiens de Charlestown et de Marblehead qui
furent, en groupes de cinq ou six, disséminés dans les villages
de l’intérieur. On fit pire : le 25 août 1756, le Conseil et la
Chambre de Massachusetts décidèrent « qu’il était désirable
que Son Excellence, le Gouverneur général (Shirley), com¬
mandant en chef de la flotte britannique, enrôlât de force,
pour le service de Sa Majesté, dans l’escadre commandée par
le vice-amiral Holborne tous ceux des sujets français de Sa
Majesté, récemment amenés de Nouvelle Écosse qu’il jugerait
bon de prendre ». Pauvres Acadiens ! c’était donc bien en
vain qu’ils payaient de l’exil leur attachement à la neutralité
militaire : maintenant qu’ils étaient faibles et isolés, on
embarquait de force ces French Neulrals pour servir contre
leurs frères de sang français.
On se rappelle que, lorsque, au début de 1756, de malheu¬
reux fugitifs de Géorgie étaient venus, au péril de la mer,
échouer qui à Long Island, qui à Sandwich, Lawrence, Shir¬
ley, les Lords du Commerce avaient aussitôt crié Haro ! sur les
Acadiens, en réclamant les mesures les plus rigoureuses pour
empêcher « la calamité » de leur retour en Nouvelle Écosse.
Les Bostonais ne comprirent que trop bien ce langage. Les
90 « rescapés » de Sandwich furent dispersés loin des côtes
par petits groupes, de 5, 6, 7, 8, 10 ; le 25 août, 84 détenus
de Boston furent ailleurs disséminés en groupes moindres
EN NOUVELLE ANGLETERRE 133
encore : 3, 4, 5, 6 ; il en fut de même dans tout le pays. Comme
la plupart des familles acadiennes comptaient de 7 à 15 mem¬
bres, il en résulta qu’elles furent démembrées plus que jamais
par l’enlèvement des enfants à leurs parents. Ce n’était pas,
évidemment, dans le seul but d’empêcher le retour ni d’assurer
une sécurité qui ne fut jamais compromise : c’était encore pour
amener, par cet infâme effritement des groupes familiaux, une
plus complète diffusion en ce milieu hostile et, partant, une
plus rapide absorption de la race abhorrée. De ces perpétuels
déracinements, de ces multiples séparations, de ces déchire¬
ments irréparables résultèrent des douleurs infinies qui
apparaissent en mainte et mainte pétition acadienne. En voici
une entre autres :
« Votre pétitionnaire [Claude Benoît] âgé de cinquante et un
ans, est allé, sur l’ordre de la Chambre, habiter à Cambridge
avec sa femme et ses cinq enfants ; les trois plus âgés sont des
filles dont l’aînée a vingt ans ; des garçons, le cadet a six ans.
Votre pétitionnaire et sa famille auraient pu être heureux en
demeurant là ; mais, peu de temps après leur arrivée, les ad¬
joints de Cambridge ont envoyé les enfants de votre pétition¬
naire chez un M. Campbell, d’Oxford. Mus par 1 amour paternel,
votre- pétitionnaire et sa femme sont allés les rejoindre chez
ledit Campbell et ont vécu là avec eux dans des conditions
que votre pétitionnaire voudrait vous exposer de vive voix.
Ledit Campbell a ensuite dispersé les enfants de votre pétition¬
naire en divers endroits, et nous en avons ressenti beaucoup
de peine et de chagrin. Pour éviter ces cruautés, votre pétition¬
naire s’est enfui avec sa famille chez son frère qui demeure à
Newton. Nous avons vécu de la charité publique quelque
temps à Brooklin, quelque temps à Newton : puis les conseillers
de Newton nous ont renvoyés à Cambridge. Mais les conseillers
de Cambridge nous ont en charrette ramenés à Newton chez
notre frère qui demeure dans une petite maison où se trouvent
deux familles de treize personnes. Les conseillers de Newton ont
refusé de s’occuper de nous et nous ont menacés de nous jeter
en prison si nous ne partions pas immédiatement. Dans ces cir¬
constances, votre pétitionnaire vous supplie d avoir pitié de
lui et de sa famille et de ne pas les obliger à retourner chez ledit
Campbell, mais de leur fournir un logement suffisant pour lui
et sa famille qui veulent faire tout le travail possible pour sub¬
venir à leurs besoins. »
Mis en présence de ces faits navrants, le Conseil et la Cham¬
bre des Représentants tergiversèrent du 7 janvier au 14 fé¬
vrier 1757, ne s’occupant nullement des enfants, mais se
134
L’EXIL
demandant s ils devaient oui ou non renvoyer les époux
Benoit à Oxford ou à Cambridge ou à Newton ou même à
Dunstable , et finalement, sans avoir rien décidé, ils remirent
l’urgent affaire « à une date ultérieure ».
Tant pour raison d’économie que par haine des Acadiens
les bourgs ne se souciaient nullement d’accueillir ces « indési¬
rables », si petit qu en fût le groupe, si malheureux qu’ils
fussent. En avril 1757 le bourg de Needham « demande d’en¬
voyer dans un autre bourg une partie des douze habitants
français » ; de même, en janvier 1759, les bourgs de Milton et
de Walpole.
« Nous avons loué une maison, disent les conseillers de Dor-
chester (3 janvier 1759), pour le Français neutre qui réside
ici et dont la femme est très faible ; nous leur avons fourni du
bois ; nous avons secouru ledit Thibeaudeau qui boîte depuis
qu il s est coupé à la jambe. Maintenant qu’il demande un lit
et des couvertures, nous ne pouvons faire davantage. » _ « Il
a plu à la Législature, précisent en décembre 1757 les conseil¬
lers de Needham, de placer en 1756 cinq Français dans notre
in \r°ÜSque n0US les env°yâmes chercher à Boston, le colo¬
nel Pollard nous en envoya douze qui sont restés quinze mois.
Le nombre est hors de proportion avec nos ressources. Il n’v
a pas de maison confortable pour les loger. Parmi eux se trouve
un homme et sa femme âgés de 70 ans ; un de leurs fils, qui a
une femme et trois enfants, est malade et ne peut travailler
ümm ^ 9 r+amené Sa femme dc PhiIadelphie ; en sorte que nous
alrZ maintenant treize de ees gens et sommes menacés d’en
avoir davantage. Bien qu’il ait plû à cette Législature d’or-
WrTntham^Témant à n°tre pétition d’avnl, le transfert à
W rentham de cinq de ces gens, nous n’avons pu les décider à
disentÏÏsr,ePtarCetqU ÜS i°nt t0US membres ^ la même famille,
, ont reçu la promesse de demeurer ensemble. »
Insoucieux de sa promesse, la Chambre ordonna d’office le
transport ailleurs de sept Acadiens.
, * ^0urs avons Pris soin, gémissent en mars 1757 les conseil¬
lers de Leicester, de Jacques Vigneau et de sa famille de vingt
S0,TS BUSS1 bl6n qUC possible et avec le moins de frais pos-
aété’dfaThibW T" lG C°Ûr^de leur enlretien pendant l’hiver
omm de ? [0n peut iu§er Par l’énormité de la
l’UivTr passé trZZT 8°lns1' Nous gérions, une fois
Dusse tîrn P°Ur Ces gens quelque endroit où ils
pussent, au mo,ms en partie, subvenir à leurs besoins • mais
EN NOUVELLE ANGLETERRE 135
nous n’avons rien pu trouver pour eux : car ils sont dans un
tel état que personne n’en veut pour son service. Le père et la
mère, âgés de 56 et de 67 ans, sont infirmes ; le fils aîné est
de constitution chétive et a quatre enfants ; le second a un
enfant et sa femme va accoucher ; le troisième a une femme qui
nourrit, le quatrième a une femme qui vient d’accoucher : le
cinquième a une femme et un enfant ; le sixième est une petite
fille. On ne veut plus les garder nulle part ; les frais de leur
entretien augmentent. En conséquence, vos pétitionnaires solli¬
citent humblement le transfert de Jacques Vigneau et de sa
famille en un autre bourg où leur entretien coûtera moins
cher. »
Pauvre Jacques Vigneau, que devint-il avec sa trop nom¬
breuse progéniture ?... Afin de se dédommager de pareils frais,
certaines bourgades ne se gênaient pas, malgré les prescrip¬
tions officielles, pour exiger les impôts même de ces indigents.
« Les habitants français de Fahnouth, ayant été par leur
déportation privés de leurs maisons, de leurs terres et de pres¬
que tous leurs moyens de subsistance, vivent maintenant parmi
des étrangers dans la misère et les privations. Or, le bourg de
Falmouth vient d’exiger leur part de la taxe publique et ainsi
d’augmenter leur détresse. Ils supplient donc humblement
Votre Excellence de prendre en pitié leur misérable situation
et de les exempter de la taxe, tant qu’ils ne pourront pourvoir
ni à leur entretien ni à celui de leurs familles. »
En somme, on trouvait ces gueux indignes d’être de libres
citoyens de la Nouvelle Angleterre, mais on les trouvait fort
bons pour payer les impôts des libres citoyens.
Il n’est pas d’exactions ni de vexations, de malhonnêtetés
ni d’injustices que les malheureux Acadiens ne subirent de la
part de cette population âpre, hostile, dénuée de scrupules,
« la plus fermée à tout sentiment de pitié », a dit Henri d’Arles.
Le père de sept enfants, dont cinq en bas âge, Pierre Pellerin,
peut à peine se procurer pour lui et les siens les vêtements et
les vivres nécessaires pour les préserver de la faim et du froid.
On n’en exige pas moins de lui le loyer d’une maison que,
d’après les ordonnances, le bourg de Pembroke devait lui
fournir gratuitement ; et, comme il est insolvable, on le jette
en prison.
« Je suis dans l’impossibilité de payer cette somme, dit sa
pétition ; et, si on me laisse enfermé ici pendant quarante
136
L’EXIL
jours, je perdrai les avantages que m’offre le printemps de venir
en aide à ma famille. Il y a quelques années, je possédais une
belle ferme et tout ce qu’il fallait pour le bien-être et pour le
bonheur de ma famille. Aujourd’hui, après avoir été dépouillé
de tout et déporté en pays étranger, je suis séparé de ma femme
et de mes enfants et enfermé dans une noire prison : on ne
saurait exprimer toutes mes angoisses.
Et quels logements on leur donnait !
« Votre pétitionnaire [François Mius] résidait autrefois au
cap de Sable avec plusieurs habitants français. Ils ont toujours
vécu en bonne intelligence avec les Anglais qui venaient y cher¬
cher un refuge pendant la saison de pêche. Votre pétitionnaire
a été déporté en Nouvelle Angleterre et placé avec sa famille,
composée de lui, de sa femme et de leurs dix enfants, cinq
garçons et cinq filles dont l’aîné a 12 ans, dans un endroit
appelé Salem où ils ont vécu [neuf mois] paisiblement et con¬
fortablement. Pour des raisons inconnues, au mois de février
1757, ils ont été transférés dans le bourg de Tewksbury où ils
ont vécu depuis dans la misère et les privations. C’est un
endroit pauvre où il est presque impossible de trouver du
travail ; et, quand on en trouve, le salaire est insignifiant.
La maison qu’ils ont habitée jusqu’au 23 décembre dernier [1758]
était en ruine et abandonnée ; il n’y avait ni cheminée ni rien
pour en tenir lieu, en sorte qu’ils ont dû faire leur feu sur le sol,
et la fumée les suffoquait. Il n’y avait pas une seule vitre dans
toute cette maison, la plus horrible masure qu’on puisse ima¬
giner. Le 23 décembre, ils ont été transférés dans une maison
abandonnée depuis un an parce qu’elle était inhabitable : la
pluie, la neige et le vent y pénètrent de tous côtés. »
Or, les Mius d Entremont s’étaient « toujours empressés de
secourir les pêcheurs anglais et de leur offrir aide et hospita¬
lité ». Que faut-il penser du sort des autres Acadiens et de la
reconnaissance anglaise ? Que pensa de cette dernière un
ami des Anglais, Louis Robichaux, auquel on interdit de
séjourner en cette ville de Boston qu’il n’avait que trop servie
naguère ?
Voici maintenant ce qu’il faut penser de l’honnêteté
puritaine :
« Votre pétitionnaire [Pierre Boudreau] a reçu l’ordre de
résider à Scituate avec sa femme et ses enfants. Ils n’ont cessé
d’y endurer toutes sortes de privations ; à la fin, n’y pouvant
plus vivre, ils sont venus à Boston implorer votre protection.
EN NOUVELLE ANGLETERRE 137
On lui a pris deux de ses enfants, auxquels on a imposé le soin
des chevaux ; et, après deux mois de durs travaux, on ne leur
a donné pour tout paiement que des guenilles. Votre pétition¬
naire ne demande qu’à travailler et à faire travailler ses enfants,
à condition qu’on les paie : mais, ne connaissant ni la langue
anglaise, ni les coutumes du pays, ils ne savent à qui s’adresser
lorsqu’on refuse de les payer de leur travail ou qu’on leur donne
un salaire insuffisant, en sorte que les habitants peuvent les
traiter comme bon leur semble. L’hiver dernier, votre pétition¬
naire a été employé à couper du bois pour un certain Israël
Randall ; il en a coupé 24 cordes et n’a été payé que pour 8
en vivres qu’il a portés à sa femme malade. Il n’a encore rien
reçu [1er avril 1757] pour les arrérages du bois coupé et ne sait
comment obtenir le paiement de sa dette autrement qu’en
s’adressant à vous. On lui refuse sa subsistance et le salaire de
son travail, quand il a la chance d’en trouver. Cette semaine
on doit venir lui enlever ses enfants ; ne pouvant supporter
cette pensée, il est venu vous demander protection. »
« Vos pétitionnaires [Paul Clermont et Charles Mius], habi¬
tant autrefois la partie de la Nouvelle Ecosse voisine de la
mer, ont souvent été en relation avec des pêcheurs anglais
qu’ils ont toujours traités avec bienveillance. Transportés en
Nouvelle Angleterre, ils ont été envoyés à Plymouth où, ayant
à cœur de gagner leur vie sans être à charge au public, ils y
sont restés jusqu’en mars, époque où ils se sont engagés à
travailler pendant douze mois pour M. Ray Thomas. Un contrat
fut préparé en double et signé ; mais M. Thomas refuse de leur
remettre l’une de ces copies. Après avoir travaillé six semaines,
poussés par l’inquiétude, ils ont demandé cette copie. Ils furent
chaque fois éconduits [5 juillet 1757]. Jeudi dernier, après une
nouvelle demande, ils furent menacés de prison s’ils importu¬
naient davantage. Ils croient nécessaire de s’adresser mainte¬
nant à votre honorable conseil pour obtenir justice. »
« Au début de mars [1757] les conseillers de Methuen ont
envoyé travailler le pétitionnaire [Laurence Mius] et son frère,
en leur promettant le même salaire qu’aux autres d’ici. Ils
ont travaillé pendant deux mois ; mais, lorsqu’ils sont allés
toucher leurs gages, votre pétitionnaire a reçu trois verges de
vieille toile évaluée à 7 deniers la verge, 2 livres de morue
sèche et une livre de graisse de porc ; son frère n’a guère reçu
davantage. La famille de votre pétitionnaire, composée de
12 personnes, n’a reçu pour subsistance que six livres de porc par
semaine et un minot de blé d’Inde [maïs] et les conseillers nous
ont avertis que cette ration sera réduite de moitié pendant
l’hiver. Le frère de votre pétitionnaire a travaillé pour la valeur
de 3 pistoles 15 shillings ; lorsqu’il a réclamé cette somme, non
seulement on la lui a refusée, mais un homme armé d’un tison¬
nier le pourchassa et le frappa au côté. Il en a craché le sang
138
L’EXIL
tout le reste du jour et, depuis lors, ne peut travailler par
suite de la grande douleur qu’il éprouve. Son agresseur lui a
dit que, sans la peur de la justice, il l’aurait tué comme une
grenouille, [on sait que les Anglais nous appellent aimablement
jrcggies], en sorte que, comme votre pétitionnaire et sa famille,
il se trouve maintenant presque nu, étant sans ouvrage, et
sans salaire pour le travail fait. Votre pétitionnaire a un autre
frère qui a travaillé sept mois pour un autre patron lequel n’a
pas voulu le payer ; lorsqu’il voulut le quitter, celui-ci l’a pour¬
suivi chez lui, l’a dépouillé au point de le laisser nu, a menacé
son père de lui casser la tête s’il prenait sa défense. Deux
pauvres femmes ayant accouché, il a fallu s’adresser aux con¬
seillers pour obtenir des planches, afin d’empêcher la neige de
tomber sur leurs lits, et deux couvertures de laine pour les
couvrir !... Votre pétitionnaire pourrait ajouter plusieurs autres
griefs trop longs à mentionner. »
N’oublions pas que cette malhonnêteté puritaine dans
l’exploitation des Acadiens est d’autant plus coupable que,
par suite de l’enrôlement de la jeunesse américaine pour la
guerre, la main-d’œuvre manquait dans les colonies anglaises :
un peu de reconnaissance était la moindre chose due.
On voit, par cette dernière lettre comme par d’autres citées
plus haut, comment les fonctionnaires municipaux s’acquit¬
taient de ces devoirs de protection que leur avaient confiés
le Conseil, la Chambre des Représentants et le Gouverneur.
Or, nous avons des témoignages encore plus probants des
mauvais exemples d’inhumanité qu’ils donnaient eux-mêmes
à leurs administrés. Les conseillers de Dorchester refusent à
Hammond Thibaudeau un lit et des couvertures pour les
couches de sa femme, alors qu’elle a déjà quatre enfants en
bas âge. Ceux d’Easton ne donnent à un vieillard infirme,
Charles Mius, à sa femme et à sa petite fille que trois pintes de
lait écrémé par jour, « en sorte que nous sommes condamnés à
mourir de faim si nous ne sommes secourus. » Ceux de Brain-
tree refusent tout secours à Jacques Le Blanc, à sa femme et
à ses trois enfants, bien que l’un d’eux ait perdu une main et
que sa femme soit faible et âgée : « se trouvant sans ressources,
il en est réduit à mendier de porte en porte. » Les conseillers
de Braintree se plaignent en 1757 de n’avoir, sur trois familles
de sept membres chacune, que cinq adultes capables de
travailler. Voici comment sont traités les vieillards, les ma--
EN NOUVELLE ANGLETERRE 139
lades et les enfants des deux premières familles : « La première
famille n’a que deux lits dont les couvertures sont usées ;
ces gens n’ont ni linge ni chemises ; les vieillards ont reçu du
capitaine Thayer les vêtements qu’ils portent. La deuxième
famille n’a qu’un mauvais lit ; ils sont tous pauvrement
vêtus ; ils n’ont pu se confectionner de vêtements que grâce
à M. Ranson chez qui ils vivent. »
LTn gros fermier des environs d’Annapolis. Joseph Michel,
bien qu’ayant toujours vécu en bons termes avec les Anglais,
est, ainsi que les siens, détenu dans le bourg de Marshfield.
En mars 1756 surviennent deux conseillers : ils s’emparent de
son fils aîné François, l’arrachent au patron qui l’employait,
le livrent de force à un autre, malgré l’opposition des parents
et du premier patron ; même violence à l’égard du cadet qu’on
livre comme mousse à un marin, quoique l’enfant soit malade
en mer. Le père eut beau se plaindre, le premier patron inter¬
venir, la Chambre blâmer, l’affaire n’en fut pas moins ren¬
voyée aux calendes grecques. Or, en ce bourg de Marshfield
vivait sur ses terres le grand déportateur même, Winslow ; on
ne voit pas qu’il ait fait la moindre chose pour le soulage¬
ment de ses victimes, pas même pour le vieux René
Leblanc qu’en une lettre à Lawrence il affectait de plaindre.
— Jean Labardor a jadis failli être tué en sauvant des Anglais
attaqués par des sauvages. On ne l’en laisse pas moins à Wil-
mington sans secours pour lui ni les siens.
« Depuis dix semaines, il n’a reçu pour la subsistance d’une
famille de sept personnes qu’un quartier d’agneau et une pinte
de lait par jour. Il n’a pas de bois [26 décembre 1757] parce
qu’on lui a refusé un bœuf pour le transport de celui qu’il
a coupé. Il est donc sans vivres ni feu dans une maison qui n’a
ni porte ni toit. Quand il pleut, il leur faut transporter leum
lits à l’abri du vent pour éviter la pluie et la neige. Il lui arriva
une fois de faire remarquer à un conseiller qu’ils étaient inondés
dans la maison : celui-ci leur répondit de construire un bateau
et d’y naviguer. «
A Lancaster vivent Belloni Melançon avec sa femme et
sept enfants, et son beau-frère avec sa femme et quatre
enfants. On a voulu lui enlever ses enfants ; il a résisté,
« disant qu’il aimait mieux les voir mourir que les voir s’éloi¬
gner de lui. Alors le capitaine Richardson lui a promis de pre«-
140
L’EXIL
dre soin des trois plus jeunes, ainsi que de sa belle-sœur atteinte
d’une maladie mentale. Melançon a lui-même placé un de ses
fils chez un certain James Wilder et a laissé l’autre chez le
magistrat Richardson ; mais celui-ci a bientôt repris l’enfant
placé chez Wilder, prétendant avoir le droit de le placer où
bon lui semblait ; or, il a si cruellement battu et maltraité l’en¬
fant qu’il avait chez lui, il lui a fait de telles meurtrissures au
bras, que celui-ci n’a pu se servir de ce bras pendant un mois.
On les a ensuite forcés de quitter la maison qu’ils habitaient,
transportés dans une autre ; et, pour ce faire, on a arraché de
son lit la pauvre femme boiteuse, et on l’a traînée en charrette.
On les a installés misérablement dans une maison où ils n’ont
pas de bois pour se chauffer ni d’aliments si ce n’est pour les
cinq enfants en bas âge. »
Le spectacle des souffrances humaines accable. Il faut donc
s’arrêter en cette description des misères acadiennes au pays
des « défenseurs de la Foi ». Ce n’est pas que les documents
fassent défaut ; ils abondent, au contraire, dans les Archives
de Boston, et l’on n’a que l’embarras du choix. Ces docu¬
ments proviennent uniquement des papiers de la Chambre
des Représentants ; car, c’est à elle seule que les Acadiens, en
leur qualité d’étrangers, pouvaient adresser leurs doléances ;
ils ne pouvaient recourir à aucune autre juridiction ni locale
ni régionale ; le moindre de leurs griefs devenait ainsi une
affaire d’État. On devine combien de ces humbles durent
hésiter à recourir à si haute intervention ; on devine combien
ne le purent faute de savoir écrire, faute de savoir la langue,
faute de savoir s’y prendre, faute de conseillers et d’inter¬
prètes ; on devine donc de combien la somme des souffrances
acadiennes en Nouvelle Angleterre dépasse le total de ce que
nous en connaissons. Que d’orphelins, que de veuves, que de
vieillards, que d’adultes même souffrirent et succombèrent
en silence ! « La moindre allusion à leur pays natal, avoue un
document anglais, leur faisait venir les larmes aux yeux ;
bien des vieillards moururent de chagrin. »
En leur détresse, ces exilés ne trouvèrent pas de plus grande
force que leur foi. Et cette foi ne trouva d’autre expression
que la prière, tout au plus la prière en famille, les chants à voix
basse en petits groupes : car, en son fanatisme, « le peuple,
dit l’historien Hutchinson, n’eût jamais consenti à l’exercice
public du culte par aucun prêtre. Une loi toujours en vigueur
interdisait, sous peine de mort, à tout prêtre catholique, de *
EN NOUVELLE ANGLETERRE 141
franchir les frontières de la province. » Cette privation des
secours de la religion fut pour les Acadiens l’une des pires
souffrances morales. « La pensée de mourir sans confession,
continue notre historien protestant, les tourmentait plus que
tous les châtiments corporels qu’on eût pu leur infliger. »
Aussi finirent-ils, en 1761, on ne sait trop comment, par se
mettre en relation avec l’un de leurs anciens missionnaires,
l’abbé Maillard, que les Anglais détenaient à Halifax. « Je ne
manque point cette occasion, écrit-il à Louis Robichaux, pour
vous faire savoir combien je désirerais être près de vous et de
tous les autres catholiques dispersés dans les contrées de Bos¬
ton... J’ai soin tous les dimanches de vous avoir présents en
esprit... J’en fais mention expresse en présence de tout le
peuple fidèle qui m’entoure... Faites de même en vos prières
communes... » Chaque fois qu’ils le pouvaient, en effet, les
pauvres parias se réunissaient pour prier ensemble, pour dire
des « messes blanches ». Alors le plus vénérable des vieillards
lisait à haute voix les prières de la messe ; un autre entonnait
les chants liturgiques qu’en sourdine répétaient les assistants.
Puis on récitait le chapelet, ou, s’il était possible, on chantait
prudemment quelques cantiques. L’office se terminait par
une leçon de catéchisme aux enfants. Lorsque naissait un
enfant, un vieillard le baptisait. Quant aux mariages, cet
extrait du Registre de Deschambault, postérieur à l’exil,
montre comment l’on procédait :
« Aujourd’hui, le 27 octobre 1766, Michel Robichau et Mar¬
guerite Landry, Acadiens, ont renouvelé leur consentement de
mariage en présence du curé Ménage ; lesquels nous ont montré
un écrit par lequel il est dit qu’ayant été faits prisonniers par
les Anglais et chassés de leur pays, faute de recevoir les leçons
et la doctrine des ministres anglais, ils se seraient mariés en
présence de leurs parents assemblés et des vieillards acadiens
de la Nouvelle Angleterre, dans l’espérance de renouveler leur
mariage, si jamais ils pouvaient tomber, leur prison finie, entre
les mains des prêtres français.
Tite Robichau et Marie Landry, ainsi que Charles Babin et
Marguerite Robichau, ont renouvelé leur mariage avec les
mêmes raisons. »
Ainsi, par la prière en commun, par la pratique des rites
sacrés, par la solennité des pieux engagements, se maintenait,
malgré la distance, malgré la dispersion, malgré les épreuves,
142
L’EXIL
cette communion spirituelle des Acadiens qui les sauva de
l’anéantissement moral et national voulu par leurs ennemis.
Enfin, au cours du printemps 1763, les pauvres opprimés
crurent qu’avec la guerre leur martyre touchait à sa fin. Dans
les colonies anglaises circulaient, « rapides comme les messa¬
gères du printemps », des copies de la lettre suivante :
Fait à LiVerpool le 18 mars 1763.
Messieurs et Chers Frères,
Nous avons ordre de Mgr le duc de Nivernois, ambassadeur
extraordinaire de Sa Majesté très Chrétienne, qui reste actuelle¬
ment à Londres pour un long temps, de vous faire tenir la
copie de celle qu’il nous a donnée, qui est que le traité définitif
est signé et l’on va procéder immédiatement à votre renvoi en
France. Comme le règlement à ce sujet ne peut se prendre qu’en
sachant exactement le nombre de ceux ou de celles qui veulent
s’en rapporter à la protection du Roi de France, il est néces¬
saire que vous nous en fassiez tenir la liste le plus tôt qu’il vous
sera possible. Cette liste contiendra les noms des hommes, des
femmes et des enfants, chacun la signera pour soi, et ceux qui
ne sauront pas signer mettront leurs marques.
J’ai le plaisir de vous annoncer que votre traitement sera
en France encore plus avantageux que vous ne l’attendez et
que vous serez sous la protection immédiate du Roi et de son
ministre, Mgr le duc de Nivernois. Communiquez à nos frères
cette lettre et assurez bien de la protection que j’approuve,
en leur annonçant leur prochaine délivrance.
J’ai l’honneur d’être très parfaitement, Messieurs, votre très
humble et obéissant serviteur.
de la Rochette.
Nous avons, tous ceux qui sont en Angleterre, pris cette liste
et nous sommes tous sur notre départ pour passer en France.
Nous prions tous Dieu de vous y voir avec nous. Nous vous
assurons que, quelque part que nous allions, nous n’aurons
plus de neutralité [En avaient-ils assez de cette duperie an¬
glaise I] Prenons donc le parti de notre religion. C’est la grâce,
messieurs, que vous demandent ceux qui vous sont bien sin¬
cèrement
Vos très humbles serviteurs les Acadiens : Alexis Trahan,
Tranquille Le Prince, Joseph Le Blanc, Alexis Boudrot.
Comment cette lettre, destinée aux prisonniers acadiens en
Angleterre, fut-elle transmise aux déportés des colonies
EN NOUVELLE ANGLETERRE 143
anglaises, on ne sait trop ; (à vrai dire, insoucieux des subtilités
diplomatiques, les Acadiens d’Angleterre ne voyaient que des
« frères » en leurs parents et amis d’Amérique) ; mais ce que
l’on sait, c’est l’accueil enthousiaste qu’elle eut dans les colo¬
nies du Sud et, comme on le verra bientôt, jusqu’en Nouvelle
Écosse. En Nouvelle Angleterre où l’on avait tant souffert,
ce fut du délire : les détenus des bourgs, oublieux de tous les
châtiments corporels et autres dont on les menaçait, accou¬
rurent à Boston pour plaider leur cause et s’embarquer au plus
tôt sur les vaisseaux de France. En août, 5 listes s’étaient cou¬
vertes des noms de 1.043 survivants dont 160 chefs de famille.
« Les malheureux habitants... des terres de l'Acadie actuelle¬
ment expatriés... en Nouvelle Angleterre, dit leur requête au
duc de Nivernois, implorent la protection de Votre Grandeur
pour qu’il vous plaise de leur procurer la même faveur qu’à
leurs compatriotes d’Angleterre... Nos frères nous ont fait part
de la joie qu’ils ressentent d’être enfin rentrés sous l’obéissance
et la protection de Sa Majesté Très Chrétienne ; nous aspirons
au même bonheur et nous espérons tout de la bonté de son
cœur et de la noblesse du vôtre en qui nous nous confions
entièrement... »
Après tant d’infernales souffrances, le Ciel s’ouvrait donc
pour eux ici-bas. Que non : les Anglais leur en tinrent la porte
bien close. Ces bons puritains, qui s’étaient tant plaints de la
lourde charge que leur imposaient tous ces « indésirables »,
s’avisèrent maintenant que leur labeur de bêtes de somme,
privées de tout droit de posséder des terres et d’exercer des
métiers indépendants, constituait en réalité une bonne main
d’œuvre à vil prix, fort utile pour tous les gros travaux de la
colonie ; et, poussant plus loin leur raisonnement, à l’encontre
de toute logique, ils déclarèrent que, ces ci-devant sujets
anglais étant traités en prisonniers de guerre, le Roi de
France devait payer tous leurs frais d’internement. Voici les
détails de cette casuistique puritaine où il entre à coup sûr
plus d’esprit de lucre que d’amour évangélique :
Boston, le 24 août 1763.
A Jaspar Mauduit [agent de la colonie de Massachu¬
setts à Londres].
... Si le départ [des habitants français] doit avoir lieu et que
nous soyons privés de leurs services au moment où ils vont
144
L’EXIL
devenir des sujets utiles [leur exploitation depuis plus de sept
ans n’avait-elle donc pas été utile et en quoi étaient-ils plus
sujets maintenant qu’avant ?] la province qui a supporté la
charge de leur entretien pendant le temps qu’ils étaient consi¬
dérés comme ennemis [en quoi étaient-ils plus ennemis alors
que maintenant ?] a droit en cette circonstance à un rembour¬
sement équitable. C’est malgré nous que nous les avons accueillis
d’abord. C’est notre désir de venir en aide au service de Sa
Majesté qui nous a induits à les recevoir et à les secourir [avec
quelle bonne grâce et quelle générosité !] Le roi de France,
qui les considère comme ses sujets, ne doit pas perdre de vue
que ce sont des prisonniers de guerre, [comme toujours ils
sont prisonniers de guerre quand la France les réclame et
« sujets britanniques » quand l’Angleterre en a besoin] et que,
conformément à l’entente entre les deux couronnes, la Grande-
Bretagne a le droit d’exiger le remboursement des dépenses
encourues pour leur entretien. Vous êtes autorisé à réclamer
ce remboursement et à faire dans ce but prévaloir cet argu¬
ment ; mais, si ce moyen ne réussit pas, vous devez vous
efforcer de l’obtenir par des moyens qui sont laissés à votre
discrétion. Cette lettre vous est écrite au nom et sous la di¬
rection du gouverneur et du Conseil. »
En somme, peu importent les moyens et les arguments,
pourvu qu’on arrive au but désiré, à la fin souhaitée : le
maximum de profit. Peu importe que ces neutres, dont la
neutralité est vraiment bien commode, soient traités en pri¬
sonniers français si l’on en retire de l’argent, ou en sujets
anglais si on l’en retire du travail ; de toute façon il faut
opérer une bonne affaire. Que de pauvres humains en
pâtissent cruellement et iniquement, on n’en a cure : cela
n’entre pas en ligne de compte. C’est toujours, ici comme
ailleurs, la froide morale, ou plutôt l’immoralité, de l’intérêt
bien entendu.
Quant à la note à payer, il va de soi qu’elle doit être le
plus possible majorée : en juin 1759, le compte s’élevait à
6.543 livres 19 shillings 6 pence ; maintenant, il est porté à
9.563 livres, 9 shillings, 10 pence (quelle imposante minutie
des chiffres 1) Il y a bien désaccord sur le montant entre le
Secrétaire qui ne tient compte que des mandats et le trésorier
qui tient compte de tout ce qu’il a payé. : c’est, naturellement le
plus fort compte qui est le bon et devra être exigé. Voyons
de plus près le détail de ces comptes. M. le sénateur Pascal
Poirier eut la curiosité d’examiner les réclamations des soi-
Cl. Edi!. Bostard.
LE DUC DE CHOISEUL
d’après Van Loo.
#
EN NOUVELLE ANGLETERRE 145
disant créanciers de l’affaire acadienne : il constate que ces
réclamations sont outrageusement exagérées et nullement
accompagnées de pièces justificatives, reçus ou autres. Qu’im¬
porte ? Il fallait que le Roi de France, même ruiné par la
guerre, trouvât encore le moyen d’enrichir les honnêtes mar¬
chands de la Nouvelle Angleterre. N’oublions pas que cette
somme de près de 10.000 livres, c’est-à-dire près de
250.000 francs, dépasserait de nos jours un million. Ajoutez-
la au compte que ne devaient pas manquer de produire les
autres colonies pour leurs 3.350 prisonniers, et vous calculerez
que le prix de rachat des 5.200 Acadiens d’Angleterre et
d’Amérique ne pouvait manquer de s’élever à 1.300.000 francs,
soit en valeur actuelle plus de cinq millions. Il faut avouer que,
de toute façon, les Acadiens étaient pour ces coloniaux anglais
un cheptel de bon rapport. Or, tout calcul fait, plus avantageux
encore que ce gros prix de rachat dut sembler le rendement
de la main-d’œuvre acadienne ; car, les Lords du Commerce,
dûment consultés, préférèrent qu’on utilisât les Acadiens dans
les colonies anglaises. Voici à ce propos une lettre — inédite,
croyons-nous — , de notre ministre, le duc de Choiseul, à notre
nouvel ambassadeur à Londres, M. de Guerchy. (Arch. Aff.
étrang. Corr. polit. Anglet. Vol. 452, f. 203).
A Versailles, le 22 novembre 1763.
Le Sieur de la Rochette, qui a été chargé par le duc de Niver-
nois de rassembler et de faire embarquer tous les Acadiens
dispersés en Angleterre, vient de m’envoyer un dénombrement
général [aux 20 juin, 7 juillet, 12, 14, 23 août et 9 septem¬
bre 1763] des Acadiens dispersés dans la Géorgie, la Caroline,
le Maryland, la Nouvelle York, la Nouvelle Angleterre, et la
Nouvelle Ecosse ; et il y a joint les copies des lettres que ces
habitants lui ont adressées pour M. le duc de Nivernois qu’il
croyait en Angleterre.
J’étais déjà informé du désir que ces habitants ont témoigné
de passer dans les colonies françaises, et, sur le compte que j’ai
rendu au Roy, Sa Majesté a trouvé bon qu’on armât de chacune
des Iles de la Martinique et de Saint-Domingue un bateau
pour aller prendre à la Nouvelle York et à Boston ceux qui se
trouveront à portée de s’y embarquer ; et, s’il faut en croire le
rapport qu’ont fait quelques-uns d’entre ceux qui sont venus
en France sur un bâtiment qui a relâché à la Nouvelle York, ils
n’éprouveront aucune difficulté de la part des gouverneurs
anglais ; je pense qu’en effet il ne leur en doit être fait aucune.
LAUVRIÈRE. T. II.
10
146
L’EXIL
Je vous prie cependant de sonder le ministre anglais là-dessus
et de vous assurer si le Roy de la Grande-Bretagne voudroit
se prêter au retour des Acadiens, parce que, s’il consentait,
nous pourrions prendre d’autres mesures et plus promptes
pour les faire revenir.
Vous sentirez combien il est de conséquence de vous ménager
sur les questions que vous aurez occasion de faire à ce sujet,
afin de ne pas vous trouver dans le cas d’essuyer un refus formel,
parce que, pour peu que vous y trouvassiez de la résistance,
il vaudrait mieux continuer les moyens indirects dont nous
avons fait déjà usage par la voie de la Martinique et de Saint-
Domingue. — Choiseul.
A cette lettre était joint le document suivant :
DÉNOMBREMENT GÉNÉRAL DES FAMILLES ACADIENNES
aujourd’hui dispersées dans les Colonies anglaises de l’Amé¬
rique septentrionale, dressé d’après les rôles envoyés par les
exilés de chaque province.
Individus
Nouv. Angleterre
Nouvelle York
Nouï.
ÎCflSSP
b
ce
S
Pensylvanie
1
Caroline du Sud
Géorgie
Total Général
Gouvernement
de Boston |
Gouvernement ’
de Connecticut
Gouvernement
d’Halifax
Rivière
Saint-Jean )
Hommes .
716
108
38
136
19
117
64
57
33
732
Femmes .
160
109
40
123
17
139
68
65
37
765
Filles et garçons .
167
449
171
435
51
554
251
158
115
2900
Total .
1043
666
249
694
87
810
383
280
185
4397
Ce document daté du 22 novembre 1763 se trouve aux archives du
Ministère des Affaires Étrangères dans la Correspondance politique d’An¬
gleterre, vol. 452, I. 205.
Cette lettre prouve assez que, loin de se désintéresser du sort
des Acadiens, le gouvernement français apportait le plus
grand zèle à opérer leur rapide délivrance. Malheureusement,
dès le 6 décembre, M. de Guerchy répondit que « le gouver¬
neur d’Halifax s’étant montré mécontent de ce projet d’émi¬
gration, il croyait préférable de ne pas sonder la Cour britan-
EN NOUVELLE ANGLETERRE 14 1
nique peu favorable à ces projets, mais d’envoyer seulement
des bateaux à New-\ ork et à Boston où ils étaient plus nom¬
breux (ibid., vol. 452, f. 238). Le successeur de Lawrence,
Belcher, s’acharnait donc tout autant que celui-ci sur les mal¬
heureuses victimes d’une déportation dont il profitait, du
reste, ainsi que les membres de son Conseil.
Sur 1 accusation des autorités coloniales, on chicana notre
ambassadeur à propos de la prétendue illégalité de ces ma¬
nœuvres « sournoises » (nov. 1763). Il n’eut pas de peine à
démontrer (février 1764) qu'elles étaient si peu illégales que la
lettre de La Rochette, citée plus haut, était adressée aux pri¬
sonniers d’Angleterre au su du gouvernement anglais et
qu’elles étaient si peu sournoises que, le 22 novembre 1763,
La Rochette avait déclaré que les prisonniers d’Amérique,
désireux de se rendre aux colonies françaises, ne pourraient
le faire qu’autorisés par le Gouvernement anglais ; les Acadiens
du Massachusetts poussèrent même la candeur jusqu’à adresser
au gouverneur de cette colonie copie de leur requête à l’am¬
bassadeur de France et la liste des partants. Le ministre
anglais Hartford n’en refusa pas moins péremptoirement
l’autorisation demandée, déclarant que le roi d’Angleterre
avait seul le droit de disposer de cette population, et lord
Granville interdit brutalement au roi de France (en invo¬
quant le fameux Acte de Navigation, tout comme en 1713 à
Port Royal) l’envoi de tout vaisseau français aux colonies
anglaises. Ce double veto de l’Angleterre enfermait donc à
jamais ces réprouvés acadiens en leur enfer puritain ; la pierre
retombait sur la tombe.
Deux autres projets de rapatriement échouèrent égale¬
ment. Un Jersiais protestant, Jacques Robin, autre profiteur
de la déportation, proposa aux Acadiens de Boston et d’ail¬
leurs de les établir sur ses vastes concessions de Miramichi ;
ils pourraient s’y livrer, dit-il, à la culture et à la pêche ; un
de leurs anciens missionnaires, l’abbé Manach, leur assurerait
le culte catholique. L’enrôlement commençait, quand le gou¬
verneur de la Nouvelle Écosse vit là encore une menace pour la
sécurité de sa colonie ; d’où veto des Lords. Aux propositions
du comte d’Estaing, appelant les Acadiens à Saint-Domingue,
406 détenus du Massachusetts en décembre 1764 s’empres-
148
L’EXIL
sèrent d’acquiescer en vendant sur le champ leurs outils et
eurs provisions et en accourant à Boston pour solliciter du
gouverneur un passeport général. Au lieu de leur répondre, on
enferma dans une caserne, puis dans un entrepôt à sucre, les
72 pères de famille. Le 1er janvier 1765 ceux-ci réitèrent leur
demande dans un langage émouvant en sa candeur :
« Nous autres, tous les Acadiens, ayant un grand désir de
passer aux colonies françaises, prenons la liberté de présenter
une seconde requête à Votre Excellence et à votre Conseil en
vous souhaitant une bonne année et bonne prospérité... Voilà
neuf ans que nous vivons dans l’espérance d’aller rejoindre
notre patrie. Il nous semblait que la porte nous était ouverte,
et vous nous l’avez fermée... Nous avons toujours entendu dire
qu’en temps de paix, en tous pays, les portes des prisons
s’ouvraient pour tous les prisonniers. Cela nous étonne bien de
voir qu’on nous détient en nous disant qu’on nous donne toute
liberté de notre religion ; c’est tout le contraire ; car, en nous
détenant ici, on nous ôte le libre exercice de notre religion.
Cela est bien dur pour nous, et aussi de nous voir incapables de
nous venir en aide à nous-mêmes. — Messieurs, si vous n’avez
compassion de nous, nous périrons de froid et de faim... Aussi
nous supplions votre bonté d’avoir compassion de pauvres gens
comme nous. »
La réponse à la demande de départ fut négative : car le
24 janvier, le gouverneur écrivait au Conseil et à la Chambre :
« J’ai toujours considéré ces gens comme sujets britanniques
[eh bien ! les sujets britanniques ne sont-ils donc pas libres
d’aller où bon leur semble ?j et, il y a quelque temps, j’ai
soumis leur cas aux Ministres d’Etat de Sa Majesté, les priant
de me donner des instructions à ce sujet. Je ne pouvais donc
laisser cette émigration s’opérer sous mes yeux sans avoir reçu
d’ordres de mes supérieurs... Leur situation est sûrement
lamentable : car, en allant à Saint-Domingue, ils courent au-
devant d’une mort certaine. Peu échapperont aux effets meur¬
triers du climat de cette île, mais d’autre part rien ne les encou¬
rage à rester ici... C’est plutôt un sentiment d'humanité que
des considérations politiques qui m’empêche de les laisser entre¬
prendre ce fatal voyage. J’ai moins l’ambition d’en faire des
sujets britanniques que de les arracher à la mort. La première
chose à faire, c’est de leur procurer des moyens d’existence ;
ensuite, je me réjouirai de toute mesure leur permettant de
s’établir quelque part. »
Au fond, ce gouverneur Fra Barnard fut peut-être avec
Hutchinson l’un des rares hommes de cœur que les Acadiens
EN NOUVELLE ANGLETERRE 149
trouvèrent au pays des puritains. Dès le 18 janvier, il s’api¬
toyait, sincèrement, semble-t-il, sur « la déplorable situation »
de ces « pauvres gens ».
« Aucun d’eux n’a encore eu la variole, et il leur faut chaque
jour travailler pour vivre. S’il ne leur est pas permis d’aller par
la ville chercher du travail, ils mourront de faim ; et, si on le
leur permet, ils contracteront la maladie. Comme ils sont en¬
tassés dans des logements trop étroits et qu’ils manquent du
nécessaire, il faut les préserver du danger de périr. » « Un grand
nombre de ces Acadiens, constate le bureau de bienfaisance, se
trouvent sérieusement malades ; la plupart le deviennent tous
les jours. Nous croyons que cette maladie est surtout imputable
aux misères que ces gens ont dû subir, avant qu’on leur appor¬
tât quelque secours. En cette saison, il n’est guère possible de
procurer du travail aux plus valides, si désireux qu’ils soient
d’en avoir : et ce travail même ne suffirait pas à leur entretien,
encore moins à celui de leurs familles, d’autant qu’il y a parmi
eux beaucoup de vieillards, de femmes, d’enfants et d’infirmes, t
Bref, le bureau de bienfaisance ne voit, pour alléger les
dépenses de Boston, qu’un remède, toujours le même : « ren¬
voyer » tous ces « indésirables » à leurs bourgs respectifs et
interdire à ces bourgs de jamais plus en recevoir ni en laisser
échapper. » On le fit : la Chambre, refusant de leur accorder
aucun terrain pour s’établir, les gratifia de quatre jours de
vivres pour retourner en leur bourgades perdues. Les mal¬
heureux, une fois de plus déçus, durent, la mort dans l’âme,
reprendre le chemin des odieuses gehennes où ils peinaient
sans relâche pour le seul profit de leurs exploiteurs. Quand
donc finirait leur servage en ces lieux maudits ? Reverraient-
ils jamais, à défaut du pays natal, une terre française ?
Un an plus tard, le 13 janvier 1766, quelques-uns de ceux
qui étaient restés à Boston, « leurs familles étant extrême¬
ment multipliées », adressèrent au gouverneur Barnard une
nouvelle pétition : ayant emprunté, disent-ils, ce qui leur était
nécessaire pour la pêche, (on devine cette forme d’exploita¬
tion), il ne leur reste plus, leurs avances payées, de quoi entre¬
tenir leurs familles. « C’est pourquoi nous, pauvres Français
que l’on appelle neutres, nous vous prions d avoir pitié et
compassion de nous et de plusieurs pauvres veuves et de nos
petits enfants, de nous assister cet hiver de quelque chose
150
L’EXIL
qui nous fasse subsister en vie ou, faute de quoi..., de nous
donner du travail : car, nous n’en trouvons aucunement, et
voulons pourtant bien travailler. » A cette détresse la Chambre
des Représentants ne trouva, le 15 février, d’autre remède que
l’inexorable renvoi dans les bourgs. « S’ils refusent d’y retour¬
ner, on leur retranchera les vivres et le loyer des maisons qu’ils
reçoivent présentement. » Le Conseil, à vrai dire, rejeta cet
arrêt par trop cruel.
Or, le gouverneur du Canada, James Murray, avait, le
1er mars 1765, offert des terres gratuitement aux immigrants
qui viendraient en sa colonie : cent arpents à chaque chef de
famille et cinquante a chacun de ses enfants ; « ceux qui vou¬
dront, ajoutait-il, s établir dans le bas de la province, comme
sur la baie de Gaspé, la baie des Chaleurs et les pays adjacents,
auront en outre l’avantage de la pêche ». C’était le salut pour
les Acadiens ; ils sollicitèrent de Murray l’admission au Canada
et l’obtinrent. Mais comment s’y rendre, puisqu’ils sont dans
l’indigence ? « Nous supplions très humblement Son Excel¬
lence, écrivent huit d’entre eux à Barnard (8 février), d’avoir
la bonté de nous transporter au Canada dans des vaisseaux
avec nos familles et des provisions pour une année : car nous
sommes hors d’état d’y pourvoir. » Le gouverneur Barnard
approuve :
« Depuis que je suis gouverneur, écrit-il à la Chambre des
représentants, j’ai toujours eu beaucoup de pitié pour ce peu¬
ple ; il a été victime des nécessités de la guerre ; ce n’est pas en
punition de fautes graves qu’il a été arraché à une situation
heureuse et plongé dans la misère et la servitude sans espoir
d en sortir par lui-même. J’ai déjà plusieurs fois tenté d’établir
les Acadiens de manière à en faire d’utiles sujets de la Grande-
Bretagne et leur permettre de retrouver le bien-être, mais ie
n en ai jamais trouvé le moyen. Une occasion se présente de
leur venir en aide sans encourir de grandes dépenses : au lieu
d etre une charge pour cette province, au lieu d’y rester dans la
détresse, ils pourront contribuer à la richesse et à la puissance
de empire britannique. Seule, l’occasion d’exercer leur activité
leur a lait defaut. J’espère donc que vous profiterez de cette
patriotisme!1# § SeC0Urir et faire ainsi Preuve de charité et de
Ainsi mise en demeure d’agir, la Chambre vota le 20 février
une allocation de 20 livres pour permettre à deux Acadiens
*
EN NOUVELLE ANGLETERRE 151
d’aller au Canada préparer les voies. Le 28 avril, le Gouver¬
neur Murray se déclara « consentant à les recevoir », vu qu’il
serait « avantageux, dit-il, de les y établir sur le même pied
que les Acadiens », mais à deux conditions : serment d’allé¬
geance et pas d’assistance. Les Acadiens, le 2 juin, se décla¬
rèrent « résolus à prêter le serment de fidélité. » Que pouvaient-
ils faire de mieux ? il n’y avait plus de Nouvelle France en
Amérique, et la Vieille France d’Europe, si lointaine, n’était
pas même autorisée à leur venir en aide. 890, dont 141 de
Salem, s’inscrivirent donc pour le départ. « Notre situation
est extrêmement triste, écrivent-ils à Barnard ; beaucoup de
pauvres, veuves sont chargées d’enfants ; bien des gens d’âge
avancé sont hors d’état de travailler : nous vous prions de nous
retirer de l'abîme où nous sommes... de nous assister en quelque
chose, afin que nous puissions vivre quelque temps après notre
arrivée au Canada ». Autrement, arrivant sans ressources sur
des terres non défrichées, ils étaient condamnés, dès les pre¬
miers jours, à mourir de faim. Or, le 25 juin, après de mes¬
quins calculs de sa commission, la Chambre des Représentants
répondit par un refus brutal : « Il ne sera désormais tiré du
trésor aucun argent pour venir en aide aux Acadiens. »
Que voulait-on ? Apparemment, exploiter les Acadiens jus¬
qu’au dernier jour en les payant le moins possible. Qu’on en
juge par les deux textes qui suivent I Le premier est une
requête (14 juillet 1766) de notre vieil ami et connaissance
Jean Labardore qui, au péril de sa propre vie, avait si fâcheu¬
sement sauvé la vie de matelots anglais à Merliguèche. « Votre
pétitionnaire, père de huit enfants trop jeunes pour lui venir
en aide, se trouve dans une situation déplorable faute d’ou¬
vrage et craint que lui et sa famille n’endurent de grandes
privations s'ils sont laissés ici (Boston) jusqu’à l’hiver. Il
sollicite donc instamment qu’on accorde à lui et à sa famille
le passage à Québec où il résidera chez un cousin. » Le second
texte, qui est une lettre du secrétaire du gouverneur aux
autorités de Boston (23 juillet), nous révèle des faits intéres¬
sants : « Comme vous vous êtes chargés de ces gens, je vous
transmets, conformément aux ordres du Gouverneur, la
demande qu’ils viennent d’adresser, afin que vous leur accor¬
diez leur passage ; ou, sinon, que vous remplissiez vos engage¬
ments envers eux. Les arrérages que vous leur devez suffi-
152
L’EXIL
raient à payer une partie des frais de leur transport, s’ils con¬
sentaient à vous acquitter de cette façon. » Si la ville de Boston
ne payait pas aux Acadiens les arrérages dus, que devaient
faire les bourgades lointaines ? Un rapport de la Commission
de la Chambre, daté de juin 1766, nous le dit : « Plusieurs
bourgs, où lesJFrançais neutres ont été envoyés, n’ont pas
encore acquitté leurs parts de dépense. » Et .s’il y avait chô¬
mage pour quelques détenus pendant la morte saison, nous
savons qu’il y avait, en d’autres temps, surmenage pour
d’autres.
Enfin, quelques vaisseaux, au moins deux, partirent de
Boston pour Québec, bien que nous ne sachions pas dans
quelles conditions. « Un vaisseau, dit la lettre précédente, va
mettre à la voile pour Québec samedi prochain. « La Gazette
de Québec nous apprend, en effet, le 1er septembre, que « la
goélette Terry est arrivée la nuit dernière avec 40 Acadiens
qui viennent s’établir ici pour l’avantage de leur religion »
et, le 8 septembre, que « la goélette Good latent est arrivée ici
jeudi (4 septembre) avec un grand nombre d’ Acadiens. »
« Les membres du Conseil (de Québec) décident d’envoyer au
munitionnaire l’ordre de fournir aux 90 Acadiens, sans
compter les femmes et les enfants, des vivres pour un mois
(à raison d une ration pour chaque homme et chaque femme et
d’une demi-ration pour chaque enfant) et de faire publier un
avis pour informer tous les seigneurs de cette province de
l’arrivée de ces gens, afin que, sans perdre de temps, ils s’en¬
tendent avec ces nouveaux venus pour les établir aux meil¬
leures conditions possibles sur leurs terres » (Sur les parties
qui n’ont pas encore été concédées).
Ce qui frappe le chanoine Louis Richard en ses recherches
généalogiques, c’est le « démembrement inouï » de ces familles
revenues de Nouvelle Angleterre : « tous ceux qui atteignirent
nos rivages, dit-il, n’étaient plus que de misérables épaves :
veufs, veuves et orphelins. » Eh I oui, nos pratiques puritains
gardaient pour eux la bonne main d’œuvre valide et ne ren¬
voyaient aux Français que le rebut, le déchet humain.
A supposer, pour mettre les choses au mieux, que la moitié
des Acadiens du Massachusetts, soit 450, fut ainsi établie au
Canada, que devinrent les autres ? — Un malheureux Édouard
EN NOUVELLE ANGLETERRE 153
Benoit, mari d’une femme malade, père de deux enfants, dont
un aveugle, réduit à l’indigence, renvoyé de bourg en bourg,
sollicite en juin 1767 son transport au Canada ; sa demande
fut rejetée ; en mai 1769, il redemande aide et protection...
La mer leur étant fermée, « il ne restait aux survivants, dit
Pascal Poirier, que l’alternative ou d’attendre tous ensemble,
en captivité, la mort trop lente à venir ou, pour ceux qui
étaient forts et bien portants, de s’en aller à pied, sans res¬
sources, sans armes, sans tentes, sans vivres, à travers 400 milles
de forêt avec la perspective de mourir de faim, soit en route,
soit à destination. » C’est ce dernier parti que prirent les plus
robustes ou, du moins, ceux qui étaient le moins chargés de
famille. Deux groupes de gens valides se constituèrent, en
effet. L’un, cédant à la nostalgie du pays natal, retourna
en Acadie ; nous en connaîtrons plus tard l’odyssée. L’autre
prit, pour se rendre à Montréal, la route du lac Champlain ;
« on eût pu suivre leurs traces aux croix de bois qu’ils lais¬
saient derrière eux. » Ceux qui parvinrent au Canada y fon¬
dèrent dans les comtés de Saint-Jean et de La Prairie de petites
« Cadies ». « Jusqu’en 1775 et même plus tard » dit Placide
Gaudet, arrivèrent encore des attardés, après plus de vingt
années d’exil. Mais combien de vieillards, combien d’infirmes,
combien de malades restèrent sur la terre étrangère pour y
fermer des yeux désespérés dans le dénûment et la solitude de
l’hôpital ou du workhouse! Combien d’orphelins, accaparés en
des familles d’exploiteurs, y perdirent à la longue, en une misé¬
rable vie de servage, leur langue, leur religion et jusqu’à leur
nom ! » Que de fois, dit le juge Savary, ne trouve-t-on pas
dans les actes de l’état civil en Nouvelle Angleterre une men¬
tion comme celle-ci : « Mary Savary, Française neutre, morte
très âgée dans l’indigence. » Quel crime cette pauvre femme,
née dans l’aisance, avait-elle bien pu commettre pour mourir
ainsi misérable loin de son pays, loin des siens ? Que d’Evange-
lines se cachent sous ces noms méconnus !
« Pour les déportés du Massachusetts, dit le sénateur Pascal
Poirier, l’exil fut une agonie de plus de dix ans sans trêve ni
répit ; agonie des hommes réduits à la mendicité et obligés de
subir pour eux et leurs familles les affronts, le mépris, les enlève¬
ments, les rapts, tous les outrages, toutes les injustices, toutes
les infamies ; agonie des femmes à la merci de maîtres, prévenus
154
L’EXIL
jusqu’au fanatisme contre tout ce qui portait le nom de catho¬
liques et de Français ; agonie des enfants qu’on arrachait aux
bras de leurs parents pour les distribuer ; agonie des pères et
des mères qui voyaient ces mêmes enfants devenir des Anglais,
des protestants. »
Le sort des déportés acadiens dans les provinces du Sud
fut-il donc plus heureux que celui des déportés acadiens dans
les provinces du Nord ? On le suppose, parce que on le connaît
moins ; mais, toute réflexion faite, nous craignons bien que les
rizières des Carolines n’aient guère mieux valu pour les pauvres
parias que les chiourmes de la Nouvelle Angleterre. En tout
cas, dans le Sud comme dans le Nord, ceux des Acadiens qui,
survivant aux persécutions, ne purent rentrer ni en France ni
au pays natal, durent, par la force des choses, après quelques
générations, faute de prêtres catholiques, faute de relations
avec des gens de langue française, se fondre, en leur dénuement
social et moral, dans la population anglaise et protestante
qui les exploitait. Pour eux s’accomplit l’œuvre de mort, de
mort nationale, qu’avaient voulue Lawrence et ses complices.
Crime was efficient.
Proscrits éparpillés sur l’Amérique entière.
Leur histoire est écrite en plus d’un cimetière.
Comment se représenter, dans la diversité des conditions,
la multiplicité des souffrances individuelles en cet immense
malheur collectif d’une si longue durée ?
« Nous ne pouvons suivre en leur dispersion, reprend le juge
Savary, en son Histoire du Comté d’Annapolis, les malheureux
exilés qui s en allèrent le cœur brisé ; nous ne pouvons dénom-
rer les morts sur les chemins ; nous ne pouvons calculer le
nombre de décès dus à des maladies contractées à fond de cale
dans des bateaux surchargés où rien n’avait été prévu ni pour
hygiène ni même pour la décence ; nous ne pouvons nous
représenter les trépas dus aux épreuves et aux privations qui
suivirent, ni les lentes agonies, prolongées parfois jusqu’à la
mort, des membres séparés d’une même famille qui se cher¬
chaient, s informaient à travers tout le continent au milieu d’un
peuple étranger, presque toujours hostile ou indifférent ; nous
a!LP°^I°nS ?ui7/C en leurs interminables errements des groupes
détachés qui, dépourvus de tout, tentaient d’atteindre quelque
heu de repos auprès de gens de leur race et de leur religion ou
EN NOUVELLE ANGLETERRE 155
seulement auprès de gens qui voulussent bien accorder un peu
de sympathie et de charité à un peuple spolié et ruiné. »
Et quand, hanté par des préoccupations morales, on se
demande quelle put bien être la faute de ce peuple martyr, on
ne trouve pas d’autre cause que l’un des plus nobles senti¬
ments de l'homme : la fidélité à la religion et à la patrie. « Pour¬
quoi sommes-nous tombés dans le triste état où nous sommes,
dit une de leurs suppliques de Pensylvanie, privés de nos
biens, bannis de notre pays, réduits à vivre de charité sur une
terre étrangère ? Pour avoir refusé de prêter un serment que
le christianisme défend de violer, une fois qu’il est prêté, un
serment que nous ne pouvions tenir sans nous exposer à
plonger le poignard dans le sein de nos amis et de nos pro¬
ches. » « Nous sommes nés Français, répètent-ils encore en leur
pétition au Roi de France, et nous voulons mourir en Fran¬
çais. La pauvreté, l’exil et tous les malheurs, — au péché près,
— ne sont pas capables de nous faire changer de sentiments,
Sa Majesté très chrétienne n’a pas de cœurs plus fidèles que
les nôtres. »
Sources et autres références :
Arch. Nat. Colonies. — Série B., vol. 117, f. 497 ; vol. 118, f. 172.
Arch. Min. Aff. étr. — Corr. pol. Anglet., vol. 440, ff. 208, 218-20 et
suiv. ; vol. 452, fT. 203-5, f° 328.
Arch. Canada. — Rapport 1894 (doc. angl. rel. à Nouv. Ec.) 229-269.
— 1905, II. Les Acadiens dans les Colonies
anglaises, pp. 139-191, 191-197, 305-
307.
New England Register. (C XVII, p. 17, janvier 1876).
Ed. Richard. — Acadie (éd. H. d’Arles), III, 247-264.
Pascai. Poirier. — Les Acadiens déportés à Boston (Soc. Roy. Canada)
1908, I, 125-180.
Gilm. Shea. — The Catholic Church in mlonial Days, op. cit. Vol. I,
liv. IV, ch. iv.
Calneck and Savary. — Hislory of the Countg ol Annapolis.
E. Richard. — Acadia. II Appendix.
CHAPITRE XX
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE
(1755-1774)
De la persécution systématique à la générosité improvisée.
I. — En Angleterre
Les Acadiens furent-ils mieux accueillis dans la Vieille
Angleterre que dans la Nouvelle ? Nullement. Dès le
17 juin 1756, les Lords du Commerce se plaignent
au Secrétaire d’État, Henri Fox, de l’arrivée sur un seul
navire de 300 de ces Français neutres que la Virginie refusait ;
or, de cette seule colonie il devait en venir, sauf naufrage,
1.140.
« Dispersés dans tous les ports du royaume, dit le rapport
Rochette (février 1763), ils y périrent presque tous de misère
et de chagrin. Trois cents abordèrent à Bristol où ils n’étaient
point attendus : car on ne les attendait nulle part. Ils passèrent
trois jours et trois nuits [d’hiver] sur les quais de la ville expo¬
sés à toutes les injures de l’air. On les renferma à la fin dans
quelques édifices ruinés, où la petite vérole acheva de détruire
tous ceux qui n’avaient pas succombé à la fatigue et au déses¬
poir. »
Alors, traités en prisonniers de guerre, ils reçurent une allo¬
cation journalière de 6 sols par adulte et de 3 sols par enfant.
A la fin de la guerre, il n’en restait plus à Bristol que 184 sur
300, à Liverpool que 224 sur 336, à Southampton que 219
sur 340, à Penryn (Falmouth) que 159 sur 250, et 80 enrôlés
de force à bord des corsaires anglais ; soit en tout 866 sur les
1.300 ainsi comptés. Mais des autres victimes de Lawrence,
entre autres les 152 prisonniers du Cap de Sable expédiés
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 157
d’Halifax en juillet 1759, des autres victimes de Boscawen
brutalement arrachées de l’ Ile Royale et l’ Ile Saint-Jean,
n’en resta-t-il donc pas en Angleterre, où elles abordèrent,
pour la plupart, avant d’être débarquées en France ? Même
sans tenir compte de ceux-ci, il est évident qu’effroyable fut
la mortalité des détenus en Angleterre.
Dès le début d’octobre 1762, notre plénipotentiaire, le duc
de Nivernois, adressa au duc de Choiseul un mémoire en faveur
des Acadiens qui « réclament les bontés du Roi et qui pour-
roient être employés utilement dans nos colonies à la paix. »
Le 1er décembre 1762, Lord Granville demanda précisément
au duc de Nivernois ce qu’il comptait faire de ces prisonniers
de guerre. Le duc s’enquit de leur sort : un Irlandais, qui avait
épousé une Acadienne, lui transmit une supplique des prison¬
niers de Liverpool ; ceux-ci, se plaignant des mauvais traite¬
ments subis, protestèrent de leur fidélité à la France et solli¬
citèrent leur rapatriement. Le 26 décembre, un attaché
d’ambassade M. de la Rochette fut envoyé en mission auprès
des différents groupes acadiens pour les assurer que le Roi,
instruit de leur zèle inviolable et des malheurs qui en étaient
résultés, « les récompenserait comme de bons et fidèles sujets,
en quelques parties de ses États qu’ils vinssent s’établir. »
A Liverpool où il arriva le 31 décembre, M. de la Rochette
leur apporta en guise d’étrennes ce bon message :
« Quelques précautions qu’il eût prises pour les engager à
modérer leur joie, dit son rapport (février 1763), il ne put
empêcher que les cris « Vive le Roi » se fissent entendre dans
leur quartier, au point que quelques Anglais en furent scanda¬
lisés. Les larmes succédèrent à ces premières acclamations ;
et les hommes et les enfants disaient tous, en pleurant d’allé¬
gresse : « Dieu bénisse notre bon roi ! » Plusieurs semblaient
entièrement hors d’eux-mêmes : ils battaient des mains, les
levaient au ciel, se frappaient contre les murailles et ne cessaient
de sangloter. Il serait impossible de décrire tous les transports
auxquels s’abandonnèrent ces honnêtes gens. »
Une pareille réaction en dit long sur les souffrances qu’ils
enduraient. Un de leurs compagnons de captivité, le chevalier
de La Corne, ancien officier d’Acadie, leur rendit au début
quelques services dont le Roi lui sut gré (15 février 1760) ; il
les connaissait, s’étant battu pour eux dans l’isthme et dans
la péninsule ; son frère avait été l’un de leurs missionnaires.
158
L’EXIL
Alors, se ravisant, l’Angleterre voulut garder à son service
des gens qu’elle avait si mal traités. « Le gouvernement anglais,
dit un mémoire de juin 1777, leur fit proposer de leur rendre
leur patrie et leurs biens, n’exigeant d’eux qu’un serment
d’allégeance constamment refusé depuis 1742; il leur était
donné deux ans à dix-huit mois pour se décider ». A l’unani¬
mité, ils répondirent au duc de Nivernois : « Nous voulons
vivre sous la domination de Sa Majesté très chrétienne pour
qui nous sommes prêts à verser notre sang. » Le commissaire
de Liverpool refusa de faire parvenir la déclaration écrite et
signée de tous les pères de famille.
« Depuis que la paix est décidée, précise le mémoire de La
Rochette (février 1/63), on n’a cessé de travailler à les séduire.
Langton, commissaire anglais des prisonniers français, les fit
paraître devant lui dans les premiers jours de décembre et leur
représenta que, la France les ayant abandonnés depuis si long¬
temps, le roi d Angleterre voulait bien les regarder comme ses
sujets et qu’il les renverrait en Acadie où on leur rendrait leurs
terres et leurs troupeaux. [Qui trompe-t-on vraiment ? Le roi
d Angleterre et ses ministres ne pouvaient ignorer ce qu’étaient
devenus les terres et les troupeaux des Acadiens et la façon
barbare dont à cette heure même on traitait les derniers Fran¬
çais de la Nouvelle Ecosse ?] Ils répondirent tous unanimement
qu’ils étaient Français et que c’était au roi de France de décider
de leur sort. [Après cinquante années d’épreuves et de sépa¬
ration, une telle fidélité n’est-elle pas digne d’admiration?] Le
commissaire les traita de rebelles ; il les menaça de les faire
renfermer et de réduire leur paye ; mais, comme rien de les inti¬
midait, il eut recours à un moyen qui, par l’attachement qu’ont
les Acadiens pour leur religion, semblait infaillible. Il séduisit
un certain prêtre écossais, directeur des Acadiens, en lui pro-
mettant la place de curé principal des villages catholiques
d Acadie. Cet homme leur prêcha des sermons scandaleux. »
[« Leurs prêtres anglais et écossais, est-il dit ailleurs, ne cessent
de les exhorter à renoncer à la France qu’ils leur représentent
comme un pays abandonné de Dieu. » On voit que cette calom¬
nie date de loin].
Cette scène si vivante et les intrigues nous montrent que la
politique de la métropole anglaise ne différait pas de celle
des colonies : ne pas abandonner à son sort l’adversaire accablé
et dépouillé par la violence, mais, à force de ruse, par une
feinte pitié, se 1 attacher, quand même, pour l’exploiter encore.
De nos jours persiste cette cynique forme de la morale de
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 159
1 intérêt ; elle passe, du reste, pour n’être pas uniquement
anglaise.
A Southampton, dupes des manœuvres du duc d’York et
d’un général anglais, les détenus n’osèrent se fier à l’envoyé
français, mais dépêchèrent deux des leurs au duc de Nivernois.
A Penryn, M. de la Rochette trouva les « 159 Acadiens dans
la situation la plus déplorable : depuis la fin de novembre le
gouvernement a arrêté leur paye ; ceux qui n’ont appris aucun
métier vivent d’emprunts ; les veuves et les orphelins deman¬
dent l’aumône ; ils doivent entre eux plus de 250 guinées dans
le bourg ». Les 184 Acadiens de Bristol « s’abandonnèrent
entièrement à la protection du Roi. » (Arch. Aff. étr. Corr.
Anglet., vol. 448, ff. 213, 218, 267, 355; vol. 449, fï. 24,
150, 340).
II. — En France.
Le 1er mars 1763 le duc de Choiseul, ému par le « traitement
horrible qu’on a fait éprouver à nos malheureux prisonniers »,
se déclare désireux, malgré les procédés dilatoires de Lord
Egremont, « de faire promptement finir leurs misères » ; il
accepte la lourde charge de les rapatrier en France. Cette
dépense fut estimée (19 mars 1763) à plus de 120.000 livres,
dont 20.000 pour leur transport, 13.500 pour leur allocation
de 6 sols pendant 2 mois, 27.000 pour une allocation de 2 sols
pendant douze autres mois, 16.800 pour leurs frais d’installa¬
tion, 9.600 pour l’acquisition de leurs meubles, outils et
instruments, 19.400 pour leur alimentation, cheptel, semences,
7.000 pour leurs barques et engins de pêche, 8.000 pour le
paiement de leurs dettes (dues aux maladies et au refus du
gouvernement anglais de pourvoir finalement à leur subsis¬
tance). On a ri de la solde de six sols par jour ; l’on a eu tort.
C’était précisément la solde que l’on donnait aux invalides
de la marine, comme aux prisonniers de guerre ; pour avoir
l’équivalent en monnaie actuelle, il faut multiplier par vingt ;
cette somme de six francs par jour n’était donc nullement
méprisable. Douze ans plus tard, l’Angleterre ne donnait
elle-même que six pence par jour aux loyalistes de la Nouvelle
Écosse. Il faut même reconnaître que pareille générosité ne
160
L’EXIL
manquait pas de mérite de la part d’une nation alors profon¬
dément éprouvée et si gravement endettée par une guerre
désastreuse; mais la France estimait, à juste titre, qu’elle
ne devait pas moins à ces « malheureux Acadiens » qui, dit
un de nos attachés d’ambassade, le chevalier d’Eon, « éton¬
naient toute l’Angleterre par leur probité, leurs mœurs et
leur attachement inviolable à la religion et au roi, malgré leur
dispersion cruelle, malgré la misère effrayante qu’ils ont sup¬
portée jusqu’à la fin avec un courage héroïque. »
En mai 1763 arrivèrent donc de Brest deux gabares et deux
corvettes qui embarquèrent à Liverpool, à Falmouth et à
Southampton plus de 750 Acadiens prisonniers depuis huit ans.
Vers le 21 mai, à Saint-Malo et à Morlaix, ces malheureux
débarquèrent sur cette terre de France que leurs ancêtres
avaient quittée depuis près d’un siècle et demi. (Arch. Col.,
série B, vol. 117, année 1763).
La province de Bretagne avait été, dès février 1763, recom¬
mandée par le duc de Nivernois au duc de Choiseul :
« Cette province a des avantages dont le défaut de popula¬
tion l’empêche de profiter [dépopulation sensible, est-il dit,
due à la quantité de soldats et matelots fournis à l’Etat pendant
cette guerre]. Le sol y est bon, la côte abonde en poisson ;
cependant il y a quantité immense de terrain inculte ; [la moitié
dit un autre rapport], La pêche n’y fait point une branche de
commerce et fournit à peine à la consommation du pays.
L’établissement des Acadiens dans cette province lui serait
sans doute très utile et les Acadiens y trouveraient peut-être
plus d avantage que dans tout autre. Les Etats pourraient
concourir avec, le Gouvernement au prompt établissement de
ces nouveaux colons. »
A Morlaix, les 384 Acadiens d’Angleterre furent donc pro¬
visoirement logés dans les casernes et, par délibération du
23 septembre, le Conseil de cette ville assura à leurs enfants
l’instruction gratuite; ceux de Saint-Malo furent quelque
temps installés à l’Arsenal, au parc des Corbières et dans le
quartier de la Boulais. On veilla bientôt à leur établissement
définitif.
D’autres Acadiens avaient précédé en France ces prison¬
niers d’Angleterre. Dès la fin de juin 1758 étaient arrivés à
Cherbourg des déportés de Boston qui provenaient en partie
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 161
de la riviere Saint-Jean. Puis, en 1759 surtout, les victimes
de Boscawen, arrachées de l’Ile Royale et de l’ Ile Saint- Jean,
affluèrent dans tous les ports de la Manche et de l’Océan, la¬
mentables épaves humaines du grand naufrage de la Nouvelle
France. En octobre 1758, il en vint à Rochefort ; en novembre,
à Cherbourg et à Saint-Malo ; en décembre, à Boulogne ; au
début de 1759, au Havre, à Morlaix, à Dunkerque. Le 6 avril
arrivèrent à Saint-Malo deux paquebots anglais portant
451 prisonniers de Elle Royale ; à Calais, au Havre, d’autres
encore renvoyés d’Angleterre ; le 20 avril, à Saint-Malo,
211 encore. Le 8 juin, à Morlaix, toute une cargaison. A Saint-
Malo, le 30 avril, 1.102 se trouvaient rassemblés, venus de
différents ports. On était débordé ; on ne savait que faire : aux
uns, on donna des secours immédiats : 6 sols pour les adultes,
3 sols pour les enfants ; à d’autres, du travail ; ceux de Bou¬
logne furent employés aux fortifications de Dunkerque et
aux manufactures du voisinage. A Cherbourg, où en janvier
vier 1760 survinrent 147 nouveaux venus, la petite vérole
éclata, causant de nombreux décès ; le ministre envoya un pre¬
mier subside de 2.000 livres, puis le 25 janvier un autre
de 3.235 ; en novembre, la ville, ruinée par les bombardements
anglais, dut faire cesser les travaux du port : la plupart des
réfugiés tombèrent dans « la plus affreuse misère ». Sept enfants
nés en Acadie, dont « un dans les bois », furent baptisés le
31 décembre. A La Rochelle, même détresse : le roi ordonna
de ne pas retarder les secours. En mai, de nouveaux subsides
sont envoyés à Boulogne, au Havre, à Saint-Malo. Puis vin¬
rent, en 1760 et 1761, d’innombrables réfugiés du Canada.
Enfin, le 26 décembre 1762, est émise une circulaire, adressée
aux Intendants et Commissaires des ports où se trouvent des
familles de l’Amérique du Nord :
« Bien que la paix dût faire supprimer les secours du Roi aux
familles venues de l’ Ile Saint- Jean et autres lieux, ils seront
cependant continués pendant l’hiver. Il conviendrait, en atten¬
dant cette suppression, de pressentir les familles les plus
pauvres sur l’idée de passer soit à Cayenne, soit à la Marti¬
nique, à Sainte-Lucie, à la Guadeloupe ou à Saint-Domingue,
en leur observant que, dans ce cas, le roi continuerait de leur
accorder le même secours et, en outre, quelques autres avan¬
tages ».
LAUVRIÈRE. T. II.
11
162
L’EXIL
Une autre circulaire du 6 avril 1763 déclare que les secours
qui devaient cesser le 26 décembre dernier seront continués
jusqu’à nouvel ordre. A trois reprises, le ministre insiste
auprès de l’abbé de l’Isle-Dieu, vicaire apostolique du Canada,
pour que les mariages entre Acadiens soient facilités par une
dispense du Pape. Un mémoire du 16 avril 1764 contient
l’estimation suivante : « Les familles acadiennes qui ont passé
en France après la reddition de Louisbourg et celle du Canada
étaient, à la fin de 1763, de 3.000 à 3.500 personnes, y compris
celles venues en dernier lieu d’Angleterre sur l’invitation de
M. le duc de Nivernois. »
On a taxé la France d’ingratitude à l’égard des réfugiés
acadiens ; ce reproche est profondément injuste. A l’encontre
de ce qui se passa dans les colonies anglaises, les Acadiens ne
manquèrent pas plus de protecteurs parmi les hommes du
gouvernement que parmi les fonctionnaires des villes, et cela
en tous temps sous l’ancien régime comme sous le nouveau.
« Rendus en France, Monseigneur, avait écrit au ministre le
gouverneur de l’ Ile Sain. -Jean, M. de Villejoint, si vous n’avez
la bonté de jeter un œil favorable sur leurs misères et leurs
pertes, je les vois replongés dans la plus affreuse détresse qu’ils
aient jamais essuyée. Le pauvre peuple sera sans vivres, sans
vêtements, hors d’état de se procurer du logement et du bois
de chauffage dans un nouveau monde, ne sachant à qui s’adres¬
ser pour présenter ses besoins, timide de sa nature. »
Aux termes touchants de cet appel s’ajoutèrent, avons-nous
vu, les recommandations du duc de Nivernois. Prenant leur
cause en main, Louis XV lui-même recommanda à ses ministres
la plus grande sollicitude. On n’y manqua pas ; l’une des pre¬
mières choses que fit Choiseul fut de demander aux intendants
des provinces s’ils pouvaient recevoir des Acadiens sur leurs
terres vacantes. Nous venons de voir avec quel empresse¬
ment, malgré la dureté des temps, on envisagea la dépense
de 120.000 livres pour les 800 Acadiens d’Angleterre pendant
quelques années : or, ce fut en réalité à plus de 3.000 Acadiens
qu’il fallut venir en aide pendant près de trente ans, et leur
entretien annuel dépassa 200.000 livres en 1766. Non : pas
plus en cette circonstance qu’en tant d’autres, la France ne
faillit à son idéal de générosité et d’honneur : elle a pu parfois
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 163
manquer de sens pratique, elle n’a jamais manqué de cœur.
(Voir en particulier lettres de Choiseul du 10 juin 1764,'
31 janvier 1765, 26 août 1768. Areh. Nat. Col., B., vol. 120,
f. 195 ; vol. 122, f. 23 ; vol. 131, f. 272).
On ne songea guère, et pour cause, à employer dans
les manufactures ces pauvres paysans déracinés ; il leur
fallait des terres.
4 Le Ministère s’est toujours proposé d’attacher les Acadiens
à la glèbe, écrit en 1768 le commissaire de la marine Lemoine
qui fut particulièrement chargé d’établir les Acadiens en France;
il 1 a regardé comme le seul moyen qui pût lui assurer une
existence assez certaine... et décharger le gouvernement de ses
inquiétudes à l’égard d’un peuple digne de ses bontés. On n’a
point varié sur ce projet ; il est la première promesse qu’on ait
faite aux Acadiens ; ils y ont mis toute leur espérance ; ... ils ont
eu presque continuellement des projets d’association pour le
moment où le gouvernement mettrait ses promesses à exécu¬
tion ; j ai été moi-même chargé de les assurer de ces vues ;...
on ne peut leur faire perdre cette espérance sans les jeter dans
le désespoir. [Jamais on n’usa envers eux de contrainte]... Je
crois, continue notre commissaire, qu’avant d’arrêter un projet
il serait bon de sonder les chefs qui ont le plus de crédit ; le
plus grand nombre entraîné, le reste suivra. Pour cela, il faudra
les voir, raisonner avec eux, leur faire sentir la bonne volonté
du gouvernement, toute la reconnaissance qu’ils doivent, tous
les efforts qu’ils doivent faire pour correspondre à ses vues, et
beaucoup appuyer sur les risques qu’ils ont à courir s’ils ne pro¬
fitent pas des bontés des ministres... sur ce qu’ils ont à craindre
s’ils donnent des sujets de mécontentement. Leurs têtes sont
démontées : elles sont remplies d’idées chimériques de for¬
tune ; il faut les remettre dans le vrai de leur position, les
caresser ; mais leur dire vrai avec fermeté. »
Tant de sollicitude, tant de délicatesse, tant de justesse fait
honneur à ce bon fonctionnaire paternel de l’ancien régime.
On est porté à en conclure que, si toutes ces belles intentions
ne réussirent pas mieux, la faute en fut moins peut-être aux
seuls hommes de France qu’à ces pauvres inadaptés d’Améri¬
que, dont les maintes et maintes tribulations avaient fatale¬
ment développé, comme il est dit, l’esprit de chimère.
164
L’EXIL
III. — Projets d’établissement.
Les projets d’établissements acadiens en France abondent.
Dès le début de ses négociations, en février 1763, le duc de
Nivernois proposa à Choiseul d’établir, sur la côte du Bas
Poitou, au fond de la baie de Bourganeuf, dans l 'Ile de Bouin
dont il était le seigneur, « un aussi grand nombre que possible
de prisonniers d’Angleterre ». L’idée semblait heureuse :
climat approprié, terres marécageuses à endiguer, pêche
de la sardine, pas d’impôts pendant cinquante ans, etc...
Mais le duc demandait pour deux ans la paie de 6 sols par jour
pour les adultes et de 4 sols pour les enfants et, en outre, pen¬
dant quatre ans, celle de 4 sols pour les vieillards incapables
de travailler comme pour les enfants. Cette charge sembla
trop lourde. — Choiseul lui-même, pendant deux ans (1763-
1765), songea à établir sur son domaine de Chanteloup, près
d’Amboise, 200 de ces Acadiens, (on dit ailleurs « sept à huit
cents »), les estimant « fort industrieux, bons cultivateurs,
propres à tout faire » ; il pria l’abbé Le Loutre de s’entendre
à leur sujet avec son intendant Bibot ; mais de résultat point.
(Arch. Nat., Col., série B, 117, f. 405). — L’idée du comte de
Tressain (août 1763) était moins heureuse : il proposait d’éta¬
blir 120 Acadiens dans le comté de Bitche en Lorraine, naguère
dévasté par Gustave de Suède. Bien que les sept dixièmes du
terrain fussent occupés par une forêt, le sol «pauvre et sableux»
pourrait convenir, disait-il à des « peuples qui ont quitté un
pays froid et stérile, [toujours le préjugé voltairien des
« arpents de neige »] et habitués à ne manger que du blé de
Turquie. » Notre comte ne propose rien de moins pour cette
oeuvre de charité que de prendre sur la forêt la valeur de
40.000 livres et de recevoir un traitement annuel de 8.000 li¬
vres, et une rente perpétuelle de 3.000. On remercia ce généreux
philanthrope. (Arch. Nat., Col., série B., vol. 177, f. 350).
A l’appel de Choiseul aux intendants de provinces (Arch.
Nat. Col. B., vol. 117, f. 367), les États de Bretagne, informés
de l’opinion favorable de trois Acadiens venus de Morlaix en
juillet 1763 et de celle même du commandant de File, M. de «
165
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE
Warren, répondirent en octobre 1763 par une proposition
d établir à Belle-Isle-en-Mer 77 familles acadiennes de
Morlaix, auxquelles seraient fournis matériaux de construc¬
tion, outils, bestiaux, et serait continuée jusqu’à la première
récolte la solde de six sols. Il y avait, en effet, depuis 1752,
un projet d’afféagement de l’Isle, c’est-à-dire de lotissement
des terres entre de petits exploitants propriétaires. (On voit
que l’idée de la petite propriété rurale ne date pas de la
Révolution, mais bien de l’ancien régime.) L’exécution de ce
projet avait été retardée par la guerre de Sept Ans et en parti¬
culier par l’occupation anglaise (mai 1761 à mai 1763). L’oc¬
casion sembla belle alors de faire profiter les Acadiens d’un si
moderne transfert de propriété terrienne. « Comme ils sont
gens fort industrieux et habiles cultivateurs, dit le baron de
Warren, je serais enchanté de les voir arriver ; ce serait un
bon boulevard contre ceux qui les ont maltraités ». Aussi
Choiseul s’empressa-t-il, dès le 25 octobre, d’accepter cette
proposition ; il en confia la réalisation à l’abbé Le Loutre.
Le digne abbé était précisément originaire de Morlaix ;
deux de ses frères étaient fonctionnaires dans la région.
Depuis de longues années persona grata à la Cour de Versailles,
il jouissait tout particulièrement, depuis ses huit années de
captivité en Angleterre dont cinq au château de Montorgueil
à Jersey, de l’estime et de la confiance de Choiseul. Le 3 décem¬
bre, celui-ci le prie donc de se rendre en sa ville natale pour y
déterminer un nombre suffisant d’Acadiens à accepter l’offre
de Belle-Isle ; car il était défendu « d’user de contrainte à leur
égard ». « L’abbé Le Loutre, grand mufti des Acadiens, dit
plaisamment Warren (14 janvier 1764), vient d’arriver ici
avec trois de ses disciples pour examiner le local, les engager
à s’y établir et convenir de tout cela avec les États qui n’ont,
je crois, que l’air de les vouloir. » « Il a parcouru cette isle,
continue ce brave Irlandais au service de la France ; il en a
vu la beauté, la bonté du sol. Comme c’est un homme de mérite,
ces infortunés ne sauraient mettre leur confiance en meilleures
mains. Je le désire avec empressement et saisirai toutes les
occasions de leur rendre service, n’ayant rien de plus à cœur
que d’obliger des gens qui ont sacrifié leur bien-être pour leur
Patrie et par zèle pour le service du Roi. » Avec tant de bonne
volonté de part et d’autre, les choses auraient dû aller vite.
166
L’EXIL
Dès le début de février, l’abbé Le Loutre avait décidé
77 familles acadiennes à venir dans « la plus belle des isles
possible ». Mais sa sollicitude allait un peu loin ; il avait voulu,
au risque de déplacer quelques anciens habitants, réunir « tous
ensemble » ses « pauvres Acadiens » en trois (des quatre)
paroisses de l’île, « en former un arrondissement » où ils
vivraient en « voisins, comme ils ont toujours vécu » et
où il pourrait être au milieu d’eux, les animer et les encou¬
rager au travail, — voilà huit à neuf ans que ces pauvres
gens n’ont travaillé, — au lieu qu’en les dispersant dans
l’isle, la chose devient impossible ». M. de Warren n’eut
pas de peine à lui faire comprendre que c’était là compro¬
mettre « l’union et la bonne harmonie qu’il doit y avoir
entre ces nouveaux colons et les anciens ». Le bon
« Moïse » des Acadiens n’en resta pas moins fidèle à une
conception qui prouve son bon sens et son bon cœur. Au
lieu de rassembler des Acadiens de tous pays, il sut réunir
des gens de la même paroisse natale qui, tous plus ou moins
parents et amis, devaient mieux s’entendre et s’entr’aider
en leur nouvelle œuvre de colonisation. Le recensement
de 1793 (24 août) prouve, en effet, que presque toutes ces
familles étaient originaires de la paroisse Saint- Joseph sur la
rivière aux Canards : ce fut donc comme la transplantation
de tout un petit monde sur une nouvelle terre, sous de nou¬
veaux cieux. « Les Acadiens, placés en cette île, dit l’abbé
Le Loutre, ont été transportés par les Anglais à Boston et
autres colonies en octobre 1755, transférés à la Vieille Angle¬
terre et dispersés en ce royaume en 1758, transportés en
France en 1763, placés en divers ports et ont passé en cette
île en octobre 1765 ». Que de drames en quelques lignes 1
Survient une autre difficulté : les États de Bretagne, le
6 avril 1764, réclament le paiement d’une indemnité de
56.000 livres due pour non-jouissance de l’île pendant l’occu¬
pation anglaise et d’autres arrérages s’élevant à 79.000 livres.
Le 10 juin, Choiseul plaide chaudement la cause des Acadiens
auprès du Contrôleur général qui se déclare incapable de
payer pareille somme ; or, « sans argent, point d’établisse¬
ment », mais il faut tenir les promesses du roi, de l’ambassa¬
deur et de l’ancien contrôleur envers un peuple « sobre et
industrieux », « qui a tout sacrifié en Amérique par zèle pour
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 167
la France ». Le 11 février 1765, la somme est trouvée et mise
à la disposition des États de Bretagne.
A la même date, l’évêque de Vannes est prié d’accorder à
l’abbé Le Loutre toute sa protection en son œuvre d’établi-
sement acadien à Belle-Isle ; le 26 août, l’évêque d’Orléans est,
pour la seconde fois et avec instance, sollicité de lui faire sur
quelque bénéfice une pension de 3.000 livres en reconnais¬
sance de 25 années de missions dangereuses et onéreuses en
Amérique. Le même jour, le contrôleur est prié de payer sur
le champ 600 livres audit abbé, et l’intendant de Brest est
requis de se concerter avec lui pour le départ des familles
acadiennes, de leur avancer trois mois de subsistance, de leur
fournir tous les objets nécessaires que peuvent bien contenir
les magasins du roi ; les commissaires des États de Bretagne
sont, de même, invités à leur accorder tous les secours dont ils
auront besoin ; au commandant de Belle-Isle sont recom¬
mandés les plus grands égards envers ces nouveaux adminis¬
trés que le roi a pris sous sa protection. Choiseul poussa même
la sollicitude jusqu à faire accorder aux nouveaux insulaires
un bateau pour leurs relations avec la terre ferme et 110 livres
de tabac par mois. Les choses prenaient si bonne tournure
qu’un Acadien de Boulogne, ayant obtenu l’autorisation de se
joindre au convoi de Morlaix, tous les Acadiens de Boulogne
et quelques autres de Saint-Servan voulurent, eux aussi,
entrer en ce paradis de Belle-Isle ; aussi le bon abbé, qui en
tenait les clefs, reçut-il le 11 décembre les chaleureux remer¬
ciements ministériels pour tant de zèle et de succès et un
traitement de 1.200 livres (8 mai 1768), en attendant un
bénéfice de 3.000 livres demandé à l’archevêque de Reims
(mai 1771). « Quand on se conduit comme vous faites, écrit le
baron de Warren (12 juin 1767), on doit toujours s’attendre
à être bien reçu partout ».
Il faut avouer que les conditions d’existence étaient appa¬
remment séduisantes. A chaque afféagiste les États de Bre¬
tagne accordaient, outre l’emplacement nécessaire aux mai¬
sons, granges, étables, aires et chemins, environ vingt jour¬
naux de terre arable avec une due proportion de prairies,
landes et terrains vagues du voisinage. Il y avait, à vrai dire,
les droits de fouage, du vingtième et de capitation et les
dîmes ; mais les Acadiens en furent exonérés pour trois ans.
168
L’EXIL
Le tout-puissant Le Loutre obtint plus encore : pour chacune
des 78 familles acadiennes fut bâtie une maison de deux
pièces avec dépendances, le tout revenant à 421 livres, et
chaque chef de famille fut pourvu d’un cheptel (une paire de
bœufs, une vache, un cheval et trois brebis) et de tout un
assortiment d’outils et d’instruments agricoles coûtant
ensemble près de 720 livres. On ne pouvait guère être plus
généreux. Après un nouveau voyage de l’abbé Le Loutre
(mars 1765) qui affecta sa santé, trois chefs de familles aca¬
diens furent envoyés en septembre pour préparer les voies,
dresser les plan, « marquer les emplacements », etc. Enfin,
le 22 septembre, arrivent par mer 20 familles de Saint-Malo,
puis en octobre et novembre les autres de Morlaix. L’abbé Le
Loutre est là qui les installe provisoirement dans la halle au
blé du Palais, les pourvoit de poêles, puis les répartit dans les
quatre paroisses de l’ Ile, laquelle n’a du reste que quatre
lieues de long : 15 familles au Palais, 31 à Bangor, 20 à Sau-
zon et 15 à Locmaria.
A en croire l’optimiste gouverneur, tout alla d’abord pour
le mieux. « Je suis toujours très content, écrit-il (12 juin 1767) ;
leur conduite et leur industrie ne démentent point l’éloge que
vous m’avez fait. C’est rendre au Roi un très grand service
que de protéger des citoyens de leur espèce ». « Ces honnêtes
citoyens ont presque fini tous leurs établissements. Aussi
j’espère qu’à la récolte de l’année prochaine ils commenceront
à recueillir les fruits de leurs travaux. » (14 juillet 1767).
« Tous les différends ont été arrangés à leur satisfaction. »
(31 août). « Le commissaire Hervagault a fait l’impossible pour
que chacun soit satisfait. » (19 avril 1768).
Par malheur, les affaires se gâtèrent. Le partage des terres
n’ayant pas été fait à temps ni bien fait, les Acadiens ne purent
ni semer la première année ni récolter la suivante ; il fallut,
en décembre 1766, se décider à leur continuer le paiement de
l’indemnité de subsistance ; elle fut payée jusqu’au 1er jan¬
vier 1769. Nos afféagistes, par suite d’une sécheresse, ne s’en
déclarèrent pas moins, le 30 octobre 1768, incapables d’ac¬
quitter leur première redevance et désireux d’aliéner leur
terre. Bien pis : l’année suivante bon nombre se retirèrent à
Saint-Malo en taxant de stérile un pays auquel ils n’avaient
pu, disaient-ils, malgré beaucoup de peine, rien faire pro-
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 169
duire. En 1769, l’exode fut tel que le 25 juin le commandant
de l’île reçut l’ordre de ne plus délivrer de passeports : malgré
toute la bonne volonté de ce « Père des Acadiens », le paradis
se muait en enfer.
En fait, Belle-Isle contient de bonnes terres arables ; mais
les moissons en étaient trop souvent ravagées par les fré¬
quentes tempêtes de ces parages ; car nul bois, nul arbre même
ne s’opposaient à leur violence. Peut-être aussi les Acadiens
ne furent-ils pas très bien partagés : car les premiers habitants
du pays, mieux au courant, durent se réserver les meilleures
terres ; « ils ne les regardent pas d’un bon œil et [bas bretons]
n’en entendent pas le langage ». Enfin, bien qu’il y eût en cette
île ce mélange de pêche et de culture qui était de nature à leur
plaire, l’une et l’autre différaient tant de celles de leurs pays
que beaucoup ne purent s’y livrer. Un certain nombre n’en
persista pas moins, « plus de la moitié », dit-on.
! Le 12 janvier 1767, la Cour de Rennes déclara nécessaire,
« tous les registres de baptêmes, mariages et sépultures ayant
été perdus dans la persécution des Anglais, de suppléer à cette
perte en rétablissant autant que possible les filiations de ces
infortunés fugitifs. » « Article IV. — A l’égard des enfants qui
n’ont ni père, ni mère, ni parents, la déclaration sera faite
par ceux qui ont le plus connaissance de leur famille ». Deux
registres furent ainsi dressés en présence de l’abbé Le Loutre
et déposés au greffe du siège royal d’Auray. Bon nombre de
ces Acadiens descendaient des compagnons même d’Aulnay,
dont quelques-uns, avons-nous vu, étaient originaires de ce
pays même. Des quatre à cinq cents Acadiens qui furent ainsi
inscrits, on relève encore de nos jours au Palais les noms de
Le Blanc, Daigre et Granger ; à Locmaria ceux de Trahan,
Granger, Gautrot ; à Sauzon, ceux de Granger, Trahan, Daigre;
à Bangor, ceux de Daigle, Landry, Le Blanc, Duon, Richard,
Gautrot, Mauger. Inutile de dire que de nos jours ces descen¬
dants des Acadiens se confondent entièrement avec la popula¬
tion belliloise. Pourtant, lorsqu’il y a quelques années, l’abbé
Lelandais, ancien professeur au Séminaire de Québec, vint
faire une conférence au Palais, de vieux Acadiens et de vieilles
Acadiennes lui montrèrent leurs papiers attestant leur origine
et s’enquirent du sort de leurs cousins d’Amérique. — Un
fils d’Acadien, Jacques Le Blanc, né au Palais, embarqué
170
L’EXIL
comme simple marin en 1800, se comporta si bien dans la
flotte de l’État qu’en 1833, capitaine de frégate, il se distingua
à la prise d’Alger ; il se trouvait capitaine de vaisseau, lors-
qu’en 1853 il mourut en rade de Toulon. D’Acadiens de Belle-
Isle descendent encore le chanoine J.-M. Lanco, curé-doyen
de Josselin (à qui nous devons bon nombre de ces renseigne¬
ments), le professeur Bonno, d’Antigonish University, N. B.
et l’ingénieur Aimé Le Blanc, tous deux anciens éleves de
l’École Normale Supérieure. ,
Ceux des Acadiens qui étaient restés à Morlaix durent, dès
le départ de leurs compatriotes, regretter leur abstention ; car,
en cette fin d’année 1765, ils demandèrent au roi diverses
terres incultes de la province de Bretagne qu’ils promirent de
mettre en valeur. Abondant en ce sens, Choiseul demanda aux
États de cette province un relevé des terres du domaine
royal ; il lui fut envoyé le 7 janvier 1767 ; les États consen¬
taient à céder ces terres aux Acadiens moyennant une faible
redevance: si faible qu’elle fût, on s’aperçut en 1770, après une
étude attentive, que ce projet « impliquait une dépense de
trois millions et un événement incertain. On l’abandonna ».
(Rapport avril 1782). De même, deux ans plus tard (1769),
le père de l’auteur de René, M. de Chateaubriand, proposa de
céder aux Acadiens de Saint-Malo 2.500 journaux de se9
terres de Combourg ; peut-être l’avare amateur malouin
espérait-il atténuer ainsi les lourdes charges de la récente
acquisition (1761) de son château féodal. Nous craignons bien
qu’en tous ces beaux projets nos Bretons oubliaient leur
dicton : « Lande tu fus, lande tu es, lande tu resteras ». Les
Acadiens n’y pouvaient mais.
Prévoyant sans doute l’insuffisance de l’établissement de
Belle-Isle, Choiseul avait, le 31 janvier 1765, supplié le Con¬
trôleur général de faire tout ce qui dépendait de lui pour
essayer encore d’établir les Acadiens ailleurs « Ayant tout
sacrifié pour leur fidélité au roi et obtenu de lui des promesses
de secours, ils s’inquiètent de ne rien voir venir et se lassent
de la vie oisive qu’ils mènent ; ils craignent de perdre l’habi¬
tude et le goût du travail ». Le 25 novembre 1766, nouvelles
instances par circulaire auprès des intendants des ports en
vue de l’installation des Acadiens en France. Le 26 août 1768,
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 171
réitération auprès du Contrôleur général sur la pressante
nécessité d’établir 400 à 500 familles acadiennes ; soit 2.400 per¬
sonnes dispersées sur nos côtes. » « Cet objet mérite son atten¬
tion : c’est une affaire d’État qui doit être traitée comme
telle, et non d’après les principes ordinaires de la finance. »
Tant d’insistance fit naître de nouveaux projets. L’inten¬
dant de Caen, Fontette, suggère à Choiseul d’attribuer à
ceux de sa généralité un tiers ou un quart des 24.000 acres
de domaines communaux concédés dans les élections du
Cotentin à un jeune aventurier musulman que patronait le
Contrôleur général ou, sinon, de les associer d’une manière
équitable aux travaux de voirie auxquels on employait alors
nombre de soldats démobilisés. « On dit qu’il y a autour de
Roche fort, suggère le Ministre de la Marine (15 septembre 1765),
des marais et des terres en friche dont les concessionnaires
n’ont jamais tiré le parti promis ; les Acadiens sauraient les
mettre en valeur. » C’était encore là ramener certains Aca¬
diens à leur point de départ, à l’exploitation de ces marais
salins qu’ils avaient transportée en Acadie. En 1766, le comte
d’Hérouville propose d’établir sur ses terres de Flandre
40 familles acadiennes, soit 200 à 250 personnes ; le 5 août 1767,
le Ministre recommande au Contrôleur général de lui accor¬
der les mêmes conditions qu’à Belle-Isle. En 1768, deux
Irlandais, les frères Rice, proposent d’établir sur la forêt
royale de Brix près de Cherbourg autant de familles aca¬
diennes que possible, sans exiger aucun prix principal ni aucune
redevance annuelle, leur intention étant d’y entreprendre
des salaisons de bœufs telles qu’ils les opéraient à Cork ; le
Contrôleur est prié d’examiner ce projet. Le 20 août 1768,
le commissaire de la marine, Lemoine, précise un autre projet
qu’il avait suggéré dès 1766 : établir d’abord 20 familles, puis
100 familles dans les courleaux de Blaye où ils pourraient,
pour huit à seize mille livres, défricher et drainer deux mille
journaux de bois et taillis marécageux. Dès février 1763, le
duc de Nivernois avait, du reste, proposé d’offrir aux Acadiens
le défrichement des landes de Guyenne et de Gascogne et de
leur créer un havre pour la pêche et le cabotage. En 1771,
projet d’un officier de cavalerie, M. de Saint-Pierre, pour
l’établissement de familles acadiennes dans la forêt de la
Roquette près de Saint- Sauveur-le-Vicomte en Cotentin ;
172
L'EXIL
en 1772, projet d’un certain Closnard pour l’établissement
de 60 familles acadiennes sur ses terres ; la même année, projet
de M. de Saint-Victour pour la création de métairies aca¬
diennes dans le Limousin : deux Acadiens de Saint-Malo
furent envoyés pour visiter les lieux ; nombre de familles
s’inscrivirent. Bref, il n’est guère d’année où ne naisse et, à
vrai dire, ne meure quelque mirifique projet d’établissement
acadien.
Un projet d’établissement en Corse sembla plus sérieux.
Cette île nous avait à peine été cédée par les Génois que le
comte de la Marche proposa d’y établir sur ses terres 80 fa¬
milles acadiennes, à peu près dans les mêmes conditions que
l’année précédente 120 familles grecques près d’Ajaccio.
En août 1768, un sieur de Lisle dressa un plan de ce peuple¬
ment français : chaque famille devait avoir treize arpents et
demi et payer une redevance de 50 sols par arpent ; elle devait,
en outre, recevoir en prêt pour cinq ans l’équivalent de
1.500 livres. En 1771, l’abbé Le Loutre, envoyé en Corse pour
visiter les lieux, émit sans doute un avis favorable ; car, en
décembre 1772, un certain M. Destouches du Dézert fut chargé
d engager à Saint-Malo les familles acadiennes consentantes ;
il s en trouva 80, faisant nombre de 430 personnes des deux
sexes et de tout âge. D’après un rapport de 1782, plus de
2.000 Acadiens se seraient offerts. Le roi accorde en juin,
comme avance de solde pour un an, la somme de 100.000 livres.
Restait la question du transport : après avoir renoncé à
l’étrange idée de voyage par terre en trois mois, on se décida
à affréter à Saint-Malo deux ou trois bateaux, lorsque le comte
de la Marche changea de dispositions. « Il eût fallu, dit le
rapport de 1782, dépenser 1.800.000 livres en six ans ». Et
puis, qu auraient bien pu faire ces anciens exploitants de pro¬
vinces humides dans les secs maquis méditerranéens ? Il fut
plus tard déclaré, en effet, que les terres offertes étaient
seches et stériles. Ce projet de Corse n’en fut pas moins repris
de 1774 à 1778 par Necker, dit un rapport de juin 1778 ;
mais les deux administrateurs moururent successivement.
On y songeait encore en avril 1788.
Les deux plus ardents protecteurs des Acadiens en France
étaient ceux qui les connaissaient le mieux: l’abbé de l’Isle
Dieu et l’abbé Le Loutre ; ils déploraient ces multiples échecs
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 173
dont ils prévoyaient les conséquences funestes pour l’état
matériel et moral de leurs protégés : ils espéraient et récla¬
maient une solution définitive.
« Il nous reste encore de cinq à six cents familles acadiennes,
c’est-à-dire plus de 3.000 habitants, écrit l’abbé de l’Isle-Dieu
au Nonce du Pape (24 août 1767), que la Cour et le Ministère
se disposent à établir en différentes provinces du Royaume,
et, s’il est possible, dans une seule, en leur donnant des terres
incultes et les secours et moyens pour s’y établir... Nous allons
faire incessamment la réunion de ces cinq à six cents familles
dans la vue de reformer en France une nouvelle petite Acadie,
j’ai pensé dire une nouvelle Église de Jérusalem, tant ils vivaient
comme les premiers chrétiens de la primitive Église. Et c’est là,
Monseigneur, ce qui serait capable de faire verser des larmes de
sang sur leur état actuel. » « M. le duc de Choiseul veut acheter
dix mille arpents de terre pour faire une colonie de nos Aca¬
diens, écrit l’abbé le Loutre au baron de Warren » (5 août
1765). « Il paroit disposé à les réunir tous dans la même pro¬
vince et à n’en former qu’un seul et même établissement par
paroisses distinctes et séparées. » (5 août 1767). « J’ai fait plus
de cent voyages à Versailles. J’ai vu plusieurs fois M. le duc de
Praslin. Je l’ai sollicité jusqu’à l’importunité... J’ai présenté
à M. le Contrôleur général un mémoire très détaillé dans lequel
je démontre la nécessité oû se trouve le gouvernement d’établir
promptement les Acadiens, parce que les dépenses considérables
qu’ils occasionnent à l’Etat tombent en pure perte et ne pro¬
duisent aucun bien ; ... sinon, si cet établissement devenait
trop difficile ou trop dispendieux, il fallait les laisser libres...,
ils se donneraient à l’Espagne qui veut bien les recevoir et passe¬
raient à la Louisiane pour y former une petite colonie... D’un
autre côté, il semble qu’on ait honte de laisser sortir du pays
tant de bons laboureurs. » (août 1768). s Je ne regretterai ni mes
peines ni mes dépenses, si je puis réussir à placer avantageuse¬
ment ces pauvres familles. » (26 nov. 1768.)
En juillet 1771, une délégation d’ Acadiens, las d’attendre,
se présenta au roi en son palais de Compiègne. Elle rappela les
promesses faites en son nom ; elle allait demander, faute de
mieux, l’autorisation de passer en Espagne dans la Sierra
Morena où l’on faisait des défrichements (autre idée mal¬
heureuse). Alors Louis XV, irrité d’apprendre qu’on n’avait
encore rien fait pour ses protégés, enjoignit au Secrétaire
d’État, M. Berton, de s’occuper au plus tôt des Acadiens, et à
l’abbé Terray de prendre au Trésor public les fonds nécessaires
à leur établissement. M. Berton se rappela avoir fait récem-
174
L'EXIL
ment obtenir au marquis de Pérusse d’Escars, brigadier des
armées du roi, une exemption de tout impôt sur les terres dont
il entreprenait le défrichement en son vaste domaine de Mon-
toiron en Gâtine, acheté en 1755. Manquant de bras en cette
région dépeuplée du Poitou, le Marquis, qui était agronome de
mérite, avait fait venir des pays de Juliers et de Cologne dix
familles allemandes qui, pour une dépense de 80.000 livres,
lui avaient défriché 600 de ses 15.000 arpents ; cent autres
devaient venir. Pourquoi ne pas les remplacer par des familles
acadiennes ? Le roi, qui avait refusé 450.000 livres pour cette
colonisation allemande, consentit à faire davantage pour une
colonisation française. Dès le mois d’octobre 1772, le Direc¬
teur de l’École d’Agriculture de Compiègne, M. Sarcey de
Suttière, alla avec quelques chefs acadiens visiter les terres et,
d’accord avec les intéressés, choisit les meilleures ; 630 ar¬
pents sur le domaine de Montoiron, 2.400 sur les terres de
l’évêque de Poitiers et 980 sur celles des religieuses de Fonte-
vrault, soit plus de 4.000 arpents. On prendrait le bois néces¬
saire, moyennant redevance, dans la forêt voisine dudit
évêque. On dressa un « état général » des Acadiens en France ;
de ce document des plus importants pour l’histoire acadienne,
il appert :
1° — Qu’en 1772, il y avait en France 2.370 Acadiens,
formant 626 familles, dont 167 individus au Havre, 222 à
Cherbourg, 166 à Morlaix, 7 à Nantes, 26 à la Rochelle,
1.712 à Saint-Malo et à Saint-Servan, 69 à Rochefort et
1 à Dunkerque.
2° — Que ces familles pouvaient, d’après l’occupation de
leur chef, se diviser en trois classes : 264 laboureurs (soit
1.347 individus), 23 « gens de profession analogue à l’agricul¬
ture » (soit 153 individus), 175 « gens de métiers qui peuvent
les retenir où ils sont » (soit 870, dont 151 familles de pêcheurs).
En mai 1773, un minutieux projet fut élaboré :
« Accorder à chaque Acadien la propriété de trois arpents de
terre... ; établir sur ce terrain 1.347 laboureurs et 153 gens de
métiers analogues à l’agriculture. Ces 1.500 Acadiens seront
divisés en 150 établissements ; 30 établissements ou maisons
formeront un village. Chacun des cinq villages contiendra
300 cultivateurs et comptera 1.422 arpents, dont 900 appar¬
tiendront aux cultivateurs... et les 522 autres seront distribués
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 175
aux gens de métiers à raison de 30 arpents par famille. Avant
le 1er octobre 1773, on bâtira 30 maisons propres à loger
300 Acadiens et les bestiaux nécessaires au défrichement. On
fera venir les Acadiens ; ceux qui ne pourront se loger dans les
30 maisons seront placés à Poitiers dans les casernes et à
Châtellerault ; l’automne sera employé au défrichement du
tiers des terres. En 1774, on travaillera à toutes les maisons, et
on défrichera un autre tiers. En 1775, on achèvera les établis¬
sements.
Ce projet demande de la part du ministère : 1° que la solde
de 6 sols soit continuée à tous les Acadiens jusqu’au 1er janvier
1774... que M. de Pérusse continuera lamente solde jusqu’au
1er janvier 1776 ; 2° que l’administration se charge du trans¬
port des Acadiens jusqu’à Poitiers et à Châtellerault... ; 3° que,
du secours de 600.000 livres accordé en huit paiements, le
premier paiement soit fait en ce moment. — Chaque établisse¬
ment coûtera 2.800 livres, à savoir 1.400 pour la maison solide
et couverte de tuiles, 600 pour deux paires de bœufs, 120 pour
deux vaches, 220 pour les instruments aratoires, 460 pour la
nourriture des bœufs et vaches la première année. Total des
dépenses : 420.000 livres pour les 150 établissements et 328.500
pour deux ans de soldes, soit 748.000 livres, d’où un déficit
de 148.500. Mais M. de Pérusse s’en indemnisera en prélevant
une rente d’une livre 15 sols par arpent. »
Que tout cela est donc beau sur le papier ! Par malheur,
le 11 mai, le gouvernement ne voulut s’engager que pour une
dépense annuelle de 240.000 livres : ce qui était déjà fort
bien ; aussi, en juillet 1775, fallut-il en appeler à l’Assemblée
du Clergé pour obtenir une subvention annuelle de 300.000 li¬
vres ; il semble qu’elle fit la sourde oreille. Chose plus grave :
quelques délégués acadiens, qui vinrent au début de l’année
visiter les lieux, prédirent que l’entreprise ne pouvait réussir
faute d’eau et de bois ; donc, pas de prairies, pas de bestiaux,
pas de matériaux de construction. C’était, à vrai dire, exagéré.
On passa outre. D’octobre 1773 au printemps 1774 arrivèrent
de tous les ports de France 1.482 à 1.514 Acadiens de tout
âge, presque tous laboureurs ou gens de métiers ruraux. Ainsi
à Cherbourg s’embarquèrent, le 16 octobre, 120 Acadiens
valides et en avril 43 ; ils débarquèrent à la Rochelle et durent
parcourir à pied les cinquante lieues qui les séparaient de
Châtellerault. Comme on n’avait guère pris d’autres mesures
préalables que la construction de 36 maisons de « pisé de
brande », dont 15 finies en 1773 et 42 commencées en 1774,
176
L’EXIL
(presque toutes sur le même modèle : deux pièces, une étable
et une grange), il en résulta dans la petite ville de Chàtelle-
rault un encombrement et une confusion lamentables. Le
mécontentement fut d’autant plus grand qu’à la vue de ces
sèches landes calcaires couvertes d’ajoncs et de bruyères, nos
colons de terres basses et humides désespérèrent de réussir :
pareilles friches ne pouvaient, pensèrent-ils, rapporter qu’au
bout de quatre ou cinq ans de dur labeur, et encore médiocre¬
ment ; c’était une erreur, comme le prouvèrent les plus per¬
sévérants. Un soi-disant Flamand ajouta au mécontentement,
en promettant, on ne sait dans quel but, « les meilleures terres
de Normandie ». Des agents espagnols, aussi, prônaient la
Louisiane. « La mauvaise volonté en vint à son comble : il
n’y eut d’autre parti à prendre que d’éloigner les révoltés ».
La plupart réclamèrent à cor et à cri leur retour à leurs ports
d’attache. Après mûr examen, Turgot y consentit le 18 juil¬
let 1775 ; on les transporta presque tous à Nantes aux frais
du roi cette année-là et au début de l’année suivante ; coût :
55.000 livres.
En juin, le ministre avoua l’échec de son entreprise, sans
que fût mise en doute « la droiture du marquis de Pérusse
qui a sacrifié en cette affaire beaucoup de temps, de crédit et
d’argent. » Ajoutons encore, pour la décharge de cet agro¬
nome expérimenté, qu’il sut, par ailleurs, introduire en cette
région arriérée des procédés de culture très modernes.
Les dépenses n’en furent pas moins énormes : un rapport de
1782 déplore « la perte presque entière des sommes considé¬
rables tirées du Trésor, avec si peu de profit pour le roi, pour le
marquis de Pérusse et même pour les Acadiens ». Les ordon¬
nances existent encore ( Arch. Nat., F15 3.495) : au marquis de
Pérusse, le 12 septembre 1773, 600.000 livres en acomptes
de 25.000 ; le 15 octobre 1757, 300.000 livres ; le 20 juillet 1776,
100.000 livres. Le 1er juillet 1778, les dépenses s’élevaient à
1.730.000 livres, dont un tiers pour la solde des Acadiens, un
dixième pour la fourniture d’ustensiles, de bestiaux, de
semences, etc... et le surplus pour frais de construction ;
(chaque habitation revenait à 7.042 livres). Le Trésor croyait
en avoir fini lorsqu’il fallut encore, le 22 novembre 1778,
verser 20.000 livres ; le 14 février 1779, 52.400 livres, et le
16 mai, 55.000 livres pour solde de tout compte. Cette der-
à Belle- Isle-en-Mer.
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 177
nière somme couvrait les frais de transport des Acadiens de
Poitou en Bretagne, Dès 1777, on avait bien donné ordre de
cesser toutes dépenses autres que celles des soldes; mais,
tant pour la continuation de ces soldes (même réduites de
moitié) aux familles restées que pour l’établissement de celles
qui étaient passées du Poitou en Bretagne, il fallut encore
verser 25.000 livres le 15 juillet 1781. Alors, l’évêque de
Poitiers réclama 20.000 livres pour bois d’œuvre qui avait
bien été fourni, mais à peine utilisé : l’État lui en donna 10.000
le 5 mai 1782; et, en 1785, le marquis de Pérusse, ayant
réclamé 31.876 livres pour solde définitif, n’obtint, le 19 mars
1786, que 15.581 livres 7 sols 2 den. Bref, on peut estimer que
tant pour le marquis de Pérusse que pour le Trésor public
cet établissement du Poitou absorba près de deux millions.
Si fâcheux que fût l’échec, qu’on ne dise pas que là encore
la France et les Français ne firent rien pour les réfugiés
acadiens.
Combien de familles acadiennes profitèrent de ce ruineux
effort ? Une trentaine : 21 d’abord, puis 36, finalement 28,
entre autres, des Landry, Gaultereau, Daigle, Boudrot,
Dousset, Richard, Melançon. Il n’était resté, en effet, que
32 familles en 1775, bien que 56 maisons eussent été bâties,
donc 26 en pure perte ; en 1815, 19 maisons étaient vacantes
depuis 1776. Parmi ces habitants même, bon nombre étaient
à charge, puisqu’il y avait huit veuves avec leurs orphelins.
Malgré tout, les 100 à 140 Acadiens qui persistèrent furent
récompensés de leurs efforts : ils réussirent et prospérèrent.
« Cette petite colonie, disent les Affiches du Poitou (31 décembre
1778), déjà considérablement augmentée par le mariage des
filles acadiennes avec des garçons du pays, offre la perspective
touchante d’un grand accroissement de population par le
nombre de jeunes femmes enceintes ». Jusqu’en 1778, les
Acadiens reçurent tant du gouvernement que du marquis de
Pérusse ou de l’évêque de Poitiers leur solde de 6 sols par jour,
en 1777 quatre sols, en 1780 trois sols, en 1781, deux sols;
cette solde dut expirer vers 1793 (pour reparaître après la
Révolution). A cette époque, leur situation fut régularisée.
Turgot avait voulu en finir dès 1775, en fixant les dispositions
et règlements concernant les concessions ; mais le Parlement
refusa d’enregistrer ces lettres patentes, et l’intendant de
LAUVRIÈRE. T. II.
12
178
L’EXIL
Poitiers dut venir sur les lieux procéder à l’application des
décisions prises comme à la répartition des terres. Enfin, une
ordonnance de Louis XVI en date du 20 août 1783 mit les
choses au point :
« Ayant reconnu que les familles qui sont restées ont telle¬
ment mis à profit les secours qui leur ont été distribués en ar¬
gent, agrès de labourage, semences, en bestiaux et fourrages,
qu’elles forment un établissement capable de prouver qu’avec
du courage et de l’industrie on peut mettre en valeur les terrains
incultes de notre province du Poitou...
Informé que le sieur Marquis de Pérusse d’Escars, lieutenant
général de nos armées, après s’être porté avec le plus grand zèle
à remplir les premières idées..., a consenti à se départir sur les
terres qu’il a concédées de tout ce qu’il a pu abandonner de
ses droits comme propriétaire et décimrteur..., et que le sieur
évêque de Poitiers, également propriétaire d’une grande partie
des terres destinées à cet établissement, s’est porté à tout ce
que son désintéressement pouvait lui permettre..., désintéresse¬
ment qui a été imité de tous les autres seigneurs voisins...
Article 1. — Les lots de terres fixés à 30 arpents par habita¬
tion seront réglés et limités...
Article II. — Ces terrains sont exempts de toute dîme ecclé¬
siastique..., à compter du 1er janvier 1780.
Article III. — Les habitants seront exempts de toutes impo¬
sitions... sans aucune prestation ou imposition réelle ou per¬
sonnelle pendant 30 ans.
Article IV. — ...exempts pendant 30 ans de toute taille,
capitation, vingtième, industrie et autres impositions terri¬
toriales et communiqueront ce privilège aux personnes qui
s’uniront à eux ou à elles par mariage.
Article V. — ... chargés d’un cens non rachetable, mais
exempts pour la première mutation entre Acadiens pendant
30 ans.
Article VII. — ... chargés d’un droit de champart de un
seizième sur toutes productions de terre à l’exception des prés
naturels, jardins et vergers.
Article IX. — Les terres et habitations vacantes seront
offertes à trois Acadiens dont un sera choisi.
Article X. — Les biens mobiliers sans héritiers seront vendus
au profit de la communauté acadienne.-
Que pouvait-on faire de mieux ? On ne peut donc que
regretter que, faute de confiance et de persévérance, un plus
?
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 17Ô
grand nombre d’Acadiens n’aient pas profité des conditions
vraiment avantageuses qui leur furent ainsi faites. Les Aca¬
diens du Poitou qui persistèrent s’en trouvèrent bien ; bien¬
tôt, ils ne se distinguèrent plus de la population avoisinante
que par leur teint bronzé, leur air résolu, leur souple vigueur ;
leurs filles, pourvues de privilèges, furent recherchées en
mariage par les jeunes gens du pays. Quelques noms de
familles ont, paraît-il, survécu dans les communes d’Archi-
gny, de Pleumartin, de Cénan-La Paye et de Sainte-Phèle.
Un hameau de la « Grande Ligne », où se rangeaient les pri¬
mitives maisons acadiennes, porte encore le nom d’Acadie.
Le général Papuchon, qui a raconté une partie de cette rui¬
neuse entreprise, était par sa grand-mère, née Daigle, des¬
cendant des Acadiens du Poitou. Le nom Daigre, nous écrit
un instituteur d’Archigny, se rencontre encore dans le pays.
Sources et autres références.
Arch. nat. — Colonies. Acadie C11d, vol. VIII, Mém. du duc de Niver-
nois, f. 245, Mém. sur les Acadiens en France, ff. 252-320, vol. IX.
Réfugiés.
Série B, vol. 104. f. 44 : vol. 108, f. 290, 328, 341-8 ; vol. 110, f. 9, 11,
18, 29, 33, 34, 37, 64, 75, 86, 92, 103, 105-111, 119, 127, etc., etc. ; vol. 112,
f. 22, 25, 51, 56, 99, 128, 157, 284, etc. ; vol. 113, f. 24, 25, 26, 39, 107,
114, 170, etc. ; vol. 115, f. 56, 121, 127, 155, 177, 187, 210, 224, etc. •
vol. 122, fol. 37-39 (fév. 1765), fol. 280 (août 1765) : vol. 117, f. 41-43,
83, 89, 106-7, 120, 157, 257, 278, 454, etc. Ces volumes et les suivants,
118 120 122, 124, 125, 127, 130-4, 137, 142-4, 149, 152, 158, 161, 162,
164, 168, 183, 189, jusqu’à l’année 1785 abondent en renseignements
relatifs aux Acadiens en France et en partance pour les colonies fran¬
çaises ; les centaines de lettres qui les concernent montrent l’incessante
sollicitude du Gouvernement à leur égard.
Arch. nat. Finances. — Liasses F1 et F15 3.492-3-5.
Arch. Aff. étr. — Corr. pol. Angleterre, vol. 448, f. 213, 218-223, 267,
355 ; vol. 449, f. 24, 150, 340-9 ; vol. 450, f. 85-87. Mém. et doc. Anglet. ;
vol. 47 (mém. rel. à l’Ac. et au transp. d’Acad. 1763-78-85 ; Instruct. à
M. de la Rochette : familles acadiennes en 1777-8) : Suppl. XIII (Corr.
de M. de la Rochette sur Acad. d’Anglet.).
Arch. Min. Colonies. — Recensements. Série G1 ,vol. 458 (Acadiens
à Port-Louis, Rochefort, la Rochelle, etc., de 1774 à 1790), vol. 482 et
suiv. (Acadiens en France, 1762-1773).
Arch. Canada. — Rapport 1905, I, 232-441 : II, 197-215, 222-227.
Canada français. — Vol. II, 1889. Registres des Acadiens de Belle-
Isle en mer.
Canada français. — Vol. III, 1890, pp. 1-60. Registres des Acadiens de
Belle-Isle en mer.
180
L’EXIL
Mémoire sur les Acadiens présenté à Nos Seigneurs du Clergé en France,
assemblés à Paris en juillet 1775, (Revue de l’Aunis, année 1867).
Généra] Papuchon. — La colonie acadienne du Poitou (Soc. des Anti¬
quaires de l’Ouest, 1907-9).
Ed. Richard. — Acadie (éd. H. d’Arles), III, 495.
R. P. Le Gallen. — Histoire de Belle-Isle en Mer, Vannes, 1903.
Abbé Lai.anne. — Histoire de Châtellerault. Châtellerault, 1859.
Chanoine J.-M. Lanco. — Correspondance de l’abbé Le Loutre et du
baron de Warren. Josselin, 1924.
.‘.UtmU: SypU-ialftottjtit-
1
S
LA GUYANE FRANÇAISE
en 1763.
(Bibl. Nat., Dép. des Cartes.)
CHAPITRE XXI
AUX COLONIES FRANÇAISES
(1763-1900)
Mirifiques espoirs. — Maigres réalités
I. — En Guyane
Ce ne fut pas seulement en France, ce fut aussi dans les
colonies françaises que l’on songea à établir les exilés
acadiens. Très courageusement, avant même la signa¬
ture du traité de Paris, Choiseul avait résolu de reconstituer
un nouvel empire colonial. En octobre 1762, il prépara même
une expédition pour s’emparer du Brésil, dont d’Estaing
serait le vice-roi ; mais il dut y renoncer. Des infimes restes
que nous laissait la rapacité anglaise, nul ne lui sembla plus
important que la Guyane : il voulut donc au plus tôt en
coloniser et en fortifier le territoire, afin de pouvoir de là
se porter facilement au secours des Antilles déjà convoitées
et menacées par nos insatiables voisins. Tout de suite, il
pensa à ces coloniaux sans colonie qu’étaient les Acadiens :
dès le 26 décembre 1762, il ordonna aux intendants, avons-
nous vu, de les pressentir sur l’idée de passer à la Guyane
ou aux Antilles, en leur assurant, outre les mêmes secours
qu’en France, d’autres avantages ; répondant à ce désir, un
ancien habitant de l’Ile Royale, le sieur de Broise, offrit, en ce
même mois, de transporter à Cayenne sur son vaisseau un
premier contingent de réfugiés de Saint-Malo.
Conformément aux doctrines de Montesquieu, Choiseul,
pour hâter les choses, entreprend la colonisation officielle par
l’État ; celui-ci prévoit tout, prépare tout, fournit tout : pro¬
gramme et moyens, bêtes et gens, vivres et transports, légis-
182
L’EXIL
lation et argent. Choiseul veut, en outre, que tout habitant
français ou étranger de quelque race, rang ou religion qu’il
soit, fût-il bâtard, devienne propriétaire d’une concession
de terre proportionnée à son apport en argent, en famille, en
aptitudes et que chaque chef mette tous ses soins à accélérer
le peuplement, le défrichement et la culture, afin que la
colonie produise bientôt à profusion, café, cacao, coton, tabac,
vanille, indigo. Si novice qu’il fût en pareille matière, notre
théoricien eut, du moins, recours à deux hommes d’expérience
le sieur de Préfontaine, qui lui dédia, sous le titre de la Maison
rustique de Cayenne un vrai manuel d’agriculture coloniale
conforme à sa propre exploitation de Kourou en Guyane, et
un sieur de Chanvallon qui avait, lui aussi, vécu dans les
régions tropicales. Préfontaine fut nommé commandant, et
Chanvallon, ordonnateur. Par malheur, Choiseul choisit pour
gouverneur le chevalier de Turgot, frère de l’économiste : or,
cet ancien officier de dragons était, de l’avis de ses collabora¬
teurs, « inconstant par nature, décousu, uniquement attaché
aux détails, impropre à gouverner ». Sagement Préfontaine
ne voulait débuter qu’avec cent colons blancs et trois à quatre
cents nègres, se borner à l’élevage des bestiaux, être assuré
d’une subvention de 300.000 livres.
A son insu, Choiseul et Turgot, dédaigneux de débuts si
modestes, s’entendirent secrètement pour une plus vaste
entreprise : il ne s’agissait de rien de moins, sans aucune préoc¬
cupation ni économique ni commerciale, que d’acclimater en
quelques années, sur les immenses terrains incultes qui s’éten¬
dent du Kourou au Maroni, toute une nombreuse population.
En octobre 1763, ils décidèrent un premier envoi de 1.736 co¬
lons sur 12 navires. Pour une telle œuvre et un tel territoire
le nombre même des réfugiés acadiens ne pouvait suffire ;
aussi lança-t-on, pour attirer des émigrants, de mirifiques
prospectus qui annonçaient, en cette « terre promise » où pous¬
sent « deux récoltes par an », — outre des concessions et des
allocations de 50 livres par famille et de 10 livres par enfant,
— nourriture, logement, habillement pendant deux ans, et
des privilèges de toute nature : le gouvernement poussa même
la sollicitude jusqu’à envoyer de Provence six tambourinaires,
dont les joyeux tamtams mettraient en fuite toute nostal¬
gique idée, de retour. Attirés par la musique, l’argent ou les
AUX COLONIES FRANÇAISES 183
terres, des milliers d’aventuriers affluèrent : il en vint de
Suisse, d’Alsace, de Bavière, d’Italie ; en juillet 1763, près de
8.000 Allemands encombraient Rochefort et Saint-Jean
d’Angely, en leur hâte de se prélasser dans les béatitudes de
ce nouvel El Dorado.
Préfontaine était déjà parti le 17 mai, emmenant sur trois
bâtiments 127 colons et tout un matériel d’installation et
d’exploitation agricoles. Le 14 juillet, il arrive à Cayenne, où
il est fort mal reçu par les anciens fonctionnaires et les anciens
colons, inquiets de ces projets ; rien n’est prêt, pas même les
chaloupes pour le débarquement. Vainement les jésuites, déjà
installés à Kourou, prêtent 80 nègres : le camp n’était pas
encore terminé qu’en décembre, en pleine saison des pluies,
M. de Chanvallon survient avec 1.429 colons ; du Havre
arrivent deux autres bâtiments avec génisses et chevaux ; de
Bayonne, un autre avec volaille et moutons ; de Marseille,
encore un autre avec chevaux barbes et buffles italiens ; et,
naturellement, tous amènent des colons, A la hâte, jusqu’à
15 et 20 lieues en amont du fleuve, on improvise 44 conces¬
sions : 30 sur la rive droite, 14 sur la rive gauche ; c’est-à-dire
que, sur des lots de brousse vaguement délimités à l’orée des
forêts vierges, on plante en terre quatre pieux que l’on re¬
couvre de feuilles de palmier ; c’est « la maison rustique »,
vulgairement le << carbet » ; on y dépose notre colon et sa
famille avec quelques outils et quelques provisions et on lui
souhaite bonne fortune. Chanvallon, qui ne doute de rien,
s’écrie :
« Quelle belle et immense colonie j’entrevois ! Jamais depuis
la découverte de l’Amérique, on n’a vu entreprise aussi consi¬
dérable, aussi soutenue..., embrassée avec une aussi grande
chaleur par les étrangers même à l’envi des nationaux, exécutée
avec plus de zèle et de constance de la part des chefs à qui elle
est confiée... L’honneur et la fortune nous attendent : hâtons-
nous d’acquérir ces richesses. »
Pendant cinq mois, dans la ville tracée au cordeau, alentour
de la statue improvisée du « Bien Aimé », ce ne furent que
fêtes, mariages, banquets, Te Deum et Vive le Roi : on ne
voyait dans les rues, sur les places, le long de la plage que
« robes traînantes » et « chapeaux à plumets ». On se serait cru
au Palais Royal, n’étaient les misérables cases. Il fallut bientôt
184
L’EXIL
en rabattre : la caisse étant vide, Chanvallon rassemble, sans
donner de reçus, tout l’argent des concessionnaires, soit
172.247 livres. La fièvre se déclare : l’hôpital improvisé ne
suffit pas ; il faut étendre sur les sables, aux pieds d’argile du
« Bien Aimé », plus de 150 malades.
Vainement Chanvallon avait écrit : « Tout sera perdu si
hommes et vaisseaux arrivent par flottes ». Le 28 février 1764,
le ministre avait donné ordre de faire partir les bateaux de
Rochefort, à mesure qu’ils seraient prêts, « sans s’attendre les
uns les autres »; les Allemands de Saint-Jean d’Angely se
battaient pour partir plus tôt ! Les lettres de Chanvallon ne
parvenant pas en temps voulu, en mars surviennent 1.216 nou¬
veaux colons, en avril 340, en mai 960. Il y en eut bientôt
plus de 9.000, « près de 14.000 » dit Malouet.
« L’entreprise est au bord du précipice, gémit Chanvallon,
affolé (23 juin 1764) ; presque entièrement échouée... Nous
ne comptions la première année que sur 1.500 à 2.000 colons ;
le nombre a été presque doublé. [On voit qu’il fut presque
décuplé.] 200 ou 300 colons ne sont pas logés qu’il en arrive
200 ou 300 autres ». On ne sait qu’en faire, on est débordé, on
en débarque 2.300 aux Iles du Diable, qu’on baptise pour la
circonstance Iles du Salut ; les malheureux y meurent comme
des mouches : aux fièvres s’ajoutent le scorbut, la faim, la
soif : car on manque d’eau, de vivres, de viande fraîche, de
remèdes, d’abris. On dut rationner jusqu’aux malades. En
juin 1764, il y en avait 800 à l’hôpital, sans compter les conva¬
lescents ; « tous les jours on annonce des morts de tous côtés ».
« Il y a de quoi frémir de notre situation ». Pour comble, des
duels, des rixes, des mutineries, se produisent parmi les sur¬
vivants de toutes races ; le contingent marseillais fut surtout
terrible avec ses Maltais, ses repris de justice, toute sa tourbe
levantine. Tout le monde veut au plus tôt sortir de cet enfer,
encore plus vite qu’il n’y est venu.
En décembre 1764 arrive enfin le gouverneur Turgot : il est
pourvu de 200.000 livres et armé de pleins pouvoirs pour
remédier à la situation. Il ne se rend pas même à Ivourou ;
mais, prudemment et confortablement installé à Cayenne
pendant trois mois, il se contente de gaspiller son argent en
prodigalités à des fonctionnaires dont il veut acheter les témoi¬
gnages et d’appréhender très lâchement son collaborateur
AUX COLONIES FRANÇAISES 185
Chanvallon qu'il charge de tous les crimes. Par sa faute, ce
malheureux bouc émissaire ira pendant des années méditer
dans les cachots du Mont Saint-Michel sur les funestes consé¬
quences de l'incapacité et de la présomption, tandis que le
vrai coupable qui n’a rien prévu, rien sauvé, mais tout
aggravé, lui, Turgot, sera préservé de la honte et de la prison
par l’intervention de son frère devenu puissant ministre.
Chanvallon ne fut qu’en 1781 réhabilité et dûment indemnisé.
De cette désastreuse expédition qui engloutit, dit-on, plus
de 30 millions, combien de malheureux colons survécurent?
On parle de 3.000 qui furent rapatriés à Saint-Jean-d’Angély
et en d’autres ports ; les Allemands qu’on voulut fixer en
France y commirent dégâts et méfaits. Le recensement de
janvier-février 1765 ne compte à Kourou que 699 survivants ;
mais ce recensement est incomplet : car, « faute de registres
mortuaires, on recourut à des déclarations verbales ; or, des
familles entières avaient disparu ». A vrai dire, beaucoup
avaient fui le site maudit pour se répandre dans toute la
colonie. Le recensement général de la Guyane compte le
1er octobre 1765, à Kourou, 355 nouveaux colons (dont
172 hommes, 105 femmes et 78 enfants) ; aux îles du Salut,
340 (dont 124 hommes, 132 femmes, et 84 enfants) et à Sin-
namari 327 (dont 156 hommes, 110 femmes et 61 enfants).
Si l’on ajoute que Cayenne compte 572 nouveaux habitants
contre 509 anciens, Apronague 140 contre 26, Oyapock 117
contre 82 et le Camp du Tour de l’ Ile 33 nouveaux, on peut
conclure que la population guyanaise n’en fut pas moins
doublée par la fatale expédition.
Combien d’Acadiens furent entraînés en cette terrible
aventure, on ne saurait le préciser. A vrai dire, la plupart de
ces paysans d’Amérique septentrionale se méfièrent, dès le
début, de ces chimériques mirages d’une Amérique tropicale.
A Morlaix, toutefois, en avril 1765, 20 à 24 familles (soit
environ 100 personnes), séduites par les promesses spéciales
qui leur furent faites au nom du roi, demandèrent à passer à
Cayenne. Pour l’honneur du gouvernement français, il faut,
toutefois, reconnaître que celui-ci n’usa jamais envers les
Acadiens de violence ni de contrainte : des lettres du ministre
aux commissaires des ports et à l’abbé Le Loutre en font foi
186
L’EXIL
(30 mars et 19 septembre 1764). De chacun de ces ports,
semble-t-il, n’en partit pas moins de bon gré un certain nombre
de réfugiés acadiens. Bien mieux ou bien pis, Saint-Pierre et
Miquelon fut, en outre, choisi comme lieu de rendez-vous de
tous ceux des Acadiens qui, restés en Amérique, voulaient
passer en Guyane. Sans exagérer, on peut donc estimer à
plusieurs centaines le nombre de fugitifs de la Nouvelle France
qui se fourvoyèrent en cette malheureuse affaire. Un recense¬
ment détaillé de Sinnamari, à la date du 1er mai 1765, apporte
à cet égard quelque précision : (Arch. Min. Colonies, C14,
vol. XXVIII) : on y compte 138 Acadiens, dont 62 originaires
de l’Acadie proprement dite, 50 de Louisbourg et 26 de File
Saint- Jean ; on y relève les noms bien acadiens de Gotro,
Thibaudo, Guédry, Brot, Benoist, Trahan, Saunier, Le Blanc,
Haché, Baudron, Hébert. On y constate qu’un certain nombre
de mineurs sont nés en France, en Nouvelle-Angleterre, en
mer. Que de tribulations impliquent ces états-civils bigarrés !
En une lettre du 24 novembre 1765, le ministre fait allu¬
sion au retour de Cayenne d’une famille de six Acadiens et
déplore leur fâcheux état ; il en revint bien d’autres. Or, le
26 mars 1770, le Président du Conseil de la Marine fut saisi
d’une demande de s’établir à Cayenne adressée par nombre
de Canadiens restés sous la domination anglaise. Il y fut loyale¬
ment répondu que « le roi, assuré par des expériences réitérées
que le climat s oppose à toute population des blancs, est
d’avis que seuls des capitalistes peuvent contribuer à la
prospérité de cette colonie ». De même, le 8 juillet 1780, il fut
répondu par une fin de non-recevoir à un nouveau projet
« d’employer en Guyane un certain nombre de familles aca¬
diennes ». « En 1798, dit Barbé deMarboisen son Histoire de
la Louisiane, des Français, bannis à Sinnamari, y trouvèrent
une famille acadienne qui les accueillit par ces paroles hospi¬
talières : « Venez ! nos parents furent bannis comme vous ;
ils nous ont appris à soulager les malheureux. Venez ! nous
sommes heureux de vous offrir dans nos cabanes un asile
et des consolations ». Voila bien l’hospitalité acadienne qu’on
retrouve partout, indépendante des ■ circonstances, au pays
natal comme en exil.
Reste-t-il en Guyane des descendants de ces colons acadiens?
Pour le savoir, nous avons eu la curiosité de consulter les
AUX COLONIES FRANÇAISES 187
tables décennales de l’état civil de cette colonie. De 1794 à
1815, on ne retrouve plus guère de noms acadiens, sauf en
l’an XII, en 1806, en 1807 et en 1811 celui de Saunier à Sin-
namari, sauf de 1845 à 1854 ceux de Gaudron à Kourou, de
Labrador à Roura, de Tibodo à Tomegrande et à Cayenne,
sauf enfin ceux de Brot à Cayenne en 1905, de Labrador à
Roura en 1905 (6 naissances), de Tibodo à Cayenne en 1910
et en 1914 et de Saunier à Sinnamari en 1908. On peut estimer
que ces dernières épaves d’un autre naufrage acadien ont à
jamais sombré dans la population si métissée de la Guyane.
IL — Aux Iles Malouines
Une autre colonisation acadienne ne réussit guère mieux,
bien qu’elle fût entreprise par un homme de valeur qui venait
de faire ses preuves au Canada. « Dès le début de 1763, dit
Bougainville, la Cour résolut de fonder un établissement aux
Iles Malouines ». Quoique situées dans l’hémisphère austral
(près de l’entrée du détroit de Magellan), ces îles inhabitées
convenaient aux Acadiens tant par leur climat que par la
nature de leur sol propre à l’élevage. Le 7 juin, le roi autorisa
donc l’embarquement des Acadiens pour cette expédition et,
le 4 août, le maintien de la solde de six sous par jour. Bougain¬
ville, pécuniairement secondé par un oncle et un neveu, avait
déjà commencé à ses propres frais l’armement à Saint-Malo
d’une frégate, Y Aigle, portant 100 hommes et 20 canons et,
d’une corvette, le Sphinx, portant 40 hommes et 12 canons.
« J’embarquerai plusieurs familles acadiennes, continue-t-il,
espèce d’hommes laborieux, intelligents, qui doit être chère à
la France par l’inviolable attachement que lui ont prouvé ces
honnêtes et infortunés citoyens ». Il n’y eut, en réalité, sur les
29 colons de cette première expédition, que deux familles
acadiennes l’une, les Malivain-Bourneuf, de cinq membres ;
l’autre, les Benoit-Terriot, de 4 ; soit cinq femmes et trois
enfants, en plus des deux hommes.
Le départ eut lieu le 15 septembre ; après deux relâches,
dont une à Montévidéo « où l’on prit beaucoup de chevaux et
de bêtes à cornes », on s’installa le 3 février 1764 dans « une
grande baie qui parut commode pour un premier établisse-
188
L’EXIL
ment » ; le nom de « Baie Française » qu’on lui donna dut rap¬
peler à nos Acadiens le pays natal. On déblaya, sur un point
propice, Port-Louis, les ajoncs qui couvraient le sol ; on érigea
des cases couvertes de bruyères ; on construisit un fort en
terre et en gazon, on y installa 12 canons; et, après avoir
le 5 avril 1764 pris officiellement possession de l’Archipel,
Bougainville y laissa comme gouverneur, son cousin Bougain¬
ville de Nerville, avec «hardes et provisions pour deux ans ».
Quand il revint le 5 janvier 1765 avec 80 nouveaux colons
acadiens de Saint-Malo, notre colonisateur trouva sa petite
colonie en parfait état. L’hiver n’avait pas été rude ; peu de
neige et point de glace. Les premiers habitants avaient vécu de
pêche et de chasse, chasse facile : car les animaux ne crai¬
gnaient pas l’homme ; le blé et les autres plantes d’Europe
poussaient ; le bétail vivait en liberté. On se serait cru aux
premiers temps de l’Acadie. En février 1766, Bougainville
amena donc de Saint-Malo sur V Aigle et de Rochefort sur
l’Etoile un troisième contingent de 79 colons, pour la plupart
acadiens, avec tout le matériel nécessaire à la colonisation,
et il ramena en France un premier chargement d’huile et de
peaux de loups marins.
Tout allait donc pour le mieux, lorsque survinrent les diffi¬
cultés diplomatiques. D’une part, l’Espagne revendiqua,
comme dépendant du continent américain, ces îles Malvinas
dont elle n’avait jamais tiré parti. D'autre part, les Anglais,
qui ont toujours vu d’un mauvais œil toute tentative de colo¬
nisation française, envoyèrent dès 1764 le commodore Byron
(grand-père du poète, triste héros des démolitions de Louis-
bourg et des déportations acadiennes). En janvier 1765, mal¬
gré l’évidente priorité de nos droits, il n’hésita pas à déclarer
anglaises ces îles dites Falkland. N’y séjournant que treize
jours, il n’y établit pas même un habitant. Ce ne fut qu’en 1766
qu’il fonda son rudimentaire Port-Egmont ; il n’en osa pas
moins, dès le mois de décembre suivant, menacer les Français
de Port-Louis d une descente armée, s'ils n’évacuaient pas
au plus tôt la place. C’était pour les pauvres Acadiens la
même politique terroriste qu’en Acadie. Avec sa veulerie
habituelle, le gouvernement de Louis XV intimidé, pour
évincer les Anglais, reconnut les droits de l’Espagne ; et, le
1er avril 1767, Bougainville vint sur la Boudeuse faire remise
2
LES ILES MALOUINES
vers 1705.
AUX COLONIES FRANÇAISES 189
au gouvernement espagnol d’un établissement qui nous avait
déjà coûté 603.000 livres. 11 lut aux habitants français une
lettre du roi très chrétien, leur permettant de rester sous la
domination du roi très catholique ; quelques-uns profitèrent
de cette permission ; mais la plupart préférèrent, avec les
troupes et les fonctionnaires français, se faire rapatrier sur les
frégates espagnoles. Forte de ses droits, l’Espagne eut beau
ruiner en 1770 l’établissement anglais de Port-Egmont ; la
République Argentine eut beau au cours du dix-neuvième siè¬
cle revendiquer ces mêmes droits espagnols ; l’Angleterre n’a
cessé de rester en possession illégitime de ce précieux archipel
qui, commandant l’entrée du détroit de Magellan, se trouve le
point de départ naturel de mainte expédition vers le pôle
Sud. Au début de la récente guerre, l’archipel Falkland a été
rendu fameux par la victoire navale anglaise. Les Archives de
la Marine mentionnent en juillet 1769, en juin 1771, en
mai 1775 le retour de familles acadiennes plus ou moins misé¬
rables. En 1875, un missionnaire anglais James Foran parle
de Français parmi les 215 catholiques des Malouines. Il s’y
trouve peut-être encore de nos jours des descendants angli¬
cisés de nos Acadiens de Bougainville.
III. — En Louisiane
Gens du Nord, les Acadiens ne se méfiaient pas moins de la
région torride des Antilles que du climat tropical de la Guyane.
Dès le 26 décembre 1762, on eut beau pressentir les plus
pauvres familles acadiennes des différents ports sur l’idée de
passer à la Guyane, à la Guadeloupe, à la Martinique, à Saint-
Domingue, même avec continuation de secours ; nous ne
voyons guère répondre à cet appel, sauf en octobre 1771, que
quelques familles de Rochefort qui demandent à passer aux
Iles-sous-le-Vent : elles renoncent même à leur solde de subsis¬
tance en échange du passage gratuit. Il fallut toute la cruauté
des Anglais en Nouvelle Angleterre et en Nouvelle Écosse
pour en induire un certain nombre à répondre en 1764 à l’in¬
vite du gouverneur, le comte d’Estaing. L’autorisation, accor¬
dée par le ministre (16 juillet 1773), d’embarquer pour Saint-
Domingue, la Martinique et la Guadeloupe les familles de
190
L’EXIL
Louisbourg désireuses de s’y rendre, ne semble guère avoir
eu plus de succès. Dans la première de ces îles, ils fondèrent
pourtant, dit-on, la paroisse de Bombardopolis. Le 20 sep¬
tembre 1766, Choiseul se préoccupe de fournir du bétail à
ceux d’entre eux qui sont au Môle Saint-Nicolas. Mais, « nés
dans un climat froid, dit le commandant militaire de la
Louisiane (14 mai 1765), et transportés après beaucoup de
misère à Saint-Domingue, les chaleurs excessives qu’il fait
dans cette île les anéantissaient et les rendaient incapables de
travailler ». Un rapport du 5 août 1782 ajoute cette funèbre
mention : << Des familles acadiennes envoyés à Saint-Domingue,
il en est mort beaucoup ; le reste se conduit bien ». Non ;
qu’ils vinssent de France ou d’Amérique, quel que fût l’ac¬
cueil qu’on leur fît, les Antilles ne furent guère pour les Aca¬
diens qu’un lieu de passage ; une autre terre voisine les atti¬
rait tout comme elle attira leurs frères du Canada, la dernière
terre de France sur le continent américain, la Louisiane, dont
leur avaient sûrement parlé leurs missionnaires et quelques
aventuriers au pays natal.
En ce merveilleux pays, salubre et fertile, quoique chaud, les
primitifs établissements d’Iberville (1699) et de Crozat (1712)
végétaient, malgré les chimériques entreprises de Law (1717),
malgré la fondation de la Nouvelle Orléans qui en résulta ;
ce ne fut guère qu’à partir de 1760 que les exilés volontaires
ou involontaires de la Nouvelle France, Canadiens et Aca¬
diens, y fondèrent de solides établissements. Ces bons Français,
qui préféraient ainsi l’exil au joug étranger, croyaient à jamais
s’enraciner en terre française : ils ignorèrent jusque vers 1764
qu’une clause secrète du traité de Fontainebleau (novembre
1762) livrait à l’Espagne, sans compensation, tout le territoire
situé à l’ouest du Mississipi ; traité funeste, s’il en fut. Mieux
eût valu cent fois céder à l’Espagne la meurtrière Guyane
que la féconde Louisiane ; mais, avec la même légèreté, nous
avions déjà abandonné à l’Angleterre sur la rive gauche du
grand fleuve le non moins fertile pays des Illinois. En vain
dix-sept tribus alliées protestèrent. Tout comme les Micmacs
et les Abenakis, ces fidèles sauvages pleurèrent le départ des
Français ; ils le déplorèrent d’autant plus qu’ils détestaient
les Anglais pour maintes trahisons, pour maints massacres ;
aussi nous fallut-il jouer le piteux rôle de conciliateurs entre
AUX COLONIES FRANÇAISES 191
nos amis sacrifiés et nos ennemis avantagés. Nullement recon¬
naissants, les Anglais ne s’en comportèrent pas moins à l’égard
des colons français du territoire concédé tout comme au début
du siècle ils l’avaient fait à l’égard des colons d’Acadie : ils
leur enlevèrent toute facilité pour la vente de leurs biens ; ils
menacèrent même d’emprisonnement quiconque resterait sans
prêter le serment de fidélité. Des intrus anglais eurent ainsi,
à peu de frais ou même sans aucuns frais, les domaines de
tout colon — et ce fut l’immense majorité — qui préféra sa
ruine à la perte de la nationalité française.
Sur ces terres de la rive gauche étaient arrivés dès 1758,
(dès 1755, dit Gayarré), — au prix de quelles fatigues, on le
devine, — de petits groupes acadiens échappés des geôles
anglaises de Géorgie, des Carolines et même du Maryland.
Dès la fin de la guerre affluèrent de toutes parts, en même
temps que les Canadiens, des Acadiens attirés vers cette nou¬
velle terre promise qui passait pour toujours française. Le
28 février 1764, l’ordonnateur Foucault annonce l’arrivée de
plusieurs familles acadiennes faisant nombre de 193 personnes :
elles s’étaient embarquées à Saint-Domingue sur un bateau
marchand. « Pauvres et dignes de pitié, dit-il, je n’ai pu me
refuser de leur accorder subsistance jusqu’à ce qu’elles aient
choisi des terres au quartier des Attakapas et des Opelousas
et qu’elles soient en état de se passer de secours. » Le même
mois viennent de New-York « quatre familles acadiennes au
nombre de vingt personnes ».
« Les Anglais, dit Foucault, qui les ont retenues prisonnières
jusqu’à la paix, leur ont seulement permis de passer à leurs
dépens, de sorte qu’il en a coûté à chaque chef de famille
550 livres pour leur transport de la Nouvelle York à la Mobile.
Cela a absorbé tout le fruit des travaux qu’ils ont faits pendant
leur captivité. Je réclame vos bontés, Monseigneur, pour leur
faire tenir compte de cette somme en gratification sur les
dépenses de la colonie. Je leur fais donner jusqu’à ce qu’ils
soient établis une ration en riz et en mahis. »
Le 13 mai, surviennent 48 autres familles, soit en tout
473 Acadiens pour l’année 1764. Foucault commence à s’in¬
quiéter : « Ces 48 familles demandent des terres qu’il est facile
de leur accorder... Mais comment les transporter sur ces
192
L’EXIL
terres ? comment les faire vivre jusqu’à ce que la culture les
ait mises à l’abri du besoin ? Comment leur procurer les instru¬
ments de culture nécessaires ? Ce sont d’assez fortes dépenses...
Si les Espagnols les remboursent, ils n’auront pas lieu de les
regretter». L’année 1765 vit encore affluer d’autres Acadiens :
« J’ai l’honneur de vous marquer l’arrivée de quelques
familles acadiennes, écrit le commandant militaire Aubry
(24 avril), nous en attendons d’autres de jour en jour. J’avais
projeté de les placer sur ce fleuve et le plus proche de la ville ;
cet arrangement n’a pu avoir lieu parce que ces terres noyent...
Je les ai laissés aller aux Attakapas, [distants de 60 à 80 lieues]
cet établissement pourra procurer avant peu de grands avan¬
tages à la colonie : car, depuis la cession de la Mobile, nous man¬
quons absolument de bestiaux et, dans l’endroit où seront
placés ces Acadiens, il y a des prairies admirables... En six
jours l’on ira à ce port et l’on en reviendra facilement par un
canal appelé le bajou de Plaquemines. »
Une lettre du 30 avril parle encore de la venue d’autres
Acadiens qui furent envoyés dans la même région. « Il en est
mort sept ou huit. Ces pauvres malheureux, est-il dit, n’ayant
présentement d’autres secours que la charité du roi, nous
avons cru devoir les aider. M. Foucault leur a fait fournir des
vivres, des marchandises, des munitions et des remèdes...
s’élevant à la somme de 15.500 livres. Par acte notarié en date
du 4 avril 1765, un ancien capitaine Dauterive fut chargé de
fournir à chaque famille pendant six ans cinq vaches et un
bœuf à des conditions particulièrement avantageuses. Un
ingénieur eut pour mission de choisir, de préférence près d’une
rivière navigable, l’emplacement le plus favorable à ces
« cultivateurs fort industrieux », de répartir les terres selon le
nombre des individus de chaque famille, de grouper ces
familles de maniéré qu’elles pussent s’entraider, de leur ouvrir
des voies d’accès et des chemins de communication.
Pour toute fortune, ces Acadiens n’avaient que du « papier
du Canada » dont la valeur nominale allait de 33.395 livres à
47.000 : c’était de la monnaie de cartes, des certificats, des
ordonnances signées Bigot, Boishébert, Vergor, Niverville et
remontant de 1760 à 1752 ; personne n’en voulait : car les
délais de remboursement étaient depuis longtemps expirés ;
1 oïdonnateur n en demanda pas moins le remboursement
au ministre qui très généreusement l’accorda. La comptabi-
LA LOUISIANE
en 1784.
(Arch. Service hydrogr. Marine.)
AUX COLONIES FRANÇAISES 193
lité qui en est résultée nous fournit les noms bien acadiens
de Brossard, Trahan, Braud, Bernard, Boudrot, Poirier, Roy,
Bourgeois, Le Blanc, Thibaudeau, Arseneau, Guilbeau, Cor¬
mier, Doucet, etc...
Une lettre du 14 mai 1763 nous montre tout à la fois la
situation critique que créait cette affluence inopinée d’Aca-
diens et les sentiments d’estime et de charité avec lesquels ils
furent accueillis :
« Lorsque j’ai rendu compte de l’arrivée d’une soixantaine
de familles acadiennes venues de Saint-Domingue, écrit Aubry,
je ne croyais pas qu’elles seraient suivies de beaucoup d’autres
qui arrivent continuellement et que la Louisiane allait bientôt
devenir une Nouvelle Acadie. J’apprends à l’instant qu’il y en
a 300 dans le fleuve, tant hommes que femmes et enfants...
Ce n’est plus présentement de centaines que l’on parle, mais de
milliers. On dit qu’il y en a au moins 4.000 qui viennent fixer
à la Louisiane leur destinée errante depuis dix ans... Cet événe¬
ment inattendu me jette, aussi bien que M. Foucault, dans le
plus grand embarras ; rien n’est prévu pour recevoir et placer
une peuplade si considérable, et la circonstance où nous nous
trouvons est des plus critiques : jamais la colonie n’a été aussi
dépourvue de vivres qu’aujourd’hui... Pour comble de malheur,
ils apportent avec eux la petite vérole et vont affliger notre
Colonie de ce nouveau fléau. Cependant, c’est un devoir dans une
occasion pareille de ne pas les abandonner. Quoique nous ayons
ordre de suspendre toute dépense jusqu’à l’arrivée des Espa¬
gnols, j’ose me flatter que vous ne désapprouverez pas les
secours indispensables que nous leur donnerons pour les faire
subsister. Je crois que l’humanité et l’honneur de la nation
exigent que l’on ait des égards pour ces pauvres gens qui ne sont
malheureux que par leur attachement inviolable à la patrie et
à la religion... Les Acadiens sont laborieux, braves, religieux,
attachés à leur prince et à leur patrie au-delà de toute expres¬
sion. Je les ai connus dans la Nouvelle Angleterre ; ils n’avaient
jamais dans la bouche que le nom de la messe et du Roi et ont
toujours refusé les offres les plus avantageuses que les Anglais
leur ont faites pour les amener à rester avec eux... Ils renais¬
sent à la Louisiane et y feront des merveilles si on les aide un
peu. Ainsi, dans le moment qu’on y pensait le moins, ce pays
deviendra florissant. »
Ce que ne dit pas cette noble lettre, qui honore autant le
fonctionnaire français que ses protégés acadiens, c’est qu’en
même temps que les réfugiés d’Acadie affluaient les évacués
de la rive gauche du Mississipi, ces autres victimes des Anglais.
LAUVRIÈRE. T. II.
13
194
L’EXIL
Or, en 1766, arrivèrent encore de nouveaux contingents
d’Acadiens ; « il en vint en droiture de Cayenne et de Mary¬
land », dira bientôt le gouverneur espagnol. Sachant le bon
accueil qui leur était fait en Louisiane, tous ces malheureux
voulaient trouver là après tant de détresse un refuge définitif.
« Un Acadien de la Louisiane, Saunier, ayant décrit à son
père au Havre les avantages du sol et du climat de ce pays,
tous les Acadiens du Havre veulent s’y rendre », lisons-nous
dans une lettre du Ministre de la Marine (13 septembre 1766) ;
mais le ministre s’y oppose de son mieux, ayant alors d’autres
vues sur l’établissement des Acadiens en terre française. Par
contre, Foucault écrit le 18 novembre 1766 : « Il nous est
arrivé il y a près d’un mois et demi 216 personnes acadiennes
sortant d’Halifax sur un bateau anglais qu’elles avaient loué
à leurs frais. » C’étaient les misérables survivants de la Nouvelle
Écosse. On leur fournit des outils aratoires aux frais du
gouvernement et, la première année de leur établissement,
on leur distribua les mêmes rations qu’aux troupes coloniales.
Ces derniers, réfugiés s’établirent sur les deux rives du fleuve
jusqu’à Bâton Rouge, en une région qu’on appela « Côte des
Acadiens ». Aussi généreux qu’habile, pareil accueil honore
doublement la France ; il y avait donc en ses colonies d’aussi
braves cœurs, d’aussi bons esprits qu’au vieux pays d’Europe.
Conséquence : « Depuis la paix, dira Foucault le 18 novem¬
bre 1768, la colonie augmenta d’un tiers. »
Malheureusement, l’Espagne, bénéficiaire de tout cet afflux
de population et de richesse latente, ne sut pas mieux ici
qu’ ailleurs l’apprécier ni en profiter. Le ministre d’État espa¬
gnol avait eu beau recommander de recevoir ces gens avec
bonté et de les protéger, le gouverneur espagnol Ulloa, qui
en 1745 les avait connus a Louisbourg, eut beau se conformer
d’abord à ces prescriptions : « on soigna les infirmes, on guérit
les blessés, on distribua à tous des vivres frais » ; cette bien¬
veillance dura peu. << La politique espagnole, dit le Conseil
français de la Nouvelle Orléans, douce et insinuante dans le
principe, devient tyrannique quand le joug est imposé ». Il y
parut bientôt. Antonio d’ Ulloa, « pointilleux et maladroit »,
dit Aubry, « fort dur et absolu », ajoute Foucault, usa vite
d’une rigueur inhumaine. Alors que, très naturellement, les
AUX COLONIES FRANÇAISES 195
Acadiens débarqués en juillet et en août manifestaient le
désir de s’établir auprès de leurs compatriotes, pour la plupart
parents et amis, à Cabaona où étaient déjà défrichées douze
lieues de terrain, Ulloa prétendit les installer à Iberville pour
le ravitaillement du fort Saint-Gabriel : comme ils s’y oppo¬
saient, il les menaça d’expulsion. Saint-Gabriel d’ Iberville
n en fut pas moins fondé, et les Acadiens déposèrent même
dans l’église ce qu’ils avaient rapporté de plus précieux
d’Acadie : les registres paroissiaux de Saint-Charles des
Mines de 1688 à 1755; par malheur la grande inondation
de 1893 n’en a laissé subsister que les volumes qui vont de 1707
à 1748. Avec les nouveaux venus de 1768, Ulloa fut encore plus
impitoyable : comme vingt familles acadiennes refusaient des
terres noyées qu’on voulait leur imposer près du fort Saint-
Louis des Natchez, le gouverneur déclara non seulement qu’il
les ferait transporter hors de la colonie, mais encore qu’en
attendant ils les emploierait aux travaux publics ou les loue¬
rait comme esclaves à des particuliers jusqu’à ce qu’ils eussent
acquitté les frais de leur transport et de leur entretien ; passant
même des menaces à l’exécution, dit Foucault, il embarqua
pour la Nouvelle Angleterre trois familles Braud qui étaient
venues à leurs frais et en loua d’autres pour dix-huit mois à
un officier anglais qui les repassa à d’autres exploiteurs :
double procédé également odieux. Rien d’étonnant si pareille
façon de traiter en bétail nègre des réfugiés français révolta le
reste de la population louisianaise.
« L’inhumanité à l’égard des Acadiens » fut, en effet, l’une
des causes avouées de cette curieuse révolution de trois jours
qui éclata les 28, 29 et 30 octobre 1768 et souleva contre le
gouverneur espagnol « tous les habitants ». En fait, tous ces
Louisianais voulaient rester français. Dès 1764, le plus riche
marchand de la Nouvelle Orléans, Jean Michet avait été
chargé d’une mission de protestation auprès du roi ; mais
Louis XV ne voulut pas le recevoir. En 1765, les soldats avaient
refusé de servir l’Espagne. Éminemment patriote, le Conseil
de la Nouvelle Orléans avait déclaré que « le Roi ne pouvait ni
ne devait démembrer les provinces de son royaume, à moins
d’y être forcé par le malheur des armes ». Aux 600 habitants
qui signèrent la requête dudit Conseil demandant le rattache¬
ment à la France des Acadiens se joignirent : « Nous Acadiens,
196
L’EXIL
soussignés, nous conformons en tout à la représentation faite
au Conseil supérieur par les habitants et nous promettons de
sacrifier nos biens et nos vies pour demeurer toujours Fran¬
çais et ne jamais passer sous la domination espagnole. » Ils se
joignirent aussi aux 900 hommes qui, commandés par des
officiers de la milice, vinrent manifester à la Nouvelle Orléans.
« Le précieux pavillon fut arboré ; négociants, ouvriers et
artisans s’assemblèrent alentour ; les femmes et les enfants
couraient le baiser ; l’air retentissait de mille cris : « Vive le
roi ! vive Louis le Bien-Aimé ! » Sur l’ordre du Conseil, le gou¬
verneur, effrayé, dut au plus tôt s’embarquer sur une frégate
espagnole et passer à la Havane ; que n’y demeura-t-il ?
« Si le pays reste à la France, écrivait Aubry le 23 décembre,
les habitants en seraient comblés de joie : ils ont le cœur fran¬
çais. » « Les citoyens de la Louisiane, répétait une requête
adressée le 20 mars 1769 au duc de Praslin, ne cessent d’im¬
plorer votre protection et votre appui auprès de leur bien-aimé
monarque... Nous sommes dans une résolution inébranlable
de reclamer constamment notre souverain naturel, de conserver
le doux et inviolable titre de citoyen français, au plus grand
hasard de nos vies et de nos biens. »
Louis XV n’entendit point pareil appel. Le funeste Pacte de
Famille ramena le 15 août 1769, fort de 3.000 hommes, un
nouveau gouverneur espagnol O’Reilly qui à la morgue hispa¬
nique joignait le fanatisme irlandais : le 25 octobre, dix-huit
chefs de la révolte furent condamnés, dont six à mort et
douze aux travaux forcés ; au nombre de ces derniers était un
certain Doucet. Les plus riches habitants voulurent passer
dans les colonies françaises ; ce furent les plus pauvres qui s’y
décidèrent : <' En 1771, il arriva au Cap (Saint-Domingue) un
bâtiment chargé de Français de la Louisiane : ils y abandon¬
naient leurs terres et leurs maisons à cause des vexations
qu ils éprouvaient de la part des Espagnols, dont le projet
était d expulser tous les Français. Ces premiers passagers
sans ressources excitèrent la pitié ; on leur donna des rations
et des concessions ». L année suivante, il y eut 160 émigrants,
malgré le naufrage de 70 blancs. Pauvres Acadiens ! ainsi pris
entre la férocité anglaise et la brutalité espagnole, ils préfé¬
rèrent encore cette dernière moins hypocrite. Aussi s’en-
gagerent-ils en 17/6 dans les bataillons de Galvez.
AUX COLONIES FRANÇAISES 197
A vrai dire, le gouvernement espagnol avait fini par appré¬
cier ces bons travailleurs. Lorsqu’en 1775, après l’échec de
rétablissement du Poitou, ceux des Acadiens qu’on avait
ramenés à Nantes manifestèrent le désir de passer quand même
en Louisiane, la Cour de Madrid se montra favorable. Le
17 octobre 1777, le comte d’Aranda fut sollicité d’accepter
deux familles acadiennes (22 personnes) qu’appelaient leurs
frères de là-bas. En 1779 fut fondée la paroisse acadienne de
Saint-Jacques du Cabahannocé.
« La Cour d’Espagne paraît vouloir augmenter cet établisse¬
ment, écrit à Necker le Président du Conseil de la Marine
(16 mai 1780), et, dans ce cas, elle n’objectera pas à se charger
des frais de transport. » « Les Acadiens, dit un mémoire du
5 avril 1782, ont vu renaître les espérances qu’ils avaient con¬
çues en 1772 d’obtenir des établissements en Louisiane. M. Nec¬
ker a jugé cette idée propre à décharger le gouvernement
français d’une dépense et d’un soin dont on ne voit pas le terme.
La manière favorable dont M. d’Aranda a envisagé la proposi¬
tion a fixé de nouveau l’attention du Conseil. »
Il fut convenu, en effet, que les Acadiens, désireux de passer
en Louisiane, recevraient du gouverneur espagnol non seule¬
ment le transport gratuit et des terres, mais encore leur solde
comme en France. Le gouvernement français fit mieux encore
pour couvrir les frais de leur départ et de leur établissement :
il décida de payer aux émigrants jusqu’au jour de leur embar¬
quement leur solde habituelle, leurs arrérages s’élevant à
300.000 livres et même les dettes qu’ils avaient contractées
chez les propriétaires et chez les fournisseurs. Mais, par suite
de la guerre avec l’Angleterre et d’autres empêchements, le
départ fut retardé jusqu’en mai 1785.
Tous ces arrangements ne s’accomplirent pas, à vrai dire,
sans tractations ni machinations, parfois singuüèrement sus¬
pectes. Il y avait à Nantes un certain Peyroux qui, mari d’une
femme Rodrigue, (était-elle de la famille de ces marchands
portugais qui s’étaient jadis établis à Louisbourg et y avaient
fait souche ?), se faisait pompeusement appeler de la Coudre-
nière, alors qu’il n’était, nous dit le subdélégué de l’Intendant,
qu’un « ancien marchand épicier » qui, « ayant fait banque¬
route, ne jouissait d’aucune considération ». Cet intrigant,
« ayant un frère établi à la Louisiane, selon toute apparence
198
L’EXIL
ne se met en mouvement dans cette affaire que par quelque
intérêt particulier ». Il n’était sans doute qu’un agent de
l’ambassadeur d’Espagne, comte d’Aranda, avec lequel il
correspondait directement :
« M. de Vergennes, dit un rapoprt ultérieur (5 juillet 1784),
écrivit à Ml de la Bove le 11 août 1783, que des émissaires
secrets, répandus en Bretagne et en Normandie, travaillaient à
faire émigrer les sujets du Roy et qu’on lui désignait parti¬
culièrement le Sieur Peyroux de la Coudrenière qui travaillait
à embaucher les Acadiens résidant en France, M. de Yergennes
recommanda à M. de la Bove de ne rien négliger pour punir
cette trame criminelle, lui observant qu’il allait faire arrêter le
Sieur Peyroux si l’on acquérait des preuves contre lui. »
Or, le 22 mars 1784, le dit Peyroux informait le comte
d’Aranda que, malgré tous ses efforts, il n’a pu empêcher
le secret de l’exode vers la Louisiane de se divulguer parmi les
Acadiens non seulement de Nantes, mais de Saint-Malo et de
Morlaix. « Tous sont dans une impatience difficile à contenir...
Quoique je voie avec plaisir cette ardeur générale, je suis
néanmoins fâché que, par suite de ce bruit, propriétaires et
marchands refusent désormais tout crédit aux Acadiens. »
(Arch. Aff. étr. Corr. polit. Espagne, vol. 610, f. 6). Ceux-ci
n’étaient victimes, sans doute, que des excès de zèle de cet
enrôleur maladroit. Dès le 12 juillet 1783, il leur avait fait
écrire au Comte d’Aranda en un beau style qui n’est pas de
leur plume :
« Nous sommes tous agriculteurs : nous possédons, en outre,
plusieurs sortes d’arts et de métiers. Nous pourrions même
attirer à la Louisiane un nombre considérable de nos compa¬
triotes répandus parmi les Anglo-Américains et au Canada.
Ainsi Sa Majesté très Catholique aurait la satisfaction de voir
rassemblés dans ses États les restes d'un peuple malheureux qui
a tout sacrifié à sa religion et à son amour pour son Roy. Nous
sommes de pauvres familles qui ne pourrions supporter les frais
qu’il en coûterait pour notre transport et notre établissement
à la Louisiane. Aussi, nous espérons que vous voudrez bien
obtenir de la Cour d Espagne les fonds nécessaires pour cet
objet, »
Non sans une habileté astucieuse il leur fait aussi écrire
à Yergennes le 4 avril 1784 :
AUX COLONIES FRANÇAISES 199
« En arrivant en France Sa Majesté nous reçut avec une
bonté touchante ; et, en attendant qu’elle pût nous donner
des terres qui valussent celles que nous avions perdues en
Acadie, elle accorda six sols par jour à chaque individu, laquelle
solde a été depuis réduite à trois sols. Pénétrés d’une juste
reconnaissance pour ces bienfaits, il n’y a pas un seul de nous
qui ne voulût vivre et mourir sous le gouvernement français.
Mais, Monseigneur, voyez notre situation présente : après
vingt-huit années depuis la perte de nos biens, nous nous trou¬
vons dans la pauvreté et la misère... Sans les secours de Sa
Majesté, il nous serait impossible de subsister... Nous pensons
que le sort le plus fortuné pour nous serait de rejoindre nos
parents et amis établis sur les rives du Mississippi et qui vivent
heureux sous la puissance d’un Roy qui est l’ami, le parent et
l’allié de notre Monarque... Le désir est devenu infiniment plus
vif depuis que nous sommes informés que la Cour d’Espagne
est disposée à nous faire des avantages inattendus jusqu’à ce
jour... Nous supplions Votre Excellence qu’il nous soit permis
de sortir librement du Royaume pour aller rejoindre nos
familles de la Louisiane. [Suivent les noms d’Aucoin, Terrio,
Hébert, Braud, Le Blanc, Boudreau, Lendry, Daigle, Thibo-
deau, Gautro, Dugast, Trahan, Richard, etc...] I Arc. Min.
Aff. é.tr. Corresp. pol. Espagne ; vol. 611, f. 34 et suiv. Vol. 612,
f. 287 et suiv.)
Or, dès le 29 mars 1784, le chargé d’affaires de l’ambassade
espagnole, le chevalier de Heredia, avait informé le Comte de
Vergennes que la cour d’Espagne, acceptant l’immigration
des Acadiens en Louisiane, demandait l’agrément du roi de
France à ce sujet. Le 27 avril, Calonne informait Vergennes
que « Sa Majesté approuvait qu’il leur fût donné de quitter le
royaume ». Il ajoutait même avec une générosité manifeste :
« Pour faciliter leur départ, je vais faire acquitter leurs dettes
sur ce qui leur reste d’arrérages de solde et leur faire remettre
le surplus ». Informé le 11 mai, le chevalier de Heredia en
avisa aussitôt le sieur Peyroux qui n’eut rien de plus pressé
que de rassembler le 25 mai environ 150 Acadiens pour leur
communiquer la bonne nouvelle. Sur quoi, faute d’avoir été
mis au courant des dernières décisions officielles, le subdélégué
de l’Intendant, « homme distingué par son mérite et son
honnêteté », fait arrêter par la maréchaussée et emprisonner
cet espion de la « Cour d’Espagne », cet « embaucheur qui
cherchait à faire passer furtivement les Acadiens chez l’étran¬
ger » : il eût même « constitué prisonnier un père de famille
200
L’EXIL
acadien comme ayant entretenu une correspondance avec
[Peyroux] pendant son séjour à Paris, mais [cet Acadien] se
tint caché. » D’où plainte au comte d’Aranda de la dame
Rodrigue et de son infortuné mari ; d’où enquête de l’Inten¬
dant de Bretagne... Alors autre son de cloche : le 26 juin,
Calonne écrivit à Vergennes :
« Un placet a été signé de plusieurs Acadiens et présenté au
nom de trente familles de cette nation réclamant contre le
projet de passer sous la domination de l’Espagne, insistant pour
qu’on les laisse dans les Etats du Roy et offrant même à cette
condition de renoncer à la solde moyennant un secours qui
lui serait accordé une seule fois pour s’établir. Si tel était le
vœu du plus grand nombre d’Acadiens, il en résulterait que
le projet d’établissement de la Louisiane ne serait plus que
le vœu particulier de quelques Acadiens mécontents ou inté¬
ressés... Cette occasion fournit celle de s’instruire à fond des
véritables sentiments des Acadiens... Depuis plusieurs années
on a eu lieu de croire que quelques-uns d’entre eux empêchent
seuls les autres de se prêter aux vues du gouvernement ..; et
on accusait surtout un nommé Grinnau qui n’est point Acadien,
mais Espagnol, mari d’une Acadienne. »
Et voici le placet des « mécontents » adressé à Vergennes
par « quatre principaux chefs de vingt familles acadiennes » :
Daigle, Naquin, Albert, Arebourg (un seul nom, le premier
est franchement acadien) « Après neuf ans de travaux redou¬
blés, de peines et de fatigues... une terre ingrate [celle du Poi¬
tou] ne les a conduits que dans l’indigence la plus affreuse :
la suppression de leur paye et des fourrages pour leurs bes¬
tiaux leur a ôté toutes ressources et tout crédit. Retirés à
Nantes, ils demandent la paye de leur solde retenue depuis
trois ou quatre ans et de passer dans le nouvel établissement
qui se propose. » L’année n’était pas finie que « plusieurs
Acadiens mariés à des Françaises et plusieurs Français mariés
à des Acadiennes » demandent la faculté de s’établir à la Loui¬
siane. « Il convient, écrit Calonne à Vergennes, de s’assurer si
cette demande n’est pas suggérée ou même supposée par
quelques particuliers intéressés à cette émigration ». (Ibid.,
vol. 612, f. 334, 367 ; vol. 613, f. 185).
Finalement, de guerre las, le gouvernement français main¬
tient sa décision primitive : partira qui voudra ; et même,
chose grave, ordonne que « tous arrérages de soldes soient
AUX COLONIES FRANÇAISES 201
payés aux Acadiens afin qu’ils puissent payer leurs dettes et
s’embarquer », que « tout secours et assistance leur soient
fournis » ; après quoi, c’est-à-dire à dater du 1er janvier 1785,
la Cour d’Espagne continuera la solde. (Ibid., vol. 616, f. 269).
On verra ailleurs à quelles énormes dépenses cette décision
généreuse entraîna le trésor français, alors si lourdement
obéré. Enfin, au printemps 1785, tout fut prêt. Des 1.434 Aca¬
diens de Nantes, 1.244 partirent; il ne resta que 190 vieil¬
lards, femmes ou enfants et près d’une centaine d’adultes
pourvus d’emplois. Une cinquantaine de Français mariés à
des Acadiennes et d’Acadiens mariés à des Françaises solli¬
citèrent encore la faveur de se joindre au convoi (19 avril) et
l’obtinrent. Quinze à seize cents Acadiens de Bretagne, dit
l’intendant de cette province, quittèrent donc la France ;
la plupart s’embarquèrent à Lorient (15 mai) ; quelques-uns
à Saint-Malo (2 juillet). Ce fut le plus grand exode acadien
depuis les déportations ; si l’on y ajoute les 1.000 à 1.200 émi¬
grants qui provinrent tant des Antilles françaises que des colo¬
nies anglaises, on peut estimer à plus de 2.500 le nombre des
Acadiens qui passèrent ainsi en Louisiane (en dépit d’un
recensement incomplet qui n’en compte que 1.587 en 1787).
Sur les bords du Mississipi une Nouvelle Acadie était donc
née qui grandit rapidement. Quel dommage qu’elle ne fût plus
française !
Elle faillit, toutefois, redevenir française. Le 9 vendémiaire,
an IX, c’est-à-dire le 1er octobre 1800, en vertu du traité de
Sainte-Ildefonse, l’Espagne rendait la Louisiane à la France.
Grande joie de la métropole :
« La Louisiane entre les mains de la France peut être appelée
aux plus brillantes destinées, dit un mémoire du 29 fructidor...
Nulle situation n’ofïre autant d’avantages... la fertilité de son
immense sol, la richesse de ses productions..., la clef du Mexique,
La Nouvelle Orléans, seul débouché d’une étendue de plus de
12.000 lieues ; une population qui marche à pas de géant et,
française de cœur, veut redevenir française... »
Pour reprendre possession de la superbe colonie, le premier
consul fit préparer en Hollande toute une expédition navale
et militaire à la tête de laquelle il mit le général de division
202
L'EXIL
Victor, gouverneur désigné de la Louisiane. Il envoie à
l’avance le préfet Laussat :
« Vous vous applaudirez sous tous les rapports d’être rede¬
venus Français, dit sa proclamation (6 germinal, an XI) ; vous
sentirez davantage de jour en jour l’avantage de ce beau
titre. » — « Trente-quatre ans d’une domination étrangère,
répondent dignement les habitants de la Nouvelle Orléans
(9 avril 1803), n’ont pas affaibli dans nos coeurs l’amour sacré de
la patrie, et nous rentrons aujourd’hui sous ses drapeaux avec
autant de joie que nous eûmes de douleur quand il fallut nous en
séparer ». — « Votre proclamation, ajoutent les « cultivateurs «
au nombre desquels se trouvaient sûrement les Acadiens, en
nous donnant l’assurance de notre réunion à la République
Française, a répandu dans nos âmes l’ivresse de la félicité :
c’était le but de nos plus ardents désirs. »
Aussi quelle déception, quand on apprit que, le 10 floréal,
Bonaparte, poussé par le besoin d’argent et par l’imminence
d’une guerre avec l’Angleterre, avait cédé aux États-Unis
toute l’étendue illimitée de la Louisiane... pour la somme de
50 millions, pas même le prix de la seule ville de la Nouvelle
Orléans 1 Ah! si la France avait alors eu l’empire de la mer !...
Le jacobin Laussat, qui venait de stigmatiser « l’abandon
lâche et dénaturé » dont s’était rendu coupable l’ancien régime,
ne reçut, au nom du nouveau, la malheureuse colonie des
mains du plénipotentiaire espagnol que pour la rendre aux
deux plénipotentiaires américains. La pauvre Louisiane ne
fut cette fois que pour vingt jours française (du 8 au 28 fri¬
maire de l’an XII, du 30 nov. au 19 déc. 1804). « Le gouverne¬
ment, dit Laussat, aura peine à se représenter le sentiment de
contrainte et de douleur qui se manifesta sur tous les visages et
les larmes qui s’aperçurent dans la plupart des yeux au moment
où disparut le drapeau français ; un groupe américain eut beau
crier dans un coin de la place : « Huzza ! » le silence était par¬
tout général et profond. » Longtemps les Louisianais n’en
voulurent croire ni leurs yeux ni leurs oreilles : « Ils se repais¬
sent, dit Laussat, de l’idée que le premier Consul a cédé aux
circonstances ; mais qu’à la paix il se dédira ». Une phrase de
Bonaparte, ajoutée à l’article II du traité de cession, entretint
sans doute cet espoir : « Il est expressément entendu que les
habitants seront maintenus dans la jouissance de leurs libertés,
propriétés et exercice de leur religion. Que les Louisianais
AUX COLONIES FRANÇAISES 203
conservent pour nous des sentiments d’afïection et que l’ori¬
gine commune, la parenté, la langue et les mœurs perpétuent
l’amitié ! » Mais il est des fautes irréparables : les Américains
eurent beau se rendre longtemps antipathiques par leurs
maladresses, par leur suffisance, par leur partialité même à
l’égard des Anglais, par leur obstination (contraire au traité)
à vouloir imposer l’anglais comme langue officielle ; « les
postes les mieux peuplés, qui se sont toujours distingués par
un ardent amour de la France, surtout ceux d’Atakapas et
d’Opelousas [il s’agit bien des Acadiens], eurent beau mani¬
fester des sentiments peu favorables aux Américains », la
Nouvelle Acadie du Sud, comme celle du Nord, grandit et
prospéra sous une domination étrangère ; lourde fatalité qui
a toujours et partout pesé sur la malheureuse race acadienne.
(Arch. Nat. Col., série BB,. vol. 37, 42).
IV. — A Saint-Pierre et Miquelon
Encore plus que la Louisiane une autre terre de l’Amérique
du Nord attira les Acadiens : ce fut ce misérable petit archi¬
pel de trois îlots que Choiseul arracha si péniblement à la
rapacité anglaise, pour y maintenir notre pêche et entre¬
tenir notre recrutement naval. Saint-Pierre et Miquelon fut
pour les Acadiens une sorte de plaque tournante : ceux de
France vinrent y chercher l’Acadie ; ceux d’Amérique, la
France. Naturellement, du passage de ces derniers, certain
mais clandestin, il reste peu de traces officielles. En tous cas,
la prépondérance des Acadiens en ces îles est telle que cette
partie de l’histoire acadienne constitue une véritable histoire
de Saint-Pierre et Miquelon.
L’impatience des Acadiens, l’intolérance des Anglais, la
stérilité des trois rochers étaient telles qu’il fallut en cet éta¬
blissement user des plus grands ménagements.
« Comme il se pourrait, disent le 23 février 1763 les filan¬
dreuses instructions du roi au premier gouverneur, Dangeac,
(ancien officier de Louisbourg et du Canada), que, parmi le
grand nombre d’Acadiens qui sont en France, dans l’ancienne
et dans la Nouvelle Angleterre, il y en eût plusieurs qui voulus¬
sent s’établir dans les îles susdites et que leur trop grande
204
L’EXIL
influence donnât quelque sujet de jalousie aux établissements
anglais voisins, Sa Majesté recommande au Sieur Dangeac de
ne recevoir que le moins qu’il pourra de ces familles pour la
première année, autant par rapport à l’objet ci-dessus que pour
éviter la dépense qu’elle occasionnera et le préjudice que leur
trop grand nombre causerait au nouvel établissement. »
Le 1er mars, le duc de Choiseul n’en songe pas moins à en¬
voyer à Saint-Pierre et Miquelon ceux des habitants du Golfe
Saint-Laurent et de F Ile Saint- Jean qui désirent se rendre
à « cette destination qui paraît être la meilleure » ; il ordonna,
dans ce but, de les rassembler dans le même port. ( Arch. Aff.
étr. ; Corresp. polit. Anglet., vol. 450, f° 4).
Les dépenses initiales furent, en 1763, de 40.000 livres pour
les 350 habitants, presque tous Acadiens, qu’on y envoya ;
comme ces terres étaient dénuées de tout, même de bois, on
dut avancer, aux premiers arrivés, vivres, effets et matériaux,
à charge de rembourser ces avances avec les profits de leur
pêche ; en fait, ils ne remboursèrent jamais et pour cause.
Dès le 3 septembre 1763, le ministre aurait traité avec un
négociant de Cherbourg pour le transport de 100 Acadiens si
celui-ci ne s’était dérobé ; il traita avec deux autres le 26 dé¬
cembre. « Le nombre des solliciteurs est si considérable, dit
un rapport du 3 mars 1764, qu’il est impossible de les placer
tous sur ces îles trop dépourvues ». « Vous ne recevrez cette
année, est-il enjoint, que quelques familles de Saint-Malo et
des enfants de Rochefort dont les pères et mères sont partis
avec vous l’an dernier », Dès le 20 janvier se dessine le plan du
sieui de Rocheblave qui consiste, pour désencombrer la colonie
naissante, à faire passer en d’autres colonies les Acadiens de
toute provenance. « Le sieur Gilbert, dit le susdit rapport
(3 mars), a ordre de transporter [pendant trois années de
suite| sur trois navires du roi tous les habitants de l’Acadie et
de 1 Amérique septentrionale qui voudront passer à Cayenne. »
Environ 150 Acadiens de Nouvelle Écosse, nous apprend
d’autre part le gouverneur Wilmot (29 août 1764), sont
subrepticement passés de Canso à Saint-Pierre. C’est peut-
ctre à ces malheureux évadés que Dangeac fait allusion, lors¬
qu’il dit : « Il nous est arrivé en août 1 10 Acadiens. Je fis tous
mes efforts pour les engager à prendre le parti de Cayenne :
mais je désespère de les persuader... Ce peuple est misérable
AUX COLONIES FRANÇAISES 205
et inspire de la pitié. Je ne sais qu’en faire, s’il ne vous vient
pas de pain. Il n’est pas possible de le rebuter. »
Aux « efforts » du gouverneur, un ancien officier des milices
canadiennes, Perrault, qui s’était, rendu à Chedabouctou,
ajouta toutes les ressources de son éloquence argumentative
et sentimentale pour décider les Acadiens à passer en Guyane :
« A tous mes frères, compatriotes et amis, les Acadiens de
Miquelon, écrit-il, le 1er septembre 1764. Je vous prie de trouver
bon, mes chers amis, que je me réjouisse avec vous de votre
bonheur d’être sortis de dessous une nation que vous n’avez
jamais aimée pour rentrer dans une qui vous est si chère ;... vous
avez surmonté tous les obstacles que les Anglais ont opposés à
vos justes desseins ; vous êtes enfin parvenus au but ; ...vous
êtes avec les Français ; mais il ne suffit pas d’y être, il faut...
ne plus se trouver dans le cas d'en être exclus... Les Iles Saint-
Pierre et Miquelon ne sont pas des endroits où vous puissiez
penser être heureux... ces îles sont susceptibles des plus tristes
événements, et leur peu d’étendue jointe à la stérilité du terrain
nous annoncent que plus il y aura d’habitants, plus il y aura
de malheureux... Par le traité de paix, nous ne pouvons y faire
aucune fortification ; ...si la guerre recommence, le premier
soin des Anglais sera de reprendre ces îles... Peut-être serez-vous
obligés de subir le même sort que vous avez déjà éprouvé, et
peut-être encore plus maltraités... Ne me regardez pas comme
un homme qui a son intérêt particulier; ... je vous donne
l’exemple ; vous m’avez vu aller retirer ma famille du Canada,
et je vais m’établir à Cayenne... Mais je suis chargé par le
Ministre de vous communiquer les avantages que le Roi veut
bien nous faire [entre autre, trois ans de subsistance]. Il ne
vous force pas, il vous laisse libres de vos volontés... C’est pour
notre bien que Sa Majesté nous offre un asile où nous pourrons
vivre heureux ».
A tous ces beaux raisonnements, si sincères qu’ils fussent,
les Acadiens répondirent le 16 septembre :
« Tout nous paraît très avantageux ; ... mais... un pays
aussi chaud nous coûterait trop cher ; ... jamais nous n’accepte¬
rons de quitter ce climat-ci. C’est le sentiment de tout notre
monde, quoique le nombre en soit petit après avoir perdu la
majeure partie tant par la faim, la prison et les mauvais traite¬
ments des Anglais... L’affection pour notre Grand Monarque
et notre patrie l’a emporté sur toutes les peines des fers et toutes
sortes de mauvais traitements... Nous espérons que notre bon
Roi de France voudra bien nous traiter comme ses pauvres
enfants en ne nous contraignant pas à passer sous un climat si
opposé à celui de notre naissance... »
206
L’EXIL
En vain Perrault réplique : « C’est plutôt la misère qui vous
a tués que la chaleur du pays » ou les Anglais vous ont em¬
menés. Il n’y a en mes paroles ni « menaces » ni « apparence
de contrainte », mais « la raison » et « l’avantage que vous
trouverez. Le Roy ne vous force pas d’y aller... ; il vous laisse
libres... Pour juger du climat de cette colonie, il faudrait le
voir vous-même, et vous le pouvez sans exposer vos familles ».
Envoyez « quatre des plus experts d’entre vous ; vous recon¬
naîtrez la vérité... Le Ministre veut votre bien et vous donnera
toute la satisfaction que vous pourrez raisonnablement
désirer. »
« Malgré toutes les démarches qu’ont, faites ces messieurs
[Rocheblave, Gilbert et Perrault], conclut le gouverneur Dan-
geac (4 octobre 1764), ils n’ont pu déterminer un seul Acadien
à passer dans ce climat qui les effraie. J’ai fait de mon côté
tout ce qu’il a dépendu de moi pour les y engager. Rien n’a pu
les faire changer de sentiment. Ainsi, le sieur Gilbert emmènera
avec lui à Cayenne environ 100 personnes de différentes nations.
Le Sieur Perrault et sa famille en feront partie. »
Évidemment, ministre, gouverneur et orateur étaient de
bonne foi ; et pourtant, en leur ignorance obstinée, les Aca¬
diens eurent raison de ne pas se risquer dans la terrible aven¬
ture.
Pour se faire tolérer et entretenir sur ces misérables roches,
les pauvres réfugiés acadiens en leur désespoir redoublèrent
de docilité et d’énergie.
« Tout ce peuple, dit Dangeac (11 septembre 1764), travaille
avec une activité continuelle. [« Leur travail surpasse mon
attente », dit de même l’ordonnateur le 24 mai 1765]. Nous
avons actuellement 320 chaloupes. La ville prend figure tous les
jours ; on y élève des maisons. C’est beaucoup faire pour des
personnes qui n’avaient pas le sou ; [malgré tout, faute de pêche
abondante cette année], ce n’est qu’une misère pariaite. Je me
crois obligé d’intercéder auprès de votre justice pour des misé¬
rables que je suis depuis cinquante ans dans leurs différentes
émigrations. »
Le Ministre fit, en effet, remise des 30.000 livres d’avances
dues au trésor. En 1705, des 48 habitations de pêche, plusieurs
appartenaient à des Acadiens : Sire, Maurice, Gautier, Gau-
treau, etc... Ils étaient 200 vers la fin de 1766, dit l’abbé de
l’Isle Dieu.
AUX COLONIES FRANÇAISES 207
Même au point de vue ecclésiastique, le petit archipel s’or¬
ganisait tant bien que mal, malgré un conflit de la première
heure. En sa hâte, Dangeac avait, dès le début, emmené deux
jésuites : le P. Ardilliers, aumônier du Roi, et le P. de Bonné-
camps simplement autorisés par l’évêque de La Rochelle. Or,
sous l’influence de Choiseul, qui ne voulait que des séculiers
dans les colonies d’Amérique, l’abbé de l’Isle Dieu, toujours
vicaire apostolique desdites colonies, avait, en 1765, fait
agréer par le Saint-Siège comme préfet et vice-préfet aposto¬
liques, ne relevant plus de l’évêque de Québec, deux Spiritains,
M. Girard, de Louisbourg, et M. Manach, de Miramichi, anciens
missionnaires de l’Acadie ; mais, entraînés aux Antilles par
la tempête, ni l’un ni l’autre n’occupèrent leur poste : le premier
mourut pendant le voyage de retour, et le second, épuisé par
l’âge et les fatigues, resta en France. Ce ne fut qu’en 1767
qu’aux deux jésuites furent substitués deux autres Spiritains,
M. Becquet, préfet apostolique (1767-1775), et M. Paradis,
vice-préfet. Ainsi, non sans ménagements, tout rentra dans
l’ordre. Vingt mariages furent ratifiés en trois ans.
Le gouvernement anglais vit d’un très mauvais œil ce déve¬
loppement, si pénible qu’il fût, de notre pauvre petit établisse¬
ment français. La Cour de Londres prétendit n’avoir restitué
le minuscule archipel que sous condition de n’y point per¬
mettre le stationnement de navires de guerre. Mais, après
consultation des minutes des protocoles de négociation, il fut
constaté que l’on n’avait parlé de la non-fortification des îles
que dans les préliminaires de paix et non dans le traité définitif.
Nos droits de souveraineté étaient donc entiers. Alors, à l’ins¬
tigation de son ministre, le gouverneur de Terre-Neuve,
Palliser s’opposa, à l’encontre de nos droits les plus manifestes,
à l’enlèvement du bois nécessaire sur la côte réservée de son
île, ainsi qu’à la pêche sur les bancs ; il venait insolemment
promener ses corvettes et ses frégates deux fois par mois
jusque dans la rade de Saint-Pierre. Pour empêcher tout con¬
flit, Dangeac dut user avec lui d’autant de prudence que de
fermeté. Le gouverneur de la Nouvelle Écosse ne s’irritait pas
moins de ce voisinage de la France : il attribuait tout mécon¬
tentement des Acadiens, tout rassemblement ou soulèvement
des sauvages à l’instigation de nos agents et particulièrement
de nos prêtres.
208
L’EXIL
D’après les archives de la Gironde (C. 4.328), le nombre des
émigrés du Canada aux pêcheries de Terre-Neuve aurait été
en 1765 de 3.000 ; ce chiffre semble exagéré. Pourtant il fallut
en 1766 prendre des mesures pour réduire tout afflux excessif
qui eût été funeste aux réfugiés eux-mêmes.
« Suivant ce que vous m’avez marqué, écrit à Dangeac le
président du Conseil de la Marine (1er août 1766), il paraît que
ces habitants, en vue de se soustraire à la domination des
Anglais, cherchent tous les moyens de passer dans les îles de votre
gouvernement ; Sa Majesté est bien loin de blâmer les mouve¬
ments de compassion qui vous ont engagé à leur accorder des
secours de vivres... ; mais comme il n’est pas possible de les con¬
server dans un pays qui ne leur offre aucune espèce de ressour¬
ces..., Sa Majesté m’a ordonné de vous dire qu’Elle leur laisse
la liberté ou de retourner en Acadie ou de venir en France.
S’ils viennent en France, on leur procurera des terres à cultiver
et la subsistance en attendant la première récolte... Sa Majesté,
qui connaît leur zèle pour la Religion et leur attachement pour
sa personne, les traitera avec la même bonté que les autres
Acadiens qui sont en France... Vous savez mieux que per¬
sonne que ces îles ne peuvent comporter que 30 ou 40 familles ;
c’est à ce nombre qu'il faut réduire celles qui les habitent. »
Une lettre du Gouverneur de la Nouvelle Écosse, Michel
Franklin (24 octobre 1767), nous apprend « qu’en sus de ce
nombre [de 40 familles] il y avait alors une population de
1.200 âmes exclusivement acadienne. De ce nombre, 200, dit-il,
préférèrent revenir dans cette province plutôt que d’être
transportés en France. »
Un recensement français précise : 163 revinrent en Acadie
et 14 en Amérique à bord de leur propre bâtiment : ce sont
des Le Blanc, Arseneau, Bourg, Chiasson, Doucet, Landry,
Gautreau, Boudrot, Gaudet, Cormier, Hébert, Richard, Pré¬
jean. Quelle indicible torture morale dut être cette humiliante
et cruelle rentrée dans les bagnes de la Nouvelle Angleterre
et de la Nouvelle Écosse ! Les conséquences en furent déplo¬
rables en cette dernière colonie : puisqu’il n’y avait plus rien
à espérer de la France, autant se rallier à l’Angleterre ; ce
que firent aussitôt tous les Acadiens de la Nouvelle Écosse
en prêtant le serment d’allégeance. Sur ce, 24 familles mique-
lonaises reçurent à Cocagne les premières concessions accordées
à des Acadiens ; quelques autres dans le voisinage, à Fox-
Cl. Edit. Bossard.
LES ILES SAINT-PIERRE ET MIQUELON
LA CîHANDE
LA Ijl«V)
la Pi Hit le VfH't
C ap <i Aiiçeîi
Z,I 6) Mile ii Li.J’.atr JU./u.-Ln
ne f~<zLt\nfnt a/tttie ,rmlt ly/r K] Ht
a ete xf-eptuye m data- f.tv U Mer .
J\ jo (. M) que lo u
» or y: i,o x
j
eut e
VELO*N
r
I s i r S
,w iiesB.
\
\ i f*>
\ _A l P. 'a -
a/xnii/i hit <
a !i> ( r,’u;
%>■!* ifc (\I/.ir.irtf
le Pt'üt/lxr v
vers 1770.
'
'
'
AUX COLONIES FRANÇAISES 209
Creek. Après 1766, dit J. S. Bourinot en son Histoire du Cap
Breton, 300 à 400 Acadiens de Miquelon revinrent au Cap
Breton et aux Iles Madame. Nous savons, d’autre part, que,
dès novembre 1765, M. de Rocheblave ramena de Saint-Pierre
en France 7 à 8 familles acadiennes de Beauséjour, faisant
nombre de 36 personnes; des Arseneau, Bourg, Boudrot,
Poirier, Hébert, Gautier... Conformément aux instructions
ministérielles, le gouverneur Dangeac déclara en juin 1767
qu’il y avait 1.250 habitants auxquels il donnait la ration et
que de ce nombre, 551, constituant 103 familles, étaient
Acadiens. On remarque, en cet important recensement, des
réfugiés de toute provenance : des Pitre, des Gautier, de Louis-
bourg ; des Bourg, du Fort Cumberland ; des Bourgeois, des
Boudrot, des Mélançon, des Landry, des Vigneau, des Arse¬
neau, des Cormier, des Lemale, de Chedabouctou ; des
Hébert, des Poirier, des Chiasson, de Cormier, des Baudrot,
de Beauséjour; des Doucet, des Gaudet, des Chiasson, des
Devau, des Blanchard, des Renaud, des Comeau, des Béli¬
veau, des Boudrot, de l’ Ile Saint-Jean ; mais surtout des
Brau, des Sire, des Gaudet, des Guédry, des Dugas, des
Richard, des Bonnevie, des Guéguin, des Guilbeau, des Le
Blanc, des Gautier, des Arseneau, des d’Amour de Saint-
Castin, d Halifax ; et enfin des Hébert, des Terriau, des Sire,
des Bourg, des Vigneau, des Boudrot, des Bourgeois, des
Richard, de Boston. Que de misères variées se cachent en
cette morne liste de pauvres noms familiers ! que d’épreuves
en des pays divers ! Que de deuils I Que pouvaient bien se
dire de leurs malheurs passés, de leur appréhension de l’avenir,
tous ces pauvres meurt-de-faim rassemblés fortuitement en
leur précaire refuge de Miquelon I
« On leur a signifié les volontés du roi, dit Dangeac, et de¬
mandé s’ils voulaient passer en France ou retourner en Acadie.
Cette proposition les a jetés dans la plus grande consternation,
chaque famille ayant employé le peu de ressources qu’elle avait
pour se bâtir une maison et se faire un jardin. Ils ont actuelle¬
ment douze goélettes et dix esquifs de pêche. Ils sont attachés
à la France et ne veulent pas retourner en Acadie. Plusieurs
d’entre eux passeraient volontiers à la Louisiane si on voulait
les y faire transporter... Ces infortunés pourront vivre l’été,
mais il sera indispensable de leur donner la ration en hiver. »
LAUVRIÈRE. T. II.
14
210
L’EXIL
Choiseul consentit à la continuer, mais insista sur le renvoi
en France de « toutes les bouches inutiles ! » Dangeac dut donc
s’exécuter.
« Me voici bientôt à la fin de l’émigration, écrit-il le 6 octobre.
Il en coûte, quand il faut arracher de leurs établissements de
pauvres misérables qui ont sacrifié le fruit de leurs travaux
pendant quelques années... dans le temps même qu’ils commen¬
çaient à en tirer quelque avantage. Mais enfin, ils ont pris leur
parti, et ils s’embarqueront avec toute la soumission possible
aux ordres du Roi. Permettez-moi de vous représenter que tous
ces émigrants arriveront en France dans la plus grande misère
et sans autres ressources que les grâces de Sa Majesté... Cette
semaine sortiront 350 personnes sur trois navires. Bientôt
partira le reste... L’émigration se montera à près de 800 per¬
sonnes [y compris les 177 d’Amérique et d’ Acadie j. Dans ces
deux îles, il ne restera pas 300 sédentaires. »
Une liste fournit les noms des 586 émigrés de France.
Quarante furent débarqués à Saint-Malo en décembre ; d’au¬
tres à Rochefort ; tous en des ports où ils retrouvèrent des
frères d’exil rapatriés avant eux. Choiseul pourvut dès le
mois d’août à la subsistance de ces nouveaux immigrés, or¬
donnant en particulier (5 décembre) une paye de 6 sols par
jour aux enfants de plus de dix ans.
Le ministre interprétant mal les doléances de Dangeac,
s’était trop pressé d’opérer cette transmigration. Il ne compre¬
nait pas, non plus, qu’il fallait à Saint-Pierre une popula¬
tion sédentaire pour aider à la grande pêche. Le 7 novembre
1767, de prétendus Acadiens de l’ Ile Royale, les Sieurs Dupleix
et Rodrigues, (ce dernier, ancien négociant de Louisbourg), se
déclarèrent ruinés par le départ trop hâtif des Acadiens de
Miquelon ; ils leur avaient avancé, disaient-ils, 80.000 livres.
Sur les entrefaites survient un long mémoire concernant
« L'Utilité des Acadiens aux Iles Saint-Pierre et Miquelon »,
on y surprend sur le vif leur mode d’existence. ( Arch . Min
Col., G1, vol. 463).
« L’Acadien est d’un caractère doux, ingénieux et entrepre¬
nant ; il se plaît à la pêche et la pratique plus volontiers que
toute autre occupation. [La plupart des Acadiens étaient, en
réalité, agriculteurs]. Il construit lui-même ses bâtiments et ne
néglige rien pour l’agriculture. Voici sa conduite. — Il veut faire
la pêche : il se construit lui-même une petite goélette convenable
'
AUX COLONIES F R A N ÇAISES 211
à cet usage ; il trouve dans ses enfants ses ouvriers de toute
espèce ; il l’équipe par les avances que lui fait un négociant de
l’endroit. Son équipage est composé de sa famille qui, étant à la
part, profite doublement à la maison. Les femmes et les filles
ont soin de bonifier à terre les morues pêchées. Indépendamment
de cet ouvrage, ils trouvent le temps d’élever de la volaille et
de cultiver d'immenses jardins [exagération] qui leur four¬
nissent les légumes nécessaires à leur nourriture et en assez
grande quantité pour en vendre.
La première année de leur arrivée, ne jouissant pas du secours
du Roi, [c’est faux], ils étaient tous réduits à une extrême
misère. On donna pour toute ressource à chaque famille une
portion de terre sur laquelle ils se bâtirent des maisons et des
jardins : ce qui leur procura dès la même année le moyen de
subsister, [exagéré]. Ils travaillèrent dès l’hiver à se construire
des bâtiments propres à la pêche ; ils la firent la même année.
Ils ont continué assez avantageusement jusqu’au moment de
leur émigration où leur pêche fut interrompue dès le mois
d’août. Cette cessation forcée leur a fait un tort considérable...
Cet événement ne les a pas empêchés de satisfaire à leurs enga¬
gements ; ils ont exactement payé leurs dettes avant leur départ
[au prix de quels sacrifices, cette honnêteté acadienne ?]...
Comme ils sont propres à élever les bestiaux, s’ils n’eussent
quitté Miquelon, cet endroit serait devenu pour Saint-Pierre
ce qu’était autrefois l’ Ile Saint-Jean pour Louisbourg [encore
exagéré]. Ce pays aurait fourni ce qui est nécessaire en bes¬
tiaux, volailles, jardinage, sans nuire à une pêche considérable
qu’ils auraient faite.
D’après le calcul [de ce que rapporte une chaloupe, soit
753 livres], il est très facile de prouver combien l’émigration des
Acadiens nuit au commerce qui pourrait se faire de cette colo¬
nie en France et qu’elle pourrait dans l’état où elle est se suffire
à elle-même... [fort exagéré]. Le négociant résidant dans la
colonie, convaincu de la droiture et probité de tout ce qui est
Acadien, se serait fait un vrai plaisir de faciliter [leurs établisse¬
ments] dans tous leurs besoins... Le tort qu’a fait à cette colonie
l’émigration des Acadiens, seuls propres à son entretien et
à son agrandissement, sera irréparable, si l’on tarde à apporter
le vrai remède qui est de renvoyer les habitants capables de
travailler et de leur donner les assurances qu’ils seront pro¬
tégés. »
Le malheur de tout ce beau langage, c’est qu’il provient
précisément de l’un des négociants, Loyer-Deslandes, du
Havre, qui, sous prétexte de venir en aide aux Acadiens, les
exploitaient sans scrupules.
« Le nombre des habitants, d’après Dangeac, avant l’émi¬
gration, n’a jamais passé 1.200 personnes, ni, après, été moindre
212
L’EXIL
que 450. Ils ont. joui de la ration du Roi dès leur arrivée, c’est-
à dire dès le 1er octobre 1763. Les prétendues maisons se sont
que des « cases composées de piquets plantés en terre, sans
doublage, d’une couverture de gazon et d’une cheminée en
torchis de foin et de terre grasse... » Les Acadiens « ne se sont
adonnés au dur métier de la pêche qu’en 1766, s’y trouvant forcés
pour se procurer les moyens de vivre en prévision du retranche¬
ment des rations du Roi, et ils s’y montrent inférieurs aux
anciens habitants de Terre-Neuve ; car cette pêche leur était
interdite. Chaque famille acadienne ne pouvant, seule, entre¬
prendre de faire la pêche, cinq ou six et quelquefois plus se met¬
tent pour cet objet en société. Elles bâtissent ou achètent au
moins à frais communs une voiture [szc] pontée; les usten¬
siles et vivres sont également fournis par chaque associé.
Les hommes et garçons de ces familles vont prendre du poisson
dans ladite voiture, et les chefs, s’il s’en trouve de trop âgés
pour naviguer, les femmes et les filles le font sécher à terre. »
Un sieur Barbazan, envoyé par le Ministre pour enquêter
sur les lieux le 6 juin 1768, mit les choses au point :
« La totalité des habitants est à peu près 500 personnes
réparties en 92 familles, qui sont logées dans 78 cabanes. Leur
unique moyen de subsistance est le produit de la pêche. L’âpreté
du climat, l’aridité du sol, leurs facultés forcent leur industrie
à se borner à ce seul objet. Les hommes pêchent la morue ; les
femmes, les enfants la préparent à terre et se procurent à force
de culture quelques légumes qui ne peuvent être considérés
comme ressource. Les bestiaux s’élèvent à 240 bœufs, vaches
ou veaux et un nombre à peu près égal de moutons. Les cha¬
loupes de pêche sont au nombre de 44 dont la propriété est
divisée entre les 92 familles. Le produit peut s’élever à
10.000 quintaux de morue ; mais il s’en faut que la somme qui
en provient soit à distribuer entre les pêcheurs ; ils ne l’ont
obtenue qu’avec de grandes avances... qui pour une chaloupe
sont évaluées cn\iron à 1.800 livres. Le fournisseur propor-
tioiine ses conditions aux besoins de celui qui traite avec lui. »
[Suit une longue et précise description de l’exploitation éhontée
des pêcheurs acadiens par les armateurs, « qui n’en touchent
pas moins seuls la prime d’exportation »]. Voilà, conclut le
rapporteur, quel est l’état des malheureux habitants de Mique¬
lon qui, chassés de l’Acadie et de Louisbourg, ont tout bravé
pour se conserver à la France ; mais, s’ils étaient encore forcés
de quitter les établissements qu’ils viennent de former il serait
à croire qu’ils ne fussent séduits par l’offre d’une existence moins
précaire qui leur a été faite par les Américains et par les Anglais
de Terre-Neuve et du Canada. »
AUX COLONIES FRANÇAISES 213
Choiseul n’avait pas encore lu ce dernier rapport ni même
reçu la réfutation de Dangeac, lorsque, ému par le mémoire
de Loyer-Deslandes, il s’avisa de renvoyer des Acadiens à
Saint-Pierre et Miquelon : 240 de Saint-Malo et de Rochefort
en mars 1768 et d’autres encore de Port-Louis demandent d’y
retourner, même sans subsistance. Le Ministre n’y consent,
à vrai dire, que s’ils peuvent vivre de leur travail et si les ac¬
quéreurs de leurs chaloupes s’engagent à les leur rendre.
Le 23 juin arrivent, en effet, à Saint-Pierre, sur la goélette de
Joseph Vigneau, « 66 personnes que l’on y renvoie », et 200 au¬
tres sont annoncées de Rochefort « pour le compte du Roi ».
219 arrivèrent, en effet, le 18 juillet. Inquiétude de Dangeac :
il prévoit qu’il « ne s’en trouvera pas cent qui puissent vivre
sans les grâces de Sa Majesté... ; ceux qui sont restés sont
encore plus à plaindre ; car ils ont dû s’endetter, vu que la
pêche ne rapporte qu’aux armateurs et aux fournisseurs ».
Dangeac sollicite donc la pitié du Ministre pour « ce peuple
misérable persécuté depuis 55 ans. » Conséquence fatale de
tous ces contre-ordres : « Quelques familles établies à Saint-
Pierre, écrit Dangeac le 28 septembre, se trouvant hors d’état
de subsister par leurs travaux, m’ont représenté par écrit
leurs misères et demandé de passer en France au compte du
roi : ce que je ne crois pas pouvoir leur refuser ». Le 1er novem¬
bre, même requête de deux autres familles. « Ces vaillants
hommes n’abandonnent ce pays que pour éviter la misère
certaine qu’éprouveront tous ceux qui s’obstinent à y rester
sans autres ressources que la pêche ». Le 6 mars 1770, on comp¬
tait à la Rochelle 99 Acadiens rapatriés de Saint-Pierre et
Miquelon. En présence de toutes ces lamentables et pourtant
onéreuses allées et venues de pauvres gens à travers les mers,
comment ne pas taxer Choiseul de la même légèreté à Saint-
Pierre et Miquelon qu’en Guyane et même en Louisiane ?
Tous ces tristes renseignements nous sont confirmés (9 juil¬
let 1769) par le rapport du fonctionnaire anglais du Cap
Breton qui était chargé de surveiller les prétendues « menées
dangereuses » des Français à Saint-Pierre et Miquelon. Il ne
trouve à Miquelon que 50 à 60 familles pour la plupart origi¬
naires de la Nouvelle-Écosse ou du Cap Breton ; elles ont
50 chaloupes et 14 goélettes dont 6 construites l’hiver dernier ;
elles pêchent de 7.000 à 8.000 quintaux de poisson par an ;
214
L’EXIL
elles sont misérablement logées en de petites maisons faites de
pieux et de bardeaux de sapin ; elles ont beaucoup de peine
à vivre à cause de la cherté des denrées et ne possèdent que
quelques vaches maigres et des moutons qui meurent de
faim ; il leur faut tous les ans refaire leurs échafauds de
séchage. A Saint-Pierre, où la rade est plus sûre, il y a 40 goé¬
lettes dont six construites l’hiver dernier ; elles exportent
plus de 40.000 quintaux de poisson par an ; mais la plupart
des barques appartiennent aux navires venus de France,
d’autant qu’une partie de la population, originaire de Louis-
bourg, ne séjourne pas l’hiver. Même cherté des vivres, même
pauvreté des habitations, même impossibilité de faire une
contrebande sérieuse ni aucune résistance militaire. L’effectif
de 30 soldats n’est pas même au complet et les six petits
canons ne sont pas même montés sur leurs affûts. Certes, il
fallait un singulier amour de la France pour que les Acadiens
pussent se résigner à séjourner en si glacial et si misérable
refuge.
Saint-Pierre et Miquelon n’étaient pas seulement, avons-
nous dit, le refuge des Acadiens de France, il était aussi le
lieu de passage des évadés de la domination anglaise. En
novembre 1770, arrive de la Baie des Chaleurs une famille
sans ressources ; Dangeac l’expédie en France aux frais du
roi. On en annonce d’autres du Canada qui prendront la même
voie : car « leur indigence ne leur permettra pas de se rendre
en France à leurs frais ». Par contre, en novembre 1773, trois
familles réfugiées sont autorisées à retourner au Canada dont
on espérait alors, par suite de la guerre imminente, le ratta¬
chement à la France ou aux États-Unis. La misérable petite
colonie n’était, à vrai dire, pas habitable : en mai 1772, Dan¬
geac envisageait « les affreuses nécessités d’une nouvelle émi¬
gration. »
Si le gouvernement fut maladroit en ses perpétuelles contra¬
dictions, il fut, du moins, aussi libéral qu’il le put en matière
d’argent et de secours : qui croirait que cette petite colonie de
quatre lieues de tour lui coûta 160.000 livres en 1775, alors
qu il avait déjà fait une avance de 136.824 livres aux 1,500 à
2.000 habitants qui avaient trouve le moyen d’y revenir
[800 à 300 à Saint-Pierre, 600 a 700 à la Grande Miquelon
et 4 à 5 familles à la Petite Miquelon] ? « Bien que la plupart
AUX COLONIES FRANÇAISES 215
soient hors d'état de payer, dit le gouverneur (7 février 1775),
ces habitants sont dignes des bontés du roi. Si on refuse les
rations, ils quitteront l’île ou mourront de faim ; et sans elles
plus de pêche possible : on sera forcé d’abandonner ces îles ».
Or, un peu de prospérité commençait à poindre : dans les
deux Miquelons (qu’avait un beau jour séparées un raz de
marée) prédominaient, avons-nous vu, les Acadiens.
« Quelques familles, dépourvues de voitures [barques pontées]
et des facultés nécessaires pour la pêche, se sont établies au
milieu de pacages, y élèvent du bétail, cultivent des jardins et
commencent à y trouver des ressources contre la misère dont
elles étaient accablées. » « Les dépenses causées à l’État ne sont
rien en comparaison des avantages qu’il en peut tirer pour la
pêche et pour le recrutement de ses marins. »
Telle était l’optimiste conclusion du nouveau gouverneur,
(1773) dont le nom répondait aux espoirs naissants, le baron
de l’Espérance (ancien officier des Compagnies suisses de
Louisbourg, mari en secondes noces d’une Rodrigue).
Or, comme toujours aux heures critiques, survint l’Anglais.
La guerre éclatant le 6 février 1778, on eut beau, faute de
ravitaillement, rationner les habitants à une demi-livre de
pain par jour : il fallut, quand le 14 septembre parut l’amiral
Montagu, avec trois frégates et un vaisseau de quarante
canons, rendre l’archipel sans défenses. L’ennemi n’en fut pas
plus généreux. Le 1er octobre il embarqua, sur deux bateaux
français à destination de la Rochelle, le gouverneur, ses deux
ou trois officiers et ses 31 soldats. Puis, il procéda à l’évacua¬
tion et à la destruction totale des lieux, exactement comme il
l’avait fait en Acadie. Comme il n’y avait en rade que dix
bateaux de pêche français, on opéra en deux fournées ; la
première de 900 habitants, la seconde de 500. A mesure que
les maisons étaient évacuées, on les incendiait comme en
Acadie ; tout ce qui ne fut pas volé fut livré aux flammes,
archives comprises ; on détruisit ainsi 237 maisons, 126 ca¬
banes de pêche, 89 magasins, 6 boulangeries, 79 étables,
38 échafauds de séchage, et nombre de chaloupes ; on détruisit
même les graves (pour sécher le poisson), même la jetée. Lors¬
que les ennemis quittèrent l’archipel, il était plus nu et plus
désolé qu’au lendemain de la création. On voit que la barbare
216
L’EXIL
méthode britannique ne change pas : c’était encore là, du fait
des Anglais, une quatrième Acadie.
Quant aux habitants, entassés sur deux misérables goélettes,
mal équipées, ils eurent une traversée affreuse : 50 à 60 adultes
moururent, laissant nombre d’orphelins. Le baron de l’Espé¬
rance signale « l’extrême misère de ceux qui sont venus avec
lui ; ils n’ont pas même pu sauver leurs hardes ». Les premiers
partis débarquèrent à Lorient avec le gouverneur et son per¬
sonnel, 178 à Nantes, 70 à la Rochelle, 45 à Rochefort ; d’au¬
tres à Saint-Malo ; une barque vint en échouer 40 près de
Cherbourg. On estime que la moitié se réfugièrent en Bre¬
tagne. Le baron de l’Espérance les recommanda tous au mi¬
nistre, qui alloua 12 sols par jour aux adultes et 6 aux enfants,
exactement la même solde que le gouvernement anglais
allouait alors aux loyalistes de Nouvelle Écosse. Par suite
d’une forte mortalité (du 2 novembre 1778 au 30 octobre
1779), il y eut 102 décès qui laissèrent 20 veuves et 99 orphe¬
lins ; il ne restait plus en 1780 que 780 de ces malheureux
réfugiés. Or ces survivants, ne se considérant en France que
comme gens de passage, ne demandaient qu’à retourner
là-bas.
Ils attendirent cinq ans jusqu’à ce qu’en 1783 le traité de
Versailles rendît Saint-Pierre et Miquelon à la France. Dès
le 24 mai, on décide de tout rétablir comme auparavant en
y consacrant un crédit de plus de 500.000 livres, dont 100.000
pour les effets, 358.000 pour les constructions, le reste pour
le ravitaillement. Une circulaire fut envoyée dans tous les
ports pour avertir les intéressés, tout en les prévenant que ne
seraient transportés aux frais du roi et pourvus de vivres pen¬
dant six mois ou un an que ceux qui pourraient se rendre
utiles. Plus de 1.500 s’inscrivirent, en particulier 717 à la
Rochelle et 420 à Saint-Malo, presque tous originaires d’ Aca¬
die, de Louisbourg et de l’île Saint-Jean ; mais on n’embarqua
a première année que 420 hommes : 120 de la Rochelle et
-0 de Saint-Malo avec 200 ouvriers, fonctionnaires et sol¬
dais Après la prise de possession (28 juillet), grave mécompte :
1 autorisation anglaise de prendre du bois à Terre-Neuve
comme par le passé n’arriva pas à temps, retard suspect. Il
fallut donc en acheter pour 150.000 livres dans cette île et
AUX COLONIES FRANÇAISES 217
pour 420.000 à Boston. Les 330 premiers arrivés (6 août)
durent camper sous des tentes. En 1784, il y avait 600 habi¬
tants, bien qu’en octobre 1785 il n’y eût encore que 76 maisons,
20 cabanes, et 10 échafauds : grandes durent être les priva¬
tions en dépit de la ration du roi :
« Bien que les habitants ne puissent rembourser les avances,
il faut continuer le ravitaillement, dit le nouveau gouverneur
Garnies de Mesnil-Ambert ; autrement, ils mourraient de faim
ou quitteraient le pays. » « Vous recevrez des subsistances pour
1.500 hommes pendant un an, » écrit le ministre (25 avril 1784) ;
il consent aux avances et même recommande la générosité.
« Aucune colonie, continue le gouverneur, ne contient un nom¬
bre de déportés aussi malheureux que ceux de ces lies. [Pour
comble d’infortune, 180 naufragés d’un navire de Saint-Malo
atterrirent presque nus]. Quel dommage que des gens aussi
laborieux que ces habitants soient tombés dans le décourage¬
ment ! Il semble que cette pauvre race d'Acadiens soit vouée
au malheur pour l’éternité des siècles. »
Non ; comme toujours, ces braves gens reprirent courage :
« A la paix de 1783, dit Loyer-Deslandes (19 octobre 1790),
les mêmes habitants, quoique ruinés pour la quatrième fois,
sont encore retournés pour rétablir cette colonie, où ils sont
pourtant exposés au même sort dès la première guerre : ces
habitants ne se rebutent jamais. » « Sans se rebuter par les
dangers sans nombre attachés à leur genre de navigation et
dans des mers si orageuses, dit un rapport de 1791, ces intrépides
marins et vrais patriotes ont toujours travaillé si opiniâtrement
que la plus grande partie d’entre eux sont devenus propriétaires
de bâtiments assez considérables pour aller faire la pêche sur le
banc de Terre-Neuve. »
Voilà bien la persévérante énergie, l’intrépide vaillance de
la vieille race acadienne.
Assurément les conditions d’existence étaient dures pour
ces braves pêcheurs qu’exploitaient toujours avec la même
âpreté armateurs et fournisseurs. « Deux ou trois années de
pêche abondante les mettraient en quelque sorte au-dessus
du besoin, dit le commandant militaire Danseville ; mais,
pour peu que la pêche ne soit pas heureuse..., il n'y aura que
dix de ces familles en état de subsister à Miquelon sans le
secours du Roi. » Dépourvus de tout argent, en effet, les
colons ne pouvaient faire d’achats et s’acquitter de leurs
218
L’EXIL
dettes qu’en poisson. Il fallut donc, à plusieurs reprises,
ramener en France « des bouches inutiles ».
« Tous les établissements des deux îles sont actuellement
occupés, écrit le Ministre de la Marine en 1785 ; et les Acadiens
de Cherbourg ne pourraient y être employés que comme
compagnons de patrons. Ils n’auraient pas là de quoi subsister.
Soixante-dix personnes viennent de revenir, parce qu’elles
étaient à la charge de la colonie, et il en reviendra plus à la fin
de l’année. » « Pourquoi ne pas leur accorder le même secours
qu’à leurs compatriotes de France, plaide fort justement Loyer-
Deslandes (19 octobre 1790), alors qu’ils sont dans une conti¬
nuelle activité très pénible et fort utile à la nation ? Cette
colonie n’existerait pas sans eux, parce que dans ces climats il
faut des hommes familiers avec la neige, les glaces et les frimas ?»
Or, en cette même année, la colonie, sinon les colons, pros¬
pérait si bien que la pêche totale dépassa 100.000 quintaux
de morue sèche évaluée à 2.600.000 francs. Loyer-Deslandes
n’a donc pas de peine à démontrer l’utilité de cette colonie :
trois millions de commerce par an ; deux à trois cents navires
fréquentant ces mers sans y trouver d’autres points de
relâche ; fil en venait 137 de Normandie, dont 37 de Gran¬
ville, employant 3.778 marins] ; la formation de matelots pour
notre marine de guerre. « Si l’on abandonnait cette colonie,
ajoute-t-il, ce serait à la satisfaction de l’Angleterre qui s’est
toujours efforcée de nous en chasser par des tracasseries
infinies, jusqu à 1 insulte de notre pavillon. » Là encore, les
Anglais jalousaient si bien notre succès, quelque précaire
qu il fût, que par tous les moyens ils s’efforcaient de nous
enlever nos pêcheurs, ces marins possibles de nos flottes
futures. A plusieurs reprises, il fallut interdire à un certain
Robin, de Jersey, de venir recruter pour ses pêcheries du Cap
Breton et du Nouveau Brunswick nos Acadiens de Miquelon
et de France. Pour organiser des établissements rivaux au
Cap Breton, une proclamation anglaise fut même lancée en
septembie 1782 par le gouverneur Wallet-Desbarres, promet¬
tant aux pêcheurs français tout le bois nécessaire et trois
années de vivres. Enfin, jusque dans nos îlots surpeuplés,
500 Anglais et Irlandais venaient encore nous faire concur-
ience ; les habitants assemblés en demandèrent l’éloignement.
Malgré toutes ces tentatives de débauchage, auxquelles ne
répondirent guère en 1790 que Joseph Robichaud et quelques
AUX COLONIES FRANÇAISES 219
autres transfuges de Richibouctou, 1.200 habitants séden¬
taires, venus peu à peu de tous nos ports de l’Ouest, peuplaient
en 1790 la petite colonie, dont 96 familles acadiennes, soit
514 personnes ; presque tous, pêcheurs établis dans la Grande
Miquelon. Nous y relevons les noms d’Arsenaud, Vignau,
Gautier, Buot, Gaudet, Haché, Boudrot, Sire, Bourg, Comeau,
Gautro, Doucet, Chiasson, Cormier, Hébert, Poirier, Le Blanc,
Le Borgne, Mélançon, Petipas, Richard, Thériau, Coste,
Daigle, Boiramé, Guilbeau et Mirande.
Avec un bon gouverneur comme Danseville (nommé
en 1785 commandant de la place), toute cette population, trop
besogneuse et trop laborieuse pour n’être pas paisible, aurait
passé dans le calme les mauvais jours de la Révolution si
sept jeunes énergumènes, se proclamant << Amis de la Consti¬
tution », n’avaient voulu faire là aussi une petite révolution
à leur profit. On était parfaitement content de la généreuse
décision prise le 28 septembre 1791 et acceptée par le ministre :
remise de toutes les avances faites par l’ancien gouverneur à
« ces infortunés habitants » de Saint-Pierre et Miquelon, à « ces
précieux restes de l’Acadie, de l’ Ile Royale et de Plaisance
qui, jouets depuis près d’un demi-siècle des événements
politiques, ont, malgré teras leurs malheurs, conservé leur
courage et leur inviolable patriotisme ». Le Ministre demanda
même au Conseil de Boston, de concert avec nos anciens alliés
des États-Unis, de pourvoir à leur ravitaillement durant une
guerre qu’on prévoyait imminente. Mais ces Messieurs du
Club Jacobin, contrôleur en tête, ne pouvaient se contenter
à si peu de frais ; ils prêchent la révolte, ils déclarent que « la
colonie ne serait jamais tranquille, tant qu on ne s y serait
pas égorgé comme à la Martinique et au Cap » [Français, à
Saint-Domingue]. Toute la population a beau soutenir le
commandant Danseville qu’elle déclare « juste, honnête,
conciliant, compatissant » ; elle a beau envoyer au Ministre
de la Marine une adresse (25 novembre 1791) pour son main¬
tien et pour l’expulsion des perturbateurs : quand ceux-ci,
dûment expulsés, débarquent à Brest, l’Assemblée législative
(8 juin 1792) donne tort au commandant Danseville et raison,
en les renvoyant à Saint-Pierre, aux neuf « victimes de 1 in¬
civisme d’un aristocrate ». Le Père Longueville, qui en 1788
220
L’EXIL
avait succédé au P. Paradis comme préfet apostolique, dut
prêter serment, afin d’assurer le service religieux dans la
colonie. Les PP. Allain, de Miquelon, et Le Jamtel de la
Blouterie, de Saint-Pierre, qui refusèrent le serment, passèrent
en Acadie.
Encore une fois l’ennemi commun mit tout le monde,
d’accord : l’Angleterre déclara la guerre.
« L’Angleterre honorée aux yeux de la philosophie par un
siècle de liberté, [oh : oui : parlons-en aux colonies ! mais l’an¬
glomanie sévissait autant sous le nouveau régime que sous l’an¬
cien ; il y avait pourtant longtemps qu’elle nous coûtait assez
cher] ; l’Angleterre, proclame le Conseil exécutif de la Conven¬
tion, vient de se couvrir d’opprobre en nous déclarant la guerre.
Bientôt ses vaisseaux vont courir les mers ; bientôt ils iront
attaquer les sections éloignées de la République ; mais ils se
repentiront de leur audace, partout où ils trouveront des
Français... Vous défendrez la République, même à Saint-Pierre
et Miquelon ; le sang qui a coulé aux champs de l’honneur
dans le Canada coulera encore pour la cause de la liberté. Le
Conseil attend tout de votre courage et de votre zèle... Un
Français républicain aime mieux s’ensevelir sous les décombres
que de porter des chaînes. » (6 mars 1793.)'
Malheureusement, les phrases ne changent pas les faits,
pas plus que l’éloquence, même emphatique, ne remplace
les canons. Quand le 14 mai 1793 se présentèrent en rade de
Saint-Pierre une frégate anglaise de 30 canons, une corvette
et trois bâtiments portant 310 hommes de troupes (sans
parler des canonniers), le commandant Danseville avec ses
42 soldats et ses 4 officiers dut faire exactement comme ses
piédécesseurs de 1 ancien régime. Dès 9 heures du matin,
le général Edgell lui envoie un parlementaire pour le sommer
de rendre les îles sur le champ. Danseville refuse, voulant au
moins obtenir la conservation des propriétés et la permission
pour sa garnison de se retirer avec armes et bagages. Edgell
exige la reddition immédiate à discrétion. Danseville tient
conseil : il est reconnu que la colonie, manquant de poudre et
de munitions de guerre et de bouche, ne peut résister. Le
général fait saisir Danseville, ses quelques fonctionnaires, sa
garnison et tous les marins non résidents, soit 607 personnes,
et les expédie le 20 juin à Halifax. Quant aux habitants sur¬
veillés par un détachement de 160 hommes, il commence,
AUX COLONIES FRANÇAISES 22i
« usant d’une grande économie » comme toujours, par les
réduire à la ration d’une livre de farine et de lard par jour.
« Ces cruels tyrans, dit un rapport de Nantes (19 nivôse,
an VIII), les gardèrent ainsi prisonniers pendant dix-huit mois,
employant les prières et les rigueurs les plus inouïes pour les
soumettre à l’obéissance de leur souverain ; puis ils les dépor¬
tèrent partie à Halifax, partie à Jersey et à Guernesey. Rendus
dans ces îles, les habitants de Saint-Pierre et Miquelon, fidèles
à leur mère-patrie, refusèrent toutes les offres les plus avanta¬
geuses et, par leur constance, obtinrent enfin la grâce d’être
reconduits en France. [Quelques-uns gagnèrent en barque la
côte française et s’enrôlèrent dans nos flottes], La République
devint ainsi le Gouvernement qu’ils adoptèrent avec empresse¬
ment. Ce gouvernement, instruit de leurs malheurs et de leur
fidélité, s’empressa de leur accorder des secours... consacrés
par plusieurs lois. »
Ainsi fut pour la deuxième fois déportée toute la popu¬
lation miquelonaise, dont le nombre s’élevait alors à plus
de 1.500 habitants. C'était la cinquième éviction acadienne.
Qu’après cette quintuple chasse aux Français on ne vienne
pas dire que les Anglais n’avaient pas la déportation dans
le sang ! Cette fois à vrai dire, ils ne détruisirent pas toute
les habitations. Ne voulant plus lâcher ces îlots, ils y ins¬
tallèrent, comme sur le French Shore, des pêcheurs de lerre-
Neuve qu’en 1796 l’amiral français Richery dut venir inquié¬
ter en leur paisible exploitation du bien d’autrui.
Les documents anglais complètent et confirment le rapport
français de l’an VIII. Les déportés d’Halifax embarrassèrent
fort le gouverneur de la Nouvelle Écosse : car ces « miséra¬
bles » étaient déjà possédés, dit-il, « de l’infernal esprit de
liberté et d’égalité. » [Eh ! quoi, qu’était donc devenu le
fameux libéralisme anglais?] Faut-il en garder quelques-uns
en Nouvelle Écosse ? en expédier d’autres au Cap Breton ?
Grand embarras. Le Secrétaire d’État anglais, non moins
inquiet de cette contamination politique, ordonne le 5 juillet
de n’admettre les Miquelonais dans les colonies anglaises
qu’avec « la plus extrême discrétion » ou plutôt, ce qui ne
manque pas d’humour, de leur donner toute liberté de passeï
aux États-Unis. En attendant, comme ils répandent leurs
idées subversives même à l’île Madame où étaient venus 360
222
L’EXIL
des leurs, le gouverneur de la Nouvelle Écosse a recours aux
bons soins du père capucin Jones « qui tient les basses classes
dans l’ordre et, pour ce fait, mérite une aide pécuniaire »
(nov. 1793). Finalement, ces dangereux propagandistes furent
expédiés à Guernesey. Quant aux pêcheurs miquelonais qui
étaient pour la plupart d’origine acadienne, ils ne furent dé¬
portés à Halifax qu’en septembre 1794, puis disséminés en
différents ports où on les exploita pour la pêche à bord des
navires ; mais eux aussi insistèrent pour être rapatriés en
France ; le gouverneur n’y consentit que le 23 juillet 1796
pour une raison bien anglaise : « On ne peut plus espérer tirer
d’eux aucun parti ». A vrai dire, dès 1793 une douzaine de
familles, puis une vingtaine s’enfuirent dans les îles, alors
inhabitées de la Madeleine, où elles avaient l'habitude d’aller
au printemps chercher leur appât, Ce furent les premiers
des colons sédentaires : ils ont donné naissance à la popu¬
lation actuelle ; l’abbé Allain fut leur premier prêtre.
Quand, le 27 mars 1802, la paix d’Amiens nous rendit pour
la troisième fois le petit archipel, huit bateaux de Granville,
sept de Saint-Malo, six de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz
et deux de Paimpol s’empressèrent dès le printemps d’y
venir faire leur pêche depuis si longtemps interrompue ; ils
trouvèrent tout en ruines, la jetée brisée, le barachois obstrué
de lest, les bourgs de Saint-Pierre et Miquelon tellement
nivelés que leurs emplacements avaient l’air de prairies, ils
s’installèrent provisoirement en dix cabanes et, leur pêche
finie, repartirent ; ils ne devaient pas revenir de sitôt, Faute
de pêcheries miquelonaises, la morue sous l’Empire atteignit
le prix exorbitant de six francs la livre.
On fit de beaux projets pour la restauration hâtive des
pêcheries : on bâtirait 700 maisons, dont 250 à Saint-Pierre et
450 à Miquelon qui deviendrait ainsi l’île principale ; on cons¬
truirait deux églises, on réparerait la calle, les échafauds, les
grèves ; on rassemblerait dans les trois ports du Havre, de
Saint-Malo et de Rochefort les 1.300 réfugiés épars tout le
long du littoral, de Dunkerque à Bayonne ; on les pourvoirait
de tout, surtout de vivres pour deux ans ; on dépenserait plus
de 2.000.000, et tout serait prêt le 15 germinal. Nullement
découragés, nombre d’Acadiens revendiquèrent leurs droits
de propriété (ans XII et XIII), entre autres 22 Vigneau,
AUX COLONIES FRANÇAISES 223
14 Briand, 9 Hébert, 9 Sire, 8 Poirier, 8 Le Borgne, 4 Dugas,
3 Petipas, 2 Richard, 2 Mirande et des Boudrot, Cormier,
Le Blanc, Chiasson, Doucet, etc... Par malheur, la guerre à
nouveau éclata (1803).
Les réfugiés qui, de Bordeaux, de Rochefort, de Lorient,
de Lannion, de Saint-Malo, de Granville et du Havre, avaient
adressé pétition sur pétition pour qu’on accélérât leur rapa¬
triement, en adressèrent maintenant de nouvelles pour qu’on
vînt en aide à leur détresse. Dès le 16 vendémiaire an VI,
(7 octobre 1797), le commissaire de la Marine du Havre exposa
la situation des infortunés habitants de Saint-Pierre et
Miquelon qui, arrivés depuis le 26 thermidor (13 août 1797),
« aux approches de l'hiver, se trouvent sans vêtements et sans
autres ressources que les secours du gouvernement ». En
messidor, les déportés de la Rochelle demandent instamment
au Premier Consul des secours en leur misère. Le 17 pluviôse
an X (5 février 1802), le Préfet maritime du deuxième arron¬
dissement intervient aussi : « La position des habitants de
Saint-Pierre et Miquelon est trop déchirante pour ne pas
engager le Ministre de l’Intérieur à venir au secours de ces
malheureux déportés ». En messidor an XI (juin-juillet 1803),
les déportés de Lannion réclament le paiement de secours
cessé depuis un an. Le 25 fructidor an XI (11 sept. 1803),
170 réfugiés de Saint-Servan, dont 34 pères et mères de familles
ayant environ 5 ou 6 enfants, rappellent qu’ils ont été déjà
trois fois dépouillés par les Anglais en 1756, en 1778,
en 1793.
« Veuillez vous représenter, dit le « déporté » Goueslard, une
famille composée d individus de tout âge et de tout sexe enle¬
vée de ses foyers depuis environ huit ans, pendant lesquels elle
a été transportée dans différents pays où elle a été presque
toujours sans ouvrage, n’ayant d’autres ressources que les
secours du gouvernement : elle débarque dans une île où elle ne
trouve pas une seule cabane pour se mettre à 1 abri des injures
du temps. Il ne faut pas un long raisonnement pour vous, con¬
vaincre de l’étendue de ses besoins... Il s’en trouve qui ont
besoin de tout... Il en existe dont les enfants sont presque nus ,
il sera impossible de les embarquer (pour la France) sans les
habiller ». Manque de lit, contraire à la décence ; nécessité de
fournir un matelas et deux couvertures pour deux personnes de
tout âge ; besoin de fusils pour la chasse et de chaloupes pour
là pêche, de vêtements, de marmites, de rations, etc..., Projet
224
L’EXIL
d’installer la ville à Miquelon avec 450 habitants et non à
Saint-Pierre avec 250, d’après un plan régulier. »
En mars 1805, il est décidé qu’on donnera à 250 déportés
indigents la même solde qu’aux marins en subsistance, soit
13 francs par mois.
Enfin le traité de Paris nous rend en 1814 le malheureux
petit archipel. Le commissaire de la marine, Bourriihon, qui
va reconnaître les lieux, trouve « les trois îles aussi nues que
le jour qu’on les a découvertes : il n’y a pas le moindre vestige
des établissements de 1793 ». Il faut donc, pour la troisième
fois, tout recommencer. En mars 1815 part de Brest la pre¬
mière expédition avec 52 passagers. Un recensement de
décembre 1815 donne le nombre de 638 Miquelonais réfugiés
en France (dont 136 à Saint-Servan, 122 au Havre, 106 à
Nantes, 74 à Lorient, 74 à Brest, 71 à la Bochelle, 45 à Bor¬
deaux, etc...) Ce recensement est incomplet ; (manquent, en
particulier, les réfugiés de Lannion) : car, tout en gardant en
France 221 vieillards, veuves et orphelins incapables de
quitter, on embarque en 1816 pour Saint-Pierre et Miquelon
669 passagers, dont 125 à Rochefort, 235 à Brest et 309 à
Saint-Servan. Une cinquantaine firent naufrage entre Le
Havre et Saint-Servan. Des documents de 1818 et 1819 (en
particulier, ceux de la ration) nous répètent des noms acadiens
déjà cités, avec, en outre, des Leprince et des Briand ; les
plus nombreux, surtout à Miquelon, sont ceux de Vigneau,
Poirier, Petipas, Richard, Cormier et Mirande.
A l’heure actuelle, ces familles acadiennes, si prolifiques
qu elles soient, ont dû plus ou moins se confondre avec la
population miquelonaise, précisément originaire de ces ports
de l’Ouest où les réfugiés avaient déjà passé tant d’années.
« Miquelon, nous dit un ancien prêtre de ces régions, est sur¬
tout habité par des Cadiens ; Saint-Pierre, par des Normands,
des Basques et des Cadiens ; f lie aux Chiens, par des Pieds-
Rouges ou Normands. Les Miquelonais, très acadiens de type,
de langue et de mœurs, très religieux et très laborieux, sont
malheureusement trop exploités par une compagnie borde¬
laise trop semblable à celle des Robin. » Nous avons consulté
les derniers états-civils du petit archipel ; entre autres, ceux
de 1910 à 1913 ; les noms acadiens y abondent encore, surtout
AUX COLONIES FRANÇAISES 225
ceux de Vigneau, Cormier, Petipas, Briand, Sire, Poirier,
Landry, Le Borgne, Bourgeois, Richard. Mais où sont passés
les autres ? Peut-être aux pêcheries anglaises du Cap Breton,
de Terre-Neuve, du Labrador où les Anglais n’ont cessé de les
attirer par des offres avantageuses. D’autres, nous le verrons,
fonderont au Nouveau Brunswick des colonies agricoles et
maritimes. Mais là non plus, même en terre d’exil, la race
acadienne n’est pas morte, elle n’est que disséminée : on
parlait en 1888 de 15.000 Acadiens sur cette partie de la côte
terre-neuvienne où nous reste le droit de pêche. Quoi qu’il
en soit, on voit de quelle importance majeure fut Saint-Pierre
et Miquelon pour les Acadiens et quel rôle y joue encore leur
race si tenace et si vivace.
Sources et autres références.
Arch. Nat. — Colonies. Acadie C 11d, vol. VIII, fol. 254-258, 281, etc.
Carton X, pièces non paginées sur Guyane, etc.
Arch. Canada. — Rapport 1894 (doc. angl. rel. à Nouv. Ecosse),
pp. 270-375.
- 1905, II, 215-221, 231-236.
— 1905, T, 232-441.
Daubigny. — Choiseul et la France d' outremer, Paris, 1892.
Guyane. — Arch. Min. Colonies. — C14. Toute la série ancienne a été
compulsée.
Arch. Nat. — Colonies. Série B, vol. 120, fol. 225 ; vol. 117, f. 40-41,
117, 159, 196, 206, 313, 360-2, 430, etc. ; vol. 119, fin. 6 ; vol. 120, f. 47,
86, 110, 113, 116, 153, 343, 352, 358 ; vol. 135, 3e sect., f. 9.
Précis historique de V expédition de Kourou, Paris, 1842.
Iles Malouines. — Arch. Nat. — Col., série B, vol. 117, f. 229-339,
426 ; vol. 120, f. 270, 275, 323.
Bougainville. — Voyage autour du monde de la frégate du roi la
Boudeuse et de la flûte l’Etoile, vol. 1, Paris, 1772.
Don Pernetty, — Voyage aux lies Malouines, 2 vol. 8°, Paris, 1770.
Louisiane. — Arch. Nat. Colonies. — C 13a. Corr. gén., vol. 40-54.
Collect. Moreau de Saint-Méry. Série F., vol. 25, f. 255-259.
Série B., vol. 119, passim, vol. 125, f. 77, 332 ; vol. 103, f. 181, 362 ;
vol. 189, f. 186, 348. Série BB., vol. 37-42.
Arch. Min. aff. étrang. — Corresp. pol. Espagne, vol. 610, f. 6 et suiv. .
vol. 611, f. 34 et suiv. ; vol. 612, 287, 334, 367 et suiv. ; vol. 634, 367 ;
vol. 613, 185, 334 ; vol. 616, f. 269 ; vol. 620, f. 57 ; vol. 642, f. 367, 287.
LAUVRIÈRE. T. II.
15
226
L’EXIL
Mém. et doc. Angl., vol. 44 et 53.
Mém. et doc. Amér., vol. 47.
Vili.iers du Terrage. — Dernières années de la Louisiane. Paris,
1904, 8°.
F. -P. Renaud. — La question de la Louisiane (1796-1806). (Revue de
l’histoire des Colonies, 1918, 2e, 3e et 4e trim.)
Don Juan et Don Antonio d’Ulloa. — Voyage historique de l’Amé¬
rique méridionale, 2 vol. 4°, Amsterdam, 1752.
!• V, ■■ Y) ! . . f • '
Saint-Pierre et Miquelon. — Arch. Min. Colonies. — C12. Toute la
série a été compulsée.
Arch. Nat, — Colonies. Série B, vol. 116, f. 12 ; vol. 117, f. 151, 422,
etc. ; vol. 119, fin 1-4 ; vol. 120, f. 93, 132, 306 ; vol. 121, f. 109, fin 4-11 ,
vol. 123, fin 1-9 : vol. 126, fin 4-15 ; vol. 127, f. 328, 385 ; vol. 128, f. 43:
161, 166 ; vol. 129, fin 5-12 ; vol. 162, fin 3-14, 463.
Série G1, Réfugiés, vol. 122, f. 3, 27, 50, 88 ; vol. 498.
Arch. Min. ajj. étr. — Corr. pol. Angl. : vol. 450, f. 4.
Fernand Hue et H. Haurigot. — Nos petites colonies. Paris, 1886.
J.-S. Bourinot. — Cape Breton and ils Memorials (Soc. Roy. Can.,
1891, II, 173-342).
Abbé Auguste Gossflin. — Encore le P. de Bonnécamp* (Mémoires
de la Société royale du Canada : 2e série, vol. III, Québec, 1897).
Annuaire de Saint-Pierre et Miquelon, 1914.
Le Foyer paroissial ; Saint-Pierre, Mai-Septembre 1924.
N. B. — La compétence et la complaisance de Mgr. Heitz, préfet
apostolique de Saint-Pierre et Miquelon, nous ont permis de corriger
et de compléter les renseignements qui concernent ces îles ; nous lui
en sommes profondément reconnaissant.
CHAPITRE XXII
EN FRANCE
(1774-1822)
Zèle constant : ancien régime, nouveau régime.
I. — Avant la Révolution.
out en s’occupant des Acadiens aux colonies, le gouver¬
nement de l’ancien régime ne négligea pas les Acadiens
J- restés en France. Un mémoire du 16 avril 1765 estime
à 2.000 (déduction faite des émigrés de Belle- Isle et des colo¬
nies) le nombre des Acadiens qui habitaient la France à cette
époque. Or, tant par suite des perpétuelles allées et venues que
du fait des naissances toujours nombreuses, ce chiffre ne cessa
de varier ; ce furent les établissements de la Louisiane et de
Saint-Pierre et Miquelon qui, avons-nous vu, contribuèrent
le plus à le réduire.
Les fonds dont on disposa en faveur des Acadiens ne
varièrent pas moins. Cette très complexe comptabilité remplit
un gros folio de nos archives nationales et les nombreuses
liasses mentionnées à la fin de ce chapitre. Outre une somme
annuelle d’environ 50.000 livres payable à Rochefort par le
Ministre de la Marine et destinée surtout aux familles d’offi¬
ciers civils et militaires de l’Amérique septentrionale, des
sommes bien plus considérables, s’élevant parfois à 600.000 li¬
vres par an, furent versées d’abord par le susdit Ministre,
puis, à partir de 1773, par ce que l’on appelait «la Finance»,
sommes versées tant pour la subsistance des Acadiens que pour
les frais de leurs établissements.
« Par une décision du 19 août 1767, dit un mémoire adressé
au Maréchal de Castries en mars 1784, M. le duc de Praslin
228
L’EXIL
arrêta le rôle des familles de l’Amérique septentrionale à qui
Sa Majesté avait accordé des pensions en dédommagement des
pertes qu’elles avaient faites à l’Ile Royale : l’état des pensions
montait à la somme de 54.140 livres... les pensions et subsis¬
tances [accordées aux Acadiens par le Ministère de la Marine
jusqu’au 1er juillet 1773] montaient alors à 234.000 livres. La
Finance voulut s’en débarrasser en procurant des établissements
aux Acadiens. Monsieur Le Moine, commissaire général, fut
chargé de cette opération, et il ne resta plus au Ministère de
la Marine que les pensions de familles de l’Amérique septen¬
trionale qui... au 31 mars 1774, montaient à 49.838 livres, dont
le fonds devait être fait à Rochefort... Depuis cette époque, on
a toujours fait un fonds de 50.000 livres à Rochefort, parce que
chaque année on a complété les pensions, soit en accordant de
nouvelles pensions aux individus de ces familles non compris
dans les rôles précédents, soit en accordant des augmentations
aux pensionnaires qui à présent ne peuvent pas vivre comme
en 1766 avec 200 ou 150 livres par an. »
A propos de ce fonds permanent, les extraits suivants d’un
rapport du 23 mars 1774 apportent quelques précisions :
* Il avait été accordé aux pères et mères de familles militaires
nobles ou vivant noblement, des pensions, et un traitement
aux enfants jusqu’à l’âge de 18 et 20 ans, aux habitants une
subsistance de 6 sols par jour et de 3 sols jusqu’à l’âge de 18 ans •
le fonds fixé pour cet objet était primitivement de 54.200 livres’
fQais+ on m°rt dC Plusieurs et le Passage de quelques autres à
18 et 20 ans ont réduit ce fonds :
Savoir :
105 officiers d’épée .
23 officiers d’administration
147 habitants .
22.900 1.
4.900 1.
17.718 1.
■ïO.OlO 1.
La plus grande partie de ces familles étant dans le pays
dAunis, il conviendra de faire à l’avenir le fonds de 49.838 1
Idont 4.320 pour subsistances nouvelles] à Rochefort, sauf aux
autres ports a s entendre avec ce dernier pour l’acquittement de
de T™6?:!!1 ch+acil11’ ” « Chaque année, ajoute un mémoire
de 1781, 1 intendant adresse des états pour faire connaître les
inffique. » °n PeUt diSP°Ser 611 faV6Ur des Personnes qu’il
Les Archives des Colonies possèdent encore une douzaine
de ces états. On devine les abus d’un pareü procédé, presque
EN FRANCE
229
entièrement livré à l’arbitraire de l’intendant de Rochefort.
De cet état disparurent peu à peu les simples habitants aca¬
diens ; à leur place figurent de plus en plus des parents ou
descendants d’officiers dont les noms parfois n’ont plus rien
d’Acadien ni de Canadien ; c’est ainsi que jusqu’en 1789
émargent six Chambon de Mérillac dont les services de l’aïeul
à Louisbourg sont des plus contestables. Le Maréchal de
Castries eut beau écrire en marge du mémoire de 1784 :
« Faire cesser ces pensions à mesure qu’elles s’éteindront » ;
le fonds de 50.000 livres persista avec ses abus jusque sous la
Révolution.
La Finance n’abandonna pas, toutefois, ceux des Acadiens
qui n’étaient ni portés sur la liste de Rochefort, ni dirigés
vers les établissements de France et des colonies. Une circu¬
laire du 13 février 1773, tout en supprimant des allocations
abusives, maintient la subsistance jusqu’au jour de l’établisse¬
ment. Sur l’intervention du comte de Vergennes, le Président
du Conseil de la Marine écrit le 30 avril 1775 au Contrôleur
général en faveur de ceux dont la subsistance a été supprimée
le 1er janvier dernier, « victimes des malheurs de la guerre,
qui ont fait preuve d’une si grande fidélité ». On ne devait aux
Acadiens que la solde ou des terres, est-il dit ailleurs ; or, la
solde fut rendue à ceux-là même qui avaient refusé les terres
de Bretagne et de Poitou. On ne leur tint pas même rigueur
d’une mauvaise volonté ni d’une humeur capricieuse parfois
incontestables. Après comme avant l’échec des divers projets
d’établissement, on ne cessa de prendre en pitié les Acadiens ;
tout le monde rivalisait de zèle pour les défendre.
« Tous les intendants et les évêques écrivaient en leur faveur,
dit le rapport du 5 avril 1782. M. le duc de Nivernois, se regar¬
dant en quelque sorte comme garant des promesses qu’il leur
avait faites, parlait pour eux. M. le Comte d’Artois, à qui ils
avaient été présentés dans son voyage, témoignait les prendre
sous sa protection spéciale. Chaque trois mois, il arrivait deux
ou trois chefs de famille qui venaient au nom de tous réclamer
la justice et la bonté du Roi. Toutes les personnes de la famille
royale recevaient et recommandaient leurs mémoires. »
Aussi la correspondance officielle abonde-t-elle en inter¬
ventions favorables aux Acadiens. Le 11 novembre 1775, le
Président du Conseil de la Marine ordonne au commissaire
230
L’EXIL
de la Marine du Havre de payer dix mois d’arrérages à ceux
des Acadiens de cette région qui n’ont pas été rayés du nombre
des assistés. Après l’échec si onéreux de l’établissement du
Poitou, on aurait pu s’attendre à quelque mauvaise humeur
du gouvernement ; il n’en fut rien. Le susdit Président écrit
au contrôleur général (28 juin 1776) que ces infortunés lui
adressent des plaintes touchantes et fondées qu’il transmet à
M. Turgot, et il le prie de faire tout son possible pour leur con¬
tinuer la solde suspendue depuis le 31 décembre : « on leur
distribua des subsistances et des habillements par des fournis¬
seurs envers lesquels les intendants en quelque sorte enga¬
gèrent le gouvernement. » En février et avril 1776, mêmes ins¬
tances en faveur des Acadiens de Saint-Servan, de Saint-Malo
et de Rochefort.
Pourtant, lorsqu’en pleine période de gêne financière éclata
la guerre de l’Indépendance américaine, il fallut se résigner
à faire des économies même aux dépens des pensionnés de
l’État ; ce furent là les plus dures années pour les Acadiens
réfugiés en France : en 1778, la solde acadienne fut réduite de
moitié, soit 3 sols par habitant. Les annuités ne s’en élevaient
pas moins à 113.800 livres et les arrérages étaient considé¬
rables. En ces comptes qui se compliquaient sans cesse,
Necker voulut mettre un peu d’ordre :
« Dès les premiers jours de son administration, dit le rapport
du 5 avril 1782, M. Necker s’est occupé de régler les dépenses
[concernant les Acadiens] et d’en arrêter le cours. [Au « conte
bleu » de 1781 figurent (article 42) les 113.000 livres de « Secours
aux familles acadiennes]. Il se trouvait des Acadiens dispersés
dans les généralités de Bretagne, de Rouen, de Caen, de Bor¬
deaux, du Poitou. » Ceux qui se trouvent réunis à [Nantes]
forment un corps de nation, en attendant, au moyen d’une
solde, les terres qui leur ont été promises. Ceux qui sont déjà
dispersés dans les provinces sont rentrés dans la classe com¬
mune des sujets du roi et se trouvent en quelque sorte fondus
dans la société. On a envisagé ceux-ci comme pouvant aller
désormais de leurs propres ailes sans de nouveaux secours, On
a excepté quelques vieillards ou grabataires et des familles
chargées de beaucoup d’enfants en bas âge. Les intendants ont
été chargés de leur fournir de temps à autre des sommes prises
sur les fonds libres de la capitation ». (Arch. Nat. Liasse F16
3.495.)
Cet emploi de la capitation déplut, surtout en Normandie.
EN FRANCE
231
Les ministres Ormesson et Calonne eurent beau le recomman¬
der aux intendants de Caen ; l’un d’eux, Feydeau, répondit
nettement : « Si M. Esmangart [son prédécesseur], touché de
leurs malheurs, a mieux aimé les faire secourir sur les fonds
libres de la capitation que de les laisser sans secours, c’était à
titre provisoire. Ces fonds sont destinés au dégrèvement des
taillables. Or, les Acadiens, résidant à Cherbourg, y sont par
ordre du gouvernement ; c’est à lui, et non à la généralité,
à faire les frais de leur solde. » En 1788, l’assemblée provin¬
ciale de Basse Normandie fut encore plus hostile à ce mode
de paiement et pourtant, émue de pitié, elle accorda le
13 mai 1789, la moitié de la somme demandée « à titre de gra¬
tification pour l’année 1789 ».
Aux gens de métier, on accorda aussi généreusement qu’on
le put des lettres de maîtrise et des emplois subalternes ; ce
qui les « fondait dans la société française » ; mais pareille
faveur ne pouvait s’étendre qu’à un très petit nombre d’indi¬
vidus. Or, il y avait toujours à Nantes les 1.500 rapatriés du
Poitou qui se morfondaient dans l’attente d’une décision à leur
sujet. On avait promis de s’acquitter à la paix des arrérages
de ceux qui s’engageraient à passer en Louisiane, soit
100.000 écus,
« M. Necker, sans prendre un engagement ferme, a toujours
fait envisager ce paiement en tout ou en partie. La Généralité
de Bretagne, qui possédait le plus grand nombre d’ Acadiens,
avait déjà déboursé pour leurs subventions : le 21 juillet 1776,
200.000 livres : le 4 octobre 1778, 51.503 1. ; le 30 mars 1783,
56.400 1. ; le Ie1 février 1784, 56.400 1. Or, « le 20 avril 1784, le
roi accorde aux Acadiens 300.000 livres d’arrérages de leur solde
pour les frais de leur départ et de leur établissement à la Loui¬
siane, sur lesquelles 300.000 livres M. Beaugeard [trésorier de
l’Intendance] est autorisé à payer 180.000 livres aux Acadiens
de Nantes. Le 26 septembre, il en paya par erreur 227.981 c
« non seulement les familles ne sont pas parties, écrit le contrô¬
leur général, mais le Trésorier des Etats de Bretagne a confondu
solde journalière et arrérages », méprise dont profitèrent les
Acadiens.
Outre cette somme pour le seul département de Nantes,
nous avons pour Morlaix les ordonnances de 28.313 livres
au 28 décembre 1784 et de 2.898 livres au 6 avril 1785, pour
Saint-Malo de 119.119 livres au 28 janvier 1784 et de
232
L’EXIL
2.318 livres au 1 A janvier 1785 ; et il est ajouté « non ccmprs
ce qui est dû à quelques familles résidantes dans les départe¬
ments de Paimbœuf, de Lorient, de Belle-Isle, de Brest et de
Rennes dont les décomptes ne sont pas encore faits. » En
six mois 377.631 livres, 5 sols, 8 liards furent ainsi distribués
aux Acadiens de Bretagne.
Lorsque furent partis pour la Louisiane « 1.500 à 1.600 Aca¬
diens », le gouvernement ne se crut nullement quitte envers
ceux qui restaient : « Il s’agit de pourvoir à leur sort, écrit
Calonne à Vergennes (13 juin 1786). Le roi voudra bien conti¬
nuer une solde de trois sous par jour à ceux d’entre eux qui
sont infirmes ou trop âgés pour se procurer leur subsistance.
Ce sera encore un objet de dépense de 18 à 19.000 livres par
an. [Ce fut, en réalité, bien plus]. Quant aux autres, qui n’au¬
ront plus de solde, je tâcherai de leur procurer des emplois
ou des lettres de maîtrise, puisqu’il a été prouvé bien des fois
qu’on ne pouvait leur procurer des terres ». Plusieurs Acadien¬
nes ayant encore demandé des soldes de six sous par jour,
Vergennes s’en remet à Calonne sur « les représentations de
ces infortunées ». (Aff. élr. Corr. pol. Espagne, vol. 620,
f. 57). Dès le 18 septembre 1785, l’intendant de Bretagne
avait dressé un minutieux état dont nous extrayons les ren¬
seignements suivants : les 227 individus des 110 familles aca¬
diennes de Saint-Malo ont droit à 18.642 livres pour un an et
demi d’arrérages, soit 12.428 livres par an. « Le subdélégué
dit qu’aucun n’a la capacité nécessaire pour remplir le moindre
emploi ; les chefs les plus intelligents sont passés à la Loui¬
siane ; beaucoup de veuves sont sans ressources et des familles
dans le besoin ». Des 282 individus de Nantes (22 mars 1786)
18 sont incapables de se passer de solde, et 11 y renonce¬
raient contre des lettres de maîtrise ; il estime à 30.879 le
chiffre de leurs arrérages. Des 82 individus de Morlaix (15 mars
1786) 42 demandent leur passage aux États-Unis où leurs
familles sont établies ; 40 désirent rester dans le royaume ;
16 demandent la paye de 6 sols et 21 la paye de 3 sols ; il
estime à 12.975 livres les arrérages et à 2.025 livres la dépense
annuelle pour les 3/ qui resteraient. A Lorient, ies 26 individus
de 6 familles ont droit à 2.135 livres d’arrérages et à 383 livres 5
de subvention annuelle. Des 219 individus des 42 familles de
Belle-Isle (12 juillet 1785) 17 sont admises à la solde, bien
EN FRANCE
233
que 10 seulement en aient besoin : arrérages, 1.396 livres;
subvention annuelle, 547 livres. A Brest, 9 individus en
3 familles : arrérages, 657 livres. A Vannes, une famille de
9 membres : 738 livres d’arrérages. A Rennes (22 mars 1786)
deux servantes âgées ont droit à 109 livres par an. Bref, sans
parler des 42 familles installées sur les terres de Belle- Isle,
l’intendant général de Bretagne estime à 83.026 livres 14, les
arrérages de dix-huit mois et à 17.409 livres 10 la subvention
annuelle pour les 652 Acadiens restant en Bretagne.
Du 21 juillet 1776 au 28 octobre 1787, les Acadiens de Bre¬
tagne reçurent 791.288 livres 9 s. 6. En 1788, l’intendant de
Rennes ordonnança 7.285 livres pour 125 réfugiés besogneux
et 3.510 pour les six premiers mois de 1789. D’autre part,
à cette même date, l’intendant de Rochefort répartissait tou¬
jours les 50.000 livres de sa liste perpétuelle à ses 139 Acadiens
et Canadiens (Gaudet, Hébert, Landry, etc...) désormais dis¬
séminés dans toute la France. « Il existe encore quelques
Acadiens, en très petit nombre, en Normandie et en Aunis »,
dit l’intendant de Bretagne en 1786. Il en existait plus qu’il
ne croyait : eux aussi recevaient, à défaut d’emplois dans la
marine, dans les douanes, etc., des allocations ou subventions
de l’État, des provinces ou des municipalités. On voit donc
bien que, malgré ses énormes difficultés financières et autres,
jusqu’à la veille même de la Révolution, jusqu’au 1er juil¬
let 1789, le gouvernement de l’ancien régime s’occupa de ses
fidèles sujets d’Acadie qui avaient tant souffert pour le Roy.
Comment donc a-t-on pu taxer d’ingratitude un gouvernement
qui fut, en réalité, si longtemps et en un tel temps de crise,
si largement généreux ?
IL — Après la Révolution.
Le nouveau régime allait-il être moins généreux pour les
Acadiens que l’ancien ? Pas le moins du monde ; il trouva, au
t contraire, que l’ancien n’avait pas encore assez fait. Les mal-
; heurs passés et présents des Acadiens provoquèrent même chez
] les adeptes de Rousseau, en même temps que des mouvements
' de sympathie très sincère, une véritable crise de surenchère
îplus ou moins démagogique.
234
L’EXIL
Les premières plaintes partirent de Cherbourg où les Aca¬
diens semblent, en effet, avoir été le plus malheureux. Le
10 janvier 1790, les officiers de la Municipalité de cette ville
« réclament avec d’autant plus d’intérêt la justice de l’auguste
Assemblée nationale en faveur de ces malheureux et dignes
Acadiens qu’ils sont témoins de leurs misères ». Que n’v
portaient-ils remède eux-mêmes, ainsi que le leur conseillait
naguère le subdélégué de l’intendance de Valogne ? Les Aca¬
diens besogneux n’y étaient que 23. Non ; ils aimèrent mieux,
deux jours plus tard, renouveler leur requête : « Ces infortunés
méritent les regards bienfaisants de l’Assemblée nationale
pour leur fidélité toujours inviolable et leur constante résigna¬
tion à des souffrances par trop longtemps prolongées ». Les
membres cherbourgeois de la Société des Amis de la Constitu¬
tion prirent en main une si belle cause qui était aussi pour
quelques-uns un tremplin politique : deux commissaires furent
nommés, dont Le Tourneur, le futur membre du Directoire
(27 juillet) ; l’affaire fut transmise à la Société de Paris, laquelle
intervint à l’Assemblée Nationale. En même temps arrivait,
peut-être sur la même initiative, une requête de la municipa¬
lité de Morlaix en faveur de 70 Acadiens de cette ville. Ainsi
saisi de la question, le rapporteur du Comité des Pensions,
Larevellière-Lépau (sic) accuse l’ancien gouvernement d’avoir
traité « avec la dernière barbarie » des citoyens capables « d’un
si tendre attachement à la Mère-Patrie ». « Un très grand nom¬
bre des habitants de ces contrées [de l’Amérique septentrio¬
nale] et particulièrement les Acadiens, peuple infiniment
estimable par la simplicité de ses mœurs, refusèrent de se
soumettre aux lois d’une nation étrangère. Simples comme la
nature, ils en avaient l’énergie. Nouvelles victimes des que¬
relles des Rois, ils furent obligés de céder à une masse irrésis¬
tible de puissance ». L’établissement du Poitou est traité de
« barbare entreprise qui coûta la vie à la majeure partie des
Acadiens » ; le transport en Louisiane est décrit comme
« destiné à faire disparaître le reste par la mort » : deux accusa¬
tions aussi fausses qu’odieuses. Enfin, après avoir exalté en
ce peuple acadien « le modèle de toutes les vertus domestiques »
et reproché aux « despotes » de n’avoir donné qu’un « secours
d’une extrême modicité dans l’affreux hiver de 1789 », l’As¬
semblée Nationale décrète le 10 septembre 1790 que «
EN FRANCE
235
secours aux Acadiens leur seront continués sur le même pied
actuel et qu’il sera pris les moyens les plus efficaces et les plus
prompts pour leur assurer du travail et de la subsistance ».
En dépit de tout son déploiement d’emphase, de sensiblerie et
d’acrimonie, le nouveau régime se mettait donc à suivre les
prétendus errements de l’ancien, tout en promettant, à vrai
dire, plus de fermeté dans l’exécution des promesses. Grande
joie à Cherbourg, du moins parmi les Amis de la Constitution
qui convient les Acadiens à venir, en une séance solennelle, les
remercier de leur zèle humanitaire en un grandiloquent dis¬
cours rédigé par quelque membre présent ; on comble les
pauvres gens de copieux éloges : « Vous avez été citoyens avant
le règne du civisme, etc... » pour leur faire mieux attendre,
sans doute, les secours qui tardèrent. Ces secours furent
évalués à 11.000 livres pour les villes de Morlaix et de Cher¬
bourg où se trouvait, croyait-on, la majorité des Acadiens.
L’année suivante, on voulut faire mieux. Dès le 21 février
1791, dit le procès-verbal de l’Assemblée, « un membre, au
nom du Comité des Pensions, a fait un rapport sur la position
où se trouvent les habitants de l’Acadie et du Canada... il a
représenté qu’il était de la dignité et de la justice de l’As¬
semblée de prendre intérêt au sort des infortunés ». Après
avoir entendu ce rapport, l’Assemblée décrète :
Article premier. — Les secours accordés aux Officiers, tant
civils que militaires, Acadiens et Canadiens, et à leurs familles...
continueront à être payés comme par le passé.
Article II. — La solde accordée aux habitants de ces mêmes
contrées, qui sont passés en France à la paix de 1763,^ sera con¬
tinuée à tous ceux qui en jouissent ou qui en ont joui, dans les
proportions suivantes : huit sous par jour aux sexagénaires,
six sous par jour aux pères et mères de famille et aux veuves
et quatre sous par jour aux enfants et orphelim jusqu à 1 âge
de vingt ans seulement. Les secours commenceront à courir du
premier janvier 1790, sauf à imputer à compte les sommes que
chacun d’eux aura reçues du Trésor public dans le courant de
ladite année.
Article III. — Chacun des secours accordés par les deux pré¬
cédents articles sera éteint à la mort de ceux qui les auront
obtenus, sans qu’ils puissent être recréés ou portés en augmen¬
tation en faveur de qui que ce soit.
Article IV. — Les personnes qui prétendront avoir droit aux
secours mentionnés dans l’article II du présent décret se pré-
236
L’EXIL
senteront à la Municipalité du lieu de leur résidence qui en
dressera l’état. Cet état sera envoyé au Directoire du District ;
il en vérifiera les faits et l’enverra ensuite au Directoire du
Département, qui le fera passer à l’Assemblée nationale avec les
observations qu’il jugera convenables.
Par ce décret, l’Assemblée nationale fit, certes, preuve de
générosité, non seulement en augmentant la solde journalière
des vieillards, mais encore et surtout en continuant celle
d’adultes qui, depuis une trentaine d’années qu’ils étaient en
France, n’avaient pu se créer de stables moyens d’existence.
Il est vrai que les plus énergiques et les plus valides d’entre
eux avaient quitté le pays pour passer en Louisiane ou à Saint-
Pierre et Miquelon et que les autres, ceux qui restaient,
avaient dû être soumis à de trop longues périodes de tribula¬
tions et d’indolence pour avoir conservé intact tout leur moral.
D’autre part, ce décret maintenait les abus tant blâmés de la
liste perpétuelle des officiers et de leurs familles, sans les
réduire suffisamment par la seule extinction des pensions à la
suite de décès, et il en créait d’autres, en accordant la solde
indistinctement à tous ceux des Acadiens qui en jouissaient
alors ou même en avaient seulement joui en quelque période
antérieure. De cette décision précipitée, il résulta que la vaste
enquête qui en 1791 fut faite dans tous les départements fit
surgir une foule de demandes imprévues de la part de préten¬
dus Acadiens ou Canadiens ou soi-disant parents qui avaient
ou même n’avaient jamais joui de la solde ou n’en avaient plus
aucun besoin. Aux demandes s’ajoutèrent bientôt les plaintes :
car les fonds n’arrivaient pas. Aussi, le 17 novembre 1791,
le Corps Législatif chargea le Ministre de l’Intérieur de « ren¬
dre compte des motifs qui ont retardé et suspendu l’exécution
du décret relatif aux Canadiens et aux Acadiens ». Le Roi en
ordonna l’exécution le 21 novembre. Le Ministre incriminé
dut pour sa défense invoquer la complication des formalités
édictées ; car,
« les 4-9 mai 1792, l’Assemblée nationale, sur le rapport de
son comité des secours publics, considérant que les formalités
portées à l’art. IV du décret du 21 février 1791 ont été le motif
ou le prétexte du retard que les Acadiens ou Canadiens ont
éprouvé dans le paiement de leur solde et voulant venir au
secours de cette classe précieuse d’individus devenus Français,
déclare qu’il y a urgence.
E N F R A N C E 237
L’Assemblée, après avoir décrété l’urgence, décrète ce qui
suit :
Article premier. — Tous les états des Acadiens et Canadiens
qui ont été envoyés des divers départements en exécution de
l’art. IV du décret du 21-25 février 1791 seront remis au Ministre
de l’Intérieur pour être par lui pourvu sur les fonds du Trésor
public au paiement de la solde des individus compris auxdits
états.
Art. II. — Les directoires des départements où résident les
Acadiens et Canadiens feront passer dans le plus bref délai au
Ministère de l’Intérieur un état nominatif des individus qui ont
droit à des secours ; il sera formé de ces états particuliers un
état générai que le ministre remettra à l’Assemblée nationale.
Art. III. — Il sera procédé tous les trois mois par les direc¬
toires du département au recensement de l’état ordonné ci-
dessus, à l’effet de constater le nombre des morts et le nombre
des absents, lesquels états seront adressés au Ministre de l’In¬
térieur qui en rendra compte au Corps législatif.
« La Commission des secours fut chargée du paiement des
soldes, dit un rapport, mais reconnut, d’après les rapports qui
lui furent fournis, qu’un grand nombre d’individus à qui le
Ministre avait fait payer la solde ne devaient pas la recevoir et
que d’autres à qui elle était légitimement due en étaient privés.
D’où nécessité de rectifier l’état de choses et la loi ; mais rien
ne fut fait, malgré les instances de la commission ; et certains
représentants du peuple envoyés en mission aggravèrent le mal
en ordonnant des paiements illégitimes. »
D’où le décret du 26 novembre 1792 qui renvoie au Comité
des Secours publics les pièces relatives aux Acadiens.
Pendant que, du fond des provinces et surtout des ports de
mer de l’Ouest, montait ce flot de paperasseries qui submer¬
geait les membres effarés du Comité des Pensions, les pauvres
Acadiens vraiment nécessiteux, comblés de papier et privés
de pain, mouraient de faim et de froid. Ainsi, à Saint-Malo,
dit une supplique du 27 septembre 1791 :
« Aucun boulanger ne veut fournir du pain aux réfugiés ; ils
sont menacés, s’ils ne paient leur loyer, d’être jetés dehors, sans
savoir où se retirer. Leur sort est pire que jamais, vu la cherté
des vivres. » « Ces malheureux Acadiens, dit de même l’admi¬
nistrateur des Côtes-du-Nord (28 juin 1792), sont réduits à une
si dure extrémité qu’ils ne trouveront plus ni subsistance ni
asile si vous ne les faites pas jouir sans délai des indemnités
qui leur sont dues. »
238
L’EXIL
A Cherbourg, malgré toute l’agitation du Club Jacobin,
mêmes doléances désespérées, si bien qu’ému de pitié, un
citoyen de Mortain le 16 décembre 1792 envoie 100 livres et
que le 17 le directoire du district vote 4.000 livres sur les fonds
libres. Une dizaine d’Acadiens, ayant été rayés de la liste par
le prétendu « caprice du ministre Roland », « le représentant
du peuple pour l’armée des Côtes de Cherbourg », Garnier de
Saintes, fait preuve de zèle civique le 22 messidor an II (10 juil¬
let 1794) en tranchant le cas purement et simplement en leur
faveur ; et, le 10 fructidor an III (27 août 1795), il fait attribuer
par la municipalité de Cherbourg 5.267 livres à 33 Acadiens
ou pseudo-Acadiens de cette ville. « Venir au secours de ces
infortunés Acadiens et Canadiens, c’est servir l’humanité et
la justice », écrit de Port-Malo (28 floréal an II, 17 mai 1794)
le représentant de la Manche Le Carpentier ; et, en cette même
année, 15.000 livres sont distribuées aux réfugiés de Dinan.
De même, le 14 pluviôse an III (2 février 1795), le représentant
Boursault arrête que la somme de 6.311 livres 14 sols sera
distribuée aux Canadiens et Acadiens de Port-Malo. Quel que
fût l’arbitraire de ces actes, il faut reconnaître que là encore
la balance pencha du côté des Acadiens. Enfin le 2 juillet 1793
le payeur général de la Manche envoie à Cherbourg 10.895 li¬
vres 14 sols pour le paiement aux Acadiens des années 1790,
1791 et 1792. Cet envoi semble avoir précédé les décisions
mêmes de l’Assemblée nationale ; car ce n’est que le 8 frimaire
an II (28 nov. 1793) qu’est promulgué le décret qui alloue
200.000 livres pour secourir les réfugiés des colonies.
S’il y eut de fâcheux retards en ces années de crise, il faut
bien avouer qu’il y eut aussi quelques abus de la part de cer¬
tains postulants. Et puis, la Convention, harcelée par les
ennemis du dedans comme par ceux du dehors, manquant
d’argent même pour ses armées, avait encore d’autres victimes
à secourir. Le 27 vendémiaire an III (18 octobre 1794) elle
accorde aux réfugiés ou déportés des départements envahis,
de la Corse, des Iles-du-Vent, des Iles-sous-le-Vent, d’Asie,
d Afrique, etc., âgés de moins de 60 ans, un secours mensuel
de 75 livres, aux femmes et aux enfants de plus de 12 ans les
deux tiers de cette somme, aux enfants le tiers, aux réfugiés
mâles de plus de 60 ans trois livres par jour et aux femmes de
plus de 60 ans 40 sous. Or, un décret du 7 nivôse an III
EN FRANCE
239
(27 déc. 1794)' semble assimiler à ces réfugiés les Acadiens et
Canadiens ; car il est dit : Article /er : « Les dispositions de la
loi du 27 vendémiaire sont appliquées aux habitants de Saint-
Domingue et d’autres colonies françaises domiciliés en France,
avant l’époque des troubles survenus dans lesdites colonies ».
Enfin, un décret du 26 brumaire an III (16 novembre 1794)
décide finalement que l’indemnité sera de 150 livres pour
chaque réfugié ou déporté de plus de 20 ans, de 100 livres pour
chaque femme, de 50 livres pour chaque enfant de moins de
20 ans. Les Acadiens de Brest semblent avoir compris la dureté
des temps et excusé les pénibles irrégularités dont ils eurent
à souffrir : car ils écrivent une requête le 3 thermidor an V
(21 juillet 1797) qu’ « ils ont partagé sans murmure les plus
fâcheux événements de la Révolution : dans les temps de crise
que vient de subir la République, les actes de bienfaisance
tombent dans la confusion générale. »
Le Directoire eut à cœur, en mettant bon ordre à cette
« confusion », de continuer la généreuse tradition de la France.
La loi du 17 vendémiaire an V (8 octobre 1796) met 23 millions
à la disposition du Ministre de l’Intérieur et porte que pensions
et secours seront désormais acquittés à la Trésorerie après
approbation du Corps législatif. Puis, la loi du 17 frimaire
an V (7 décembre 1796) attribue, à compter du 1er vendémiaire
de cette année, aux réfugiés ou déportés des colonies un secours
mensuel payable en numéraire métallique de 50 livres aux
citoyens âgés de 60 ans et plus, de 35 livres à ceux de 21 à
60 ans, de 45 livres aux femmes de plus de 60 ans, de 30 livres
aux femmes de 21 à 60 ans, de 20 livres aux enfants de 12 à
21 ans, de 15 livres aux enfants de moins de 12 ans. Les secours
dus antérieurement seront payés en numéraire â raison de
6 francs par 100 francs de mandats, sur production de pièces
officielles et de certificats d’indigence.
Plus ou moins bien informés de cette bonne nouvelle, nos
susdits Acadiens de Brest se réjouissent (3 thermidor an Y) ;
« Dans l’heureuse révolution qui nous a régénérés, ils n’ont
pas été oubliés. Les législateurs ont jeté un regard favorable
sur leur sort... Les Acadiens espèrent que vous voudrez bien,
citoyen Ministre, jeter un coup d’œil sur eux. » Le citoyen
ministre le fit, comme le prouve la lettre suivante :
240
L’EXIL
Paris, 15 fructidor, an Y de la République,
(1er septembre 1797).
Le Ministre de l’Intérieur aux Administrateurs des
Départements.
Une classe intéressante de citoyens, répandue sur tous les
points de la République, créancière de la bienfaisance natio¬
nale et n’ayant pas reçu depuis la fin de l’an 3 e les secours
décidés en sa faveur, sollicite, citoyens, de mon administration
chargée de leurs intérêts les mesures les plus promptes et les
plus efficaces pour mettre un terme à ces retards. Il s’agit des
Acadiens et Canadiens, réfugiés en France à la paix de 1763.
Diverses difficultés, survenues sur le mode de paiement des
secours qui leur sont dus, en ont jusqu’à ce jour différé le paie¬
ment ; ils ont pu en conserver des inquiétudes sur les inten¬
tions bienfaisantes du gouvernement à leur égard. Il est temps
de les rassurer sur leur sort. Je vais donc m’occuper de liquider
tout l’arriéré des secours qui leur sont dus...
L’arriéré devra être payé par moi sur des fonds spéciaux
accordés par le Corps législatif sur la demande du Directoire
exécutif. Quand aux sommes ultérieurement dues, elles seront
acquittées par la Trésorerie nationale conformément à la loi du
17 vendémiaire dernier... Pour que le Directoire exécutif puisse
demander au Corps Législatif des fonds..., il faut que le mon¬
tant exact de 1 arriéré soit bien connu... Il est donc nécessaire
de faire en quelque sorte un appel général de tous ces citoyens
pour les inviter à faire connaître à la fois leurs noms, leur âge,
leur demeure et à produire des certificats du dernier paiement
qui leur a été fait... Je confie ce soin à votre zèle, citoyens ; per¬
suadé de votre empressement à concourir de tous vos moyens
à l’exécution d’une mesure qui a pour but d’exercer un acte de
justice et de secourir l’infortune, je dois compter sur votre
prompt succès... Cette opération ne doit pas traîner en longueur,
attendu, d une part, l’urgence des besoins des Acadiens et Cana¬
diens..., et, d autre part, les retards inévitables auxquels en¬
traîneront la liquidation de ces secours et la demande des fonds
nécessaires à leur acquit... J’aime à croire que... dans le délai de
deux mois au plus tard, vous m’aurez mis à même de m’occuper
avec utilité des intérêts des Acadiens et Canadiens.
Salut et fraternité.
François (de Neufchâteau).
Le 2 nivôse an VI (22 décembre 1797) est versé un acompte
de 12.000 francs et le 26 thermidor (13 août 1798) est ouvert
un ci édit de 900.000 à titre de secours aux réfugiés des colo¬
nies.
EN FRANCE
241
La loi du 28 germinal an VII (17 avril 1799) attribue, à
compter du 1er vendémiaire de cette année, un secours men¬
suel de 30 francs aux réfugiés ou déportés des colonies des
deux sexes âgés de plus de 21 ans, de 15 francs aux enfants
au-dessous de 12 ans, de 20 francs entre 12 et 20 ans, sur pro¬
duction d un certificat d indigence renouvelé à chaque semes¬
tre. Les listes seront envoyées tous les trois mois. Enfin, une
loi du 9 floréal an VII (28 avril 1799) charge le Directoire
exécutif de transmettre au Conseil le tableau de ceux qui ont
droit aux secours. On le voit donc bien, le Consultât comme le
Directoire, la Convention comme la Constituante ne cessèrent
de légiférer en faveur des Acadiens. Qui osera dire désormais
que la France fut ingrate envers les victimes des Anglais ?
Sources et autres références.
Arch. Nat. - Colonies. Acadie, Clin, vol. VIII et IX, Réfugiés.
Arch. Nat. - Finances. Liasses F15 3.492-3-4-5, 3.331b (Charente-
Infeneure) 3.352a (Côtes-du-Nord, Finistère), 3.355 (Loire- Inférieure),
H^AÆ^he)’ 3-35/b (Pas-de-Calais), 3.360a (Seine-Inférieure),
3.433, 3.453 (Enquête de 1822-1823), 3.492-3.495... F4 1.248-1300 (1791-
an II), F4 2.486 (1782 an V).
Coliect. Baudoin, F3**, 319-332.
Arch. Min. afj. étr. — Corr. pol. Espagne, vol. 620, p. 57 et suiv
Arch. Canada. — Rapport 1905, II, 227-230.
Canada Français. — Vol. II et III.
C. Th. Quoniam. — Les Acadiens réfugiés à Cherbourg (Revue de Cher¬
bourg et de Basse-Normandie, avril, mai, juin 1907).
Félix Mourlot. — Les Acadiens en Basse-Normandie. Alençon, 1901.
LAUVRIÊRE. T, II,
16
CHAPITRE XXIII
LES GROUPES ACADIENS EN FRANCE
(1758-1823)
Éphémères « Cadies » d’Europe.
■q* -r ous voici à la fin du xvme siècle. Il y a plus de quarante
| \ | ans qu’ont débarqué en France les premiers déportés
^ acadiens : toutes sortes de tentatives d’établissement
ont été conçues et entreprises dans la métropole comme dans
les colonies ; sous le nouveau régime comme sous l’ancien, en
une période où les finances de la France furent particulière¬
ment éprouvées, des sommes énormes ont été dépensées tant
en secours et pensions qu’autrement. Il semble bien qu’après
tant de guerres et de révolutions, la France du xixe siècle va
définitivement confondre avec ses autres enfants ces enfants
d’Acadiens nés sur son sol, baptisés dans ses églises, instruits
dans ses écoles, enrôlés dans ses flottes et dans ses armées.
Or, en 1822 et 1823, oui, 68 ans après le « grand dérange¬
ment », le gouvernement de la Restauration s’avise encore de
faire une nouvelle, et croyons-nous, une dernière enquête sur
les Acadiens restés en France. Nous en verrons le résultat en
faisant le tour des ports et autres lieux que certains d’entre eux
habitent depuis plus de 60 ans.
I. — De Dunkerque au Havre
Pour tirer de ce tour tout le parti possible, il faudrait de
longs loisirs ; il faudrait s’attarder pendant des mois dans les
principaux centres acadiens et y dépouiller les archives parois¬
siales, municipales, départementales qui abondent en ren-
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 243
seignements sur leur compte. Contentons-nous de glaner ceux
que nous offrent d’autres dépôts, particulièrement l’inépui¬
sable fonds des Archives nationales où nous avons déjà tant
puisé pour les deux chapitres précédents.
A Dunkerque le 23 mars 1759 arrivèrent des prisons d’An¬
gleterre 53 officiers des troupes de T Ile Royale. Il y eut aussi
des habitants : car le Président du Conseil de la Marine recom¬
mande au commissaire de Boulogne, le 4 mai, d’employer ces
Acadiens aux travaux du port et le 5 septembre de leur en¬
voyer des secours.
Dès le mois de décembre 1759, la petite vérole sévit parmi
les premiers arrivés à Calais. Le 13 mars 1761 débarquent de
Douvres 76 prisonniers de guerre, et le 4 septembre d’autres
encore. Une troisième liste de prisonniers est envoyée le 3 no¬
vembre 1764. Enfin le 13 octobre 1765 arrivent de Saint-Pierre
et Miquelon « par la voie d’Angleterre » huit familles de Beau-
séjour faisant nombre de 42 personnes. Le recensement de
1792 compte 11 Acadiens, dont quatre marins du nom d’Au-
coin ; celui de l’an VI ajoute quatre Gotreau et celui de
l’an VIII (11 nivôse) cite deux familles : Aucoin, de l’Ile Saint-
Jean, sa femme et quatre enfants ; Hed, du Cap de Sable,
avec sa femme et deux enfants. En 1812, il n’y a plus qu’une
demoiselle Aucoin, « très vieille et infirme ».
A Boulogne, dès décembre 1758, par suite du mauvais
temps et du manque de vivres, un bateau anglais dut débar¬
quer 180 habitants de l’ Ile Saint-Jean : « ce manque de vivres »
en dit long sur l’état des victimes de Boscawen déjà si éprou¬
vées en leur île. Sept dépêches successives leur assurent des
secours; le 19 février 1761, il s’agit du paiement de leurs
remèdes à l’hôpital ; mais, le 11 août, le curé et les échevins
sont avertis qu’on retirera les secours à ceux qui peuvent se
suffire, afin d’en faire bénéficier d’autres familles pauvres
récemment arrivées du Canada. Le 28 mars 1763, ordre est
donné à M. de Nivernois de laisser débarquer à Boulogne ceux
des Acadiens d’Angleterre qui le désirent ; ces malheureux,
prisonniers depuis sept ans, voulaient courir toute la France
en quête de leurs parents et amis ; on dut s’y opposer, en leur
promettant une autre destination au printemps (15 octo¬
bre 1763) et on leur donna de l’ouvrage (2 déc.). Après avoir
beaucoup tergiversé, certains d’entre eux, en 1764, se déci-
244
L’EXIL
dent à partir pour la Guyane ; mais l’un d’eux, Aucoin, étant
passé à Morlaix, tous veulent s’y rendre et de là à Belle-Isle
(5 avril 1765). Peu restèrent ; après l’échec du Poitou, 14 reçoi¬
vent encore la solde, dont sept Gottreau revenus de Châtelle-
rault en 1776 ; en 1822, ils ne sont plus que quatre, dont deux
Aucoin.
Dieppe ne vit guère d’Acadiens. Le 28 mars 1760, un paque¬
bot anglais amène de Plymouth 180 prisonniers dont 8 offi¬
ciers et 25 soldats ; le 6 juin, les Canadiens passent à Roche-
fort.
Dès le début de 1759, le Havre dut recevoir des Acadiens
en grand nombre ; car le 2 et le 23 mars, le commissaire de la
marine envoie les listes de déportés que divers navires parle¬
mentaires anglais ont amenés d’Halifax, de l’Ile Royale et de
l’Ile Samt- Jean ; et, le 10 mars, le Président du Conseil de la
Marine recommande de procurer aux femmes des métiers à
étoffe : rien n’empêche les hommes, ajoute-t-il, de s’embarquer
sur les frégates et les corsaires, puisqu’ils ne sont pas prison¬
niers de guerre; le 11 mai, il conseille de les employer aux
travaux du port, avec des compatriotes venus de Cherbourg
(12 octobre). En juillet 1761, quatre navires anglais amènent
de Portsmouth des prisonniers du Canada ; il en arrive encore
le 1er janvier 1762. Les réfugiés de Rouen, comme ceux du
Havre, reçoivent des secours. En mai 1763, certains doivent
s’embarquer pour la Martinique ; en octobre, 18 sont partis
pour les colonies. L’un d’eux, Saunier, établi à la Louisiane,
décrit le pays et ses avantages en des termes tels que tous les
Acadiens veulent s’y faire transporter aux frais du Roi ; mais,
cette colonie n’appartenant plus à la France, on se propose de
bientôt les établir ailleurs. Le recensement de 1772 compte au
Havre 167 Acadiens ; certains durent passer dans le Poitou.
Le 11 novembre 1775, ordre de payer, si la réclamation est
juste, dix mois de solde aux assistés du Havre. En 1788, 24 ont
été dûment payés jusqu’au 30 septembre 1787. Les recense¬
ments de 1791 et 1792 signalent 59 Acadiens dont onze en¬
fants ; beaucoup de femmes sont couturières. En 1793 débar¬
quèrent des évacués de Saint-Pierre et Miquelon ; on en
comptait 122 en 1815. En l’an II, s’autorisant du mauvais
texte de la loi, les Acadiens réclament 17 années d’arrérages,
soit 91.016 livres ; la municipalité appuie leurs nombreuses
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 245
pétitions, vu que beaucoup sont pères de familles et valétu¬
dinaires et que la guerre, qui a ruiné le commerce maritime,
les laisse sans ouvrage et les met en une cruelle situation ;
ordre est donné de payer les sommes dues, et un bon à payer
est signé par le ministre le 26 juin 1792. Une liste du 17 vendé¬
miaire an VI précise les renseignements : 7 Laborde, de l’Ile
Saint-Jean ; 3 Lavergne, 7 Henry, 2 Doucet, de Port Royal ;
2 Hébert, 4 Michel, 5 Doucet, du Cap de Sable ; 3 Lalande,
4 Saunier, 1 Godet, de Beauséjour ; 3 Doucet, du Havre, etc...
Ici encore, en cette diversité d’origine, se constate le désordre
systématique de la déportation anglaise. Le 5 fructidor an V,
surviennent 107 réfugiés de Saint-Pierre et Miquelon. Con¬
formément à la Circulaire de François de Neufchâteau (15 fruc¬
tidor, an V), l’administration départementale transmet des
états à payer :
Pour le Havre :
4.161 francs d’arriéré.
1.828.60 pour le 1er semestre an V.
1.818 pour le 2e semestre an V.
7.807.60
Pour Rouen :
5.674,95 pour le 1er semestre an V.
10.333,95 pour le 2e semestre an V.
16.008,90
Le 22-29 fructidor, an VII, 5.000 francs sont accordés par
le Ministre de l’Intérieur et distribués aux réfugiés des colo¬
nies, surtout à ceux de Saint-Pierre et Miquelon (Gautrot,
Boudrot, Vigneau, etc...) ; 5.000 francs sont ordonnancés le
16 thermidor, an VI — 5.000 le 1er brumaire an VII, —
3.000 le 25 messidor an VI, — 1.000 le 23 pluviôse an VIL
Une requête du 11 brumaire an IX n’en réclame pas moins
six années d’arrérages. L’enquête du 4 octobre 1822 signale
une veuve Hébert, née Richard, qui a 4 enfants et gagne
800 francs ; une veuve Briand, née Richard, qui a 6 enfants et
gagne 1.050 francs ; une veuve Bonart, née Le Borgne, qui a
3 enfants et gagne 800 francs. Les autres Acadiens ont dû
disparaître ou se fondre dans la population havraise.
246
L’EXIL
II. — Cherbourg
C’est à Cherbourg qu’arrivèrent, semble-t-il, les premiers
réfugiés de la Nouvelle France. Ce furent d’abord, fin juin
1758, des déportés de Boston amenés, « dans un affreux état
de nudité, de misère et de maladie », sur un bâtiment où ils
manquaient de tout ; parmi eux se trouvaient un ancien
« major des milices de la rivière Saint-Jean », Joseph Belle-
fontaine, dit Beauséjour, dont les troupes anglaises à Sainte-
Anne avaient, sous ses yeux, assassiné la fille, la bru et trois
petits-enfants. Puis, après ces victimes de Monckton, vinrent
fin novembre des victimes de Boscawen et d’Amherst brutale¬
ment arrachées à l’ Ile Boyale et à file Saint- Jean ; le bateau
anglais qui les amena à Portsmouth eut bien soin de rem¬
porter leurs coffres remplis d’effets et d’argent ; « il sera bien
difficile de faire rendre justice », écrit le Président du Conseil
de la Marine (22 décembre). Les autres déportés n’étaient pas
mieux pourvus : « les Anglais, en les prenant, écrit le commis¬
saire de la Marine, les ont pillés et dépouillés de tout, de telle
sorte qu’en arrivant ici, ils sont sans hardes et presque nus...
[Bien que privés de tous papiers], j’ai remarqué tant de
candeur en toutes ces personnes que je crois qu’on peut ajouter
foi à tout ce qu’ils déclarent ». Ainsi dénués de tout, ces mal¬
heureux, après leurs terribles épreuves, malgré les secours
et les soins qui leur furent accordés, moururent en grand
nombre : à partir du 1« décembre 1758, il n’est guère de jour
où l’on ne relève sur les registres paroissiaux des décès de gens
de la « Cadie ». En janvier 1759, un habitant de Cherbourg,
Voisin-La Hougue, consigne en son journal : « Il est arrivé en
ce port environ 500 habitants de l’Acadie, de Louisbourg et
de l’ lie Saint- Jean. »
Ces pauvres réfugiés ne pouvaient, certes, arriver en un
pire endroit ni en un pire moment : la ville venait d’être
dévastée par le bombardement de la flotte anglaise. Or, par
une soi te de parti-pris odieux, les Anglais s’acharnèrent à
débarquer dans cette ville ruinee le plus grand nombre de
leurs victimes d Amérique : fin mars 1759, un paquebot
anglais débarque 234 prisonniers, dont 74 soldats qui sont
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 247
aussitôt expédiés à Rochefort, et un certain nombre d’habi¬
tants bientôt dirigés sur le Havre. Le 30 novembre 1759,
2.000 livres de secours sont envoyées pour le compte de familles
de l’ile Royale. La petite vérole se répand parmi eux. Lors-
qu’en janvier 1760 arrivent d’Halifax 147 nouveaux déportés
(cinq sont morts en mer), le ministre de la marine ordonne
de les secourir comme les autres et envoie, à cet effet, une
première provision de 3.235 livres pour les vêtir. Les 2 mai,
30 mai, 27 septembre, nouveaux secours. N’empêche, dit avec
quelque exagération, croyons-nous, un historien de la ville,
Yérusmor, que « la plupart des Acadiens moururent du flux
de sang, dès qu’ils furent à terre ». Il en naquit également :
car en janvier 1760, les registres paroissiaux consignent les
baptêmes de sept enfants nés en mer ou « dans les bois de
l’Acadie », près du Cap de Sable. Dans ces arrivages se trou¬
vaient des fugitifs de Port Royal et de Pobomcoup livrés par
Prebble à la vindicte de Lawrence, et, parmi eux, des descen¬
dants de ce Mius d’Entremont qu’en 1650 (plus d’un siècle
plus tôt) Charles de Latour avait précisément amené en
Acadie de ce pays même de Cherbourg. Comme Bellefontaine,
ces Mius d’Entremont furent portés sur la liste permanente
des pensions aux officiers de plume et d’épée.
Comme en 1761 les réfugiés du Canada arrivaient plus nom¬
breux encore que ceux de l’Acadie, comme, d’autre part, les
ruineuses improvisations d’une guerre nullement préparée
vidaient le trésor, il fallut restreindre les secours aux Acadiens ;
d’où requête de la municipalité de Cherbourg. « L’intention
du Roi, répond Choiseul (28 septembre 1761) , n’est pas de les
priver de secours, mais de diminuer les dépenses. Si les habi¬
tants ne trouvent pas de ressources par le travail, Sa Majesté
fera continuer la subsistance ». Or, le chômage sévissait à
Cherbourg comme dans tous les ports bloqués par les Anglais ;
d’où, nouvelle requête de la municipalité (20 novembre).
« Ils continuent de languir dans la misère la plus effrayante.
Chargés de dettes et sans aucune ressource pour subsister,
nous avons la douleur de les voir périr de faim sans pouvoir
leur procurer aucun soulagement, nos malheurs nous ayant
mis nous-mêmes dans le besoin. Nous supplions Votre Gran¬
deur de tendre une main favorable à ces infortunés : rien n’est
plus digne de votre charité et de votre compassion. » Dès
248
L’EXIL
le 30 novembre, Choiseul répond : « Sa Majesté, informée de
leur triste situation, a bien voulu continuer les secours sans
aucune diminution. J’en ai envoyé l’ordre sur le champ ».
Le 18 août 1762, nouvelle mention de secours. Il y a à Caen,
dans les archives départementales du Calvados, plus de
280 pièces concernant les seuls Acadiens de Cherbourg de 1763
à 1789. Quoi qu’on ait pu dire des malheurs de ces réfugiés
de Cherbourg, on voit qu’ils ne furent nullement abandonnés.
Jamais, de parti-pris, la France ne sacrifia les Acadiens pas
plus sous l’ancien régime que sous le nouveau, pas plus à
Cherbourg qu’ailleurs : l’abandon des malheureux ne fut jamais
conforme à ses antiques traditions généreuses.
« Profitant de cette misère, un émissaire anglais qui contre¬
fait le marchand [Charles Robin, de Jersey, sans doute]
cherche à débaucher les familles acadiennes en leur promet¬
tant un sort heureux en Acadie [pêcheurs sur les côtes du
Golfe Saint-Laurent] et en leur assurant qu’on leur enver¬
rait des prêtres irlandais » (13 février 1763). En effet ; ici
comme ailleurs, maintenant qu’ils étaient dépouillés de tout,
on voulait bien reprendre ce bétail humain bon à exploiter :
c était de la main-d œuvre au rabais. Les Acadiens préférè¬
rent s’engager pour Saint-Pierre et Miquelon.
En octobre 1763, nouvel arrivage d’Acadiens ; c’étaient,
sans doute, des prisonniers d’Angleterre enfin libérés. D’où
qu’ils vinssent, à Cherbourg comme ailleurs, ces gens du
Nord manifestaient la plus grande répugnance à s’embar¬
quer pour la Guyane. 29 semblent s’y décider le 1 1 mars, puis
refusent.
* 11 ne faut Pas user de contrainte pour obliger les Acadiens
à passer à Cayenne, écrit le ministre au commissaire de la ma¬
rine, mais seulement les y engager en leur en montrant les avan¬
tages. U n y a qu à laisser tranquilles les 44 qui sont d’extrac¬
tion noble : les d’Entremont, les Bellefontaine, les Landry... Il
faut en user de même avec les 26 autres qui ont une répugnance
absolue pour Cayenne. On voudrait pouvoir les envoyer à
Miquelon comme ils le désirent ; mais il n’y a plus de places
On peut permettre de se rendre à Saint-Malo à ceux qui y ont
des parents, n
3
Fort embarrassé, Choiseul s’avise de demander à l’inten¬
dant de Caen quelles ressources sa généralité peut bien offrir
249
GROUPES ACADIENS EN FRANCE
aux Acadiens ; après consultation de ses subdélégués, celui-
ci répond que, faute de manufactures et par suite du chômage
général en cette fin de guerre, il ne voyait d’autres emplois
pour les Acadiens que des travaux de voirie rétribués d’une
façon équitable ou des concessions de terre, particulièrement
sur le domaine de Boullonmorange dans le Cotentin. Mais
ce projet ne réussit pas mieux que celui de la forêt de Brix
près de Cherbourg ni que celui de la forêt de la Roquette près
de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Restait Saint-Pierre et Mique¬
lon : il est probable que, parmi cette population de pêcheurs
acadiens, beaucoup s’embarquèrent pour la pêche au Grand
Banc ; le 3 septembre 1763, un négociant de Cherbourg s’offre
à transporter 100 d entre eux à Saint Pierre ; puis, comme il
renonce, deux autres prennent sa place... Les listes suivantes
nous montrent des Landry, des Bellefontaine, des Entremont,
des Gallerne, allant au Petit Nord de Terre-Neuve pratiquer
la pêche à la morue.
Le 10 janvier 1767, « les Acadiens des nobles familles de
Mius d Entremont et de Saint-Etienne de la Tour » adressent
un placet au duc de Praslin : ils demandent « pour cause de
maladies et infirmités continuelles » le rétablissement de la
double solde qui leur était accordée (6 sols de subsistance, plus
6 sols du Roi) à défaut d’un « honnête établissement » à Saint-
Pierre et Miquelon ou de pensions régulières comme celles de
leurs parents de Rochefort. Le 13 mars, à l’appui de cette
requête, le commissaire de la marine transmet trois rôles signés
par le commissaire des classes et par un médecin de la ville.
Le premier rôle contient huit noms : celui du major Joseph
Bellefontaine et de sa femme, grabataires, âgés de 71 et de
61 ans, de leur fils Michel, également ancien officier des Milices
de la rivière Saint-Jean, et d’un autre vieil officier de 60 ans.
Le deuxième rôle contient les noms de 61 Acadiens, hommes,
femmes et enfants, qui se considèrent comme d’extraction
noble : des Mius d’Entremont, des Melanson, des Molaison,
des Landry, des Boudrot, des Granger, des Thibeaudau, des
Poirier ; douze sont grabataires et deux infirmes ; les hommes
valides vont à la pêche soit à Terre-Neuve, soit aux environs
de Cherbourg, ou sont charpentiers de la marine. — Le
troisième rôle contient 16 noms d’infirmes et de grabataires ;
outre les précédents, ceux de Hébert, Haché, Chesnaye, Chias-
250
L’EXIL
son, Caissie, Viger, Pottier, Langlois. Le commissaire de la
marine demande des pensions de 150 à 400 livres, s’élevant à
1.500 livres pour le premier groupe ; 15.000 pour le second ;
2.600 pour le troisième ; soit, en tout, 19.200 livres. Il n’y a
pas lieu de s’étonner que la proportion des malades fût plus
forte à Cherbourg qu’ailleurs : la plupart des réfugiés prove¬
naient des parties de l’Acadie où les victimes des Anglais
avaient été les plus éprouvées : le Cap de Sable et l’ Ile Saint-
Jean ; et l’on sait en quel état de ruine le bombardemt
anglais avait réduit le grand port du Cotentin. N’empêche
que, lorsque la municipalité prit parti contre un Acadien,
Charlit, qu’on voulait priver de son logement (28 avril 1770), le
subdélégué de Valognes prit, au contraire, nettement sa
défense. « Il serait à désirer que vous eussiez fait attention à ce
que mérite l’un de ces expatriés par la violence des ennemis de
l’État qui, pour vivre lui et sa famille, n’a d’autres ressources
que son travail et son industrie. L’humanité ne doit-elle pas
lui tendre la main ? » Voilà un langage qui ne ressemble guère,
il faut l’avouer, à celui des puritains de Nouvelle Angleterre en
pareil cas.
Lorsqu’en 1773 fut organisé l’établissement du Poitou,
9.981 livres furent destinées à 202 Acadiens de Cherbourg ;
(le rapport de 1772 en comptait en tout 222). 11 en partit pour
la Rochelle 120 le 16 octobre et 43 en avril ; il n’en resta que 68
parmi les moins valides ; trois se fixèrent à Granville. Leur
nombre s’accrut par le fait des mariages et des naissances ;
ainsi, ils étaient 83 en 1777 et 113 en 1778 ; ce qui fit dire à
Necker : « Passe encore de payer la solde aux vieux Acadiens
infirmes ; mais, si on la donne aussi à leurs descendants
valides, ce sera pour l’État une charge perpétuelle ». Une
trentaine, de 16 à 40 ans, étaient dans ce dernier cas ; on leur
supprima la solde. Elle fut continuée aux autres, ainsi qu’il
appert de deux documents convoquant les bénéficiaires, l’un
le dimanche 14 mars 1775 à l’auberge de la Barque ; l’autre
le 12 décembre 1777 à l’Hôtel de Ville. En 1776, les secours
s’élevaient à 8.361 livres.
Pendant la guerre de l’Indépendance, il y eut des irrégula¬
rités qu’aggrava la ruine du commerce maritime. Dumouriez,
alors commandant du port, intervint en faveur des victimes ;
aux rôles envoyés le 18 avril 1778 sont ajoutés ces mots :
251
GROUPES ACADIENS EN FRANCE
* La Justice et l’Humanité les ont dictés. Rien de plus tou-
chant que 1 état de cette classe infortunée contre laquelle le
malheur semble vouloir épuiser sa rigueur. En proie à tout ce
que la misère a d horrible, ces braves gens n’en conservent pas
moins la droiture et la bonne foi ; et leurs moeurs n’en sont pas
moins pures. » « Ces observations intéressantes, répond le sub¬
délégué de Yalognes (21 avril), prouvent bien la sensibilité de
votre âme. J en ferai 1 usage que méritent les motifs qui les ont
inspirées. Je suis convaincu qu’elles feront impression sur le
cœur de M. 1 Intendant, et je provoquerai autant qu’il sera en
moi sa bienfaisance. »
Faute de lessources disponibles, le ministre d’Ormesson et
son successeur M. de Calonne autorisèrent, avons-nous dit,
les intendants de Caen, Esmangart et Feydeau, à prélever les
secours nécessaires sur les fonds libres de la capitation : ils y
consentirent provisoirement, malgré l’irrégularité du procédé :
car ces fonds étaient destinés au dégrèvement des taillables
de la région ; or, la solde des Acadiens relevait du Trésor
public et non de la généralité de Basse Normandie. Aussi
l’Assemblée provinciale, encore plus rigoureuse en 1787 et en
1788, n accorda-t-elle que la moitié de la somme demandée et
que pour l’année 1789. A vrai dire, les Entremont et les Belle-
fontaine, irrégulièrement payés, reçurent en 1783 les arré¬
rages de cinq années, soit 1.404 livres. N’oublions pas qu’à
cette époque, on faisait de grosses dépenses en Bretagne pour
le transfert de 1.500 Acadiens en Louisiane ; peut-être des
réfugiés de Cherbourg se joignirent-ils à cette émigration. En
tout cas, bien qu’en novembre 1778 quarante habitants de
Saint-Pierre et Miquelon fussent venus échouer sur les côtes
de Cherbourg, 57 Acadiens constituant 13 familles (des
Entremont, des Landry, des Gallerne, des Granger) deman¬
dèrent d’y retourner dès la paix de 1783 ; mais il leur fut
répondu en 1785 que, File étant déjà surpeuplée, ils n’y pou¬
vaient aller que comme compagnons et non comme habitants.
Nous avons vu que ce fut de Cherbourg que partit, dès
l’aube de la Révolution, le nouveau mouvement de svmpathie
en faveur des Acadiens : en 1790 la Société des Amis de la
Constitution, en 1793 le représentant du peuple Garnier de
Saintes intervinrent pour le rétablissement de leurs pensions
qui, à dire vrai, furent un peu lentes à venir ; elles furent
payées en l’an III. Nous retrouvons dans la liste de 1792 les
252
L’EXIL
noms de 59 Acadiens : les Mius d’Entremont, Vigier, Molai-
son, Bertrand, du Cap de Sable ; les Granger, Landry, Melan-
çon, de Port Royal ; les Gallerne, des Mines ; les Lamoureux,
de l’ Ile Saint-Jean ; des Hébert, des Henry, etc... Si d’aucuns
sont âgés, d’autres sont nés en France : tous sont admis à la
pension. Le 8 floréal, an V, l’administrateur du département
de la Manche demande 50.000 livres pour le paiement de
12 mois échus en ventôse dernier : il en reçoit 12.000 le 30 prai¬
rial. Le 26 germinal an VI, l’administrateur demande le
transfert des réfugiés vers l’intérieur, tant par suite du manque
de vivres qu’à cause de l’arrivée de renforts en vue d’une
expédition contre l’Angleterre. Le 9 prairial an VI, requête des
Acadiens dans le style du temps, adressée au citoyen Merlin
(de Douai), membre du Directoire exécutif, « à son âme juste
et républicaine ». Le 28 vendémiaire an VI, on ne compte plus
que 33 Acadiens à Cherbourg... Le 19 vendémiaire an VII,
l’administrateur de la Manche sollicite 18.180 livres d’arriéré ;
il est vrai qu’on assimile aux Acadiens les Miquelonais dissé¬
minés un peu partout : Avranches, Granville, Genest, etc...
Le 22 fructidor an VII, le maire de Cherbourg et le préfet de
la Manche recommandent une pétition de 16 Acadiens de
Cherbourg ; ils se plaignent de n’avoir rien touché depuis
cinq ans, alors que la vie est si chère et qu’ils n’ont plus
d’appui, leurs enfants étant « au service de la patrie » ; ce sont
des vieillards nés en Acadie ; J. B. Lamoureux, 77 ans ; Hélène
Vigé, 76 ans ; Grégoire Landry, 75 ; Jean Landry, 75 ; Anne
Moleyson, 70 ; Jean Melanson, 71 ; Marie Bertrand, 70 ; Marie
d’Entremont, 68 ; Madeleine d’Entremont. 66 ; Jean Gagé, 65 ;
Pierre Landry, 63. Le 3 frimaire an X, le préfet réclame
2.000 francs de secours promis. Enfin l’enquête du 26 mars
1823 ne signale plus à Cherbourg que le marin Auguste d’En¬
tremont infirme et la veuve Lamoureux, avec des Miquelo¬
nais à Avranches (Groult, Ballois), à Vains (Jean Dupont),
etc...
III. — Saint-Malo, Saint-Servan et environs
L’embouchure de la Rance, avec Saint-Malo, Saint-
Servan et la région voisine, fut un grand centre acadien. Dès
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 253
le début de novembre 1758 arrivent à Saint-Malo et à Cancale
deux parlementaires anglais amenant 217 habitants de l’Ile
Royale et de U Ile Saint- Jean. Le ministre ordonne qu’on leur
paie six sols par jour, comme à Rochefort. On les installe pro¬
visoirement dans des baraquements au pied de la falaise, au
parc des Corbières, dans la ferme du Chemin Laurent, au
quartier de la Roulais. Ils ont tant souffert qu’en janvier 1759,
42 meurent à 1 hôpital de Saint-Servan ; d’autres sont soignés
à 1 hôpital de Saint-Malo. Le 16 mars arrivent 140 autres
victimes de Boscawen, 25 étant mortes en route. Le Rr ay^
sur deux paquebots, 45 autres déportés de l’Ile Royale, dont
132 soldats qui sont aussitôt transférés à Rochefort ; le
20 avril, encore 211, dont 120 soldats. Bref, le 30 avril, il y a
1.102 habitants de l’Ile Royale et de l’Ile Saint- Jean, auxquels
on donne des secours. A eux se joignent d’autres Acadiens
venus des différents ports de mer. Il faudra tous les secourir
là comme ailleurs, prescrit le ministre ; et ses lettres du
8 décembre 1759, du 2 mai 1760, du 30 janvier 1761 font allu¬
sion à ces secours ; il s’en rapporte, du reste, aux bons soins
du commissaire de la marine.
Ce fut à Saint-Malo qu’en 1762 s’organisa l’audacieuse
expédition du chevalier de Ternav qui devait reprendre
Terre-Neuve. Ce fut encore à Saint-Malo que Bougainville
arma pour les îles Malouines et embarqua 50 à 70 Acadiens,
dont il appréciait les qualités physiques et morales autant
qu’il plaignait leur infortune. En 1763 et 1764, ordre est donné
de transférer à Rochefort les 29 Acadiens qui désirent aller
à Cayenne. En 1765, l’abbé Le Loutre fait passer à Belle-Isle
celles des familles acadiennes qui étaient originaires de la
Rivière aux Canards; en 1772, six familles de Saint-Malo
(Giroire, Daigue, Gautrot, Boutrot, Guillon) s’inscrivent pour
aller en Limousin créer des métairies sur le domaine de M. de
Saint-Victour. A cette date, Saint-Malo et Saint-Servan
comptaient 1.712 Acadiens. L’abbé de l’Isle-Dieu, vicaire
apostolique du Canada, faisait instruire au collège de cette
dernière ville quatre jeunes Acadiens ; le ministre leur main¬
tint la subsistance (4 avril 1767). « Tous les quatre devinrent
prêtres, Pierre Bourg et Isaac Hébert restèrent en France ;
mais les deux autres, J. B. Brault et Mathurin Bourg, « après
avoir étudié la philosophie à Paris » chez les Spiritains, furent
254
L’EXIL
ordonnés prêtres à Québec en 1772, et le dernier, descendant
du premier notaire des Mines, fut envoyé en mission dans la
Baie des Chaleurs où nous le retrouverons.
Naturellement, nombre d’Acadiens de cette région se dissé¬
minèrent dans les différents établissements coloniaux de la
métropole et des colonies ; en cette région d’armement pour
la pêche, beaucoup surtout se rendirent à Saint-Pierre et
Miquelon ; il en revint, du reste, dès 1765 ; le 5 décembre 1767
la goélette la Créole en ramena un certain nombre. En mars
1772, un Philippe Robin cherche à les entraîner au Nouveau
Brunswick pour exploiter leur habileté à la pêche ; le ministre
intervient. En 1776, il ne reste plus que 130 à 140 Acadiens
à Saint-Malo et 400 à 500 à Saint-Servan et dans le voisinage.
Passés du ministère de la Marine au ministère des Finances
(1er octobre 1773), ils ne reçoivent plus comme les autres
Acadiens que 3 sols par jour depuis le 31 décembre 1774 ;
de là, nombre de plaintes et de mémoires. Le 6 février 1776, le
ministre recommande au Contrôleur général ces gens qui ont
tout sacrifié à leur religion et à leur roi ; le 29 avril, le roi veut
bien les comprendre dans les fonds disponibles. En 1793,
120 furent renvoyés « aux frais du roi » aux Iles Saint-Pierre
et Miquelon rendues à la France.
Dès la fin de la guerre de l’Indépendance américaine, en
février 1784, les Acadiens de Saint-Malo, égarés par d’étran¬
ges illusions, font remettre au ministre de la marine par deux
de leurs délégués un placet qui contient les mots suivants :
« D’une voix unanime et d’un commun accord, les Acadiens
se sont décidés pour Boston • ils acceptent la proposition [?]
qui leur est faite d’y aller demeurer... Un autre motif leur fait
désirer d’y être transportés. Les Anglais s’étant rendus les
maîtres de l’Acadie, tous les Acadiens furent dispersés et ex¬
posés à la fureur de l’ennemi. Ceux à qui la faiblesse de l’âge
ne permit pas de s’y dérober restèrent aux mains de leurs vain¬
queurs et par eux emmenés à Boston où ils ont été élevés et
instruits selon les rites de la secte anglaise. Quel sujet éternel
de reconnaissance pour les suppliants de se voir rendus à leurs
enfants, réunis à leurs neveux î Les familles incertaines de leur
sort béniraient à jamais la main bienfaisante qui leur aurait
procuré cet avantage : la fermeté et l’attachement dont ils ont
toujours donné des marques pour leur religion, le libre exercice
qu’ils en feraient sous les yeux de leurs alliés, de leurs descen¬
dants et de leurs compatriotes rappelleraient ceux-ci du sein
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 255
de l’erreur et les détermineraient infailliblement à l’abandonner
pour embrasser et suivre la foi de leurs ayeux. »
Le maréchal de Castries, qui ne semblait pas entretenir de
moindres illusions sur l’état d’esprit yankee que ses ignorants
protégés, écrivit au Contrôleur général : << Vous voudrez bien
me faire connaître leur nombre et prendre de plus grands ren¬
seignements sur l’objet de cette émigration ». Le Contrôleur
se contenta de convier chez lui les députés acadiens et de leur
annoncer qu’il verrait ce qu’il y aurait à faire lorsque on
aurait essayé les établissements en Corse. Fort heureusement,
semble-t-il, les choses en restèrent là.
On trouva plus sage de diriger vers la Louisiane les Acadiens
de Saint-Malo comme ceux de Nantes. Le 2 juillet 1785, le
Ministre de la Marine est informé que le Consul d’Espagne a
frété à Saint-Malo un bâtiment pour le transport de familles
acadiennes en Louisiane : il enjoint au commissaire de ne pas
s’opposer à ce départ ; ordre est même donné de payer 150 li¬
vres de gratification à un Mius d’Entremont qui s’y rend.
On sait que le paiement des soldes et arrérages en vue de ce
départ coûta au Trésor pour le seul département de Saint-
Malo (28 janvier 1784) la somme de 119.119 livres 8 sols. Tous
les individus valides étaient partis, il ne resta plus dans la
région que 227 personnes (appartenant à 110 familles)
« n ayant de capacité pour aucun emploi, beaucoup de veuves
sans ressources et de familles dans le besoin ». En automne
1785, les Acadiens demandent la solde des 6 derniers mois
de 1784 (6.214 livres), celle de 1785 (12.428 livres) et la con¬
tinuation jusqu’à leur décès ; soit 18.642 livres pour un an et
demi, et une subvention annuelle de 12.428 livres. En 1788,
60 Acadiens de Saint-Malo et de la région reçurent 3.240 li¬
vres ; les survivants reçurent 1.458 pour le premier semestre
de 1789. Il y avait, en outre, à Rennes deux servantes acadien¬
nes qui recevaient 109 livres.
Vint la Révolution. Les lois républicaines déterminèrent
plusieurs recensements : ceux de 1791 et 1792 révèlent les
noms d’environ 303 réfugiés venus dès 1758 d’Acadie, de Louis-
bourg et de l’ Ile Saint-Jean : Bourque, Daigle, Aucoin, Sire,
Quessy, Vincent, Melançon, Doucet, Hébert, Brossard,
Robicheau, Bourg, Brau, Henry, Haché, Godet, Landry,
256
L'EXIL
Douairon, Dugas, etc... 170 habitent Saint-Servan, 75 Saint-
Malo, 28 Pleurtuit, 27 Saint-Enogat et 3 Rennes. En adres
sant l’un de ces rôles,
« Le département de l’Ille et Vilaine... sollicite le paiement
des six derniers mois de 1792 et les six premiers mois de 1793 de
la solde qui a été accordée en exécution de l’article II de la loi
du 25 février 1791 [à tous ceux des Acadiens et Canadiens qui
en jouissent ou en ont déjà joui]. La loi du 9 mai 1792 autorisant
le ministre de l’Intérieur à pourvoir sur les fonds du Trésor
public au paiement de la solde accordée aux Acadiens et Cana¬
diens, on propose au Ministre d’autoriser la trésorerie nationale
à faire verser dans la caisse du département de l’Ille et Vilaine
les fonds nécessaires pour acquitter ce qui est dû aux Acadiens
dans l’étendue de ce département. »
Ces fonds n’étant pas venus, dit une pétition du 24 avril
1793, ils manquent de tout, même de crédit, et ne vivent que
de charité. Rix-sept de Saint-Malo réclament 2.980 livres,
une vingtaine de Saint-Servan réclament aussi. Le 14 pluviôse
an III, le représentant du peuple, Boursault, décida, avons-
nous vu, que la somme de 6.321 livres 14 sols serait distribuée
aux Canadiens et Acadiens de Port-Malo, et un état de
409 livres 4 sols est dressé pour le troisième de l’an IV en
faveur de 20 Acadiens de Port-Malo. En 1793, l’évacuation
de Saint-Pierre et Miquelon jeta encore sur le pavé de Saint-
Servan nombre de Miquelonais ; ils étaient 136 en 1815. Par
suite de la stagnation des affaires et de la pénurie du trésor,
trente familles de Saint-Servan se trouvent l’an VII (12 mes¬
sidor) réduites au chômage et ainsi à une misère affreuse. La
période révolutionnaire fut donc particulièrement dure en cette
région où sévissait, en outre, la guerre civile. La Restauration
apporta quelques soulagements : en 1816 partirent pour leurs
pêcheries 309 Miquelonais. L’enquête de 1823 ne signale plus à
Saint-Servan qu’une dame Clément, née Mirande, qui a six
enfants, une femme Cormier qui en a deux, une femme Gau¬
tier qui en a deux aussi ; une veuve Guilbeaud, née Melançon,
une Le Borgne, une Mirande, une veuve Sire, un Sire, marin ;
ces derniers survivants reçoivent encore des secours qui vont
de 50 à 100 francs.
La région de Dinan n’était séparée de celle de Saint-Malo
que par le récent artifice d’une division départementale ;
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 257
mais les Acadiens de l’embouchure de la Rance essaimèrent
aussi sur ses bords et au delà. Le Directoire du département
des Côtes-du-Nord envoie le 31 juillet 1782 l’état des Aca¬
diens et Canadiens du district de Dinan qui ont droit de béné¬
ficier de la solde conformément à la loi du 25 février 1791,
c’est-à-dire sexagénaires, pères et mères de famille, veufs et
veuves, enfants de moins de 20 ans. Ils sont 66 nés en Acadie,
à Louisbourg, à Saint-Pierre ou en Bretagne et domiciliés
à Dinan, à Plouër, à Pleudihen, à Tréméreuc ; ce sont des
Bourque, Aucoin, Daigle, Pitre, Petipas, Boudrot, Thériot,
Landry, Hébert, Giroir. Quelques-uns n’ont rien reçu depuis
1784 ou 1778 ou même depuis 1773. Des 7.603 livres qui leur
sont dues d’après la nouvelle loi, ils n’en reçoivent que
1.500 en l’an II : car les uns n’ont rien touché et les autres
qu’un an. Le 28 floréal an II, le représentant du peuple, Le
Carpentier, intervient en leur faveur au nom de « l’humanité
et de la justice ». En l’an VI, des 16 Acadiens de Pleudihen,
sept se plaignent de n’avoir rien reçu depuis le 1er vendé¬
miaire an III, 4 de Dinan et 3 de Tréméreuc depuis le 15 ther¬
midor an IV ; les 10 de Plouër ont été payé* jusqu’au 3 fri¬
maire an VI.
A l’autre bout du département, Lannion fut, pendant la
Révolution, un assez important refuge de Miquelonais. Le
26 nivôse an V, ils reçurent de Port-Brieuc 1584 livres. Le
15 ventôse an VII, 29 réclament des secours. L’enquête de
1822 relève à Lannion un ménage Mirande qui a quatre
enfants et à Pleudihen une vieille fileuse Aucoin qui reçoit
90 francs.
IV. — Morlaix, Brest et le Morbihan.
Morlaix dut surtout à l’abbé Le Loutre son importance
au point de vue acadien. Il y était né en 1709. Ancien élève
des Spiritains, prêtre des missions étrangères, il avait séjourné
près de 20 ans en Acadie (1737-1755) où il exerça une grande
influence. Missionnaire des Micmacs, il tenta, avons-nous vu,
d’organiser autour de Beauséjour une Acadie française ; mais
la lâche capitulation de Vergor l’obligea à s’enfuir à Mira-
michi. Pris en mer par les Anglais qui le détestaient, il resta
LAUVRIÈRE. T. II.
17
258
L’EXît
huit ans leur prisonnier à Portsmouth, à Plymouth et à
Jersey malgré toutes les interventions du gouvernement
français. Il jouissait d’une grande faveur auprès de Choiseul
qui l’employa pour l’organisation de ses établissements, sur¬
tout celui de Belle- Isle, et qui lui donna une pension de 600,
puis de 1.200 livres, en attendant l’octroi d’un bénéfice de
de 3.000. En décembre 1772, il mourut subitement à Nantes,
alors qu’il préparait l’établissement acadien en Corse.
Au début de 1759 arrivèrent des troupes de Louisbourg ;
puis, en septembre, des troupes du Canada : 131 officiers et
soldats, avec 33 femmes et enfants de Montréal. En mai 1763
survinrent 384 prisonniers acadiens, arrachés aux bagnes
anglais ; on les logea dans les casernes et la municipalité
décida (23 septembre) que les enfants seraient instruits gratui¬
tement ; ce dont Choiseul remercia le maire. Par contre,
l’année suivante, le logement ayant été supprimé, le roi
intervint (23 septembre 1764) ; on remboursa les Acadiens,
d’où félicitations nouvelles (24 nov. 1765). Pas plus à Morlaix
qu’ailleurs, Cayenne n’eut de séduction pour ces réfugiés. Le
roi eut beau promettre (5 juillet 1764), outre sa protection
spéciale, une gratification de 50 livres par famille de 3 per¬
sonnes, des égards particuliers au cours du passage gratuit,
deux ans de vivres, autant de terres qu’on en pourrait culti¬
ver et tous les outils nécessaires ; rien n’y fit : 24 familles
hésitèrent, puis renoncèrent. Il fallut donc les diriger vers
Belle- lsle, ce à quoi s’employa, avons-nous vu, avec autant
de zèle que de succès, l’abbé Le Loutre ; il compléta à Saint-
Malo le nombre requis de 78 familles. Celles qui restèrent à
Morlaix demandèrent en décembre 1766 des landes en Bre¬
tagne et en septembre 1775 des terres du roi ; requêtes vaines.
En 1772, Morlaix ne comptait plus que 166 Acadiens. En 1779,
ils se plaignent de ne plus recevoir la solde de 3 sous. Mais la
grande liquidation louisianaise donna aux 80 survivants
4.325 livres en 1784, 8.650 en 1785, et leur promit une sub¬
vention annuelle de 2.025 livres. En 1786, 42 demandent,
comme à Saint-Malo, le passage aux États-Unis. Vergennes
le leur accorde (7 juillet) ; et, des 37 qui restent, 16 demandent
la paye de 6 sols et 21 la paye de 3 sols. Ces 37 reçurent 1.998
livres en 1788 et 972 le semestre suivant.
Comme partout, la loi mal étudiée de 1791 fit surgir à
6 R © U P E S ACADIE X S EN FRANCE 25$
Morlaix des demandes de soldes de la part d’Acadiens qui
depuis nombre d années s’en passaient : 67 s’inscrivent sur la
liste, 8 Dupis-Granger, 8 Leblanc-Héber, 7 Levron-Richard,
6 Tério, 5 Leblanc, 4 Héber-Leblanc, 4 Richard, 3 Daigre,
Prince, Granger, etc... La plupart, nés en Acadie, en Angle¬
terre, en Bretagne, sont venus en 1763 et sont ouvriers ou
marins ; les femmes sont couturières ou lingères.
Un état du 24 ventôse an VI réclame 8.049 livres pour
/O Acadiens du département du Finistère. Or, Brest, malgré
son importance militaire, bien qu'il eût reçu le 3 décem¬
bre 1760 le piteux Vaudreuil et les principaux officiers du
Canada, ne compta jamais beaucoup d’Acadiens. Il n’y en
avait en 1785 que 9 qui reçurent 657 livres de soldes et arré¬
rages et 8 en 1788 et 1789 qui en reçurent 648. Mais en 1792
vinrent des réfugiés de Saint-Pierre et Miquelon (« Le peu que
nous avions sauvé, disent-ils, nous avons été obligés de le
vendre à vil prix pour nous garantir de la misère », 23 germi¬
nal an IV) ; si bien que les listes de 1793 et de l’an VIII
(21 ventôse) proposent pour la solde 32 Acadiens de Brest :
Hébert, Richard, Le Blanc, Doucet, Thériot, Thibodo, Daigre,
etc... en même temps que deux nombreuses familles de Con¬
carneau revenues de Belle-Isle, 10 Melançon et 6 Granger,
et deux Granger, de Quimper. En 1816 partirent de Brest
235 Miquelonais, dont, sans doute, ceux de Lannion. Enfin
l’enquête de 1822 ne mentionne plus d’Acadiens à Brest, mais
33 à Morlaix ; une Cormier avec sept enfants, un Leblanc et
une Hébert avec quatre, deux autres Hébert avec trois enfants
chacun, deux Richard, une Thériot, etc...
La région du Morbihan ne prit d’importance pour les
Acadiens que par suite de l’établissement de Belle-Isle. Il y
vint bien, à Port-Louis en 1768, nombre d’Acadiens parmi les
réfugiés de Saint-Pierre et Miquelon ; mais la plupart, ne pou¬
vant subsister avec les six sols par jour, demandèrent de
rejoindre leurs familles dans les différentes provinces et y
furent autorisés (24 février). Il est vrai qu’en octobre 1778
vinrent s’ajouter d’autres victimes des Anglais : les nouveaux
évacués de Saint-Pierre et Miquelon ; mais combien restèrent ?
A Lorient, 26, de six familles différentes, reçurent en 1784
(2e semestre) 711 livres; en 1785, 1.423 livres; en 1788 huit
reçurent 552 livres et en 1789 (1er Sem.) 216. A Vannes, les
260
L’EXIL
neuf membres d’une famille Granger, chassés de Belle- Isle
par un incendie, reçurent de même leur solde : 738 livres
en 1784 et 1785. Mais, à cette même date, de 219 Acadiens
(42 familles) de Belle-Isle, dix-sept seulement étaient admis à
la solde ; d’où 930 livres en 1785 ; et encore l’intendant de
Bretagne n’en estimait que 10 besogneux ; huit reçurent
216 livres en 1789 (1er semestre). Or, d’après la stupide loi
de 1791, outre une centaine d’autres Acadiens, plus de 200 Aca¬
diens de Belle-Isle avaient droit à des secours, alors que, pres¬
que tous laboureurs, ils s’étaient créé sur leurs terres des
moyens d’existence. Le rôle du 24 août 1793 n’en a pas moins
un certain intérêt. Le district de Hennebon compte à Lorient
46 Acadiens, à Port-Louis 2 : des Aché, Daigre, Granger, Le
Blanc, Thiriot, Thibaudeau, Melançon ; le district de Van¬
nes 12 : Granger, Daigre, Richard ; le district d’Auray 234,
dont 11 Thériot à Auray, 8 Trahan à Locmariaquer, 5 Trahan
à Quiberon. Des 210 Acadiens de Belle-Isle, 104 habitent
Bangor, 58 Palais, 28 Sauzon, et 20 Locmaria ; ils s’appellent
Daigre, Thibaudau, Thériot, Boudrot, Landry, Granger, Le
Blanc, Richard, Trahan, Gautro, Arsenau ; ils sont presque
tous originaires de la Rivière-aux-Canards ; leurs familles
sont nombreuses. L’enquête du 15 novembre 1822, négligeant
Belle-Isle, signale à Port-Louis des Cormier (capitaine), des
Richard (chirurgien), des Vigneau (capitaine), des Chiasson,
des Le Blanc ; à Lorient, des Groult et des Sire ; les familles
comptent 5, 6 et 7 enfants.
V. — Nantes.
Nantes ne prit d’importance pour les Acadiens qu’après
l’affaire Pérusse. Auparavant, en 1772, il n’y en avait que
sept ; c’étaient, sans doute, de ces Acadiens qui, revenus de
la Martinique à Concarneau et à l’île de Batz, avaient été le
24 avril 1768 autorisés à s’établir à Nantes. 178 évacués de
Saint-Pierre et Miquelon en 1778 furent débarqués à Nantes.
Mais, après l’échec du Poitou, les 1.400 à 1.500 Acadiens,
transférés en cette ville, y formaient, selon l’expression de
Necker, comme « un corps de nation ». « La Finance » leur
continuait leur solde, en attendant qu’ils fussent transportés
en Louisiane aux frais de l’Espagne, qui devait également
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 261
leur continuer cette solde pendant deux ans. Les affaires
traînèrent; la guerre de l’Indépendance survint; ce ne fut
qu’en 1795 que se produisit l’exode de 1.244 Acadiens de
Nantes (sur 1.434), auxquels se joignirent environ 250 autres
de Bretagne (embarqués à Lorient et à Saint-Malo), soit en
tout plus de 1.600. Le gouvernement avait eu à cœur de
régler, avant leur départ, leurs soldes, leurs arrérages et même
leurs dettes privées : il en résulta pour la seule ville de Nantes
et pour la seule année de 1784 une dépense de près de
300.000 livres, et pour la Bretagne entière, de 1776 à 1787,
l’énorme somme de 791.282 livres. Or, dans la région de
Nantes, il restait encore en 1785 une centaine d’ Acadiens
pourvus d’emploi et 190 vieillards, femmes et enfants incapa¬
bles de se suffire. Ces 282 Acadiens reçurent 15.439 livres
pour le 1er semestre de 1784 et 30.879 pour l’année 1785.
Il est dit le 22 mars que 18 ne peuvent se passer de la solde de
six sols (au lieu de trois), mais que onze accepteraient en
échange des lettres de maîtrise et de petits emplois. Ces der¬
niers durent avoir en partie gain de cause : car il n’est versé
en 1788 que 864 livres à six Acadiens ; mais, au 1er juillet 1789,
378 à quatorze.
Vinrent alors les confuses lois républicaines qui font surgir
tant de solliciteurs qu’en mai 1792 l’administrateur du dépar¬
tement de la Loire- Inférieure ne trouva rien de mieux que de
classer les quémandeurs en trois classes : 1° — 91 « vrais Aca¬
diens non établis avec des Françaises, dont 34 nés en Acadie
et lieux voisins. » Un entrepreneur, Henri, trouve le moyen
d’organiser en un syndicat (déjà !) ce petit monde d’Acadiens ;
ils s’appellent Boudrot, Giroir, Bourg, Leblanc, Aucoin,
Dupuy, Landry, Daigre, Poirier, Oranger, Dugas, Melanson,
Trahan, Leblanc ; ils sont presque tous marins, journaliers ou
domestiques ; 2° — 137 descendants, parents ou alliés d’Aca¬
diens nés Vincent, Trahan, Gaudet, Dugas, Haché, Aucoin,
Boudrot ; 3° — 22 autres, apparentés ou alliés à des Acadiens ;
soit en tout 250. De ces Acadiens, 20 habitent Paimbœuf :
des Granger, Trahan et Poirier. Le 16 nivôse de l’an VII, les
plus malheureux d’entre eux, des vieillards, des infirmes, des
veuves ou des orphelins dont les maris ou pères sont « morts
au service de la République », se plaignent de n’avoir rien
reçu depuis le 7 messidor an III, alors que la guerre a « dé-
262 L’EXIL
rangé les affaires commerciales ». L’année suivante, 22 nivôse
an VIII, surgissent 97 réfugiés de Saint-Pierre et Miquelon,
dont 41 ont droit aux secours conformes à la loi du 28 germi¬
nal an VII ; leurs demandes sont, le 26 thermidor, appuyées
par les Membres du Corps législatif de la Loire- Inférieure :
« de pauvres veuves languissent dans la plus affreuse misère,
surtout en ce département où l’anéantissement du commerce
maritime et les désastres accumulés du chef-lieu (guerre civile)
ont porté la misère au dernier degré ». « Je vais m’occuper de
cette classe intéressante de citoyens, écrit dès le 11 fructidor
le Ministre de l’ Intérieur, et mettre sous peu un terme à leurs
souffrances ». Le 17 frimaire an IX, recommandation du
ministre de la marine au ministre de l’intérieur en faveur de
ces « infortunés Acadiens réduits à une misère extrême : ils
ont des droits incontestables à la bienfaisance nationale. »
Suit, entre autres, une liste de seize veuves ; elie montre que,
profitant ou non des dispenses demandées, les Acadiens se
mariaient surtout entre eux : Molaison, née Orangé ; Vin¬
cent, née Trahan ; Renaud, née Poirier ; Aucoin, née Leblanc ;
Blanchard, née Grangé ; Baudrot, née Dugas ; Clavé, née
Trahan ; Daigre, née Thériot ; Dupuy, née Aucoin ; Melançon
née Grangé ; Moyse, née Bourg, etc... Un recensement de
décembre 1815 compte à Nantes 106 Miquelonais dont nombre
d’Acadiens.
Enfin, l’enquête de 1822 montre : 1° à Nantes, un capi¬
taine de Marine, Coste, mari d’une Cormier (huit enfants) ;
un Poirier, patron de gabare (femme et 2 enfants) ; un Mi-
rande, préposé aux douanes ; une Hébert, veuve d’un capi¬
taine au cabotage ; une veuve Leblanc (2 enfants) qui tient
une école maternelle ; une veuve Rousselle, née Aucoin,
fileuse ; une veuve Barra, née Leblanc (quatre enfants) sans
ressources ; une veuve Clavet, née Trahan (sans ressources) ;
trois sœurs Boudrot (sans ressources) ; une veuve Chevrel, née
Molaison (2 enfants) ; une dame Pacaud, née Granger (quatre
enfants) ; une dame Tibodeau (huit enfants) ; etc... ; 2° à
Paimbœuf, une Pacaud, née Granger ; une Trahan ; une
Granger ; une veuve Archer, née Trahan. Ce grand nombre de
veuves s’explique par le fait que beaucoup de maris, étant
marins, avaient « péri en mer ».
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 263
VI. — Rochefort et la Rochelle
L’Aunis est une importante région pour les Acadiens C’est
à Rochefort qu’on rassembla officiers et soldats revenus
d’Amérique après la perte de l’ Ile Royale et du Canada ; ainsi
s’explique que nombre d’officiers pensionnés se fixèrent en
cette ville ou dans la région, au lieu d’aller à Tours et à Loches
qui leur furent assignés. « La plus grande partie de ces familles
étant dans le pays d’Aunis, dit un mémoire du 23 mars 1774,
il conviendra de faire à l’avenir le fonds de 49.838 livres à
Rochefort, sauf aux autres ports à s’entendre avec ce der¬
nier. » C’est également à Rochefort que, sur ordre du roi
(9 mars 1765), on constitua un dépôt des archives de l’Amé¬
rique septentrionale (en particulier l’état-civil) dont la garde
fut confiée au sieur Haran, écrivain de la marine. Bien qu’une
partie de ces documents fût transférée plus tard (après hésita¬
tion en 1776) au Ministère de la Marine, alors à Versailles, les
archives de Rochefort n’en restent pas moins l’un des plus
importants dépôts pour l’Acadie comme pour le Canada et la
Louisiane : on y compte 1.091 volumes de manuscrits et un
nombre considérable de documents divers. Enfin, Rochefort
fut le port où l’on organisa l’expédition de Guyane et d’où,
par conséquent, partirent pour Cayenne le plus grand nombre
de colons, acadiens ou autres.
Dès octobre 1758 et l’année suivante arrivèrent donc nom¬
bre d’officiers et de soldats de Louisbourg et en 1760 et 1761
ceux du Canada : 15 listes étaient annoncées dès le 27 décem¬
bre et de lamentables envois arrivaient toujours. Il n’y avait
pas que des militaires : le 11 décembre 1758, le ministre or¬
donne de payer 12 sols par jour aux religieuses de l’ Ile
Saint-Jean et le 9 octobre de donner des secours aux habitants
de nie Royale ; les uns et les autres réfugiés à La Rochelle.
Un habitant s’étant plaint, le Ministre insiste Sur l’urgence
de ces secours (4 mai 1759). Le 2 août 1759 arrivent encore
d’autres réfugiés de l’ Ile Royale; le 12 août 1760, parmi
les 110 prisonniers, 9 familles pour lesquelles l’abbé Maillard
a capitulé ; c’étaient ces malheureux évadés de l’Acadie
française et de l’île Saint-Jean qui fuyaient à travers les bois
264
L’EXIL
vers Québec déjà pris. En janvier 1761, il en est signalé d’au¬
tres venant de Ristigouche. Bref, en mars 1765, il y avait déjà
à la Rochelle et à Rochefort 367 habitants, tant du Canada
que de l’Acadie, de l’ Ile Royale et de l’Ile Saint- Jean ; ils
recevaient la subsistance ; par pitié, on porta la solde des
enfants à 12 sols en 1768. Deux recensements comptent, l’un
du 8 janvier 1770, 149 réfugiés à la solde ; l’autre du 20 mars,
99, pour la plupart Acadiens ; les uns sont revenus de Cayenne,
de la Martinique ou de Saint-Domingue en 1765 et 1766 ; les
autres, de Miquelon en 1767, 1768 et 1769 ; les enfants sont
nés un peu partout ; ainsi, sur cinq petits Thériau d’une même
famille, l’aîné est né en Acadie, trois autres à Miquelon et le
dernier à la Rochelle. Le 15 mai 1772, une « liste des familles
acadiennes qui attendent une destination » précise que 67
sont au rôle de Rochefort et 34 au rôle de la Rochelle ; elle
ajoute : « Fort peu sont dans le cas de pouvoir être émigrés
sans inconvénient... ; plusieurs d’entre eux seraient plus à
charge du roi en quelque lieu qu’on les transporte. » En 1778,
après la prise de Saint-Pierre et Miquelon. (70 nouveaux
déportés à la Rochelle, 45 à Rochefort), on décida de les ras¬
sembler tous à la Rochelle pour des raisons d’économie :
décision qui ne fut pas mise à exécution. Dès le traité de Ver¬
sailles, 120 Miquelonais de La Rochelle retournèrent à leurs
pêcheries.
Après la Révolution, le recensement de 1792 .conforme à la
loi du 25 février 1791, ne compte plus à la Rochelle que sept
Sire, et à Rochefort que des Gautier et un Foucher, de Beau-
séjour, un Granger et un Bourgeois, de Beaubassin. Où étaient
passés les autres ? à Saint-Pierre et Miquelon sans doute ;
car, le 16 brumaire an III, un état des réfugiés amenés de ces
îles sous pavillon anglais cite des Dugas, des Vigneau, des
Le Blanc, et un recensement de 1815 en compte à la Ro¬
chelle 71. Une requête du 25 prairial an IV déclare que « la
détresse est à son comble », alors que « les enfants se sont
dévoués et embarqués au service de la République ». « Nous lan¬
guissons dans la plus affreuse misère, répètent-ils le 5 ther¬
midor an V ; depuis dix mois, nous n’avons rien reçu des
secours promis par la loi ». Le 25 ventôse an VII, les déportés
de Saint-Pierre et Miquelon sollicitent << quelques secours qui
puissent diminuer les horreurs de leur misère » ; la municipa-
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 265
lité appuie leur requête, en les déclarant « recommandables
par leur patriotisme et toutes les qualités qui caractérisent le
bon citoyen. » Enfin un état du 17 brumaire an VII attribue
des secours à environ 130 Acadiens et Canadiens domiciliés
à la Rochelle, à Rochefort, à Saintes et à Saint-Jean-d’Angely.
[En 1816 repartent pour leurs pêcheries 125 Miquelonais de
la région].
A cette malheureuse plèbe se trouvaient mêlés en une
commune misère les ci-devants ou filles de ci-devants jadis
officiers ou fonctionnaires de la Nouvelle France ; car l’en¬
quête de 1822 et de 1823 compte : 1° — à la Rochelle, 20 fa¬
milles miquelonaises et 8 canadiennes, dont une femme
Basset, née Cormier, une femme Briant, née Boisramé, une
femme Hébert, deux familles Vignaud, qui ont chacune quatre
enfants et reçoivent 100 francs à chaque distribution ; 2° — à
Rochefort, 14 familles miquelonaises et 5 canadiennes, dont
deux Brodot, une Rodrigue et une Vigneau ; 3° — à Saint-
Jean-d’Angely, deux Dangeac et deux Duchambon ; 4° — à
Saintes, deux Dangeac, une Leneuf de Boisneuf et une Sire.
« Tous ces réfugiés, dit le Préfet, sont dans un état d’infortune
qui leur mérite la continuation des secours qu’ils reçoivent. »
Les deux Dangeac, de Saintes, sont recueillies chez une bien¬
faitrice ; celles de Saint-Jean d’Angely, « fort gênées », habitent
avec les deux Duchambon dans une petite maison. Ces Dan¬
geac méritaient d’autant plus de sympathie que leur père,
officier du Canada, était devenu un excellent gouverneur de
Saint-Pierre et Miquelon, honnête et humain, habile et
ferme.
Parmi les réfugiés de l’Ile Royale à Rochefort se trouvait
un forgeron de Louisbourg du nom de Martin, originaire de
Vence, près de Nice ; il fut sergent des compagnies franches
pendant le siège de 1758 ; gendarme à Rochefort, il envoya
son fils Pierre (né à Louisbourg le 29 janvier 1752) suivre les
cours d’hydrographie de la ville. Celui-ci s’engagea bientôt
comme mousse pour dix-huit mois, fut nommé aide-pilote
en 1769, puis pilote ; il perdit l’œil gauche à la bataille d’Oues-
sant, se distingua sous le comte d’Estaing aux Antilles et
sous le chevalier de Boufïlers au Sénégal, reçut la croix de
Saint-Louis ; il fut promu lieutenant de frégate, puis lieute¬
nant de vaisseau en 1788. Fidèle au service de la République,
266
L’EXIL
il se signale bientôt comme réorganisateur de la marine à
Toulon qu’alors éprouvaient durement la guerre civile et les
attaques anglaises, puis comme stratège habile dans les eaux
du Golfe Jouan. Vice-amiral estimé de l’Empereur, il finit
sa carrière comme préfet maritime de Rochefort ; le comte
Pierre Martin meurt en 1820 anobli par le gouvernement de
la Restauration. Sa fille épousa le futur amiral Comte Pouget
qui a raconté son histoire.
VII. — Bordeaux et autres lieux.
La bibliothèque municipale de Bordeaux possède l’un des
plus importants fonds acadiens ; plus de 200 lettres et près de
100 mémoires ou circulaires concernant les établissements en
France ; c’est le dossier du commissaire de la marine Lemoyne
qui de 1766 à 1774 fut chargé d’organiser ces établissements.
La ville de Bordeaux eut, toutefois, peu d’importance pour
les Acadiens, bien qu’en 1760 on y eût encore organisé le
ravitaillement du Canada. Le 20 mars 1759, il est pourtant
fait mention des secours à fournir aux habitants de l’Ile
Royale et de l’Ile Saint-Jean récemment amenés en même
temps que des troupes de Louisbourg. Le 27 octobre 1763, il
est également ordonné de fournir des secours aux Acadiens
ramenés de New-York et de rétribuer le capitaine qui a retiré
ces malheureux des géhennes d’Amérique. Le 4 avril 1775, le
Ministre promet au maréchal de Noailles de continuer, dès
que les fonds seront disponibles, la subsistance aux 36 habi¬
tants de l’Ile Royale retirés à Bordeaux. Sous la Révolution
l’administration trancha en faveur du paiement de 27 mois
d’arrérages à 20 Acadiens : des Haché, de Tintamare, et des
Brau, de Beauséjour, (il y a en outre des Comeau, Buot et
Devaux, 21 avril 1792), et le 19 prairial an III, onze (des
Brau, Haché, Aucoin, Desrayers) sont appelés à bénéficier
de secours demandés à la Trésorerie. En 1815, il y avait encore
45 Miquelonais. Enfin, l’enquête de 1822 cite 7 Vigneaux
« très industrieux », 4 Cormier, 4 Dugas, 4 Comeau, un Petipas
et une Doucet..
Nous avons vu que les Acadiens du Poitou reçurent tant
du marquis de Pérusse que de l’intendant de Poitiers une solde
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 267
graduellement décroissante : ainsi, un certain Hébert, qui
touchait 108 livres en 1778, n’en avait plus que 36 en 1781.
Le recensement du 15 frimaire an VI (5 décembre 1797)
compte 20 Acadiens à Montoiron, 39 à Pleumartin, 39 à Saint-
Savin. L’enquête de 1822 ne fait pas mention d’eux : on devait
les considérer comme assimilés à la population locale.
Il y avait encore après la Révolution quelques Acadiens
épars dans le reste de la France ; ainsi, à Marmande, une Eliza¬
beth Gautier, veuve d’un « capitaine marchand », une Adé¬
laïde Bourdon, de Sainte-Anne de Ristigouche (sans doute
fille du dernier officier de la région) et un René d’Accarette,
de l’ïle Royale ; à Samt-Jean-de-Luz, sept Acadiens de Louis-
bourg, probablement revenus de Miquelon ; à la Bastide
(Gers), une Marie Dupuy qui, née à la Grand’Prée des Mines
et déportée en Nouvelle Angleterre, était revenue de Saint-
Domingue en 1775 ; à Versailles, une Geneviève Thiriot ; à
Paris, une Marguerite Robichot ; à Lille, une Sire et une
Caissy ; à Avranches, une Chesnay (15 prairial an VII) ; à
Poissy, à Palaiseau, deux autres encore.
La lente extinction isolée de ces derniers déracinés nous
montre de quelles tribulations, de quels incessants déplace¬
ments fut faite leur lamentable destinée. En voici quelques
exemples : — Joseph Le Blanc, dit Le Maigre, qui, originaire
des Mines, sacrifia sa fortune et son crédit au ravitaillement
des troupes françaises en 1744 et 1745 et devint l’un des
plus précieux auxiliaires de l’abbé Le Loutre dans l’isthme de
Shédiac jusqu’au temps de la capitulation de Beauséjour, fut
emmené prisonnier à Boston ; il s’en échappa, revint en
France et apprit que l’un de ses fils Joseph était réfugié à
Belle-Isle il y accourut et y mourut, septuagénaire, en 1772 ;
l’abbé Le Loutre, reconnaissant de ses services, lui avait
obtenu une pension spéciale. Jacques Vigneau, dit Maurice,
né en Acadie, député de l’Ile Royale, vient en France, passe
à Saint-Pierre et Miquelon, en revient et y retourne. Made¬
leine Henry, née en Acadie, épouse un Canadien de Québec,
est déportée en France ; on l’envoie aux Malouines ; elle en
revient, indigente. Anne Comeau, née en Acadie, est déportée
en Caroline ; elle passe à Saint-Domingue ; puis vient en
France. Un certain Clermont, déporté en France, est passé
268
L’EXIL
aux Malouines ; il en revient et passe à Miquelon ; il en
revient et demande enfin (décembre 1774) de se fixer sur
les terres du marquis de Pérusse. Judith Leprince, de l’île
Saint-Jean, est à seize ans (1758) déportée en France après
la prise de Louisbourg ; en 1764 elle passe à Cayenne et en
revient en 1765 ; on la ramène à Rochefort où meurt son
père. François Granjean, de 65 ans, père de six enfants, a
passé de Louisbourg en France en 1758, de France à Mique¬
lon en 1773, de Miquelon à la Rochelle en 1778, de la Rochelle
à Miquelon en 1783, de Miquelon à Boston en 1793 ; il est à
Nantes le 6 messidor an VI.
« Pierre qui roule n’amasse pas mousse ». Il n’est pas dou¬
teux qu’une pareille instabilité dut singulièrement affaiblir
le moral de certains de ces pauvres gens qui ne se sentaient
jamais nulle part chez eux ; de plus, les belles promesses qu’on
leur avait faites, les beaux projets d’établissement dont on
les entretenait sans cesse ajoutaient à ce malaise de dange¬
reuses illusions d’Eldorado qui s’achevaient en amères décep¬
tions ; enfin, la solde intermittente qu’on leur donnait, trop
faible pour leur suffire, ne leur faisait pas moins perdre cette
belle qualité dont ils avaient donné tant de preuves naguère :
une souple énergie, pleine d’initiative et de confiance en soi.
Au lieu de faire tant de mirifiques promesses, au lieu de les
entraîner en de grandes entreprises et de chimériques aven¬
tures, au lieu de gaspiller si légèrement d’énormes sommes
d’argent, le gouvernement français eût mieux fait d’employer
modestement ses très généreux subsides à de moindres œuvres
plus pratiques, mais mieux étudiées Répétons pour sa dé¬
charge, toutefois, que la question acadienne se posa pour la
France en pleine crise politique et financière : sous l’ancien
régime, les suites d’une guerre désastreuse, puis une autre
guerre encore, l’attente permanente d’une catastrophe sociale ;
sous le nouveau régime, cette catastrophe, une agitation per¬
pétuelle, guerre civile, guerre étrangère ; enfin, pour comble
de malheur, les pauvres réfugiés se trouvèrent précisément sur
ces frontières maritimes de la France qui, après les frontières
terrestres, furent les parties du territoire les plus éprouvées,
en nos ports de l’ouest condamnés par le blocus anglais à de
longues années de chômage. Il serait donc souverainement
injuste de ne juger le sort des Acadiens en France que par les
GROUPES ACADIENS EN FRANCE 269
plaintes que, comme tant d’autres Français, ils firent entendre
en ces heures de détresse générale : les malheureux sont tou¬
jours, et pour cause, plus prodigues de récriminations que de
remercîments ; il faut également tenir compte de la constante
bienveillance et de la bonne volonté très souvent effective qui
leur furent témoignées tant par les gouvernements contraires
de deux régimes successifs que par les initiatives privées et
locales de régions fort différentes. En somme, les Acadiens
furent, pendant plus d un demi-siècle, traités en compatriotes
sympathiques par des Français qui, royalistes ou républi¬
cains, firent également, quoique parfois gauchement, de leur
mieux et qui, en toute sincérité, déplorèrent de ne pouvoir
faire davantage.
Sources et autres références.
Arch- Nat. — Colonies. Acadie C11d, vol. IX, Réfugiés. Série B,
vol. 104-189, memes rerérences qu'au chap. XX.
Arch. Nat. — Finances. — Mêmes liasses F4 et F15 qu’au chap. XXII.
Arch. Min. Colon. — Série G1, vol. 122, Réfugiés (1765-1779)
Arch. Canada. — Rapport 1905, I, 232-441 ; 1905, II, 328-339.
Félix Mourlot. — Les Acadiens en Basse-Normandie. Alençon, 1901.
Comte Poucet. — Vie et campagnes du Vice-amiral comte Pierre
Martin, Pans, 1853.
Th. Quoniam. — Acad, réfugiés d Cherbourg, op. cit.
Amiot. — Inventaire des Archives de Cherbourg.
CHAPITRE XXIV
JUGEMENTS ET VERDICTS
Lee beautés morales de l’impérialisme.
aintenant que nous avons vu, en détail, après la froide
et brutale perpétration du crime acadien, ses incal¬
culables conséquences tant en Amérique qu’en Europe,
nous pouvons porter sur ce monstrueux forfait politique un
jugement motivé ou plutôt écouter les verdicts rendus au
cours de l’Histoire par les juges les plus divers et les plus auto¬
risés en France, en Angleterre et en Amérique.
Résumons les faits. Un auteur néo-écossais, le juge Savary,
a condensé, en une page de son Histoire du Comté d’Anrtapolis,
presque tout le pathétique de « cette épouvantable affaire ».
•< La somme de misère causée par cet événement fut incal¬
culable ; mais, lorsqu’on réunit toutes les autres circonstances
cruelles et terribles, le tableau devient un des plus poignants
dans l’histoire des souffrances humaines : des gens paisibles et
prospères, aux mœurs simples, ardemment attachés à leur reli¬
gion, vivant dans l’abondance sinon dans l’opulence, arrachés
soudain à leurs foyers par la force militaire : leurs terres con¬
fisquées ; leurs maisons pillées et brûlées ; leurs églises détruites
après avoir été profanées par l’occupation de la soldatesque :
entassés à bord de navires nullement appropriés, loués au mois
pour l’occasion, pourvus de maigres provisions ; nul confort
pour les vieillards et les malades ; des maris séparés de leurs
femmes ; des pères et des mères, de leurs enfants ; des amis, de
leurs amis ; par un temps inclément, à la fin d’un automne
septentrional et au début de l’hiver, emmenés dans la pauvreté
et dans l’exil en captifs chez un peuple ayant une autre religion
et parlant une autre langue ; chez un peuple qui avait pour eux
de l’aversion par antipathie nationale et qui abhorrait leur culte
comme superstition et idôlâtrie ; abandonnés à la merci de
fonctionnaires municipaux et vivant en indigents de secours £
JUGEMENTS ET VERDICTS
271
distribués avec parcimonie, à contre-cœur ; leurs moindres
actes soumis à une surveillance soupçonneuse, leur liberté res¬
treinte par des règlements vexatoires ; tous languissants, atteints
de nostalgie, beaucoup mourant le cœur brisé ; enfin, les
misérables survivants d’une captivité de sept années, dirigeant
leurs pas fatigués vers leur patrie désolée dans l’espoir de finir
leurs jours aux lieux de leur naissance ; et là, ne trouvant plus
rien que de douloureux souvenirs d’un bonheur qu’ils ne de¬
vaient jamais plus connaître ici-bas. »
Et, ce que notre auteur ne dit pas encore, c’est le nombre
des victimes, l'étendue de la dispersion, le triple et même
quadruple renouvellement de l’iniquité, l’implacable acharne¬
ment des bourreaux jusqu’après le retour de l’exil, la violation
des consciences chez les enfants arrachés de force aux bras et
à l’influence des parents ; ce qu’il ne dit pas, c’est le mons¬
trueux parti-pris, très lucide, très méthodique, aussi minu¬
tieux qu’acharné, aussi brutal qu’hypocrite d’exterminer
matériellement et moralement tout un peuple martyr et
innocent.
Il semble bien qu’en France, dès le début, pareille iniquité
à l’égard de compatriotes eût dû soulever l’opinion publique
qui commençait à naître. Mais cette opinion fut tout à la fois
mal informée et mal guidée. Le 4 avril 1756, Drucour et
Prévost ne parlent qu’incidemment des « indignes traitements
que les Anglais font subir aux habitants français de l’Acadie »,
de leur « intention de faire tout le possible pour secourir les
malheureux qui restent et les faire passer sur l’ Ile Sain* -Jean ».
Vaudreuil n’est guère plus explicite. Les missionnaires eux-
mêmes, le Père Germain, MM. Maillard et Manach, pas plus
que le Vicaire général, l’abbé de l’Isle-Dieu, ne semblent se
rendre compte de l’énormité des horreurs commises. Et puis,
quelques mois plus tard, vinrent, pour accaparer l’attention,
toutes les angoissantes crises d’une guerre désastreuse. Ce
n’est qu’au cours et surtout vers la fin de cette guerre, lors-
qu’en tous nos ports de l’Atlantique et de la Manche affluèrent
les malheureux déportés de l’ Ile Royale et de l’ Ile Saint- Jean
et surtout les prisonniers d’Angleterre que l’on commença
à connaître et à comprendre, à s’indigner et à s’émouvoir.
En 1762, un Mémoire sur la dispersion des Acadiens conclut
par ces justes paroles d’avertissement : « Puisse cet écrit
rappeler à tous les Français le souvenir de ce peuple mal-
272
L’EXIL
heureux et leur inspirer les sentiments d’horreur qu’une dis¬
persion aussi cruelle doit susciter. Si je connaissais un homme
en place, je ne cesserais de lui dire : « N’oubliez pas les Aca-
« diens et souvenez-vous des Anglais. » On n’oublia pas : roi,
ministres, peuple s’émurent vraiment ; nous en avons vu les
preuves ; ce furent les philosophes qui ne s’émurent pas.
Une stupide anglomanie aveuglait encore ces meneurs de
l’opinion publique ; ils prenaient pour des principes rationnels
leurs préjugés politiques, leurs partis-pris aveugles, leurs
illusions chimériques. Oui, à l’heure même où nos implacables
ennemis s’acharnaient à notre ruine partout, aux Indes comme
en Europe, avec une âpreté et une mauvaise foi insignes, à
l’heure où le haineux Pitt réclamait per fas et nefas l’humilia¬
tion définitive de la France, la totale destruction de notre
empire colonial, le chœur des encyclopédistes entonnait
béatement la louange des vertus anglaises, de la loyauté
anglaise, du libéralisme anglais, et le chef même de ce chœur
funeste, Voltaire, qui cyniquement célébra la prise de Québec,
aimait mieux, en son fanatisme à rebours, prendre contre le
clergé de France la défense de sacrilèges trop châtiés peut-
être que contre les Anglais la défense d’un peuple entièrement
innocent. Bien mieux, avec une aberration déconcertante, son
disciple, le naïf Raynal, qui n’avait guère d’abbé que le nom,
étouffait sa pitié larmoyante pour les Acadiens qu’il louait
par ailleurs sans mesure, afin de se mieux livrer à son puéril
culte des Anglais si longuement célébré à tort et à travers.
« Pauvres gens ! s’écrie-t-il stupidement à propos des Acadiens
en sa fameuse Histoire philosophique et politique des Etablisse¬
ments et du Commerce dans les deux Indes ; ils étaient vertueux ;
mais il faut qu’ils aient eu bien des torts vis-à-vis des Anglais
pour avoir forcé ces derniers à user de telles rigueurs. » Les
bourreaux étaient donc plus « vertueux » que les victimes ?
quelle sinistre niaiserie ! A vrai dire, de ces rigueurs, écrit le
Rév. Andrew Brown en ses Manuscrits du British Muséum,
« il ne connaissait ni même soupçonnait la dixième partie »
Peut-on, toutefois, pousser plus loin la sottise, l’injustice et
l’ignorance d’un parti-pris soi-disant philosophique ? L’aveugle
anglomanie de l’abbé voltairien et le scandaleux succès de
son livre n ont pas peu, hélas ! contribué à la perte définitive
de l’Acadie et du Canada ; cet inepte politicien propagea la
JUGEMENTS ET VERDICTS
273
légende que nos colonies étaient ruineuses, parce que nous
n’avions jamais été et ne saurions jamais devenir de bons
colonisateurs ; comme si, en dépit des vices du gouvernement,
les faits et les hommes ne plaident pas hautement en faveur de
notre rôle passé et présent. Sous cette déplorable influence,
malgré d’instantes adjurations (Mémoire de décembre 1777),
Vergennes, avec sa fâcheuse politique des « mains nettes »,
ne sut pas plus recouvrer le Canada que l’Acadie, lorsque
s’offrit à lui l’ultime occasion de la guerre de l’Indépendance.
Les Anglais, pour leur part, n’ignoraient nullement l’abomi¬
nation de leurs actes. Ils savaient bien qu’ils avaient commis
là, en un pays perdu, un crime aussi inavouable qu’inexpiable,
dont la révélation ne pouvait qu’à jamais souiller leur honneur.
Aussi s’efforcèrent-ils très tôt, non seulement d’en atténuer
l’horreur, mais d’en supprimer jusqu’aux preuves écrites :
< Chaque fois qu’on discutait les événements de la guerre de
1756, et surtout la question acadienne, dit le révérend Andrew
Brown en 1800, les vieux fonctionnaires du gouvernement
[d’Halifax] manifestaient leurs appréhensions et leur inquié¬
tude... Quand parut en Nouvelle Ecosse un extrait de la traduc¬
tion de l 'Histoire de Raynal, M. Bulkeley [l’ancien secrétaire
de Lawrence] et le juge Deschamps [son complice] s’alarmèrent :
ils considéraient cette publication comme une injure person¬
nelle et s’entendirent aussitôt pour publier dans les journaux
avec grande ostentation une réfutation soi-disant complète et
satisfaisante. »
Même alarme lorsqu’en 1789 parut à Halifax un nouvel
article sur le livre de Raynal. Ignorant sans doute la fable du
Loup et de l’Agneau, ces Messieurs ne faisaient qu’ajouter à
toutes sortes d’affirmations mensongères cette énormité :
l’expulsion des Acadiens fut un cas de légitime défense, self-
preservation : « on les envoya avec des lettres de recommanda¬
tion [quel impudent mensonge I les calomnies qu’elles conte¬
naient avaient-elles donc été rédigées par l’un d’eux ?] dans
les différentes provinces de Sa Majesté où ils furent traités
avec humanité et bonté... Il y a des documents publics qui le
prouvent. » C’est bien le cas d’en parler, vraiment !
Les fonctionnaires de la Nouvelle Écosse, en effet, em¬
ployèrent tous les moyens, même les plus coupables, pour
18
LAUVRIÈRE. T. II.
274
L’ EXIL
voiler la honte de leur forfait : or, pareille dissimulation n’a
fait qu’ajouter au crime contre l’humanité un attentat contre
la vérité. Dès que le juge Belcher eut étouffé le procès intenté
contre Lawrence pour « énormités de toutes sortes », on en fit
soigneusement disparaître les pièces tout comme on avait fait
disparaître les charges, contrats et documents des Acadiens
et, pour donner le change, on substitua à la dénonciation du
malhonnête et criminel exterminateur d’un peuple le glorieux
monument du « sage et probe » fondateur d’une colonie nou¬
velle. Lorsqu’en 1820, un autre magistrat, honnête celui-là,
le juge de la Cour suprême, Haliburton, quoique bénéficiaire
par hérédité des confiscations acadiennes, s’aperçut que ses
voisins de la Ville Française étaient, bien qu’extrêmement
pauvres, de fort honnêtes gens, pieux, laborieux, moralement
supérieurs à ses compatriotes anglais, il les prit en pitié, les
estima, flaira quelque odieux plan de tromperie naguère
dressé contre leur réputation, qui sait ? contre leur existence
nationale ; pour en avoir le cœur net, il consulta les documents
et constata, ô stupeur 1 qu’ils avaient été, disons le mot brutal,
« tripatouillés ».
« Les Archives d’Halifax, dit-il, ressemblent à un mystère
que l’on cherche à cacher ; par le peu que l’on connaît, il y a
lieu de croire que des papiers importants de diverses époques
ont disparu totalement ou en partie... Il est très remarquable
qu’il n’y a pas de trace de cet important événement dans les
documents du Secrétariat d’Halifax. Je n’ai pu constater qu'on
y eût préservé la correspondance ni jamais rassemblé les ordres,
réponses et documents. Dans le registre de correspondance du
Gouverneur Lawrence qui existe encore, il n’y a pas d’autre
communication aux Lords du Commerce, du 24 décembre 1754
au 5 août 1756, qu’un banal compte de ravitaillement. Il sem¬
ble bien qu’on ait soigneusement caché les détails de cette
affaire, sans qu’on puisse apparemment en trouver d’autres
motifs que la honte qu’en devaient éprouver les coupables,
honte qui, à vrai dire, ne s’explique que trop. »
Encore mieux éclairé par les faits dont il était témoin que
par les rares documents mis à sa portée, Haliburton (I, 196)
n’en émet pas moins ce jugement très hardi pour le temps :
« Après un examen impartial des affaires de cette époque, il
faut avouer que la déportation des Acadiens en des colonies
lointaines, accompagnée de toutes les marques d’ignominie et
de culpabilité qu’on inflige aux forçats, fut une cruauté, et, bien
qu’on ne pût alors s’en rendre compte, des événements ulté¬
rieurs ont montré que cette expulsion était en outre inutile.
Que des êtres innocents d'une faute en subissent le châtiment,
qu’une population entière pâtisse des erreurs de quelques-uns,
voilà qui jure avec toutes les idées qu’en notre temps on se
fait de la justice. C’est là, sans aucun doute, une honte pour
les Conseils de la province ; aussi ne tenterons-nous pas de
justifier un acte que tous les honnêtes gens s’accordent à con¬
damner. »
Il est vrai qu’après avoir prononcé ce verdict notre juge
n en va pas moins chercher des circonstances atténuantes
dans le danger qu’eût fait courir à la cause anglaise leür exil
en terre canadienne [on y manquait de vivres, d’armes et de
munitions], dans la répugnance que des colons anglais éprou¬
vaient à vivre parmi des colons français et catholiques [pareille
intolérance reste au compte des puritains : rien ne les obligeait
à vivre parmi les Acadiens, si ce n’est le désir illégitime de
s’emparer de leurs terres]. Haliburton admet, du moins, que
les Acadiens furent condamnés sans être entendus, que leurs
accusateurs étaient en même temps leurs juges, et que la
sentence fut hors de proportion avec la faute. On ne saurait
moins dire, puisque cette faute même n’existe pas.
Il faut croire que, de cette culpabilité anglaise, il existait
encore trop de preuves dans les archives d’Halifax ; car,
chaque fois qu’un lecteur de langue française, acadien ou
canadien, Rameau de Saint-Père par exemple en 1860, se
présentait aux arcanes de ces « documents publics » (sic)
de la Nouvelle Écosse, il était ou poliment éconduit ou systé¬
matiquement découragé.
• Je me présentai à l’heure fixée, dit le susdit historien ; on
me montra sur une table un certain nombre de registres et de
volumes ; mais on me défendit de rien copier ni de prendre
aucun extrait ; on m’interdit l’usage de tout papier, plume ou
crayon. On me plaça près d’une table dans une grande salle où
huit ou dix employés travaillaient ; on ne me donna pas de
chaise, si bien que je ne pus m’asseoir et que nul de mes mouve¬
ments ne pouvait échapper à l’attention des employés. »
De pareils procédés n’indiquent que trop évidemment le
besoin de tenir sous le boisseau de trop dangereuses vérités.
En 1869, les faussaires de l’histoire eurent recours à une
276
L’EXIL
mesure plus radicale encore. Après décisions prises par l’As¬
semblée législative de la Nouvelle Écosse (30 avril 1857),
deux cents volumes de copies et manuscrits se trouvèrent
réunis à Halifax, en 1864, contenant tous les documents et
renseignements qui, accessibles à Londres, à Paris et à Québec,
concernaient l’histoire de cette province. En mars 1865, l’ar¬
chiviste Thomas B. Akins fut, par décret, chargé d’en extraire
un volume in-8° ; il fit porter son choix surtout sur les docu¬
ments qui se rapportent aux prétendus empiètements des
Français, à l’expulsion des Acadiens et à la colonisation
anglaise ; à ce choix, il donna un caractère nettement tendan¬
cieux qu’indiquent ces lignes de sa préface (janvier 1869) :
« On n’a pas clairement vu la nécessité de ce déplacement, et
1 on s est mépris sur les motifs qui en ont déterminé l’exécu¬
tion. Parmi les documents, j’ai donc choisi avec soin tous ceux
qui sont de nature à jeter quelque lumière sur l’histoire et la
conduite des habitants de la Nouvelle Écosse ». Ce recueil,
nullement impartial, de documents soi-disant officiels im¬
plique donc une thèse : notre zélé archiviste choisit si bien,
en effet, c’est-à-dire expurgea et élimina si soigneusement
tous les documents favorables aux Acadiens (entre autres,
pendant la guerre de 1744 à 1748) et défavorables aux Anglais
(entre autres trente-deux lettres de Lawrence de 1756 à 1761)
que ses « Sélections from the public Documents of the Province
of Nova Scotia » sont une véritable machine de guerre labo¬
rieusement agencée contre les victimes impuissantes au profit
des bourreaux triomphants. Ainsi s’écrit l’histoire au pays des
Lawrence et des Belcher. Heureusement, à cette sorte de van¬
dalisme historique, survit une partie de la vérité, soigneuse¬
ment préservée dans nos Archives des Ministères des Affaires
étrangères et de la Marine, ainsi qu’aux Public Records de
Londres. Il va de soi qu’un tel acharnement, en quelque sorte
posthume, contre le peuple acadien tourne à la confusion
même des défenseurs du crime : il constitue une preuve de plus
à verser au dossier des criminels. Forfait si honteusement
caché n en apparaît, une fois révélé, que plus monstrueux.
Les historiens locaux : Beamish Murdoch (History of Nova
Scotia, Halifax, 1865-7, 3 vol.) et James Hannay (History
of Acadia ; Saint-John, N. B., 1879) ont vainement tenté,
JUGEMENTS ET VERDICTS
277
quoique avec plus de discrétion, d’atténuer les torts anglais
et d’exagérer les prétendus torts acadiens : ils étaient jusqu’à
un certain point dans leur rôle de coloniaux bénéficiaires de
l’éviction.
« Il est impossible, reconnaît toutefois Murdoch, de lire les
ordres rigoureux concernant la destruction et l’anéantissement
des demeures et dépendances de nos semblables, la capture et
l’éviction brutale des familles, le paiement en argent des scalps
ennemis (tant par tête, selon l’âge et le sexe) et bien d’autres
règlements édictés par les gens alors au pouvoir sans éprouver
de violents sentiments de douleur et de dégoût. C’était donner
libre cours à l’une des plus viles, à l’une des plus brutales pas¬
sions humaines, à une basse cupidité, à une soif de l’or, qui,
aiguisée par la cruauté, ne s’assouvit guère que dans la plus
dégradante sensualité. »
Si nécessaire que lui semble la déportation, Murdoch ne
peut s’empêcher de plaindre les victimes dont il reconnaît
« les humbles vertus », « les dispositions pacifiques », « la res¬
pectueuse modération », « la conviction profonde qu’ils avaient
concernant leurs droits de neutres ». De même, un historien
du Cap Breton, Richard Brown (p. 277), qui, mal renseigné,
plaide les circonstances atténuantes, ne peut s’empêcher
d’avouer : « Quant à la cruauté et à l’injustice de cette con¬
damnation, il ne peut y avoir qu’une opinion... L’ensemble des
Acadiens constituait un peuple paisible, rangé, industrieux...
L’inique et despotique décision du Conseil fut mise à exécu¬
tion avec la plus implacable cruauté ». Ce que l’on conçoit
moins bien, c’est que l’historien américain Francis Park-
man, qui eut entre les mains d’autres pièces que la collection
Akins, épousa passionnément la thèse anglaise : son fanatique
anglo-saxonisme l’aveuglait, son frivole amour de l’anecdote
l’égarait. Lorsqu’en 1884 il écrivit Montcalm and Wolfe, son
siège était fait ; lorsqu’en 1892 il écrivit A Ha!f-century of
Conflict, il dut céder du terrain : il reconnaît l’innocence de
l’abbé Le Loutre dans l’assassinat de Howe, le caractère légal
de la neutralité des Acadiens, les entraves mises par les gou¬
verneurs anglais à l’exode des habitants français, etc... En
tous cas, ces derniers auteurs apportèrent dans l’exposé des
jaits et des idées une certaine modération affectant l’impar¬
tialité ; on n’en saurait dire autant d’auteurs plus modernes.
Avant de passer ces derniers en revue, n’oublions pas la
278
L ’ E X 1 1.
généreuse, mais aventureuse thèse d’Édouard Richard. Epris
du prétendu libéralisme britannique, le futur archiviste tenta,
en son Acadia (1895), d’exonérer le peuple anglais et particu¬
lièrement le gouvernement de la métropole de la lourde res¬
ponsabilité du crime acadien, pour la faire peser uniquement
sur les épaules de Lawrence et de ses complices coloniaux.
En sa récente édition d’Acadie (1920-21), Henri d’Arles n’a pas
eu de peine à écraser cette thèse fragile sous le poids d’une
solide documentation. Les Américains eux-mêmes ont réfuté
cette thèse :
« Il y a des preuves documentaires, dit le New- York Times
(11 janvier 1806), que l’Angleterre a voulu, pendant des années,
— en fait pendant toute la captivité des Acadiens, — se débar¬
rasser de cette colonie ; il n’y a pas de preuve que l’Angleterre
se souciât le moins du monde du sort des Acadiens, pas de
preuve surtout que l’Angleterre ait jamais rien fait pour amé¬
liorer les conditions de ceux qu’elle avait exilés ou accompli le
moindre acte de réparation à l’égard de ceux qu’elle avait traités
d’une manière si inhumaine... L’Angleterre fut responsable de
l’expulsion des Acadiens et doit en supporter l’opprobre. »
Citons à ce propos ces justes paroles d’Henri Bourassa
(1918) :
« La doctrine pestilentielle de l’impérialisme et de la domi¬
nation des races supérieures fut prêchée d’abord par l'Angle¬
terre qui l’a pratiquée avec beaucoup de succès et à son grand
avantage. Elle doit à l’humanité et à elle-même de réparer, au
moins en partie, les maux indicibles qu’elle a déchaînés, afin de
désarmer les suspicions et les rivalités ainsi provoquées. »
A quoi bon, du reste, vouloir disculper les Anglais ?
S’avouant désormais coupables, ils se contentent de plaider
les circonstances atténuantes, d’invoquer des raisons de
nécessité, de réclamer les droits du plus fort, du peuple supé¬
rieur.
En 1877, un ancien gouverneur de la Nouvelle Écosse,
1 honorable Sir Adams Archibald, exaspéré de voir que, de la
lecture de 1 ’Evangeline de Longfellow, il apparaît clair comme
le jour que « 1 expulsion des Acadiens fut un acte de grossière
cruauté sans nécessité et sans excuse, un acte de pure barbarie
sans exemple dans l’histoire », se retourne violemment contre
la Nouvelle Angleterre en cette tirade outrageante ;
JUGEME N T S ET VE R D I C T S
279
« Si cette e-.puIt.ion souille les Annales de la Nouvelle Ecosse,
c’est une souillure qui atteint aussi la patrie du poète. Ce fut
un gouverneur du Massachusetts [Shirley] qui en dressa le
plan. Ce furent des soldats du Massachusetts qui chassèrent les
Français de notre territoire envahi au delà du Missagouash
[territoire contesté]. Ce furent des officiers et des soldats du
Massachusetts qui exécutèrent le décret d’expulsion au cœur
même des établissements acadiens, en ce Grand Pré, rendu si
populaire par le poète. Ce furent des vaisseaux du Massachu¬
setts, nolisés par des marchands du Massachusetts, commandés
et équipés par des gens du Massachusetts, qui transportèrent
en exil les pauvres Acadiens. Il est évident que, s’il y a quelque
souillure dans l’affaire, elle entache surtout le pays même du
poète. » [Au moins, les ordres furent-ils donnés par un gouver¬
neur bien anglais et par sa naissance et par sa nomination,
lequel agit conformément aux intentions traditionnelles du
gouvernement métropolitain et fut par lui approuvé et même
récompensé.]
Quand des complices se rejettent ainsi sur les épaules les
uns des autres le poids d’un crime trop lourd à porter, n’est-ce
pas le cas de les renvoyer dos à dos avec la phrase d’Antoine :
« they are ail honourable men ? » Au moins, Longfellow a, sans
parler du talent poétique, le mérite de plaider la bonne cause,
alors que le plaidoyer de l’honorable Sir Adams n’est pas
seulement pro domo sua, il est en outre plein d’erreurs, d’omis¬
sions et de contradictions de toute nature. Cette phrase le
juge : « Les Annales du monde ne contiennent pas, dit-il à
propos des Acadiens avant 1755, l’exemple d’un seul peuple
vaincu qui fût traité avec tant de bonté et de générosité. »
Naturellement, l’expulsion était à ses yeux un devoir imposé
par les nécessités de la politique et de la guerre et, en somme,
accompli aussi humainement que possible.
La pâle Evangeline a le don d’exaspérer le flegme anglais :
si imparfaite que soit l’œuvre de Longfellow, son succès mon¬
dial a popularisé et peut-être immortalisé l’infamie d’un peuple
qui pose pour le décorum moral. Le président du Conseil
d’administration de l’Université de Toronto, un certain Rév.
Dr Cody, vient de demander en 1923 qu 'Evangeline ne soit
plus désormais au programme des écoles du Canada, parce
que ce poème donne une mauvaise idée de « la justice et de
l’esprit chevaleresque (sic) de l’administration britannique »,
vu que « la déloyauté notoire des Acadiens épuisa l’indul-
280
L’EXIL
gence du gouvernement anglais », que « l’expulsion ne fut
décidée que sur l’instance de la nouvelle Angleterre » ; vu que
« la cruauté de la déportation a été exagérée ». Laissant de
côté les deux premières raisons qui ont été longuement exami¬
nées, il reste évident que pour la troisième Longfellow, tant
par ignorance que par impuissance, est resté bien au-dessous
de la vérité historique. Là où un Victor Hugo eût flagellé les
coupables avec les plus cinglantes verges des « Châtiments »,
là où Shakespeare eût fait clamer tout un grouillant drame
épique, le débonnaire poète du Maine s’est contenté d’exhaler
sa plainte élégiaque en accents idylliques. Non, dit le Gaelic
American de New-York, la suppression d’un poème, si parfait
qu il soit, sur les atrocités acadiennes ne fera pas disparaître
les hontes qui déshonorent l’impérialisme anglais : car il
en est plus d une. « L abominable histoire de Grand Pré restera,
comme les massacres d’Irlande, comme le massacre de Glencoe
et les évictions des hautes terres d’Écosse, comme le massacre
d’Amritsar aux Indes, comme le massacre des Bondells dans
l’Afrique du Sud, comme bien d’autres au Thibet, en Afgha¬
nistan, en Égypte et en Mésopotamie, inscrite au compte de
l’Angleterre quand son criminel empire paraîtra au jour du
Jugement. »
L heure n est pas encore venue. On le voit : en ces derniers
temps, les historiens anglais n’ont pas hésité à tirer leurs
arguments tant des principes du grand État-Major allemand
que des théories darwiniennes. Pour un certain professeur
américain qui s est fait une spécialité de l’histoire et de la
géographie du Nouveau Brunswick (Soc. roy. Canada, 1904
II, 35), la déportation des Acadiens fut « tout bonnement une
mesure de guerre justifiée par la première loi des nations :
l’instinct de conservation (self préservation). L’implacable
esprit de la guerre inspira cette mesure. Cet esprit existe en¬
core ; de nos jours même, il domine la politique des peuples
qui, avec un peu d humour et beaucoup d’hypocrisie, se pré¬
tendent grands, civilisés et chrétiens ». Voilà qui n’est pas
hypocrite, à coup sûr, mais cynique. Si l’on rapproche cette
phrase de cette autre : « A l'arrière-plan se tenait l’Angleterre
avec ses vagues droits remontant à Cabot, mais quelque chose
d infiniment plus important, une race vigoureuse, ardente à
1 expansion, douée du génie de la domination... », on s’aperçoit
281
JUGEMENTS ET VERDICTS
que la morale anglo-saxonne en certains cœurs ne diffère
guère de la morale boche : culte de la force, mépris du droit,
indifférence à l’égard de la souffrance, et que sur l’autre rive
de 1 Atlantique règne aussi l’idéal sans scrupule du surhomme
et des races soi-disant supérieures. Si la raison d’État était
bien, après tout, l’unique cause de la déportation acadienne,
il faudrait en conclure que cette déportation fut un crime
vraiment national et que, par conséquent, toute la nation
anglaise en doit porter la responsabilité.
Plus récemment, un auteur néo-écossais, dont la tentative
historique ne mériterait pas d’être prise en considération si
elle n appartenait pas à une encyclopédie régionale, fait
exception à toute régie d’honnêteté scrupuleuse. Son raisonne¬
ment est d une simplicité naïve : ou bien les Acadiens étaient
des sujets britanniques : ou bien ils n’en étaient pas ; « ils
ne pouvaient pas être neutres » ! S’ils étaient sujets, ils de¬
vaient obéir à tout ; s’ils ne l’étaient pas, ils devaient partir.
Il n’y a pas de milieu. Un tel raisonnement est absurde ; car
le prétendu dilemme n’existe pas. Les Acadiens étaient bel et
bien neutres : ils l’étaient en droit, de par le traité d’Utrecht
et la lettre de la reine Anne ; ils le furent en fait par leur quasi-
unanime abstention en toute guerre, en particulier celle de la
Succession d’Autriche. Ainsi, Français neutres en pays anglais,
ils se conformèrent en tout aux exigences anglaises, sauf aux
points de vue religieux et militaire qui, de par le traité, étaient
exclus. Quant à « partir », ils l’auraient fait dès le début de
grand cœur, et plus tard mainte et mainte fois, quoique à
regret, si les Anglais, à l’encontre de tout droit et pour leur
seul intérêt pratique, ne s’y étaient systématiquement opposés.
L’honnête juge Haliburton le déclare péremptoirement :
« Les Acadiens n’étaient pas sujets britanniques, puisqu’ils
n avaient pas prêté serment de fidélité et, par conséquent, ils
ne pouvaient être qualifiés de rebelles. Ils ne pouvaient pas
non plus être traités en prisonniers de guerre, puisque, depuis
près d’un demi-siècle, on leur laissait leurs terres sous la seule
condition de demeurer neutres ». Mais, au fond, de toutes ces
raisons juridiques, notre écrivain militaire n’a cure. Pour
son ample regard de stratège, le « grand dérangement », avec
tout son ignoble cortège d’iniquités et d’atrocités, n’est « qu’un
simple détail dans un vaste plan d’ensemble dressé pour
284
L’EXIL
noire de l’histoire de l’Angleterre, disait naguère au Camp-
bellton Club le Dr. Webster, de l’Université de Chicago ; c’est
son plus grand crime politique. »
Enfin, un simple ouvrier américain, Philip H. Smith, que
l’indignation a fait, en dépit de toutes les difficultés matérielles
et autres, historien de l’Acadie, déclare généreusement : « Nous
défions tout historien du passé de produire un autre cas où
un peuple paisible et désarmé ait autant souffert que les
Français neutres d’Acadie. »
Eh bien ! non : nous n’irons pas si loin. Si grandes que
soient notre compassion pour nos frères d’Acadie et notre
indignation à l’égard de leurs bourreaux, nous admettons
que plus atroces encore furent l’asservissement des Messé-
niens par les Spartiates, (bien que les Acadiens aient été sou¬
vent traités en ilotes), la déportation des Juifs par les Assy¬
riens, (bien qu’elle eût lieu en des temps barbares), l’extermi¬
nation des Arméniens par les Turcs (peuples encore primitifs),
le démembrement de la Pologne par trois despotes complices
(que de traits communs !) et enfin les abominables sévices des
Allemands et de leurs alliés à l’égard des populations belges,
françaises et serbes (quelque excuse dans le fait de guerre).
Mais combien chétive est pareille atténuation dans le verdict
de l’histoire ! Et le seul fait qu’un tel rapprochement soit
possible, n’est-il pas pour l’honneur anglais trop injurieux pour
qu’il soit nécessaire d’insister ? « Une nation civilisée ne
donne pas un pareil scandale, a dit Henri d’Arles, sans en
souffrir éternellement en son honneur. » Passons donc, sans
trop élever la voix en ces temps, paraît-il, d’entente anglo-
française. Aussi bien, tout homme d’honneur en Angleterre,
every gentleman, comprend maintenant, nous l’espérons, quel
crime monstrueux a été accompli en Acadie par les Anglais,
au nom de l’Angleterre, envers un petit peuple innocent qui
souffre encore de ses conséquences inéluctables. Cela suffit
pour qui a du cœur ; c’en est plus qu’assez pour les fervents
admirateurs anglais d’une Jeanne d’Arc. Que le mal, irrépa¬
rable en son ensemble, soit, au moins, atténué en ses ultimes
conséquences ! Est-ce donc impossible ? L’habile et parfois
généreuse Angleterre, qui a su, en quelques années, conquérir
le loyalisme de ses plus irréconciliables ennemis, les Boers, ne
JUGEMENTS ET VERDICTS
285
voudra pas, espérons-le, faire de la docile Acadie une Irlande
coloniale, une Alsace-Lorraine d’Amérique.
Quelles que fussent les contradictions des historiens, il
était un point sur lequel tout le monde, sauf Haliburton, sem¬
blait d’accord naguère : l’efficacité du crime tant pour la pros¬
périté de l’empire britannique que pour la suppression totale
d’une race ennemie. Or, le premier point est contestable et le
second n’est pas soutenable.
« Une si abominable conception, dit Henri d’Arles, dont
l’idée première remonte au Gouvernement britannique... et qui
fut exécutée par des hommes qui n’ont rien négligé pour en
accroître l'ignominie foncière, a-t-elle du moins rapporté des
profits matériels, tangibles, capables, pour une race britan¬
nique, de constituer des compensations qui vaillent les sacri¬
fices faits à la respectabilité nationale ? Si nous laissons de côté
les faits particuliers, ces cas d’enrichissement personnel [qui
furent la conséquence de la « spoliation des Acadiens »]... l’on
est obligé de conclure que cette déportation fut parfaitement
inutile et même nuisible à l’avenir de cette province dont elle
a entravé... le progrès... La Grande Bretagne rêvait d’un em¬
pire américain qui embrassât tout le nord du continent. En quoi
la présence de quinze à seize mille Français neutres en Nouvelle
Ecosse pouvait-elle empêcher les armées anglaises [si nom¬
breuses et si bien pouvues] de réaliser les vastes ambitions
nationales ? Les Acadiens, liés par un serment de neutralité
avaient toujours été fidèles à leurs serments de neutralité
[aussi bien pendant la guerre de 1742 à 1746 qu’au siège de
Beauséjour]... Il y a quelque chose de triste et d’enfantin à
vouloir soutenir que la déportation fut une mesure, cruelle
sans doute, mais nécessaire... Cette expulsion... fut un acte
hautement impolitique et anti-économique... Du jour au len¬
demain, la péninsule fut transformée de contrée fertile en
désert ; ... il se passa des années avant qu’on pût remplacer ces
admirables colons français, durs au travail, ingénieux et forts...
Quelle folie sacrilège d’appauvrir, de ruiner ainsi, systématique¬
ment, sous des prétextes qui ne tiennent pas debout, que la
raison condamne non moins que la conscience, un territoire que
l’on est chargé de faire prospérer 1 crime et sottise, la chose
coûta très cher. » « L’exil des Acadiens est une faute dans sa
cause insuffisante, dit de même l’abbé Albert Thomas ( Histoire
du Madawaska, p. 69), il est un crime de lèse-humanité dans son
mode d’exécution : confiscations, disparition des familles ; il
est un crime dans ses effets : souffrances des épouses, des mères,
des enfants innocents : privations prévues et voulues, misère
et mort d’un grand nombre. Les Acadiens auraient eu tous les
L ’ Ê X I L
torts dont on les a accusés que le châtiment serait encore dis¬
proportionné à la faute. » — « La déportation des Acadiens fut
une inique bévue, confirme l’historien anglais Campbell ; il est
bien plus digne de le reconnaître que de tenter en pure perte
d’excuser ou de pallier une conduite dont les conséquences
froidement envisagées révoltent le sens moral de l’humanité. »
— a L’expulsion des Acadiens ne fut jamais le moins du monde
nécessaire », conclut aussi le juge Savary (History 0/ the County
of Annapolis, 128).
Quant à la totale extinction de la race acadienne, longtemps
on y crut ; et comment aurait-on pu en douter après l’irrépa¬
rable désastre ? Ruinés, arrachés au sol natal, dispersés sur
les deux bords de l’Atlantique, sans lien qui unît un groupe
à l’autre, ni une famille à l’autre, ni même les membres d’une
même famille, sans secours efficace qui vînt de nulle part, pas
même de la mère-patrie, presque partout victimes de la haine,
ou du mépris, ou de la suspicion ou tout au moins de l’in¬
différence publique, les derniers Acadiens semblaient, en dépit
de la justice de leur cause, en dépit de leurs vertus et de leurs
mérites, destinés à promptement disparaître de la face de
ce dur monde où ils n’avaient pourtant joué qu’un rôle utile
et irréprochable. Dès 1762, l’auteur d’un Mémoire déjà cité
concluait tristement : « Voilà 1 histoire abrégée de ce peuple
malheureux. Il n’existe plus ; son souvenir même est effacé ».
Le chantre de l’Acadie, Longfellow, avait la même conviction,
lorsqu’en 1846 il écrivait :
Voici la forêt primitive ; mais où sont les coeurs qui à son ombre
Bondissaient comme le chevreuil lorsqu'il entend dans les bois la voix du
[chasseur?
Où est le village avec ses toits de chaume, demeure des fermiers acadiens.
Hommes dont la vie s’écoulait comme la rivière qui arrose la forêt,
Assombrie par les ombres de la terre, mais reflétant une image des Cieux?
Dévastées sont les fermes riantes, et les fermiers à jamais partis.
Dispersés comme la poussière et les feuilles, quand les puissantes rafales
[d’octobre
b emparent d elles, les font tournoyer en l’air, et les éparpillent au loin
^ , [sur l’Océan :
Du beau village de Grand’Pré, rien ne reste qu’une tradition.
« Aussi étonnant par ses vertus que par ses malheurs », le
peuple acadien ne semblait donc plus exister qu’à l’état de
légende poétique, bonne à faire couler les larmes de coeurs
sensibles : oui, les larmes de charmantes lectrices américaines
dont les ancêtres ont refusé un morceau de pain aux Acadiens
JUGEMENTS ET VERDICTS
2&/
mourants ; et, sa destinée étant apparemment close, on s’en
allait répétant d’une voix de plus en plus éteinte : « Finis
Acadiæ ! » Jusqu’à un auteur canadien, Bourassa, qui, en 1866,
gémissait : « La Providence a laissé disparaître les Acadiens. »
Jusqu’à un autre qui ajoutait : « L’excès de leurs infortunes
avait étonné le monde ; puis, le silence de l’oubli s’était fait
sur leur tombe refermée, le silence de la mort ; on les croyait à
jamais anéantis. »
Eh bien I non : le peuple acadien n’est pas mort. Il vit de
nos jours d’une vie plus intense que jamais : ses solides vertus
c’est-à-dire sa forte vitalité, son inépuisable fécondité, son
activité inlassable, son inébranlable attachement à sa foi reli¬
gieuse, à ses sentiments patriotiques, à sa langue maternelle,
à ses traditions séculaires, à ses coutumes ancestrales, ont
préservé au milieu de populations hostiles son existence en
même temps que son intégrité ethnique et sociale ; mieux
encore, elles lui ont permis, dans les pires conditions histori¬
ques, un merveilleux développement qui est le meilleur gage
d’un long avenir de prospérité croissante. L’Acadie écartelée
n’est pas plus morte que la Pologne démembrée, que la Rou¬
manie, que la Serbie, que la Bohême opprimées pendant des
siècles, parce que, chez ces races fortes, la patrie invisible a
survécu à toutes les brutalités du dehors, dans le cœur
inviolé de chaque homme. Là siège l’immanente justice des
nations.
Le peuple acadien n’oublie pas, en effet, il a trop souffert,
pour pouvoir jamais oublier. « Ah ! que l’on ne s’étonne pas de
la ténacité de certaines aversions chez les Acadiens ! dit l’un de
leurs historiens, le Frère Antoine Bernard. Il est des douleurs
tellement aiguës et profondes qu’elles se transmettent d’âge
en âge avec le sang des pères. Une race torturée en son âme
et en sa chair en prend un deuil collectif qui chasse pour long¬
temps de ses lèvres le sourire et de son cœur la sympathie pour
les bourreaux. » « Au contact d’un Anglais, me disait un Aca¬
dien, j’éprouve une répulsion instinctive ». « Quant je relis les
tribulations du peuple juif, écrivait un prêtre d’Acadie, je ne
puis m’empêcher de songer aux tribulations du peuple aca¬
dien ; même exil, même dispersion, mêmes tentatives d’exter¬
mination, même anéantissement apparent. Et pourtant, où
sont nos crimes ? Un peuple martyr est-il donc ün peuple élu?
288
L’EXIL
Alors, pour venger tant d’iniquités, pour compenser tant de
souffrances, quelles glorieuses destinées nous attendent 1 »
Détournons-nous donc des horreurs du « martyre acadien »
et, confiants, passons aux lentes clartés du « miracle aca¬
dien ».
Sources et autres réîérences.
Canada français. — Docum. inédits, I, 130 : II, 141-2.
Thomas B. Âkins. — Select, from puh. Doc., op. cit.
Biîamish Murdoch. — Hist. of Nova Scolia, op. cit.
Hannay. — Hist. of Acadia, op. cit.
Munro, — Hislorij of North America, IV, ch. 7 ; XI, ch. 12.
Ridpath. — History of the United States, ch. III.
Bancroft. — History of the United States, vol. II, ch. 7, pp. 426-434.
Rev. \V. O. Raymond. — Nova Scotia under English Rule (Soc. Roy.
du Canada, 1910, 3, s. IV, sect. II, pp. 55-84).
P. H. Smith. — Acadia, a lost Chapter in American History, Pawling.
1884.
Raynal. — Hist. phil. et polit., op. cit.
Haliburton. — Statistical and historical Account of the Province of
Nova Scotia, Halifax, 1829.
W. A. Calneck and A. W. Savary. — History of the county of Anna-
polis, Halifax, 1897.
Richard Brown. — History of Cape Breton, London, 1869.
Sir Adams Archibald. — The Acadian Déportation (Nova Scotia
Hist. Soc. 1877.)
William Wood. — The Passing of New France (Chronicles of Canada,
vol. X).
Arthur G. Doughty. — The Acadian Exiles. Toronto, 1916.
Dr. Edm. D. Aucoin. — Le Pays d’Évangeline, Montréal, 1917.
F. Hue et G. Haurigot. — Nos petites colonies, Paris, 1886.
Tantet. — Survivance de l’esprit français dans les colonies perdues.
CINQUIÈME PARTIE
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
Chapitre
LA RENAISSANCE
XXV. - DU FOND DES TÉNÈBRES (1760-1766).
XXVI. - L’AUBE (1766-1911).
XXVII. - EN NOUVELLE ÉCOSSE.
XXVIII. - AU MADAWASKA.
XXIX. — AU NOUVEAU BRUNSWICK.
(Comtes de l’Est).
XXX. - DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT :
L — Au Cap Breton et a l’Ile Ma¬
dame ;
II. — A l’Ile Saint-Jean ;
III. — Aux Iles de la Madeleine ;
IV. — Au Labrador laurentien ;
V. — A Anticosti et a Terre-Neuve.
XXXI. - AU CANADA.
XXXII. - AUX ÉTATS-UNIS :
I. — En Louisiane ;
II. — Aux Grands Lacs ;
III. — En Nouvelle Angleterre.
XXXIII. - TROIS FLÉAUX :
I. — Émigration ;
II. — Anglicisation ;
III. — Ignorance.
XXXIV. - LA NOUVELLE ACADIE.
19
LAUVRIÈRE. T. II.
'
CHAPITRE XXV
DU FOND DES TÉNÈBRES
(1760-1766^
Persécutions brutales et sournoises. — Exploitation éhontée.
Retour d’exil.
près avoir suivi les Acadiens sur les routes de l’exil, de
la Nouvelle Angleterre dans l’ancienne, de la France
aux colonies françaises, il faut, comme eux, après tant
d années d agitation et d’angoisse, de misères et de souffrances,
revenir au pays natal où survivaient encore dans la pire
détresse quelques-uns de leurs frères méconnus. Les tribula¬
tions du peuple acadien ne se réduisent pas, en effet, aux seules
expulsions en masse de 1755 et de 1758 et à leurs suites immé¬
diates : dispersion aux quatre coins de l’horizon, exil sous tous
les climats, extermination systématique ou fatale ; leurs
funestes conséquences se prolongèrent en Acadie même pen¬
dant des générations et l’on peut dire qu’elles durent encore;
mais elles pesèrent surtout sur s les oubliés » et sur « les éva¬
dés » du grand dérangement. On s’en aperçoit pour peu que
l’on se reporte en Acadie au lendemain des jours de Malheur.
Dies irœ !
Une nouvelle preuve que la politique anglaise à l’égard des
Acadiens ne tenait pas à la seul personne de Lawrence, c’est
qu’en Nouvelle Écosse cette politique lui survécut. Son suc¬
cesseur (1760-1763), le lieutenant-gouverneur Jonathan Bel-
cher, était précisément ce juge à tout faire qui avait juridi¬
quement approuvé la déportation des Acadiens, obtenu en
récompense 20.000 acres de leurs terres et reçu la mission
débonnaire d’une enquête concernant les graves accusations
portées sur son complice, ledit Lawrence. Moins brutal et
292
LA RENAISSANCE
moins adroit, mais plus hypocrite, il se rendit presque aussi
odieux.
Comme Lawrence, il stimula de son mieux la colonisation
anglaise, mais réussit moins bien. Le grand agent de recrute¬
ment irlandais, Mac Nutt, d’abord encouragé par les Lords
du Commerce, se trouva bientôt entravé par le Conseil de la
Couronne qui, craignant de dépeupler l’Irlande, imposa aux
colons irlandais un séjour de cinq ans dans la province avant
l’obtention d’une concession quelconque; en l’été 1761,
150 familles n’en furent pas moins établies sur les terres
acadiennes d’Onslow et de Truro (Cobeguid), de Cumber¬
land (Beauséjour) et d’Annapolis ou plutôt de Granville.
En avril 1762, un certain Sir Allan Maclean et en août
60 officiers demandèrent de vastes concessions à la rivière
Saint-Jean ; cette dernière demande était conforme aux
désirs du gouvernement qui, dès décembre 1759, voulait
réserver des terres aux militaires démobilisés.
Belcher déclara impossible cette colonisation, tant qu’il y
aurait des Acadiens en Acadie. Sept mois avant de mourir,
le 10 mars 1760, Lawrence avait, avec son Conseil, décidé, à
propos de la soumission des Acadiens de l’isthme, que :
« Pareille mesure [la déportation] était tout à fait appropriée
aux circonstances et absolument nécessaire pour faciliter l’ex¬
ploitation des terres acadiennes par les immigrants du Conti¬
nent, lesquels, autrement, verraient leurs progrès sans cesse
entravés par les incursions des habitants français. Au contraire,
si on les éloigne de la province, les établissements jouiront d’une
sécurité parfaite. »
Belcher et les membres du Conseil se conformèrent à cette
politique avec d’autant plus de zèle qu’ils étaient eux-mêmes
concessionnaires de « terres acadiennes » ; mais ils se heur¬
tèrent à l’opposition imprévue du général Amherst, gouver¬
neur militaire des colonies anglaises d’Amérique, et à celle
du gouvernement métropolitain qui ne voulaient pas se
mettre sur les bras tant de prisonniers de guerre : ils étaient
d’avis l’un et l’autre qu’il valait mieux les employer sur place
aux gros travaux de la colonie. De là un long, misérable,
odieux conflit d’intérêts dont les malheureux Acadiens étaient
à leur insu l’enjeu : à quelle sauce les manger ? exploitation
ou déportation ?
DU FOND DES TÉNÈBRES
293
Malgré l’invite du général Amherst, le Conseil, à l’unani¬
mité, décida le 20 février 1761 que << lesdits Acadiens ne pou¬
vaient ni par l’ordre royal ni par la loi provinciale être auto¬
risés à rester dans la province et en toute déférence soumet¬
taient cette opinion à Son Excellence ». Nullement ému de
ces considérants juridiques, le général répond le 22 mars
qu’il « serait le premier à recommander l’expulsion » des der¬
niers Acadiens, s’il la croyait « tant soit peu utile à la sécurité
et au développement de la province », mais que « dans les
circonstances actuelles il ne voit rien à redouter des Acadiens » ;
il estime, « au contraire, qu’on pourrait retirer de grands avan¬
tages de leur utilisation convenable », « soumise à des règles
et restrictions appropriées » ; et puis, le grand argument
mercantile : la déportation en Angleterre coûterait trop cher.
Des 2.500 habitants d’Halifax en 1761, dit Charles Morris,
« il n’y a pas une seule famille qui puisse vivre d’agriculture. »
Belcher n’en insiste pas moins le 11 et le 19 mars ; il revient à
l’assaut le 19 avril : « malgré le traitement bénin et l’indul¬
gence envers eux..., ils forment des projets désespérés... mena¬
cent les établissements de Chignectou... Quarante d’entre eux
ne se sont pas encore soumis au village Sainte-Anne sur la
rivière Saint-Jean. » Amherst se moque de ces chimériques
frayeurs « : Je n’ai pas la moindre appréhension : les Acadiens
ne sont pas assez fous pour tenter la moindre chose contre
la colonisation de la province... Le nombre de troupes régu¬
lières et autres suffit à la protection des nouveaux établisse¬
ments ». Entre temps, le 14 avril, le Conseil avait bien semblé
se résigner. « Après avoir considéré leur nombre, leur profond
attachement à la nation française, leur ferme intention actuelle
de tout entreprendre contre les établissements de cette
province, le Conseil est d’avis qu’il serait très dangereux de
leur accorder des terres en propre, parce qu’ils en profiteraient
pour soulever leurs amis les sauvages, mais qu’il convient de
répartir 120 à 140 familles loin des frontières dans les 12 nou¬
veaux cantons situés entre Halifax et Annapolis à raison de
10 à 12 familles par canton ». Le Conseil estime le nombre
total des Acadiens à près de 2.000 répartis en 370 familles :
savoir, 220 familles à Ristigouche, Miramichi, etc..., soit
1.300 âmes ; 60 familles à Chignectou, soit 240 âmes ; 90 fa¬
milles à Halifax, soit 445 âmes. Trop hardi dut sembler ce
294
LA RENAISSANCE
beau projet qui ne consistait, en somme, qu’à employer les
Acadiens disséminés à défricher les plus mauvaises terres
incultes du Sud de la presqu’île pour le seul bénéfice des colons
anglais, puisqu’on refusait à ces parias tout droit de posses¬
sion ; apparemment, on n’osa pas procéder à ce misérable
genre d’exploitation, et la discussion s’engagea sur un nou¬
veau terrain.
L’objection militaire ayant été écartée par le général en
chef, le gouverneur civil se trouva obligé (15 avril 1761) d’en
invoquer une autre, la vraie :
« Ii reste une raison sérieuse de redouter ces gens ; parmi les
Acadiens de Ristigouche, il y en a beaucoup qui possédaient
autrefois des terres dans la région de Beaubassin ; ils n’ont
pas perdu tout espoir de les recouvrer par suite de certaines sug¬
gestions des prêtres et des Français. [Il n’y avait plus d’officiers
français et les deux ou trois prêtres étaient favorables à la sou¬
mission ; le père Germain recevait même des Anglais une allo¬
cation annuelle de 50 livres]. Je crois plus probable qu’ils
entraveront les débuts de ces établissements : or, la perte de
deux ou trois vies répandra une telle terreur que les colons
s’enfuieront de ces cantons et que les autres établissements en
seront gravement compromis. »
Suit une description exagérée de I’ « opiniâtre entêtement »,
des « dispositions malveillantes », des « desseins hostiles » de
tous ces Acadiens « qui ne se sont jamais soumis que par
besoin ou par peur ». En accusant ainsi de toutes sortes de
crimes imaginaires (car il ne cite pas un fait) ces malheureux
êtres réduits à l’impuissance, Belcher montre avec évidence
ce qu’il redoute : c’est bien moins la guerre et des soulève¬
ments que les réclamations plus ou moins violentes des
légitimes possesseurs du sol ; lui et les autres concessionnaires
tremblent pour leurs biens mal acquis. Aussi Amherst, nulle¬
ment convaincu par toutes ces mauvaises raisons, réplique
péremptoirement le 29 avril : « Peut-être les Acadiens ne sont-
ils pas tout à fait aussi bien disposés que je pourrais le désirer ;
mais je m’attends à mieux de leur part : car, en leur situation
actuelle, ils ne peuvent être assez fous pour tenter quoi que
ce soit contre la colonisation de la province. »
Ainsi rétorqué pour la quatrième fois, le servile magistrat,
s’infligeant à lui-même un démenti, sollicite du général, le
18 juin, ce que celui-ci exigeait : l’autorisation de recourir à
DU FOND DES TÉNÈBRES
295
la main-d’œuvre acadienne. Le document est si odieux qu’il
mérite d’être cité intégralement ; il ne fait, du reste, que ren¬
forcer certaines considérations analogues du 12 décembre 1760:
« Monsieur,
Par suite des informations venues des nouveaux établisse¬
ments de la Province, il apparaît comme extrêmement néces¬
saire que les Acadiens viennent en aide aux habitants pour la
réparation des digues destinées à conserver et à conquérir les
terres d’alluvion ; car, du progrès de ces travaux, auxquels les
Acadiens sont plus habiles que quiconque en ce pays, dépendra
la subsistance et le maintien de plusieurs centaines d’habitants.
Ce motif sérieux et le fait que l’an dernier [en août], sous le
défunt gouverneur, les Acadiens ont ainsi rendu de grands ser¬
vices à la colonie [dans le canton de Conrwallis] m’obligent
à renouveler la même demande, afin que le gouvernement
n’encourre pas de dépenses pour venir en aide aux habitants
indigents et qu’il n’y ait pas de retard dans le développement
de cette colonisation qui fait l’objet de l’attention publique et
des soucis du Ministre. Je m’attends à d’autant moins de diffi¬
culté à cet égard que le Secrétaire des affaires militaires m’a
récemment assuré que les Acadiens devaient être prêts à rece¬
voir mes ordres à une demi-heure d’avis. »
Le bon général Amherst approuve « de tout cœur » pareille
exploitation des Acadiens, tout en recommandant une stricte
surveillance ; on ne pouvait s’attendre à moins de l’empoison¬
neur des Peaux-Rouges. Voilà donc les malheureux Acadiens
réduits à la condition d’ilotes, condamnés à peiner comme des
esclaves sur leurs propres terres pour le seul profit de leurs
spoliateurs, et cela à tout moment, sur l’ordre de réquisition
instantanée d’un despote, dans le délai d’une demi-heure ;
fut-il, depuis les atrocités Spartiates à l’égard des Messéniens,
travaux forcés plus exaspérants et plus humiliants ? Il y a
là un raffinement de méchanceté particulièrement odieux. A
ce propos, citons cette remarque d’un historien anglais, le
Dr Gannong : « Sans les travaux antérieurs d’endiguement
accomplis par les Acadiens et qui n’étaient qu en partie
détruits [par une tempête en 1759], surtout sans le parti qu’ils
apprirent à en tirer, les nouveaux colons n’auraient pas mêmé
songé à s’établir en ces lieux dont ils eussent été incapables
d’apprécier la valeur et l’importance ». L’Acadie fut donc deux
fois mise en valeur par les Acadiens, mais la seconde fois à
296
LA RENA ISSANCE
leurs dépens et pour le seul profit d’usurpateurs. Les prison¬
niers d’Halifax furent aussi employés à des travaux publics
de voirie et autres, en particulier la route du fort Sackville
et les quais du port.
Éconduit par le grand chef militaire des colonies, l’entêté
magistrat se tourna vers le gouvernement de la métropole.
Dès le 14 avril 1761, Belcher avait informé les Lords du Com¬
merce du prétendu danger que faisaient courir à la colonie les
1.540 insoumis du Nord-Est: « Ils préparent et arment des
bateaux, dit-il, pour courir sus à nos navires de commerce ».
Le 17, il les priait, au nom du Conseil, d’insister auprès du
Général Amherst sur l’urgence d’une intervention armée
auprès de ces pirates de Ristigouche et de Miramichi. Sa lettre
se termine par ce mot qui lui tient tant au cœur : « Doit-on,
dans les circonstances actuelles, garder les Acadiens dans la
province ou les expulser entièrement ? » Toujours timorées,
leurs seigneuries renvoient l’affaire au Secrétaire d’Etat
(23 juin). En dépit de tant d’appréhensions feintes ou exagé¬
rées, les misérables Acadiens du Golfe étaient tellement
épuisés et impuissants que, dès qu’en octobre 1761 le capitaine
Mackensie, du fort Cumberland, se présenta à eux avec
50 hommes sur deux petits bateaux, ils se rendirent comme
des moutons au nombre de 787, y compris femmes et enfants,
et leur glorieux vainqueur, qui avait usé, dit Belcher, « de
manœuvres secrètes », en ramena 335 triomphalement à
Halifax ; pour une si belle prouesse, il reçut en pleine séance
(28 novembre) les félicitations du gouverneur et de ses con¬
seillers enfin rassurés. Belcher n’en conclut pas moins sa nou¬
velle lettre aux Lords du Commerce (11 janvier 1762) par son
éternel refrain : « La conduite des nombreux prisonniers aca¬
diens montre qu il serait dangereux de les laisser redevenir
habitants de la province. » Même antienne au Secrétaire
d État (9 janvier) : les Acadiens, soi-disant soumis, ne cher¬
chent qu une occasion pour inquiéter les nouveaux établisse¬
ments. « Toute leur conduite et leurs dispositions générales
m ont absolument convaincu qu’ils ne peuvent en toute
sécurité redevenir habitants de la province ». Ainsi, comme l’a
justement fait remarquer Pascal Poirier, « une fois le Canada
conquis, 1 Angleterre ouvrit l’Amérique aux colons du monde
entier , mais elle la ferma aux Acadiens, c’est-à-dire aux des-
DU FOND DES TÉNÈBRES
297
cendants de ces colons même qui les premiers l’avaient
colonisée ».
Naturellement, Belcher ne se souciait nullement d’ajouter
à ses anciens prisonniers de guerre les nouveaux venus de
Miramichi, si inférieur qu’en fût le nombre à celui que ses
frayeurs supposaient. Aussi fut-il ravi de voir le général
Murray, qui les avait fait repérer et dénombrer tout le long
du Golfe, entrer dans ses vues et lui proposer le 20 septem¬
bre 1761 de les attirer vers le Haut-Canada, au lieu de les trans¬
férer en Nouvelle-Écosse : « Cette [dernière] solution ne me
paraît pas très avantageuse, dit le général ; car ces sites de
Nouvelle-Écosse rappelleront à toutes les générations futures
les malheurs qu’a subis la génération actuelle, et de si doulou¬
reux souvenirs s’opposeront peut-être toujours à l’affection
que pourrait faire naître le gouvernement, si juste et si équi¬
table qu’il soit. » Combien vrai, à part l’hypocrisie de la fin !
Dès le 25 mars, Belcher s’empressa de répondre :
t J’ai immédiatement communiqué votre lettre au Conseil ;
il partage entièrement votre opinion. Nous avons la ferme con¬
viction qu’il ne serait nullement sage ni commode de conserver
les Acadiens en qualité de celons dans cette province pour les
motifs que vous avez si judicieusement exposés et qu’il sera à
tous égards plus avantageux pour le service de Sa Majesté de
les établir dans quelques localités lointaines du Canada, si
toutefois il leur est permis de rester en Amérique. »
Se débarrasser à jamais et à tout prix de tous les Acadiens,
voilà bien l’obsession de Belcher et de ses conseillers, comme de
tous les concessionnaires de terres acadiennes ; ne plus voir
des gens dont la seule présence est un reproche autant qu’un
danger ; on les redoutait comme le remords ; ces pauvres gens
hâves et angoissés apparaissaient comme de sinistres fantômes
de malédiction. Donc, encore et toujours les expulser, les
supprimer. Et puis, les gens même d’Halifax regardaient d’un
mauvais œil tous ces prisonniers dont la subsistance obérait
leurs finances ; cela augmentait le prix du rhum qu’une moitié
de la population débitait à l’autre.
Survient alors le beau coup de main du chevalier de Ter-
nay : sa prise de Terre-Neuve avec deux vaisseaux français,
une frégate et 170 hommes de troupes, et la destruction de
298
LA RENAISSANCE
460 navires de pêche anglais (mai à septembre 1762). Grande
panique à Halifax, feinte ou réelle ; il y avait 1.500 hommes de
troupes, de la milice, un vaisseau de guerre, une frégate, etc.
Mais l’occasion est trop belle pour ne pas profiter de pareille
alarme. Le 2 juillet 1762, Belcher demande derechef aux Lords
du Commerce l’expulsion des Acadiens, sous prétexte qu’ils
veulent soulever les sauvages. Au gouverneur « qui connaît
si bien l’état actuel de la Province », une longue pétition
est adressée le 26 juillet par la Chambre des Représentants
(pour la plupart représentants d’usurpateurs de terres aca¬
diennes ) :
« Depuis la capitulation de Québec dans laquelle ils n’ont pas
été compris, beaucoup, faute de moyens d’existence, sortirent
des bois et se rendirent avec leurs familles ; d’autres ont été
surpris et délogés de leurs repaires par des troupes envoyées
dans ce but , mais il en reste encore beaucoup qui vivent de
chasse et de pêche du côté de la Baie des Chaleurs, à Gaspé,
à Miramichi et sur d’autres rivières, du Golfe Saint-Laurent
et à la rivière Saint- Jean. La bonté avec laquelle ces gens ont
été traités par le gouvernement depuis qu’ils sont prisonniers
[étrange bonté] en leur accordant la liberté de travailler à de
hauts salaires [étrange liberté !], en leur fournissant des pro¬
visions et en les retenant si longtemps dans la province [ils
ne demandaient que de la quitter], tout cela a été fait, à notre
avis, dans l’espoir que pareilles mesures leur montreraient
les douceurs (the sweets) du gouvernement anglais et les
amèneraient à devenir vraiment de bons sujets ; mais nous avons
des raisons de craindre qu’il n’en saurait être ainsi tant qu’ils
resteront en cette province. [Accusation de soulever les sau¬
vages et de créer ainsi une panique qui mette en fuite les nou¬
veaux colons ; crainte de les voir se joindre à des troupes fran¬
çaises . débarquant sur les côtes ; dénonciation de « nombre
de sujets anglais qui, dans un but sordide et avec une invin¬
cible âpreté au gain, seraient assez pervers pour leur fournir
furtivement, en échange de pelleteries, des munitions et des
provisions »]. Vu que ces gens, voyant chaque jour des Anglais
en possession et dans ia jouissance de terres a eux confisquées
et par eux naguère occupées, regretteront toujours pareille
perte et profiteront de toute occasion favorable pour les recou¬
vrer au prix des plus grands risques, vu que ces Français neutres,
maintenant concentrés, sont devenus une lourde charge pour
les habitants, surtout ceux des classes ouvrières, qui sont
obligés, à tour de rôle, de monter la garde tous les trois jours
ou toutes les trois nuits pour les empêcher de s’échapper des
baraquements découverts où ils sont enfermés [voilà bien les
DU FOND DES TÉNÈBRES
299
« douceurs » du gouvernement anglais 11 et pour bien d’autres
raisons encore plus fortes, pour remédier à toutes sortes de
maux et à leurs funestes conséquences... ; nous osons espérer
que vous vous joindrez à nous et donnerez les ordres nécessaires
pour que ces prisonniers français soient, sur-le-champ, expédiés
hors de la province. *
Encore le 26 juillet, mêmes considérants et même décision
du Conseil que préside Belcher. Pas un acte d’hostilité n’est
mentionné, mais la seule possibilité de ces actes ; si bien que
ces « insolents » Acadiens sont une fois de plus condamnés
non pas pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’on les accuse
de vouloir faire : en particulier, incendier la ville d’Halifax,
où on les tient si étroitement surveillés ! Les voilà donc,
encore une fois, victimes d’une fallacieuse mesure préventive
et non d’un châtiment mérité.
En ce temps de danger, « il est absolument nécessaire de
déporter immédiatement les Acadiens hors de cette province :
car, s’ils restent plus longtemps, il en résultera les pires consé¬
quences pour les nouveaux établissement projetés comme
pour la sécurité de toute la province en général... A l’unani¬
mité le Conseil réclame donc, de la manière la plus pressante,
que le Lieutenant-gouverneur ait recours aux moyens les plus
expéditifs pour rassembler et déporter les dits Acadiens hors
de cette province et qu’il les fasse en toute hâte transporter
au Massachusetts vu que cette colonie est la plus proche de la
nôtre. »
Reste une question à décider : Seront-ils à leur arrivée à
Boston mis en liberté, ou resteront-ils prisonniers ? Le 5 août,
après avoir consulté tout le dossier au moins pour la forme
le Conseil opine naturellement pour la mesure la plus grave :
« ils seront maintenus prisonniers et mis à la disposition du
général Amherst qui décidera de leur sort. » Fort de ce double
appui de son gouvernement constitutionnel, notre gouverneur
n’hésite plus. A l’instar de Lawrence et de ses acolytes, Bel¬
cher prend, lui aussi, l’initiative d’une nouvelle déportation
qui, comme l’autre, il n’en doute pas, sera approuvée en haut
lieu, une fois réussie ; certains conseillers d’alors n étaient-
ils pas ses collègues d’aujourd’hui ? Bref, c’était à sept ans
d’intervalle, sur une moindre échelle, le « coup » de 1755.
Peu s’en fallut que, tout comme l’autre, il ne réussit.
Le 12 août, Belcher transmet donc à Amherst les décisions
300
LA RENAISSANCE
du Conseil : « Je vais aonnei ordre aux transports de se rendre à
Boston et d’y rester avec ces gens à bord jusqu’à ce que les
instructions de Votie Excellence en disposent... ; comme ils
sont traités en prisonniers, je présume qu’il importe peu en
quelle partie des colonies britanniques ils seront internés,
pourvu qu’ils s’y trouvent en nombre très inférieur à celui
des habitants : ce qui les tiendra en respect... » Sans parler
de la lâcheté des derniers mots, peut-on vraiment traiter
pareille question avec plus de désinvolture, des êtres humains
avec plus d’inhumanité ? Ainsi mis en présence du fait accom¬
pli, notre brave général Amherst s’incline : « Bien que je ne
puisse m’empêcher de croire, écrit-il le 30 août, que ces gens
auraient pu être maintenus en état de soumission pendant la
présence des troupes en Nouvelle Écosse, je n’en suis pas moins
content, je vous l’avoue, que vous ayez eu recours à vos
mesures de déportation, vu qu’ils auraient pu devenir gênants
en l’absence des troupes de la Province... Je vais écrire au
Gouverneur du Massachusetts de disposer d’eux comme il le
jugera à propos..., en prenant bien soin de les séparer. » En
bon Anglais, Amnerst ne regrette qu’une chose : c’est qu’on
n’ait pas fait des économies de transport en dirigeant les Aca¬
diens du Golfe vers le Canada. Cette lettre de récipiscence est
le digne pendant de l’approbation des Lords du Commerce
en 1756. On rassembla donc à nouveau dans la capitale tous
les malheureux Acadiens de la province ; le colonel Dennison,
en particulier, en ramena 138 sous bonne escorte de Iving’s
County (Bassin des Mines), et on eut encore bien soin, dès le
départ, de séparer les enfants de leurs parents et les femmes
de leurs maris.
t Malheureusement, tous ces Messieurs du Conseil et de
1 armée comptaient sans leurs hôtes de Boston. Lorsque fin
août les Bostonais virent arriver sans avis préalable une nou¬
velle fournée de cinq transports surchargés d’ Acadiens, 1.500,
dit-on, ils se récrièrent, avons-nous vu : ils en avaient assez
de tous ces « indésirables » qu’il fallait nourrir, loger, employer,
surveiller : ils refusèrent net de les laisser débarquer (décision
des deux Chambres en date du 16 septembre) ; ils refusèrent
même de pourvoir à leur subsistance.
« Les lois de la Province, dit la circulaire aux cinq capitaines
vous interdisent de laisser débarquer aucun de vos passagers..!
DU FOND DES TÉNÈBRES
301
(qui deviendraient une charge pour la ville ou pour la Pro¬
vince...), sous peine d’encourir une amende de 100 livres pour
chaque passager débarqué ; nous vous le rappelons pour vous
éviter ladite amende : car vous pouvez compter que nous l’exige¬
rons, si vous ne vous conformez pas strictement à la loi faite
et prévue pour le cas présent, »
Voilà qui est net, cette fois : meurent les Acadiens plutôt
qu’ils ne débarquent ! Pendant trois semaines, les malheureux
déportés attendirent donc dans la rade, sous les canons du
fort William, qu’on voulût bien décider de leur sort, ne vivant
que des maigres aliments que leur fournit l’éternelle agence
Hancock. Vainement Amherst insista ; la Chambre se pro¬
rogea. Enfin, de guerre las, on réexpédia à Halifax tout ce
bétail humain qui ne trouvait plus preneur. Grand émoi de
Belcher, de ses conseillers et du Parlement croupion ; on abo¬
mine les Bostonais, on s’agite, on s’inquiète, on se concerte
enfin et l’on ne trouve rien de mieux, pour se tirer de ce mau¬
vais pas, que cette piteuse adresse aux Lords du Commerce :
« Ce renvoi des navires est d’autant plus fâcheux que tant
d’expulsions répétées [et qui donc en était coupable ?] doivent
naturellement exaspérer l’esprit de cette dangereuse [?]
population qui peut se porter aux pires excès [??], tant par
elle-même que par l’intermédiaire des sauvages. » Haro sur le
baudet ! c’étaient encore les Acadiens qui avaient tort de se
laisser exporter sans savoir se faire accueillir. Non : au fond de
toute cette tragi-comédie se retrouve l’éternelle peur du voleur
à l’égard du volé, laquelle ne connaît d’autre calmant que la
suppression même des victimes.
Le coup était manqué. Belcher eut beau demander qu’on
portât au compte de la Marine les grandes et vaines dépenses
faites, le général Amherst déclara qu’elles incombaient à la
Nouvelle Écosse : pauvre colonie ! Alors les nobles Lords s’em¬
pressèrent bravement de blâmer celui qu’en cas de succès ils
n’eussent, comme autrefois, pas manqué de récompenser ;
dans la forme enveloppée qui convient à ces augures, ils lui
tinrent le 3 décembre ce beau langage :
« Leurs Seigneuries ne peuvent qu’être d’avis que, si justi¬
fiée qu’ait pu être la déportation des Acadiens en un temps où
les entreprises de l’ennemi menaçaient la Province..., comme ce
danger n’existe plus et comme les hostilités ont cessé entre les
302
LA RENAISSANCE
deux nations, il n’était ni nécessaire ni politique de les déporter
maintenant, vu qu’ils pourraient, grâce à des mesures appro¬
priées, servir les intérêts de la colonie et devenir des membres
utiles à la société, conformément à ce que semblent être les
sentiments du général Amherst en sa lettre au Lieutenant-
gouverneur. »
Si peu intelligent qu’il fût, le Lieutenant-gouverneur dut
comprendre à demi-mot le blâme déguisé ; car son successeur
fut désigné en mars 1763 et il n’eut plus, jusqu’à son arrivée
en septembre, qu’à remplir l’intérim. Un rival politique,
Mauger, l’ancien trafiquant des Mines, en profita aussitôt
pour l’accuser d’incapacité et d’impopularité : c’était le coup
de pied de l’âne.
Cependant, les pauvres victimes, repoussées de tous, dou¬
blement haïes parce qu’elles avaient le double tort de toujours
vivre et d’avoir toujours raison, étaient une fois de plus débar¬
quées sur le sol natal et livrées sans défense à la rage crois¬
sante des bourreaux qui ne savaient plus qu’en faire. On le vit
bien à la Rivière Saint -Jean : quelques nouvelles familles
acadiennes étaient venues du Canada s’établir (rapport du
16 juin 1761) au nombre de 42 individus sur les ruines du
village de Sainte- Anne (à 75 milles du Fort Frédérick) et, au
nombre de 10 à 12 à Grimrose (45 milles) ; dès le 18 septem¬
bre 1761, le Conseil d’Halifax donna ordre « de les déloger au
plus vite et de prendre toutes mesures nécessaires pour décou¬
rager de nouveaux venus. » L’une de ces mesures fut de donner
leurs terres à des concessionnaires qui en trafiquèrent ; en
mai 1762 vinrent, en effet, une vingtaine d’agents de coloni¬
sation qui, sur le site dévasté de l’antique Freneuse d’Amours
et de Vaudreuil, bâtirent l’emplacement de la future Mauger-
ville. Soudain, à la veille de la moisson, arrive du commandant
du fort Frédérick l’ordre d’évacuer ces terres ; c’est la ruine :
ces misérables vont mourir de faim. D’où, le 7 août 1763,
cette émouvante requête :
« Nous avons respectueusement reçu ces ordres et y aurions
de suite obéi, si nous n’avions espéré que, par pitié pour nos
infortunes passées, vous daigneriez nous en épargner de nou¬
velles. En vérité, Monsieur, nous allions sortir de l’affreuse
calamité à laquelle nous a réduits la guerre : les apparences
d’une belle moisson nous promettaient la subsistance pour l’an
DU FOND DES TÉNÈBRES
30S
prochain. Si vous nous contraignez à partir avant la moisson,
n’ayant pour la plupart ni vivres ni argent, nous serons obligés
de vivre comme les sauvages errant çà et là : si, au contraire,
vous nous permettez de passer l’hiver pour sécher nos grains,
nous serons à même de cultiver de nouvelles terres en quelque
endroit que vous nous désignerez. Votre sagesse vous permet
de comprendre qu’un laboureur qui s’établit sans provisions
sur des terres encore incultes ne peut être qu’un pauvre sujet
inutile du gouvernement dont il dépend. Nous espérons.
Monsieur, que vous aurez la bonté de nous accorder un prêtre
de notre religion, nous en supporterons mieux les épreuves
inséparables de notre migration. Nous attendrons vos ordres
définitifs, et avons l’honneur d’être, avec tout le respect et
toute la soumission possible. Monsieur, vos très humbles et
très obéissants serviteurs. »
Cette humble lettre, si modérée et si justifiée en ses raisons,
fut déclarée « impertinente » tout comme en 1755 l’humble
pétition des députés des Mines et autres lieux, [« Oins vilain,
etc... »] et les malheureux exilés, plus affamés que jamais,
durent une fois de plus reprendre le chemin de l’exil. Grim-
rose et autres lieux furent évacués par les Acadiens. A Mau-
gerville purent donc en paix, dès cette année, s’installer
200 familles anglaises du Massachusetts, soit 800 personnes.
Pareille attitude à l’égard des Acadiens était d’autant plus
coupable en sa cruauté que les Anglais n’avaient pas même
l’excuse de la guerre ; malgré l’opposition des classes commer¬
ciales qui profitaient de la guerre, l’implacable traité de Paris
avait été signé le 10 février 1763.
Au juge Belcher succéda le marchand de scalps, Montague
Wilmot (1763-1766), cet indigne officier d’origine aristocra¬
tique, cet indélicat bénéficiaire de vastes terres confisquées,
qu’une fâcheuse cécité morale empêchait de distinguer les
chevelures acadiennes des chevelures indiennes : il les payait
toutes au même tarif, 25 shillings la pièce. Ses administrés
français n’avaient qu’à se bien tenir. Or, à la suite de la guerre
de Sept ans, en mars 1764, le chiffre de leur population en
Nouvelle Écosse s’élevait à 2.212 âmes, dont 1.056 à Halifax,
227 à Fort Edward, 91 à Annapolis, 338 à Fort Cumberland,
150 au détroit de Canseau et 300 dans l’île Saint-Jean. L’année
précédente on comptait déjà dans la province une population
totale de 1.797 Acadiens dont 500 à Halifax, 300 à Lunen-
304
LA RENAISSANCE
burg, 100 à Liverpool, 154 à Horton, 128 à Cornwallis, 80 à
Falmouth, 65 à Newport, 60 à Truro, 60 à Annapolis, 52 à
Onslow, etc. Ces chiffres indiquent que les Acadiens survi¬
vants étaient déjà noyés dans l’afflux britannique, et la dési¬
gnation des localités acadiennes, tout comme le compte officiel
des rations alimentaires, montre qu’en outre ils étaient pour
la plupart plus ou moins surveillés ou internés. Qu’en faire ?
« L’argent qu’ils coûtent, gémit le bon Wilmot (10 déc. 1763),
serait bien mieux employé en cadeaux aux sauvages. »
Et pourtant, toujours, toujours, avec la même âpreté on
exploitait ces anciens colons pour l’installation des nouveaux
sur les terres usurpées. Une requête des habitants de King’s
County (bassin des Mines) en fait foi :
« Vu que les Acadiens français cantonnés ici nous sont indis¬
pensables comme journaliers pour l’aménagement général et
l’amélioration de nos terres, surtout pour la réparation et la
création de digues dont ils ont l’expérience ; vu que, sans leur
aide prolongée, beaucoup d’entre nous ne pourraient ni s’ins¬
taller ni labourer ou semer leurs terres ni les protéger contre
l’envahissement de l’eau salée, faute de quoi nous ne pouvons
compter avoir de pain pour notre subsistance ; Votre Excel¬
lence voudra bien consentir à ce que les Acadiens restent avec
nous l’été suivant comme auparavant ; car ils travaillent ainsi
pour des gages bien moins élevés que s’ils avaient à acheter
leurs aliments : ce qui favorise le succès de nos récents éta¬
blissements. »
Vit-on jamais exploitation plus mesquine, plus odieuse ?
« Beaucoup d’entre eux, avoue Wilmot (10 déc. 1763), ga¬
gnaient leur pain quotidien sur les terres mêmes qu’ils possé¬
daient naguère. » Sans l’aide de ces anciens possesseurs du
sol, avons-nous dit, la plupart des nouveaux n’eussent pas
même pu tirer parti de leurs spoliations ; les spoliateurs n’en
rognaient pas moins les gages des malheureux spoliés, ne les
payaient qu’en aliments, et quels aliments ?
Aussi, comme l’on devine la rage et le désespoir de victimes
si implacablement persécutées ! Naturellement, si on les eût
écoutées, si l’on eût répondu à leurs nombreuses pétitions,
navrantes en leur monotone détresse, la solution eût été bien
simple : « Ils veulent toujours rentrer en possession de leurs
biens, déclare le gouverneur indigné (10 décembre 1763) ;
voyant tous les jours les Anglais jouir des terres qu’ils occu-
VUE D’HALIFAX
par Short (1777.)
.
'
*
'
■
DU FOND DES TÉNÈBRES
305
paient, ils ne cessent de regretter leurs pertes, et, par consé-
quant, profiteront de toute occasion pour les reprendre ».
Non moins indigné, le Conseil déclare une fois de plus au
gouvernement (27 mars 1764) que « la sûreté de la province
exige l’expulsion totale des Acadiens ». Oui, l’éternelle expul¬
sion ; sinon, continue le rapport, en leur indestructible
attachement à la France, ils veulent retourner en territoire
français, que ce soit le Canada, Saint-Pierre et Miquelon, les
Antilles ou la France elle-même. Tout plutôt que cette mau¬
dite geôle anglaise. Aussi avec quelle joie ils répondaient aux
invites de nos agents pour leur prompt rapatriement ! Comme
ils s’inscrivaient en nombre sur les listes transmises par
M. de la Rochette au nom du Duc de Nivernois I Comme ils
acceptaient cordialement les propositions du comte d’Estaing
pour leur établissement à Saint-Domingue I En leur pétition
à Wilmot (29 avril 1764), ils déclarent, après tant d’années
d’abandon, qu’ils ne « reconnaissent pas d’autre souverain que
le Roi de France », qu’ils sont prêts à lui sacrifier leurs vies ;
et, pour preuve de leur dévouement à son service, ils deman¬
dent des navires et des provisions pour retourner en leur
pays :
« D’autant que la paix est faite entre les Couronnes de France
et d’Angleterre, écrivent les détenus d’Halifax à ceux des forts
Edward et Cumberland (30 juillet 1764), nous avons demandé
notre congé pour nous en aller en territoire français... Nous
avons demandé un permis pour cinq à six hommes pour aller
en France, afin de savoir ce que l’on veut faire de nous... Nous
vous le faisons savoir, afin que nous nous unissions d’un cœur
tant pour les frais que pour le choix des gens... Dépêchez vos
raisons et intentions que nous espérons au plus tôt... vous
obligerez vos frères et amis. »
Était-ce donc l’aube de la délivrance qui commençait à
poindre ?... Nous avons trouvé dans les Archives des Colo¬
nies (Arch. Min. Colon., S.-Pierre et Miquelon, C12, vol. I,
f° 22-26) le texte, — croyons-nous, inédit — de la réponse à
notre ambassadeur (24 août 1763) des 374 internés du Fort
Cumberland, « autrefois appelé Pointe de Beauséjour » : l’en¬
flure même du style correspond à l’exaltation des sentiments
reconnaissants, à l’intense joie d’une délivrance qui semble
enfin venue :
LAUVRIÈRE. T. II.
20
306
LA RENA ISSAN CE
Monseigneur,
Les promesses de Votre Grandeur ont été pour nous, les
rayons d’une brillante étoile du matin qui nous annonçaient
le jour prochain de notre délivrance; nous aspirions depuis
longtemps à ce jour fortuné qui devait nous rejoindre à notre
patrie. Enfin le ciel propice à nos vœux a daigné nous découvrir
les moyens que nous saisissons avec joye. La liste des Acadiens
cy-jointe que nous prenons la liberté de vous adresser vous
fera connaître la volonté de tous ceux qui ont l’intention de
rentrer sous la protection de leur souverain et de lui donner
des preuves de leur inviolable fidélité ; ce sont les sentiments
dans lesquels nous avons l’honneur d’être, avec tout le respect
et la reconnaissance possibles,
de Votre Grandeur,
Les très humbles et très obéissants serviteurs.
[Suivent les noms de 54 Gaudet, 25 Richard, 22 Boudrot,
20 Poirier, 16 Le Blanc, 15 Melançon, 12 Bastarache, 11 Ros-
tagui [?], 10 Arseneau, 10 Babinot, 10 Lapierre, etc...] « Il y en
a, en outre, est-il ajouté, au-dessus de 50 familles, sur l’ Ile
Saint- Jean et. le long de la Côte qui, nous pensons, sont sûre¬
ment dans les même dessein que nous ; mais ils ne savent pas
encore ces nouvelles ; mais nous ferons tout notre possible pour
les leur faire parvenir au plus tôt. »
Dès le 12 août 1763, le même texte avait été signé par
87 Français-Acadiens demeurant prisonniers à la Rivière
Saint- Jean, et, le 13, un texte analogue par 694 internés
d’Halifax.
Les autorités anglaises s’offusquèrent de cet empressement
si naturel des victimes à vouloir se dérober aux bourreaux.
Dès le 15 mai 1763, « le Conseil recommande d’envoyer en
prison les personnes qui ont contribué à la rédaction et à la
transmission de ce message comme coupables de haute trahi¬
son, en cherchant à détourner les sujets de Sa Majesté de leurs
devoirs envers leur Souverain ». Pourquoi donc tant tenir à
des «sujets » qu’on voulait soi-même expulser ? « Le Conseil
croit (22 août 1763) qu’une correspondance de cette nature
entre les sujets de Sa Majesté et ceux du Roi de France à
l’insu du gouvernement est préjudiciable aux intérêts de Sa
Majesté ». A cette étrange manie, qu’avaient ces pauvres
paysans obstinés d’aimer leurs champs même volés et leur
patrie même vaincue, de détester les oppresseurs tout à la
DU FOND DES TÉNÈBRES
307
fois impitoyables, avares et perfides, le gouverneur Wilmot
ne voyait, comme ses prédécesseurs, comme ses conseillers,
qu’un remède, toujours le même, le plus simple à vrai dire,
le plus radical, le plus conforme aux vœux de tout bon usur¬
pateur : les chasser encore et toujours, s’en débarrasser à
jamais, les faire disparaître de la face de la terre. Aussi, quand
en 1763 le Jersiais protestant Jacques Robin s’avisa, sur l’au¬
torisation des Lords of Trade, de rassembler sur sa vaste con¬
cession de Miramichi des Acadiens de tous lieux, auxquels,
après serment, il promettait, par l’intermédiaire de l’abbé
Manach, terres, provisions et culte religieux, Wilmot s’em¬
pressa (10 déc. 1763) de faire rejeter cette offre sous prétexte
qu’ils pourraient, « par mer, entretenir avec la France des
relations funestes à l’Angleterre ». « Cet établissement leur
serait très avantageux pour mettre à exécution tout plan
actuellement ou postérieurement profitable à la France et
funeste aux sujets de Sa Majesté : car le roi de France trouve¬
rait en ces gens-là tout un ensemble de sujets actifs, zélés et
inébranlables, fanatiquement attachés à la France et à l’Église
de Rome..., ayant à l’égard des Anglais la plus grande anti¬
pathie ». Or, nous n’avions plus en Amérique que les deux îlots
stériles de Saint-Pierre et Miquelon. Pour enlever à toute
emprise française ces sujets récalcitrants, le Secrétaire d’État
(26 déc. 1763) estime « juste et raisonnable qu’on se donne la
peine de leur procurer des établissements de nature à les satis¬
faire, sans toutefois compromettre la sécurité publique », et
il s’enquiert du récent projet de Murray concernant leur éta¬
blissement au Canada. A quoi Wilmot répond le 22 mars 1764 :
« Ce fut toujours et c’est encore l’opinion du gouvernement
[de la Nouvelle Ecosse] que leur établissement en cette pro¬
vince est contraire à sa sécurité... Si on les établit en toute autre
Province, il ne faut pas que ce soit dans les colonies voisines
de la Nouvelle Angleterre ; car j’appréhende que leur proximité
de la Nouvelle Ecosse les induirait en toute occasion à une
activité très funeste à cette province, par suite de la facilité
de leur retour et de l’espérance de pouvoir par leur aide rentrer
en sa possession... Quant au Canada, ils n’y seraient pas bien
traités ni heureux. [Mieux, toutefois, qu’en Nouvelle Ecosse ;
quelle étrange sollicitude !] Du reste, le Canada étant sur nos
frontières, ce ne serait ni sûr pour nous, ni bon pour eux...
C’est en considération de toutes ces raisons qu’en mes deux
.ettre précédentes (28 janvier), j’ai proposé comme mesure à
SOS
LA RENAISSANCE
Vos Seigneuries de les faire transporter en quelque île des
Antilles [conquise récemment]. Là, séparés du continent, pri¬
vés de tout espoir de retour, ils s’estimeraient heureux d’être
fixés... [En attendant que Sa Majesté envoie des croiseurs pour
les empêcher de s’échapper I]
Quelle hypocrisie ! Le bonheur d’être ainsi fixés en leur
prison insulaire, c’était, on le verra, leur internement ou
plutôt leur enterrement en une île mortelle que méditait ce
bon apôtre doucereux.
Or, vers cette même date, le 12 mai 1764, les prisonniers
acadiens d’Halifax, en une pétition signée des noms de
76 chefs de famille, « ne reconnaissant pas d’autre souverain
que le roi de France », suppliaient Son Excellence le gouver¬
neur, puisque la paix était conclue, puisque tous les prison¬
niers étaient rendus, puisque ceux d’Angleterre étaient en
France et ceux de Caroline au Cap Français, de leur procurer
des vaisseaux et des provisions pour leur permettre de se
rendre en France ou dans quelque autre territoire français ;
ils étaient unanimement prêts, disaient-ils, à sacrifier non
seulement leurs biens, s’ils en avaient encore, mais aussi leurs
vies et celles de leurs femmes et de leurs enfants pour témoi¬
gner leur amour de leur pays et leur zèle pour leur religion.
On pense si pareille demande et pareils sentiments, si légitimes
et si nobles qu’ils fussent, eurent l’heur de plaire à Son Excel¬
lence et à ses dignes conseillers : le 15 mai, le Conseil décida,
en effet, que les auteurs de cette pétition seraient jetés en
prison comme traitres. Pauvres Acadiens ! Ils avaient beau se
déclarer français de cœur ; on les traitait en sujets anglais,
félons à vrai dire ; mais, de toute façon, prisonniers de guerre
ou autres, on les séquestrait implacablement dans l’atroce
géhenne anglaise.
Toujours, lui aussi, unanimement, le Gouvernement de la
métropole s’entêtait à ne vouloir ni laisser passer à l’ennemi
ces bons colons si utiles au développement de la province
ni encourir les frais d’un soulèvement ou d’une nouvelle dépor¬
tation. Donc, sans trop se soucier des bonnes ou mauvaises
raisons de ces fonctionnaires coloniaux dont il démêlait mal
les sentiments et les intérêts personnels, ce gouvernement
métropolitain, armé d’un décret royal (16 juillet 1764), mit
le Gouvernement de la Nouvelle Écosse en demeure d’accorder
DU FOND DES TÉNÈBRES
309
enfin aux Acadiens, pour les retenir et les calmer, quelques
concessions de terres, en recommandant, à vrai dire, toutes les
précautions nécessaires à la sécurité de la province. 11 fallut
donc, non sans rancœur, se résigner : en septembre 1764, le
Conseil proposa de concéder à 165 familles, moyennant un très
humiliant serment d’allégeance, de mauvaises terres incultes
loin de la mer ; il fut bien spécifié qu’elles devaient être assez
petites et assez bien entourées de concessions anglaises pour
qu’il ne pût s’y développer ensemble plus de 10 à 15 familles
acadiennes ; on comptait ainsi faire perdre à ces isolés leur
religion et leur langue, partant leur nationalité.
« 24 septembre 1764. — Enfin, écrit le Révérend Brown, les
maigres restes de ce peuple infortuné furent admis à rester.
Les gouverneurs de la Nouvelle Ecosse les avaient persécutés
avec acharnement ; la rage se calma enfin... 50 acres de terre
à chaque chef de famille et 10 à tout autre membre, soit :
Baie Sainte-Mar¬
guerite .
10 familles
Annapolis .
10
familles
Chester .
10 »
Montague Town
10
1)
Lunenburg ....
15 »
Cornwallis .
10
»
Dublin .
10 »
Horton Town. . .
10
»
Liverpool .
10 »
Falmouth .
10
»
Yarmouth .
10 »
Newport .
10
»
Barrington .
10 )»
Halifax .
30
»
75 familles
90
familles
Total : 165 familles, 990 personnes.
Les terres doivent Être loin de la côte et en arrière des éta¬
blissements, de manière à empêcher autant que possible toute
relation avec les îles de Saint-Pierre et Miquelon. Voilà qui est
dur. Le Conseil a oublié [?] que le littoral est le terrain fertile
de la Nouvelle Ecosse et qu’il est extrêmement difficile de
vivre dans l’intérieur du pays. On ne s’est pas strictement
conformé aux ordres. Quelques Acadiens ont été dispersés le
long du rivage sur des concessions qu’ils cultivent. Mais on
chuchote que ces terres appartiennent à des propriétaires. «
Oui, nous verrons plus tard les beautés de cette nouvelle
fourberie. En tous cas, ces mauvaises terres neuves devaient
être défrichées par des gens n’ayant pas d’avances. C’était la
colonisation à recommencer, une ruineuse et misérable exploi¬
tation. La plupart des Acadiens, comprenant le danger,
310
LA RENAISSANCE
n’hésitèrent pas : « Tous ceux qui demeurent dans la ville
[d’Halifax] et aux environs, dit Wilmot (5 novembre 1764),
ont formellement refusé de prêter le serment et forment le
projet de partir pour le Cap Français [Saint-Domingue] afin
de se rendre de là au Mississipi, puis à l’Illinois ». Même échec
à Port .Royal, bien qu’ils « paraissent craindre beaucoup la
détresse dans laquelle va les plonger leur refus, surtout pen¬
dant l’hiver ». « Ce qu’il y a encore d’Acadiens sous le gouver¬
nement anglais, écrit l’abbé de l’Isle-Dieu au Préfet de la
Propagande (6 octobre 1766), essaie de se soustraire à la domi¬
nation protestante pour mettre leur foi et leur religion en
sûreté ; ils ne sont ni intimidés par les risques qu’ils courent
ni retenus par les offres et les promesses qu’on leur fait. »
Pauvres gens ! ils en étaient venus en leur haine et leur
méfiance de 1 Anglais à tout préférer à ce contact odieux,
même 1 abandon du pays natal et de ses ultimes espoirs.
Or, pendant qu’il lésinait ainsi avec ses misérables admi¬
nistrés, Wilmot prodiguait à des parents, à des favoris, à des
prête-nom, lords d’Angleterre, officiers de terre et de mer,
fonctionnaires et marchands d’Halifax, de vastes concessions
à 1 Ile Saint- Jean, à la rivière Saint-Jean, à Passamaquoddy,
dans l’isthme, etc. « 1765 fut une vilaine année », dit l’histo¬
rien Murdoch (II, 455), faisant allusion aux spéculations
effrénées de tous ces agioteurs, qui ne se souciaient nullement
de s’établir sur les terres à eux concédées. Benjamin Franklin
lui-même participa à cet agiotage. « Cette épithète [ugly], dit
un historien néo-écossais, je l’applique à toute la période
administrative de Lawrence, de Belcher et de Wilmot », soit
douze ans, de 1754 à 1766.
En fait, Wilmot, de concert avec le Conseil provincial et
avec 1 amiral Colville, lui aussi concessionnaire de vastes ter¬
rains (20.000 acres à Ship Harbor), favorisait secrètement le
départ de tous ceux des Acadiens qui voulurent bien s’enfuir.
Une phrase imprudente de Lord Halifax (9 juin 1764) les y
autorisait : « Si l’on ne peut obtenir d’eux qu’ils s’établissent
pour tout de bon, on ne peut, du moins, leur refuser en tant
que sujets de Sa Majesté la liberté de s’éloigner de la province
et des autres possessions de Sa Majesté. » Ainsi donc, la libé¬
rale Angleterre mit plus de cinquante ans à reconnaître aux
Acadiens cette liberté primordiale! Des 1.762 Acadiens qui
DU FOND DES TÉNÈBRES
311
restaient encore dans la seule péninsule, (presque tous anciens
habitants de l’isthme ramenés de Miramichi), environ 150,
s’embarquèrent en l’été 1764 au détroit de Canseau pour
Saint-Pierre et Miquelon et, en novembre, 600, sur des bateaux
acquis au prix de dures économies, pour Saint-Domingue et les
Iles-sous-le-Vent. Des premiers, le gouverneur de Saint-
Pierre, Dangeac dit : « Il nous est arrivé en août 110 Acadiens ;
ce peuple est misérable et inspire la pitié ». Des autres, l’or¬
donnateur de la Louisiane, Foucault, écrit le 18 novem¬
bre 1766 : « Il nous est arrivé il y a près d’un mois et demi
216 personnes acadiennes sortant d’Halifax sur un bateau
anglais qu’elles avaient loué à leurs frais ». Mais ces derniers
avaient dû être en 1765 précédés par ceux qui avaient moins
longtemps séjourné à Saint-Domingue ; il est dit qu ils n ap¬
portaient pour toute fortune que du « papier du Canada »,
désormais sans valeur, et la « petite vérole ».
« C’est un devoir dans une occasion'pareille de ne pas les
abandonner, écrit le commissaire Aubry (14 mai 1765). Quoique
nous ayons ordre de suspendre toute dépense jusqu’à l’arrivée
des Espagnols, j’ose me flatter que vous ne désapprouverez
pas les secours indispensables que nous leur donnerons. Je crois
que l’humanité et l’honneur de la nation exigent que l’on ait
des égards pour ces pauvres gens qui ne sont malheureux que
par leur attachement inviolable à la patrie et à la religion...
Ils renaissent à la Louisiane et y feront des merveilles si on les
y aide un peu. »
Sur la proposition de l’ordonnateur et avec l’approbation
du ministre, leur pauvre « papier du Canada », depuis long¬
temps périmé, leur fut repris argent comptant. Quelle diffé¬
rence avec les vils sentiments des Belcher, des Wilmot et de
tous leurs mesquins et haineux complices ! En notre humble
sentimentalité française nous avouons préférer cette générosité,
peut-être imprudente, aux bas calculs d’un dur egoisme. Les
termes mêmes dans lesquels le gouverneur anglais annonce cet
exode font autant d’honneur aux Acadiens qu’ils en font peu
aux Anglais.
. Depuis cette époque [du serment d’allégeance] écrit
Wilmot le 17 décembre 1764, les propositions les plus raison¬
nables [?1 n’ont pu avoir raison de leur affection pour la France
et de leur aversion pour le gouvernement anglais , ; un grand [nom¬
bre a résolu de quitter cette province. Dernièrement ils ont
312
LA RENAISSANCE
nolisé des navires à leurs frais ; et, depuis trois semaines, 600 per¬
sonnes, y compris femmes et enfants, sont parties pour les
Indes occidentales. D’après les derniers renseignements obtenus,
ils ont le dessein de cultiver les terres impropres à la canne à
sucre. [Ils veulent aller au Cap Français, de là au Mississippi,
et enfin au pays des Illinois pour s’y établir : lettre du 9 novem¬
bre]. Bien que sachant que le climat de ce pays avait été fatal
à un certain nombre de leurs compatriotes c e la Géorgie et de
la Caroline, ils n’en persistèrent pas moins dans leur résolution.
Il en reste, en d’autres parties de la province, bien d’autres
encore décidés à partir pour la même destination, dès que le
printemps le permettra. Ainsi leur départ va nous débarrasser
d une population qui a été la peste de la province et la terreur
de ses établissements. [Oh ! l’effroi des illégitimes proprié¬
taires !] Ces gens se sont rendus coupables de bien des méfaits :
ils ont, par leur zèle et leur dévouement pour la France, comme
espions et comme partisans [Mascarène a répété que leur abs¬
tention pendant la guerre avait sauvé la colonie anglaise], par
la persistance avec laquelle ils ont récemment refusé le serment
d allégeance et leur insolent aveu de ne reconnaître que le roi
de France [noble et héroïque « insolence » !] paralysé le peu¬
plement de cette province et enrayé le progrès de l’industrie.
[Non seulement ils avaient fondé et développé la colonie : mais
ils étaient encore, jusqu’en 1765, exploités sur leurs propres
terres, à un tarif qu on trouvait trop élevé — leurs gages ne
servant qu à les vêtir par le juge Deschamps, le maquignon
Moïse de les Derniers et bien d’autres consorts « pour les amé¬
liorations agricoles en général et pour la construction et répara¬
tion des digues en particulier ; « sans leur aide, beaucoup d’entre
nous ne pourraient avoir assez de pain pour leur subsistance. »]
Il est certain que, si nous nous étions opposés à leur projet ils
se seraient retirés à l’Est de la Province, et, de là, seraient facile¬
ment passés à Saint-Pierre et Miquelon avec l’aide de leurs amis
en ces îles. Ils seraient ainsi devenus une précieuse acquisition
pour les Français qui s’y livrent à la pêche et un danger pour
nous, tandis que leur départ pour les Indes Occidentales les
éloigne de nous. Or, comme le climat de ces régions est mortel
pour les gens du Nord, il est à présumer que les Français ne
tireront pas d’eux un bien gros profit. »
On sent ce qu il y a d’odieux en cette dernière allusion : voilà
la tombe tropicale vers laquelle la sollicitude du bon Wilmot
poussait joyeusement ses malheureuses victimes. Les Acadiens
préféraient, en effet, la mort à leur Enfer anglais, et les
Anglais s’en réjouissaient doublement, puisque cette déporta¬
tion meurtrière ne leur coûtait pas un sou. « En effet, raison¬
nait ce bon fonctionnaire anglais, le départ de ces gens-là
313
DU FOND DES TÉNÈBRES
va soulager le public de dépenses considérables, relatives aux
provisions ; ceux qui resteront ne recevront que juste de
quoi ne pas manquer ; et, pour obtenir cette quantité même,
ils devront travailler à la création de routes et autres voies
de communication entre les principaux centres de la province.
En somme, je me flatte que notre conduite envers ces gens
qui, si même on avait pu les retenir, seraient restés des enne¬
mis invétérés, agréera aux sentiments de Votre Excellence et
méritera votre approbation. » De même Wilmot accepte avec
empressement (2 déc. 1765) l’offre du Gouverneur Haldi-
mand, de faire passer au Canada les Acadiens de T Ile Saint-
Jean ; bon débarras, se disait-il.
N’empêche que les maigres exilés des Antilles s’accommo¬
dèrent encore mieux de leurs misères sous le soleil des tro¬
piques que leurs gras persécuteur de ses excès de table dans
les froids septentrionaux : Wilmot mourut de la goutte le
23 mai 1/66, et sa Wilmot Town, de Canso, ne lui survécut
guère, alors qu aux Bermudes survit encore de nos jours un
village acadien et qu’en Louisiane les Acadiens n’ont cessé de
prospérer. Quiconque connaît les dessous de toute cette vile
politique coloniale ne peut que souscrire à ce jugement, porté
le 9 décembre 1773 par un citoyen d’Halifax, Joshua Mauger :
« A part Hopson, tous les gouverneurs de la Nouvelle Écosse
auraient plutôt mérité la corde que leur poste de gouverneur. »
Les Indiens eux-mêmes, avoue Wilmot, considèrent les An¬
glais comme « un peuple plein de dissimulation et d’artifice ».
(Murdoch, VI, 465). Avaient-ils tort ?
Ce pendant, en septembre 1765, de malheureux exilés de
Maryland et de Pensylvanie, ignorant toutes ces hypocrisies
et toutes ces cruautés, adressaient une humble requête pour
rentrer en leur pays natal dont ils ne savaient guère ce que
les Anglais avaient fait ; il va de soi que leur requête fut fort
mal accueillie et promptement rejetée. Plusieurs autres
groupes avaient réussi, — au prix de quelles fatigues, on le
devine, à atteindre le Canada ; ils y fondèrent péniblement,
comme nous l’avons vu et le verrons encore, de chétifs éta¬
blissements qui, peu à peu prospères, s’appelleront « Cadies ».
Dans le Massachusetts restait encore un noyau de 200
familles qui, jusqu’en leurs longues et cruelles épreuves,
314
LA RENAISSANCE
n’avaient pas perdu tout espoir de recouvrer leurs biens au
pays des aïeux. « On n’avait enlevé les familles, se plaisait-on
à dire sous les huttes de bois américaines comme dans les
camps de concentration anglais, que pour les empêcher de
porter les armes pour la France. La paix ramènera un chacun
en son ancienne habitation. » Or, la paix était revenue depuis
trois ans ; il était grand temps, pensait-on, de faire valoir ses
droits là-bas, au foyer éteint, sur la terre inculte ; personne,
ni autorités municipales, ni gouvernement colonial ne s’occu¬
pant d’eux, nul moyen de transport ne s’offrant, ces héroïques
hors-la-loi résolurent de partir à pied. De Boston en Acadie,
il y avait près de 1.000 kilomètres à franchir à travers des
pays presque inhabités, des forêts sans pistes, des rivières sans
ponts, des montagnes sans ressources. S’en doutaient-ils ?
Qu’importe ? Ils en avaient assez de l’exil, et des humilia¬
tions, et des vexations, et des souffrances de toute nature ; ils
voulaient à tout prix revoir le pays des ancêtres, y retrouver
la maison familiale, fût-elle en ruines, le champ nourricier,
fût-il inondé ou en friche.
Ils partirent donc, ces huit cents parias, un beau matin
du printemps 1766. Pitoyable anabase qui comptait plus de
vieillards, de femmes et d’enfants que d’adultes, et ceux-ci
même sans armes 1
« On n’avait point de provisions pour vivre le long de la route,
dit un récit analogue. On se confia à la divine Providence, et
l’on s’enfonça dans les bois... On marcha tout l’été ; les femmes
portaient les enfants sur leurs épaules ; les hommes traînaient
les bagages, exploraient les bois, faisaient la chasse et prépa¬
raient le campement pour la nuit. Quand il se rencontrait une
rivière, [et il y en a beaucoup en cette région], on bâtissait un
radeau sur lequel la petite caravane traversait ; il fallait faire
halte souvent, pour attendre le gibiei et à cause des difficultés
de toute sorte qui se dressaient sur le chemin : aussi ne faisait-
on point de longue route à chaque jour. On vivait de castors,
de perdrix et autres animaux que les chasseurs surprenaient
dans les attrapes qu’ils tendaient ; car on n’avait ni armes ni
munitions, excepté les haches et des couteaux et quelques
ustensiles de cuisine. Le soir et le matin,, à l’heure où les oiseaux
chantent la venue du crépuscule ou le réveil de la nature, on
faisait la prière, on se recommandait spécialement à la Sainte
Vierge, patronne des voyageurs ; puis, après avoir pris un peu
de repos, on continuait la route. »
315
DU FOND DES TÉNÈBRES
Combien périrent ainsi sur le chemin du retour, épuisés,
découragés, désespérés ! La charrue du défricheur américain
en retourne les ossements maintenant méconnus, jadis si
pieusement abandonnés par la valeureuse petite troupe.
Des enfants naquirent en route, en quelles sordides conditions?
On vante l’héroïsme des Pères Pèlerins de la Mayflower ;
combien plus grand fut celui de cette lamentable caravane
dénuée de toutes ressources ? Quatre mois il fallut ainsi lutter
contre l’épuisement physique et l’abattement moral, contre
les rigueurs du climat et les hostilités des sauvages. Ils déses¬
péraient au milieu des bois, lorsqu’un matin, à l’aube, ils
entendirent le chant du coq ; émus, ils s’empressèrent dans
cette direction et trouvèrent une petite ferme habitée par des
compatriotes ! Quelle joie ! Ils crurent proche la fin de leurs
épreuves : ils en étaient bien loin encore.
Lorsqu’enfm ils atteignirent près de la rivière Saint-Jean
les autres établissements français récemment dévastés par
leurs implacables ennemis, Monckton et Lawrence, quelques-
uns, recrus de fatigue, s’arrêtèrent, ne pouvant marcher
davantage : de grand cœur, ils acceptèrent la pauvre, mais
généreuse hospitalité qu’on ne se refuse jamais entre Acadiens.
Ils se fixèrent ainsi dans les misérables défrichements clan¬
destins où leurs frères persécutés échappaient à la vindicte
de Belcher et de ses suppôts. Le gros de la troupe se remit en
marche ; et, par de longs portages et d’interminables rivières,
parvint en automne aux groupements plus nombreux, mais
encore bien misérables de l’isthme de Shédiac, l’ancienne Ché-
daïque. Quelques-uns retrouvèrent des parents, des amis,
dont les avaient séparés dix années d’exil. On leur dit les
destructions, les persécutions, les spoliations, les mainte et
mainte évictions accomplies par les Anglais dans la péninsule
et dans les Iles. Alors, renonçant à tout espoir, cent vingt
familles s’établirent parmi leurs frères de sang dans les vil¬
lages renaissants de Peticoudiac, de Memeramcouck, de
Cocagne et de Menoudy.
Qu’importe ? en dépit de tout conseil et de tout avertisse¬
ment, une cinquantaine de familles voulurent aller jusqu’au
bout, gravir le calvaire jusqu’à la dernière marche, et ainsi,
de leurs yeux, revoir au moins les ruines de leurs villages, de
leurs foyers. Ils allèrent, et ne les virent point ; tout avait
316
LA RENAISSANCE
disparu : églises, fermes et granges ; plus pierre sur pierre.
Seuls subsistaient ici le puits, là les digues, çà et là des arbres,
surtout des saules, de vieux saules, l’arbre symbolique des
Acadiens, dont le pâle feuillage languissant pleure éternelle¬
ment leurs deuils sans nombre. Mais quoi ? Les noms même
des lieux n’existaient plus : Beaubassin s’était mué en Amherst,
évocation odieuse ; Le Coude en Monckton, nom encore plus
exécré ; Beauséjour en Sackville ; Cobeguid en Truro ; Pigi-
guid en Windsor ; Les Mines en Horton ; jusqu’à Port la .loye
qui n’était plus que Charlottetown ; jusqu’à la Baie Française
qui était devenue Fundy Bay, stupide corruption, apparem¬
ment, du Fond de la Baie ! Les nouveaux occupants de ces
terres, par eux fécondées, regardaient d’un œil soupçonneux
passer près de leurs neuves habitations cette sordide troupe
de blêmes revenants qui, après tant d’années d’absence,
osaient venir réclamer des biens à jamais perdus. On traitait
en intrus chez eux, sur leur propre seuil, les légitimes pos¬
sesseurs qui n’avaient pas même une pierre pour reposer
leur tête. On leur adressait des injures dont ils ne compre¬
naient pas le sens, mais dont ils devinaient toute la malveil¬
lance. Avoir fait ce cruel pèlerinage de trois cents lieues
pour trouver un tel accueil au pays natal !...
Alors, le cœur manqua aux plus intrépides et, comme des
moutons, ils se laissèrent tout d’abord tondre cruellement à
Annapolis, leur ancien Port-Royal, par ces mêmes colons
anglais qu’ils fuyaient en vain, puis ils s’enfuirent désespérés
jusque vers les mauvaises terres délaissées de l’extrême Baie
de Sainte-Marie, au fond même de la péninsule. De ce pays
perdu ni colons anglais ni pêcheurs anglais n’avaient à aucun
prix voulu. « Cette baie profonde, dit l’arpenteur Charles
Morris en son rapport de 1762, est pleine de rochers et de
hauts fonds ; elle est évitée par tous les marins comme très
dangereuse. Les terres des deux côtés en sont escarpées, mon¬
tagneuses, pierreuses ». La forêt vierge y descendait jusqu’à
la mer. De l’immense et riche domaine volé aux Acadiens,
voilà tout ce que la générosité britannique abandonnait,
après onze années d’exil, aux victimes survivantes. Cadeau de
Grec que ces terres de rebut : car les pauvres défricheurs y
furent condamnés à de longues misères. Là, sur ces stériles
falaises, en cette sorte de bagne naturel, les tristes intrus au
317
DU FOND DES TÉNÈBRES
pays des ancêtres, à bout de force et de courage, se laissèrent
tomber, prêtant tous les serments d’allégeance qu’on crut
bon d exiger de leur faiblesse vaincue. Puis, pieusement,
près de 1 anse aux Grosses Coques qui leur fournissait quel¬
ques aliments, ils dressèrent une rustique croix de bois autour
de laquelle ils s’agenouillèrent ; et, bâtissant quelques huttes
avec des troncs d arbre, ils fondèrent en cette morne région
sans route ni défrichement un humble village que bravement
ils appelèrent la Ville française. Le nom survit encore, ainsi
que 1 âme française dans le cœur des descendants et le par¬
ler de France sur les lèvres des mères et des enfants.
On estime que, des 8.000 proscrits du littoral atlantique, la
moitié environ, soit 4.000 périt de maladies et de misères tant
morales que physiques ; on estime que de toute la population
acadienne, dont le nombre total fut évalué par l’abbé de l’Isle-
Dieu à 14.000, il ne survécut guère aux dix années de persé¬
cution du « grand dérangement » que 8.000 misérables, épars
sur des régions immenses, sans feu ni lieu ni ressources d’au¬
cune sorte. 6.000 morts et 8.000 meurt-de-faim ! Voilà, au
point de vue humanitaire,' le beau et noble bilan de la poli¬
tique anglaise en Acadie ; mais la glorieuse histoire de la colo¬
nisation britannique a su jusqu’à ce jour étouffer la triste
éloquence de ces chiffres et de ces faits.
Sources et autres références.
Arch. Min. Colonies. — C)2 Saint-Pierre et Miquelon, vol. I, f. 22-6.
Arch. Min. aff. étr. — Corr. pol. Angleterre, vol. 447-449 (Négoc. du
duc de Nivemois, etc.) ; Mém. et Doc. Amér., vol. 21-22.
Arch. Canada. — Rapport 1886, pp. cli-ci.xii (Papiers secrets de
Samuel Waldo à W. Pitt (1756-1761).
- 1905, II, pp. 271-279, 315. (Recens. 1767),
318-328.
— 1894 (doc. angl. relat. à Nouv. Ec.),
pp. 241-290.
Thomas Akins. — Sélections of Nova Scotia Public Doc., pp. 314-352.
Beamish Murdoch. — Hisl. of Nova Scotia, II, 398-460.
W. Ganong. — A Monograph of lhe historié Sites of the Prov. of N.
Brunswick (Soc. roy. Can., 1899, II).
Ed. Richard. — Acadia (éd. H. d’Arles), III, 320-360.
Moses Perley. — An early Historyof New Brunswick, Saint John, 1891.
Casgrain. — ■ Pèlerinage au pays d’Evangéline, Paris, 1890.
Sulp. et pr. des Miss. étr. en Acadie ; Québec, 1897.
Mémoire sur les Missionnaires en Nouvelle Ecosse, au
Cap Breton et à Vile Prince Edouard (1760-1870),
Québec, 1895.
Aug. Gosselin. — L’église du Canada depuis la Conquête (1760-1775),
Montréal, 1916.
CHAPITRE XXVI
L’AUBE
(1766-1921)
Dernières évictions. — Concessions intéressées.
Retour des prêtres.
e traité de Paris (février 1763) ne mit pas fin aux diffr
cultés de l’Angleterre en Amérique. Débarrassée à bon
* compte, d’une France mal gouvernée, elle dut compter
avec ses vieilles colonies de mieux en mieux organisées : la
Grande-Bretagne n’eut pas plus tôt acquis la Nouvelle France
qu’elle perdit la Nouvelle Angleterre. Pour bien comprendre
la politique coloniale des Anglais à cette époque, et parti¬
culièrement leur politique acadienne en Nouvelle Écosse, il
est indispensable de connaître certains aspects ignorés de cette
lutte fratricide.
Les difficultés entre la métropole et les colonies américaines
datent de 1764. Or, en 1766, la Nouvelle Écosse, avec ses
9.000 colons anglo-saxons, disséminés en cinq ou six groupes
encore mal lotis et mal établis, n’était qu’une colonie naissante,
sans cohésion, sans unité d’opinion. Ses représentants offi¬
ciels sentaient trop le besoin d’une aide métropolitaine pour
éprouver les moindres vélléités d’indépendance. Aussi, le
minuscule Parlement d’FIalifax accepta-t-il sans hésiter le
Stamp Ad et toutes les taxations et restrictions coloniales
qu’il plut à la métropole d’imposer. Lorsqu’en mars 1768
l’Assemblée du Massachusetts le sollicita de résister aux actes
du Parlement britannique, cette lettre provocatrice ne fut
pas même lue. « L’Assemblée, dit le gouverneur qui était sûr
de ses hommes, aurait plutôt répondu par une énergique note
de réprobation » (10 juillet). Elle répondit chaleureusement,
L’AUBE
319
du reste, dès que la guerre fut déclarée : « Nous sommes libres
en acceptant notre dépendance... Nous sommes heureux de
manifester notre obéissance au Roi et notre soumission aux
lois du Parlement Britannique » (octobre 1775). Quelle amère
déception pour les gens de Boston qui avaient tant fait
pour cette ingrate colonie de Nouvelle Écosse 1 II est vrai
que les rebelles avaient alors d’assez mauvais débuts.
A côté de ce parti loyaliste qui se recrutait surtout parmi
les vieux colons comblés de faveurs et de biens mal acquis,
il y eût bientôt, même parmi les « Britishers », une forte
minorité et enfin presque une majorité d’électeurs et d’élus
mal repus, de fonctionnaires mécontents, de débiteurs insol¬
vables qui ne demandaient, pour satisfaire leurs appétits ou
régler leurs comptes, qu’un changement de régime : c’étaient
des républicains, des libéraux, des séparatistes, dont un chan¬
gement de pouvoir, un gouvernement parlementaire eût bien
mieux fait les affaires que l’ordre de choses établi. Il y avait
surtout les nouveaux colons venus en ces dernières années
de Nouvelle Angleterre et des pays circonvoisins : mécon¬
tents de ne pouvoir, faute d’une natalité, d’une activité et
d’une compétence suffisantes, tirer vite parti des bonnes
terres acadiennes qu’on leur avait si libéralement octroyées,
ils manifestèrent hautement leurs sympathies pour leurs
frères d’origine (23 octobre 1773) et les aidèrent de leur mieux
non seulement par une propagande intense, par des déclara¬
tions publiques, mais encore par des renseignements secrets,
par des ravitaillements clandestins. « Les colons venus de la
Nouvelle Angleterre, dit le capitaine anglais Stanton (4 décem¬
bre 1775), sont au fond des rebelles : ils désirent le succès de la
rébellion ; ils déclarent même, dans la chaleur des discussions
ou dans les expansions de l’ivresse, qu’ils tueraient plus volon¬
tiers un Anglais qu’un chien. » Ils en donnèrent la preuve ou
peu s’en faut dès juillet 1775 : « des mains criminelles », dit
le gouverneur Legge, ont incendié une meule de foin de
10 tonnes destinée aux troupes anglaises de Boston et ont mis
le feu à l’Arsenal d’Halifax. '< Ces gens, conclut-il, visent à se
joindre aux rebelles. , Ils s’y joignirent, en effet.
Ici une remarque s’impose. Ces colons d’origine américaine
se trouvèrent de 1765 à 1783 précisément dans la môme situa¬
tion que les colons d’origine française de 1744 à 1755 : la plu-
320
LA RENAISSANCE
part d’entre eux étaient de cœur avec leurs parents et amis
des colonies révoltées et, par conséquent, intimement hostiles
au gouvernement du pays qu’ils habitaient. Eux aussi voulu¬
rent, à tout le moins, être des Anglais neutres. Ceux d’entre
eux qui habitaient les comtés de Kings et de Cumberland
exigèrent le même privilège qu’avaient vainement réclamé
leurs prédécesseurs, les Acadiens du bassin des Mines et de
l’isthme. « Il serait de la plus grande cruauté et de la plus
grande injustice, dit leur pétition, de nous contraindre de
marcher en armes contre des parents et amis. » Et pourquoi
était-ce plus cruel pour des Américains que pour des Français?
pourquoi était-ce plus injuste pour des gens à qui aucun
traité n’avait accordé pareil privilège ? On n’en octroya pas
moins aux fils des persécuteurs l’exemption militaire qu’on
avait refusée aux pères des persécutés ! Ils ne s’en conten¬
tèrent pas : beaucoup plus que les Acadiens en aucun temps,
ils protestèrent, conspirèrent, manifestèrent ouvertement
leurs sympathies et leurs antipathies, recueillirent des rebelles
prisonniers et leur fournirent des moyens d’évasion ; bien pis,
ils finirent, comme nous le verrons, par se révolter sur certains
points et par se joindre hardiment aux troupes d’invasion,
les armes à la main. En furent-ils châtiés ? Pas le moins du
monde. Ah ! si les Acadiens autrefois en avaient fait autant...
quel haro I quelles rigueurs impitoyables ! Mais non : deux
poids, deux mesures. Bien qu’aucune clause du traité ne légi¬
timât de leur part aucune indépendance, nul ne s’avisa jamais
de molester ces colons hostiles ou récalcitrants ; ils ne con¬
nurent ni persécutions ni expropriations ni expulsions. Aucun
Lawrence ne toucha à ces ennemis de l’intérieur qui n’avaient
pas même l’excuse d’être d’une autre religion et d’une autre
race.
Or, l’Angleterre voulait précisément, parce qu’elle en sentait
toute la nécessité, faire de cette Nouvelle Écosse si divisée le
boulevard de sa résistance contre les colonies rebelles. Elle y
avait cette belle rade, déjà aménagée, d’PIalifax, ouverte
par tous les temps, hiver comme été ; elle pouvait y concentrer
ses troupes et ses vaisseaux, y reposer les unes, et y réparer
les autres : elle comptait s’y ravitailler en recrues comme en
denrées. Mais au seul mot milice presque tous ces braves colons
insubordonnés ou pacifiques poussèrent les hauts cris ;
HALAGE DU BOIS
L’AUBE
321
c’était un attentat contre leur liberté. On eut beau offrir
douze pence par jour, puis une prime de trois guinées et
demie : les recrues firent presque entièrement défaut, même
parmi les loyalistes ; au 15 août 1776, en dépit de toutes les
dépenses, malgré toutes les pressions officielles, on n’avait
pas encore pu organiser un seul régiment de miliciens. Pis
encore : les habitants d’Annapolis, de Truro, de Cumberland,
d’Onslow et de leurs environs refusent non seulement de s’en¬
rôler, mais de payer même toute taxe supplémentaire pour
l’entretien des milices ; ceux de Cumberland vont, en leurs
assemblées séditieuses, jusqu’à menacer les loyalistes, jusqu’à
inviter les rebelles à venir par leur isthme envahir la province
(15 février 1776) ; ceux de Maugerville sur le Saint-Jean pac¬
tisent avec les insurgés de Machias qui ont incendié le fort
Frederick et ses casernes. Pour comble, en juin 1777, les habi¬
tants d’Onslow (ancien Cobeguid), tout comme les Acadiens
d’autrefois, refusent de prêter le serment d’allégeance. Le
gouverneur en conclut que, ce sentiment étant général, la
population ne manquerait pas de se joindre aux rebelles en
cas d’invasion et réclame, pour s’assurer les points menacés,
des garnisons de troupes mercenaires. Mais ces troupes man¬
quent à tel point qu’en juillet 1775 il n’y avait plus en Nou¬
velle Écosse que 36 soldats réguliers, tout le reste ayant été
hâtivement envoyé à Boston ; d’où demande sur demande
de munitions, d’artillerie et surtout de troupes métropoli¬
taines ; il faut au moins 2.000 hommes pour maintenir et
défendre la province (26 avril 1776), de 300 à 500 dans le seul
fort Cumberland.
La province de Nouvelle Écosse courut donc de gros dan¬
gers. Dès juin 1775, les communications maritimes furent à tel
point menacées par les « insurgents » que le ravitaillement des
troupes anglaises de Boston et autres lieux en fut compromis ;
en mars 1776, ces troupes durent même, avec une partie de
la population, être ramenées à Halifax. Les colonies rebelles,
sachant de quelles complicités elles pouvaient disposer, n at¬
tendirent pas si longtemps pour prendre l’offensive : de leur
centre militaire du Nord, Machias, elles menacent Annapolis
et les établissements de la rivière Saint- Jean où dominent
leurs partisans. Dès la marche sur Montréal, elles opèrent
sans difficulté une descente en ces établissements, puis une
LAUVRIÈRE. T. II.
21.
322
LA RENAISSANCE
autre au Cap de Sable (décembre 1775) où elles contraignent
les habitants à prêter au moins serment de neutralité. En
août 1776, les troupes rebelles installées à la rivière Saint-
Jean inquiètent le fameux fort Cumberland qui commande
l’isthme ; en novembre, un parti de 500 hommes, tant sau¬
vages que gens du pays, surtout colons américains, l’attaque
si hardiment qu’il eût succombé, sans l’arrivée opportune des
renforts anglais de Windsor. Presque tous les habitants favo¬
risaient les rebelles, mêmes les presbytériens irlandais de
Cobeguid et de Pictou. Au printemps de 1776, une délégation
de Cumberland, avec John Allen en tête, s’en va porter au
congrès de New- York une liste de 600 de ses compatriotes
prêts à se joindre aux rebelles et promet de soulever dès son
retour les Acadiens et les sauvages de la rivière Saint- Jean.
« Le 1er mai 1777, dit Haliburton, tous les habitants de
Truro, Onslow et Londonderry [ceux-là même qu’on avait
pourvus des meilleures terres acadiennes] refusèrent, sauf
cinq, de prêter le serment d’allégeance ; on menaça de les
tiaiter en rebelles papistes ; en fait, on se contenta, le 13 juin,
de refuser à leur représentant l’entrée au Parlement ». Que
l’on veuille bien comparer le traitement subi par les Acadiens
en ces mêmes lieux vingt-deux ans plus tôt... Il s’en fallut
donc de fort peu que la Nouvelle Écosse ne tombât entre les
mains des Américains et avec elle le Canada. Québec pris,
l’Angleterre perdait toute cette Nouvelle France qu’elle était
si hère d avoir quinze ans plus tôt conquise par une surprise
déloyale et avec des forces disproportionnées. Mais Vergennes
fut aussi lent à se décider en faveur des Américains que
récemment Wilson en faveur des Alliés. De pareilles lenteurs
coûtent cher : elles sont souvent irréparables.
Deux autres causes entretenaient l’alarme en Nouvelle
Ecosse : la présence des sauvages dans le pays et le voisinage
de la France à Saint-Pierre et Miquelon, puis son interven¬
tion. « Le 3 août dernier, écrit l’abbé de l’Isle-Dieu au Préfet
de la Propagande (8 nov. 1763), on a appris qu’un corps [de
sauvages] du Saint- Jean avait tiré sur le fort d’Annapolis et
avait tué plusieurs personnes des environs ; mais tout aussitôt
on a détaché un régiment pour leur donner la chasse. » Dès
1 été 1766, les Micmacs, se plaignant de ne pouvoir faute de
piêties pratiquer leur religion, sont accusés d’entretenir des
L ' A ü B É
SÎ!S
relations avec notre petit archipel où devait venir leur ancien
missionnaire, l’abbé Manach ; rassemblés à l’île Madame, ils
menacent de détruire tous les établissements de pêche du golfe
Saint-Laurent si on ne leur donne pas de prêtres. Il n’y a plus
de sectarisme qui tienne ; au plus tôt, on leur en promet un et,
en attendant, on leur distribue des présents pour la somme
de 102 livres sterling. En juillet 1768, l’abbé Bailly, sitôt
ordonné prêtre, est nommé pour les apaiser, et, promu grand
vicaire, il réussit en décembre 1770 à en fixer un groupe près
d’Halifax. Dès qu’éclatent les conflits entre la métropole et
ses colonies, les Micmacs recommencent à s’agiter (jan¬
vier 1769) ; en cette guerre fratricide on vit, en effet, cette
manœuvre monstrueuse : les Anglais des deux partis s’effor¬
çant de surexciter et d’armer les uns contre les autres ces
mêmes sauvages qu’ils nous avaient tant reproché d’utiliser
contre eux.
Le 4 novembre 1775, le gouverneur Legge écrit qu’il cher¬
che à s’attacher tous ces sauvages, mais que l’argent lui
manque ; << les Américains aussi, ajoute-t-il, travaillent à
se les attacher ; s’ils y réussissent, ces sauvages seront plus
redoutables aux colons qu’une armée américaine. » Ils y réus¬
sirent en partie, dès l’automne 1776, puisqu’environ 200 sau¬
vages se joignirent aux bandes américaines qui attaquèrent
le fort Cumberland. Le 19 juillet 1776, le gouvernement
séparatiste du Massachusetts avait, en effet, conclu avec
diverses tribus sauvages un traité pai lequel elles s’engageaient
à fournir 600 hommes sous le commandement de Washington ;
on leur distribue 500 livres de présents : ils renvoient le dra¬
peau britannique et déclarent la guerre aux Anglais. Alarmé,
l’agent néo-écossais auprès des sauvages signale, le 6 juin 1778,
« au moins 200 canots de Micmacs rassemblés sur la rivière de
Miramichi » : « tous les jours, ajoute-t-il, en passent d’autres qui
vont les rejoindre ; il est fort à craindre qu’ils ne dévastent les
régions intérieures et ne réduisent la capitale à la détresse ». Il
conseille donc vivement de donner de l’argent pour se les assu¬
rer ; mais l’argent manque. La métropole n’en veut ni n en
peut fournir. Alors, les Anglais ont recours au même procédé
qu’antérieurement : le gouverneur de la Nouvelle Écosse
supplie le gouverneur du Canada d’insister auprès de 1 évêque
de Québec pour qu’on lui dépêche un <i missionnaire bien
324
LA RENAISSANCE
en vue » qui puisse au plus tôt pacifier les tribus rebelles ».
Et Mgr Briand cède : il remplace l’abbé Bailly, jugé inutile
depuis 1772, par un jeune missionnaire, l’abbé Bourg. Celui-
ci, le 24 septembre 1778, fait de la manière la plus solennelle
prêter le serment d’allégeance aux Micmacs, aux Malécites et
aux Miramichis : les chefs livrent aux Anglais les présents
qu’ils avaient reçus de Washington. Vainement le 18 octo¬
bre 1778 l’amiral d’Estaing envoie de Boston une « Déclara¬
tion au nom du Roi de France à tous les Français de l’Amé¬
rique septentrionale » ; les sauvages ne se soulèvent pas plus
que les Acadiens. En été 1779, un agent américain n’en me¬
nace pas moins d’entraîner une autre tribu contre le fort de
Penobscot ; l’abbé Bourg est aussitôt dépêché pour la retenir
dans le devoir anglais ; le mois suivant, même intervention
auprès des sauvages du Saint-Jean ; en septembre, nouveau
traité conclu avec ceux de la Baie des Chaleurs. En mars et
mai 1778, le gouverneur intérimaire et l’agent anglais près des
sauvages insistent sur l’importance qu’il y a, en dépit de
toutes les tentatives américaines, à s’assurer le concours
définitif des sauvages ; d’autant qu’à la rivière Saint-Jean ils
permettent de ravitailler la flotte anglaise en mâts. On y
réussit. Or, c’est grâce à l’intervention des deux missionnaires
catholiques, MM. Bailly et Bourg, que les Anglais rempor¬
tèrent auprès des sauvages cet avantage diplomatique sur
leurs adversaires qu’entravait, un protestantisme intransi¬
geant.
« Mystérieux retour des choses humaines ! dit Antoine Ber¬
nard. Le petit proscrit de onze ans (c’était l’abbé Bourg) qui,
par un triste jour d’automne 1755, suivait en pleurant ses
parents sur la route de l’exil, devenait, quelque vingt ans après,
dans sa patrie retrouvée, l’arbitre recherché par ses anciens
persécuteurs... Le missionnaire catholique, si longtemps dépeint
par les Anglais comme un fauteur de troubles, se trouvait
appelé par eux pour rétablir dans leur propre domaine l’ordre
et la paix. »
Le pauvre petit archipel de Saint-Pierre et Miquelon fut,
lui aussi, pendant des années la terreur des Néo-Écossais.
Nous avons déjà vu les alarmes excessives du premier gou¬
verneur de Terre-Neuve, Palliser. Le 12 octobre 1768, le
Secrétaire d’État recommande au gouverneur de la Nouvelle
L’AUBE
325
Écosse de tenir l’œil ouvert sur ces deux îlots, de veiller à ce
qu’on n’y élève aucune fortification, qu’on n’y amène pas de
troupes, qu’on n’y entretienne des relations ni avec les Aca¬
diens ni avec les Canadiens, qu’on n y fasse pas de commerce
illicite, qu’on y compte le nombre de navires, etc... Le Gou¬
verneur envoie un fonctionnaire et une goélette pour cette
mission de surveillance, en réalité, d espionnage ; et, le
9 juillet 1769, celui-ci rassure son ministre en lui déclarant qu’à
Saint-Pierre et Miquelon les Français se conforment loyale¬
ment au traité de Paris. « Toutefois, ajoute-t-il, j ai constaté
que la plupart des Acadiens près de Canso fil y en avait
bien 150] portent des vêtements de laine de fabrication
française. Comme cette importation est de nature à léser le
commerce de la Grande-Bretagne, je crois humblement devoir
en informer Votre Seigneurie... » Voilà à quoi se réduisait la
fameuse contrebande acadienne : quelle mesquinerie 1
Lorsque la guerre menaça, nouvelles transes : le gouverneur
Legge s’inquiète des relations qui existent entre ces gens sus¬
pects ; il lui faut un rapport sur les établissements des Aca¬
diens à l’île Madame, afin de savoir s’il n’y aurait pas lieu de
les supprimer totalement (5 octobre 1774). Mêmes alarmes à
propos des 326 pauvres pêcheurs acadiens du Cap Breton
«qu’aveuglent leurs préjugés» (27 janvier 1775). Legge de¬
mande des stationnaires armés pour établir l’ordre en ces
parages (24 avril). Enfin, dès qu’éclate la guerre avec la France,
la puissante Angleterre calme toutes ses alarmes, en s empa¬
rant, avec trois frégates et un vaisseau de 40 canons, de nos
31 hommes de troupes et de leur gouverneur et en expulsant
de vive force les 1.400 misérables pêcheurs, parfaitement
inoffensifs et impuissants (septembre-octobre 1778). Toute¬
fois, lorsqu’en 1779 survint dans les eaux américaines la flotte
d’Estaing avec ses 26 vaisseaux de ligne et ses 14 frégates,
nouvelles frayeurs à Halifax qu’on arme en toute hâte. Une
tempête désempare la flotte d’Estaing au large de la Géorgie ;
l’année suivante, une deuxième, forte de 10 vaisseaux de
ligne et 40 transports, n’est pas plus heureuse. Frayeurs
chimériques : le ministre « aux mains nettes » n’avait pas plus
de visées sur la vieille Acadie que sur le Canada ; il ne songeait
qu’à d’autres peuples que les Français.
326
LA RENAISSAN G E
Lorsqu’on connaît ainsi la situation précaire de la Nouvelle
Écosse pendant le conflit anglo-américain, on s’explique
mieux sa politique à l’égard des Acadiens : si faibles qu’ils
fussent, elle n’osait se passer d’eux. Or, la faiblesse des Aca¬
diens tenait à deux causes : leur petit nombre et leur misère ;
mais leur appoint n’en était pas moins appréciable.
Aux centaines d’émigrants qui dès 1760 étaient venus de
Nouvelle Angleterre s’établir sur les terres acadiennes s’étaient
joints 300 presbytériens de l’Ulster en 1761, puis 170 en 1762.
De 1762 à 1764 accoururent de Nouvelle Angleterre nombre
de familles isolées ou groupées, qui colonisèrent toute la baie
de Fundy : ainsi fut fondée à l’embouchure du Saint-Jean,
Portland, dans l’isthme Amherst (Beaubassin), Moncton
(Le Coude), Cumberland (Beauséjour), Sackville (Prée des
Bourques, Prée des Bichards), Four Corners (Tintamare) ;
dans le bassin des Mines : Windsor, Truro, Onslow (Cobeguid)
dans le bassin d’Annapolis, Granville. Sur le Saint- Jean'
périclita, à vrai dire, Maugerville, fondée sur l’emplacement
de l’ancienne Fréneuse par une association du comté d’Essex
en Massachusetts ; mais, en janvier 1763 Belcher comptait à
Horton 670 habitants dont 375 enfants ; à Cornwallis, 518 dont
319 enfants ; à Falmouth, 278 dont 146 ; à Newport, 251 dont
111 enfants; ce qui fait peu d’honneur à la natalité améri¬
caine, si on la compare à la natalité acadienne. De 1772 à 1774
vinrent dans le comté de Pictou plus de 200 Écossais des
Hautes Terres qui ne parlaient que le gaélique et près de
400 émigrants du comté d’York ; mais la plupart de ces der¬
niers, ne réussissant pas, se rembarquèrent en 1776. En
mars 1770, Sir William Mayne et ses associés demandèrent la
concession de 100.000 acres de terres dans la partie continen¬
tale du Nouveau Brunswick ; en juin 1770, les frères Bailey
en demandèrent autant, outre le droit de pêche le long du
littoral si poissonneux du GoFe Saint-Laurent. A vrai dire,
la plupart de ces immenses concessions ne prospérèrent pas’
non plus que celles de l’agent irlandais Mac Nuit, qui dut’
en octobre 1770, rendre ses 250.000 acres. La Morisiana du’
roP f^meux Charles Morris échoua tout comme Lawrence-
town, tout comme Wilmot-town, si bien que la géographie de
Nouvelle Écosse n est pas déshonorée par ces trois noms de
criminels. N empêche que si l’on ajoute à la Nouvelle Écosse
L’AUBE
327
péninsulaire et continentale le Cap Breton et l’île Saint-Jean,
la population totale s’élève en 1767 à 13.374 habitants et
en 1774 à 17.000. Or, en ce nombre, on ne compte guère, par
suite des exodes à Saint-Pierre et Miquelon et en Louisiane,
que 1.265 Acadiens contre 6.913 colons d’origine anglaise
ou américaine, 2.165 d’origine irlandaise ou écossaise et 1.265
d’origine allemande ; autant dire que les descendants des
premiers possesseurs du sol ne constituent pas un dixième
du nombre des nouveaux occupants.
Si l’on examine l’état social de cette faible minorité, la
situation des Acadiens semble encore plus désastreuse. Ils
sont disséminés dans tout le pays en petits groupes impuis¬
sants ; ils vivent en marge de la société ; car ils n’ont aucun
statut politique ; la loi britannique, adoptée par la Nouvelle
Écosse, leur enlève jusqu’au droit de posséder des terres. Com¬
me ils n’ont d’autre fortune que la force de leurs bras, ils
sont contraints pour vivre de travailler aux gages de patrons
anglais et de travailler d’autant plus péniblement qu’ils ont
de nombreuses familles à nourrir. Naturellement, on les
exploite ; on les exploite même avec d’autant moins de scru¬
pule que leurs maîtres, qui les détestent et les méprisent,
parlent une autre langue et sont sûrs, en cas de conflits, d’avoir
raison en justice. Ceux qui vivent le long des côtes sont
exploités comme pêcheurs par des armateurs tels que ces
fameux Robin, de Jersey, qui, à force de belles promesses,
les ont racolés dans les ports de France et dans ceux de la
Nouvelle Angleterre où ils mouraient de faim. Ceux qui
vivent dans les terres sont, comme manœuvres, employés par
les nouveaux colons à l’éternel labeur de réparer les digues, de
défricher les forêts et aux plus durs travaux de ferme et de
voirie. Quelques-une osent s’attaquer à des terres incultes
qui apparemment n’appartiennent à personne : on les laisse
faire et, quand les rudes besognes de déblaiement et d aména¬
gement sont accomplies, survient le propriétaire inconnu qui,
armé de son parchemin de concession, réclame la ferme en
plein rapport et menace d’expulsion la pauvre dupe si elle
n’accepte de ruineuses conditions de fermage.
« On raconte, écrit discrètement un contemporain, le Révé¬
rend Andrew Brown, que certaines terres appartiennent à des
propriétaires qui surveillent en silence le progrès des travaux
328
LA RENAISSANCE
acadiens et pourront bien, un beau jour, les réclamer. Un cas
flagrant s’est déjà produit ; il peut se renouveler. Le gouverne¬
ment trouvera bon, peut-être, de favoriser l’oppresseur. Alors,
les souffrances des Acadiens se perdront dans les bois : leur
voix n atteindra pas le trône : et, si celle de l’histoire a quelque
influence, la leur n’en aura plus. »
Nous connaissons plusieurs de ces cas : à l’île Saint- Jean,
par exemple, et aux îles de la Madeleine ; mais le plus fameux
est celui de l’ingénieur bâlois naturalisé anglais, Wallet-
Desbarres : il laissa aménager dans l’isthme d’immenses ter¬
rains et ne les réclama que lorsqu’ils furent mis en parfait
état d exploitation. Cette monstrueuse malhonnêteté n’em¬
pêcha pas ce renégat d’être promu par le gouvernement
anglais à la haute dignité de gouverneur du Cap Breton ; là
encore il put impunément molester d’autres misérables
Acadiens.
L histoire du comté d’Annapolis, telle que la racontent
W. A. Calneck et le juge Savary, nous montre assez bien la
situation lamentable des Acadiens à cette époque. Dans les
deux premières attributions de terres en 1759 et en 1760 ne
figure pas un seul nom acadien. Dans le recensement de 1768,
sur une population de 513 habitants dont 370 d’origine amé¬
ricaine, on ne relève que les noms de sept familles acadiennes
qui, comptant 67 membres, ne possèdent en tout que trois
têtes de bétail et quelques barques de pêche : on devine la
misérable existence au jour le jour de ces indigents En 1770,
grand changement de chiffres : sur une population de 450 habi¬
tants, il n y a plus que 200 Américains (les autres ont dû
trouver que ce pays rapportait trop peu pour leurs convoi¬
tises) ; mais il y a 230 Acadiens, en partie revenus de Boston.
Comme ces Acadiens ne possèdent que 400 arpents de terre,
on peut en conclure qu ils sont presque tous, pour vivre,
exploités par ces colons américains qui ne peuvent, vu leur
nombre et leur incompétence, mettre en valeur leurs milliers
d’arpents. Un autre classement le prouve : presque tous les
Acadiens sont inscrits dans le personnel des familles améri¬
caines qui évidemment les hébergent et les emploient. Com¬
ment, du reste, ces nouveaux venus auraient-ils pu, sans main-
d œuvre expérimentée, tirer parti de concessions se compo¬
sant surtout de marais endigués, de vergers et de terres
L’AUBE
32Ô
incultes ? Là comme ailleurs, les spoliateurs firent des anciens
maîtres leurs ilotes, les employant à raison de 8 à 10 par
ferme et s’enrichissant ainsi doublement à leurs dépens.
Même exploitation éhontée à Granville, de l’autre côté de la
rivière d’Annapolis : là, jusqu’en 1767, pas un seul Acadien ;
mais en 1770 ,127 Américains exploitent 300 Acadiens ; outre
ce bétail humain, ils possèdent 747 têtes de bétail bovin
et 581 de bétail ovin ; on en devine la provenance ; le tout sur
d’immenses et excellentes terres acadiennes, comme ce
domaine de Belle-Isle appartenant autrefois aux Le Borgne,
lequel compte 1.000 acres d’alluvions endiguées. Il en fut de
même à peu près partout. Concluons une fois de plus : la
prospérité anglaise de la Nouvelle Écosse repose, non seule¬
ment sur le crime de l’expropriation acadienne, mais encore
sur l’infamie de l’exploitation acadienne.
Si faibles que fussent son nombre et son importance sociale,
la population acadienne n’en constituait pas moins, en ces
heures de danger, un appoint sérieux pour l’Angleterre en
Nouvelle Écosse. Des 13.000 habitants du recensement de
de 1767, il n’y en avait pas la moitié qui, vieux colons ou
nouveaux venus d’Europe, lui fussent franchement dévoués ;
les autres, avons-nous dit, pour la plupart originaires des
colonies rebelles, lui étaient plus ou moins hostiles ; en outre,
les sauvages, fortement travaillés par les menées américaines,
penchaient tout naturellement, avons-nous vu, pour leurs
vieux amis les Acadiens dont ils avaient la même religion.
On conçoit que, dans ces conjonctures critiques, la politique
anglaise fut de se ménager, en même temps que les sauvages,
les 1.265 Acadiens et, si possible, de s’assurer leur concours :
elle n’y manqua pas. Comme toujours, elle usa dans ce but
intéressé de tous les moyens per fas et nefas avec une désinvol¬
ture cynique. Dès octobre 1764, elle avait concédé à 165 fa¬
milles acadiennes, soit près de 1.000 personnes, quelques mau¬
vaises terres dédaignées, miettes tombées de la table des
repus. En 1765, elle autorise ceux des Entremont qui étaient
revenus de Boston et de Cherbourg à reprendre leurs mé¬
diocres terres de Pobomcoup dont personne ne voulait.
Une faute de Choiseul encouragea cette nouvelle politique
de concessions : par l’intermédiaire du gouverneur Dangeac,
S30
LA RENAISSANCE
il avait en 1767 autorisé, à la légère (c’était son habitude), à
retourner en Acadie ceux des Acadiens qui ne pouvaient
trouver des moyens d’existence dans les îles surpeuplées de
Saint-Pierre et Miquelon. En octobre, 163 revinrent tant à
Halifax qu’à Canso ; ils désespéraient de la France qui ne
pouvait les recueillir. Ce désespoir fut contagieux : si la France
les abandonnait, ils n’avaient donc plus qu’à subir l’Angle¬
terre. Le Gouverneur Francklin en profita pour leur arracher
le serment d’allégeance et les disperser le long de la côte
orientale, en ayant bien soin de leur donner quelques conces¬
sions à Cocagne (24 familles) et à Fox Creek. Cet exemple fut
désastreux : « il produisit, dit Francklin, une impression si
profonde sur tous les Acadiens qui habitent cette province
que je saisis cette occasion pour exiger d’eux le serment
auquel ils s’étaient toujours refusés. » De concert avec son
Conseil, il lance donc, dès le 5 novembre, une proclamation
qui, mêlant le chaud et le froid, réclame le dit serment « de
tous les Acadiens français » sous peine de poursuites conformes
à la loi, mais promet, par contre, à tout chef de famille asser¬
menté 80 acres de terre et à chaque membre de sa famille
40 autres. Bien mieux, il obtient du vieux juge Belcher, tou¬
jours bon à tout faire, et par conséquent, aussi coulant désor¬
mais avec les Acadiens qu’il avait été naguère intraitable,
cette opinion juridique qui contredit toute la politique anté¬
rieure : « Aucun Acte du Parlement n’empêche les papistes
de recevoir et de posséder des terres en Amérique et de jouir
du droit de propriété au même titre que les autres sujets. »
C’était une entorse donnée à la loi britannique adoptée en
Nouvelle Écosse ; le gouvernement métropolitain ne l’en
approuva pas moins aussitôt : un si beau geste de tolérance
avait, dans les circonstances actuelles, le précieux mérite
d être profitable. Toujours la même politique intéressée qui
plie les principes à tous biais. Francklin va plus loin encore
en cette voie :
« Considérant, dit-il le 20 février 1768, que la plupart de ces
Acadiens sont très pauvres, que les terres qui leur sont accordées
sont incultes, que plusieurs d’entre eux occupent des terres
appartenant à d autres habitants, qu’on les a trouvés parti¬
culièrement utiles pour la culture et l’amélioration des terres
marécageuses qu il faut endiguer, que les autres colons ne sont
L’AUBE
331
pas familiers avec ce genre de travaux, je demande qu’il me
soit permis de leur accorder dix années, au lieu de trois, pour
mettre en état leurs terres. Cette faveur permettrait à ceux
qui sont industrieux de se procurer des bestiaux et autres choses
nécessaires et [attention ! in cauda venenum] les maintiendrait
dispersés dans la partie la plus centrale de la province où ils
se trouveront bientôt noyés dans la masse des colons protes¬
tants ».
Le gouvernement métropolitain approuve, approuve tou¬
jours « entièrement » des mesures aussi profitables à la colonie
qu’aux colons anglais ; le 26 février, le secrétaire d’État écrit :
« Encouragez leur disposition à se soumettre en leur offrant
tous les avantages qui n’exposent pas la sécurité publique.
Ne manquez pas de leur promettre hautement la protection
et les faveurs de Sa Majesté et de leur communiquer Sa Gra¬
cieuse Intention de les dédommager autant que possible
[il était temps, vraiment ! de cette façon, c’était, du reste,
impossible] des pertes dues à leurs aveugles préjugés, à leur
attachement obstiné à la France. » [Était-ce bien la seule
cause ? et le patriotisme n’est-il donc, après tout, que préjugé
et entêtement?] Même sollicitude à l’égard des Acadiens du
Cap Breton : « Sa Majesté est pleine de bienveillance et d’at¬
tention pour ceux qui se sont établis au Cap Breton avec des
autorisations temporaires : on prendra bien soin que dans le
plan de lotissement des terres il soit tenu compte des amélio¬
rations faites par eux. » Belle promesses opportunes dont on
ne tint guère compte, du reste, l’heure du danger passée.
Dès lors, toutefois, les concessions acadiennes sont plus
nombreuses. En décembre 1767 et en juillet 1768, on permet à
quelques réfugiés d’Annapolis de s’établir provisoirement sur
les terres rocheuses de la baie Sainte-Marie ; dix-huit familles
se fixent (5 oct. 1767) au cap de Sable, aux environs de Bar-
rington et de Yarmouth ; le 13 novembre 1767, Michel Bourg,
Bené Terriaux et 22 autres chefs de famille obtiennent sur
demande commune des concessions à Cocagne et à Shédiac ;
le 23 décembre, nombre d’autres en sollicitent dans le comté
d’Annapolis et dans le canton de Windsor (les Mines) ; d’autres
s’installent à Memramcouck et àBellevue (sur le Peticoudiac),
à la baie des Ouines, à Miscou, à Caraquet, à Népisiguit, sur
le golfe Saint-Laurent ; d’autres encore, sur le Saint-Jean ; le
29 août 1767 « onze familles sont autorisées à y rester jusqu’à
332
LA RENA ISSANCE
ce qu’on leur trouve un endroit convenable » ; ce qui était
bien vague ; mais, le 20 août 1768, on les chasse en leur promet¬
tant des terres ailleurs ; ce qui était plus vague encore.
Tant de clémence fait surgir partout, du fond de mille
retraites cachées dans les bois et sur les rivages déserts, de
pauvres êtres faméliques qu’amène l’espoir de trouver enfin un
gîte ; il en vint de Québec même, il en vint du Cap Breton,
il en vint de l’île Saint-Jean. Bien des déceptions suivirent ces
tremblants espoirs : la plupart de ces concessions, en partie
temporaires, furent faites avec ce manque de garanties sûres
et avec cet esprit de parcimonie précautionneuse que nous ne
connaissons que trop. Lorsque les terres n’étaient pas entière¬
ment incultes et franchement mauvaises, on eut bien soin,
selon les prescriptions actuelles et antérieures, que les lotisse¬
ments fussent de peu d’étendue, vendus « à si haut prix qu’il
n’y a rien de pareil au Canada », autant que possible situés
loin des côtes et enserrés entre des concessions anglaises ;
toutes conditions fâcheuses pour les malheureux Acadiens :
car elles entravaient le développement de leurs exploitations
et donnèrent lieu à maintes contestations, voire à maintes
expropriations ruineuses. La première région où les Acadiens
furent admis à se fixer, la seule où ils occupèrent des terres
autrefois occupées par leurs ancêtres fut celle de Memram-
couk, de Shédiac, de Cocagne (1767). En réalité, en dépit de
toutes les belles phrases, les prétendus affranchis étaient plutôt
tolérés et même, en vue de la prospérité coloniale, exploités
que franchement favorisés et secourus. Un de leurs prêtres,
l’abbé Bailly, avoue en 1771 : « Mes paroissiens ne peuvent
être que fort pauvres : la pêche, la chasse, couper du bois,
voilà leur vie. » Bref, en cette fin du dix-huitième siècle, les
descendants des premiers colons américains ne faisaient que
reprendre la rude vie précaire de leurs ancêtres, les pionniers
défricheurs du temps d’Henri IV, avec toutefois cette diffé¬
rence aggravante : ils peinaient maintenant non pas sur les
meilleurs, mais sur les pires terres du pays. La huitième géné¬
ration recommençait le labeur épuisant de la première, pour
le profit du magnanime usurpateur.
Vivant ainsi en marge de la société anglaise, ces parias
durent s’organiser eux-mêmes :
L’AUBE
388
« Ils s’enhardirent progressivement, dit Camille Derouet
( Correspondant , 10 sept. 1899) et se construisirent des villages
loin des lieux habités par les Anglais. Dans la plupart de ces
villages, ils placèrent à leur tête un conseil de vieillards chargés
de statuer sur les affaires intéressant le groupe d’habitants,
de régler les différends survenus entre eux et d’enregistrer les
mariages. En outre, comme il n’y avait plus de prêtres en Aca¬
die, c’est à ces mêmes vieillards que fut confié le soin de bap¬
tiser les nouveaux-nés et de réciter pour les morts les dernières
prières... Privés de secours spirituels, ils s’efforcaient de remplir
aussi fidèlement que possible leurs devoirs religieux et ne man¬
quaient jamais de se réunir le dimanche à l’heure habituelle de
la messe. » [C’étaient les messes blanches qu’à haute voix lisait
un vieillard.]
Quand ils se sentirent enfin indispensables, la première
chose qu’ils exigèrent, ce furent des prêtres. Qu’à cela ne
tienne ! On en avait bien donné aux sauvages ; on leur en
donna aussi, les mêmes. Ce fut d’abord l’abbé Bailly. Naturel¬
lement le mobile fut, comme toujours, intéressé : on voulait
ainsi les bien maintenir dans le nouveau devoir civique et
militaire :
« Le gouvernement ne pouvait plus longtemps se dérober à
la promesse faite, avoue Francklin (29 juillet 1768). Le gouver¬
neur [anglais] de Québec a eu la bonté de s’assurer les services
d’un jeune Canadien du nom de Bailly, expressément ordonné
par l’évêque pour cette mission... [« On voulait retenir les Aca¬
diens, confirme l’évêque de Québec : le moyen était de leur en¬
voyer un missionnaire ; je l’ai fait »]. Depuis son arrivée, j’ai
pris tous les moyens pour connaître ses sentiments ; je l’ai placé
sous la surveillance du Révérend Breynton, très perspicace
recteur de cette paroisse. Nous avons constaté qu’il a des idées
libérales, sans la moindre bigoterie, et semble convaincu qu’il
est de son devoir de montrer toutes les qualités d’un bon sujet.
Il est résolu à se conformer à toutes les instructions qui lui
seront données... En outre, comme il peut, par ses rapports
avec les sauvages, nous rendre de grand, services et nous gagner
l’affection des Acadiens, Sa Majesté voudra bien, au moment
où la situation en Amérique est si peu rassurante, approuver
notre gouvernement. En vue de nous le rendre favorable, j’ai
cru nécessaire de lui promettre 50 livres et une magnifique
récompense tous les ans, si l’on est satisfait de sa conduite.
Cette générosité l’induira à se dévouer au gouvernement , c’est
l’intention du Gouvernement de ne le laisser accorder les
secours de son ministère qu’à ceux des Acadiens et des sau¬
vages qui sont devenus sujets de Sa Majesté. »
334
LA RENAISSANCE
Et Sa Majesté approuva cette cynique utilisation de la
religion en vue de fins purement politiques. C’est exactement
le parti que la Prusse a tiré en Silésie du clergé catholique aux
dépens des Polonais.
Que n’accorde-t-on pas aux gens, quand on a besoin d’eux,
pour peu que l’on soit politicien ? Faute de troupes régu¬
lières, avoue Francklin, « la situation en Amérique n’était pas
rassurante » ; il fallait au plus tôt organiser des milices pour
la défense de la Nouvelle Écosse. On osa demander aux Aca¬
diens plus que la neutralité exigée d’eux naguère, plus que la
neutralité accordée aux colons venus de Nouvelle Angleterre :
on voulut leur enrôlement. Pour l’obtenir, à quel beau lan¬
gage, à quelle prodigalité de promesses, à quelles protestations
d’égards n’eut-on pas recours ?
« J’ai reçu de Sa Majesté, écrit Francldin à son subordonné
des Mines Isaac Deschamps (lér juin 1768), l’ordre de donner
aux Acadiens les plus amples assurances de sa faveur et de sa
protection royales. Vous pouvez aussi leur donner, de ma part,
la plus parfaite assurance que je repousse entièrement et désa¬
voue toute intention de les employer comme milice hors de la
province... Vous pouvez, en outre, leur garantir qu’ils seront,
en tous temps, traités avec le même degré d’indulgence et de
protection que les autres sujets de Sa Majesté... Le gouverne¬
ment n’a pas la moindre intention de les inquiéter ni de les
molester au sujet de leur religion. » Le 4 juillet, même antienne :
« C’est l’intention du Roi et c’est aussi ma volonté qu’ils soient,
en toute occasion, traités par les fonctionnaires avec toute la
douceur et toute la tendresse possibles, afin qu’ils n’aient pas
à se repentir de s’être soumis au gouvernement de Sa Majesté. »
Ainsi flagornés, les naïfs Acadiens cédèrent : « en cette
guerre folle », comme ils disaient, ils s’enrôlèrent pour la
défense de leurs anciens persécuteurs et le firent avec plus de
zèle que les usurpateurs mêmes de leurs terres, que les
colons de la Nouvelle Angleterre. Une bien curieuse péti¬
tion des colons néo-anglais du Fort Cumberland porte (jan¬
vier 1776) : « Ceux d’entre nous qui appartiennent à la Nou¬
velle Angleterre ayant été invités en cette province par
une proclamation du gouverneur Lawrence, ce serait la pire
cruauté et la pire imposture de nous obliger a marcher en
différentes régions les armes a la main contre nos amis et
nos parents, » C’était précisément ce qu’avaient dit, vingt ans
l’aube
33o
plus tôt, les Acadiens ; ainsi, en cette sinistre région de
l’isthme, les descendants des persécuteurs affectent mainte¬
nant de prendre la défense des descendants de leurs victimes,
au nom même des principes jadis invoqués par elles : « Les
Acadiens qui sont parmi nous se trouvent dans la même situa¬
tion ; la plupart d’entre nous ont des amis dispersés en différen¬
tes parties de l’Amérique et cela sur l’ordre de Sa Majesté ».
Peut-on, en ce juste retour des choses humaines, faire preuve
de plus d’inconscience, d’inconsistance morale ou d’hypo¬
crisie ? N’empêche que dès le 26 août 1775 on comptait
déjà 300 miliciens acadiens : 50 à Halifax, 50 dans Argyle,
50 dans Clare, 50 en Cumberland, 50 au Cap Breton, 50 à l’île
Madame. « Deux compagnies d’Acadiens sont en formation
dans le voisinage d’Annapolis, écrit le gouverneur Legge le
4 novembre 1775 ; il y en a deux autres près de Chignectou ».
Sur le nombre total de 400 nouveaux enrôlements, ajoute-t-il
le 18 mars 1776, il y a 100 Acadiens ; ils furent dirigés sur
Halifax pour la défense de la capitale. Dès octobre 1775, on
avait une telle confiance dans la loyauté des Acadiens qu’on
leur confia le transport de tous les courriers officiels.
Ce revirement de la politique anglaise est-il bien définitif?
ne proviendrait-il pas, après tout, d’une générosité spontanée,
d’un sincère et durable désir de réparation? A l’heure même
où Francklin promettait aux Acadiens douceurs et tendresse,
le 20 juin 1768, l’abbé Bailly écrivait : « Les Anglais les détes¬
tent ». Le 4 juillet, Francklin lui-même écrivait à son collègue
du Canada, le général Carleton : « Quelques Acadiens qui ont
refusé le serment d’allégeance passent en votre province, dans
l’espoir de se mêler aux Canadiens, sans qu’on s’en doute, et
de bénéficier ainsi de la protection et des avantages du gou¬
vernement, sans en reconnaître le souverain. Je crois néces-
naire d’en informer Votre Excellence, afin qu’un pareil entê¬
tement à refuser l’allégeance chère au Roi... soit constaté et
traité par Votre Excellence de la manière qu’elle estimera la
mieux appropriée. » Sûrement, le général savait ce que parler
veut dire. La magnanimité royale et gouvernementale ne fut
pas, du reste, de longue durée : le 20 août 1768, Francklin
lui-même ordonne d’évacuer tous les Acadiens de la rivière
Saint-Jean, sauf six familles, et le 15 juillet 1774 son succes¬
seur Legge interdit à vingt chefs de familles acadienns, venues
336
LA RENAISSANCE
de France et de Jersey, de s’installer à Canso. Le 20 août
celui-ci prescrit : « Par les dernières instructions que j’ai reçues
de Sa Majesté, il m’est défendu de concéder des terres aux
Acadiens ; comme ils devront dès lors trouver d’autres
moyens d’existence, ils ne manqueront pas de se réfugier en
des parties de la province où il leur sera facile de faire la pêche ;
il en résultera des relations avec les Français de Saint-Pierre
et Miquelon. » A quoi Lord Darmouth s’empresse de répondre :
« Ne faites de concessions qu’avec la plus grande discrétion.
Sa Majesté ordonne de n’en accorder à aucune personne pra¬
tiquant la religion de l’Église romaine, si ce n’est conformé¬
ment à son bon plaisir et après examen des renseignements
fournis sur le caractère et la condition de chaque postulant. »
Voilà à quoi se réduisent la tolérance et la générosité anglaises ;
voilà ce que deviennent de belles promesses, vieilles de six ans.
En tout cas, n’est-on pas choqué de l’immense différence de
ton qui existe entre la paterne mansuétude d’un Francklin et
la brutale férocité d’un Lawrence ? Ne l’attribuons pas uni¬
quement aux hommes ; elle tient surtout aux temps. L’intérêt
avait appris un nouveau langage ; ce fut toute la différence.
Que de hontes, toutefois, que de crimes, que d’irréparables
malheurs on eût évités, si l’on eût plus tôt, sans hypocrisie,
adopté la sagesse de cette politique accommodante ! Oui,
mais alors les Acadiens gênaient, inquiétaient, possédaient ;
maintenant qu’ils sont pauvres, peu nombreux, peu dange¬
reux, on peut, pour tirer d’eux un nouveau profit, se donner
de grands airs généreux. Au fond, la mentalité anglaise n’a
guère changé ; seules changent les circonstances : l’égoïsme
triomphe toujours, violent hier, aujourd’hui bénin.]
Le lendemain en fournit la preuve. La guerre finie, les Aca¬
diens furent-ils récompensés de leur loyalisme ? Leur sut-on
gré d’avoir résisté aux sollicitations américaines sur le Saint-
Jean, de s'être enrôlés à la Baie Sainte-Marie avec plus de
zèle que les gens d’Annapolis ? que non ! ce furent les réfugiés
des États-Unis qui bénéficièrent à leurs dépens, et cela dans
des proportions énormes. Alors qu’on lésinait avec les Aca¬
diens pour les plus petites parcelles de mauvaises terres, on
estimait en avril 1783 qu’il y avait, en réalité, plus de 12 mil¬
lions d’acres cultivables ; ce furent les meilleurs qu’en masse
COMPAGNIE DE BUCHERONS ACADIENS
ORIGNAL EN SON HABITAT
L'AUBE
337
on prodigua aux nouveaux venus des États-Unis. L’humble
Acadien restait toujours pour le fier Anglo-Saxon la dupe
qu’on berne, le pauvre hère taillable et corvéable à merci.
HDès mars 1776, les évacués de Boston avaient été accueillis
à bras ouverts ; mais, lorsqu’après la défaite de Cornwallis
surviennent les milliers de loyalistes outrageusement chassés
des États-Unis, on rivalise d’empressement pour les bien rece¬
voir, les bien pourvoir, les installer comme en une nouvelle
patrie. Le Gouverneur du Canada, Carleton, ordonne au Gou¬
verneur de la Nouvelle Écosse Parr (octobre 1782) de donner
à chaque famille 500 acres de terre et à chaque homme non
marié 300 [à chaque chef de famille acadienne on n’en donnait
que 50], d’exempter les concessionnaires de tous frais et de
tous impôts, de leur fournir main-d’œuvre, matériaux de cons¬
truction, vivres et outils [aux pauvres Acadiens qui n’avaient
que leurs bras on ne fournissait rien, on ne les exemptait
de rien]. Aux sous-officiers, on offre 200 acres, aux simples
soldats 50, plus des parts aux enfants ; le tout sans impôts
pendant dix ans. Naturellement les transports furent égale¬
ment gratuits. Les propriétaires de l’Ile Saint- Jean mettent
le quart de leurs terres à la disposition des loyalistes (août
1783) ; YAcadia Company fait de même (septembre). On envoie
de la métropole tout ce qui manque à la colonie ; matériel,
outils, clous, etc...
En juin 1783, sont déjà arrivés 7.000 loyalistes de toute
provenance, et 3.000 soldats licenciés ; en août, il y en a 12.000;
en septembre 18.000 ; en octobre 20.000 ; en novembre 25.000 ;
au 1er janvier 1784, 27.000 ; en été 28.347. D’immenses bara¬
quements de bois s’élèvent partout : à Halifax, à Cumber¬
land, à Annapolis dont la population est quadruplée ; de nou¬
velles villes surgissent : à l’embouchure du Saint-Jean Carleton
et Parrtown bientôt unis en Saint-John (1785) ; dans le Sud de
la péninsule, Digby et Port Roseway. A Port Roseway,
dénommé par Mac Nutt New Jérusalem, il y a en septembre
5.000 habitants ; à Shelburne (nouveau nom du susdit) en
décembre 12.000, qui ont déjà 800 maisons achevées et 800
en construction, c’est la plus grande ville, la future capitale
de la péninsule ; à Saint-Jean, en mars 1784, il y a près de
2.000 maisons pour plus de 5.000 réfugiés. On se hâte tant de
bâtir qu’on en oublie de cultiver ; de là, des demandes de
LAUVRIÈRE. T. II.
22
338
LA RENAISSANCE
secours de plus en plus urgentes et importantes, des méconten¬
tements, des plaintes, des exigences exorbitantes : 55 gentle¬
men demandent chacun 5.000 acres de terres ; des préten¬
tions invraisemblables : certains concessionnaires vont jusqu’à
refuser hautement à l’arpenteur toute aide pour mesurer leurs
propres concessions ; des exploitations éhontées : certains
colons revendent leurs terres pour repasser aux États-Unis
avec l’argent ainsi acquis. A la Rivière Saint-Jean, où finale¬
ment sont débarqués plus de 10.000 loyalistes, les dissensions
et réclamations sont telles qu’on décide en 1784 de faire de la
partie continentale de la Nouvelle Écosse le Nouveau Bruns¬
wick ; et pourtant ces 10.000 royalistes avaient reçu aux dé¬
pens des Acadiens toutes les meilleures terres de la moyenne et
basse vallée et de ses affluents. Bref, en novembre 1785, on
compte 15.694 loyalistes en Nouvelle Écosse, 10.895 au Nou¬
veau Brunswick, 550 dans l’Ile Saint- Jean et plus de 120 au
Cap Breton.
Le niveau moral en est-il meilleur ? Qu’on en juge par cet
extrait d’une lettre du gouverneur Parr au Secrétaire d’État
(5 mai 1788) : « Je suis entouré ici d’un tas de gredins fana¬
tiques, impudents, avides, aigris, faux et menteurs ; ils se
haussent à l’aide d’un parti qui est leur œuvre et, trouvant
sans cesse à blâmer en leurs supérieurs, sont sans cesse occupés
à lancer des plaintes contre eux. »
Ajoutez à ce flot de 28.000 émigrants les 14.000 anciens
colons, et demandez-vous ce que va devenir le pauvre petit
troupeau épars de 1.500 Acadiens survivants. (Le colonel
Morse en son rapport de 1784 ne parle que de 400 Acadiens
en une centaine de familles). Ces 42.000 Anglo-Saxons ont
tout pour eux : le pouvoir, les faveurs, les bonnes terres ; ils
sont solidement constitués en blocs compacts, bien organisés.
Les quelques centaines d’Acadiens sont disséminés en petits
groupes à peine tolérés sur les pires recoins de l’immense pays.
Au moins a-t-on pitié de leur faiblesse, de leur misère, de leurs
longs malheurs ? Tient-on compte des énormes injustices qu’ils
ont subies et des loyaux services qu’à l’heure du danger, ils
viennent quand même de rendre ? L’on s’en soucie tellement
peu qu’on chasse de quelques bonnes terres de la rivière Saint-
Jean les groupes d’Acadiens qui les avaient défrichées et
vaillamment défendues contre les attaques américaines, et
L'AUBE
3$Ô
ces terres acadiennes on les donne sans scrupule aux derniers
venus. Bref, on récompense le loyalisme américain si grande¬
ment intéressé aux dépens du loyalisme acadien si plein de
mérites. Ces émigrés puritains, — au nombre desquels se trou¬
vaient précisément, à la rivière Saint-Jean, les descendants
du brutal « évicteur » des Mines, son neveu Edw. Winsîow, —
font-ils seulement, instruits par le malheur, un retour sur
eux-mêmes, un loyal examen de conscience ? méditent-ils,
en leur for intérieur, sur les étranges vicissitudes d’une juste
Providence ? Une seule fois, nous avons trouvé' sous lai plume
d’un des leurs cette froide formule : « S’il est des hommes qui
sont tentés d’applaudir aux persécutions d’un peuple exilé,
parce qu’il chérissait la religion de son enfance et de ses an¬
cêtres, qu’ils songent aux sévères leçons de l’histoire » Non :
ces Yankees ne se préoccupent que d’intérêts politiques et
matériels. Dès le 1er mars 1784 ceux de la Nouvelle Écosse
réclament des droits électoraux ; le Nouveau Brunswick n’est
pas plutôt constitué que ceux de la Rivière Saint-Jean
adressent au premier Gouverneur un pressant appel, en tant
que « loyalistes lésés et opprimés », pour qu’on « mette un
terme à l’arrogance de la tyrannie » et que l’on « écrase le
développement de l’injustice ». De quoi donc s’agit-il? ces
résidents d’un an n’ont pas encore de représentants dans la
nouvelle législature. Or, les plus vieux colons du pays, les
Acadiens, n’en avaient jamais eu pendant 70 années sous le
gouvernement soi-disant libéral de la constitutionnelle Angle¬
terre. En présence d’une telle intransigeance dans les deman¬
des et les convoitises, la question s’impose, angoissante :
comment le chétif peuple acadien a-t-il pu résister, sans force
matérielle, sans biens, sans droits ? Comment n’a-t-il pas
totalement péri, submergé sous ce flot d’intrus hostiles ?
Il n’y a qu’une réponse : sa force toute spirituelle fut sa reli¬
gion ; le catholicisme lui enseigna la patience et la persévé¬
rance, l’observance du neuvième commandement qui fit sa
vitalité, l’éloignement de l’hérétique qui fit son unité. Ainsi
replié sur lui-même, énergique et prolifique, ce petit peuple a
miraculeusement survécu aux plus grandes crises, aux plus
perfrdes comme aux plus violentes ; il s’est jusqu’à nos jours
multiplié dans la pureté de sa race.
340
LA RENAISSANCE
Oui, au milieu de tant de tribulations, si longtemps endurées
en des pays si divers, la grande force qui soutint les Acadiens
et les unit entre eux, ce fut bien, selon l’étymologie du mot,
la religion. Entourés de persécuteurs protestants, ces catho¬
liques ne résistèrent si vaillamment à toutes le sépreuves que
parce qu’ils les acceptèrent comme un martyre. Leur foi
eut d’autant plus de mérite à vivre ainsi fortement enracinée
en leurs cœurs que pendant des années elle ne reçut du dehors
aucun aliment : elle vécut sur son propre fonds. A partir de
l’arrestation des trois derniers missionnaires de la péninsule,
en août 1755, les survivants de la déportation n’eurent pas
plus de prêtres en Nouvelle Écosse que dans les autres colo¬
nies anglaises (sauf le Maryland). Les Anglais tolérèrent bien
à Halifax, jusqu’à sa mort, en octobre 1762, l’abbé Maillard
qu’en 1760 Mgr Briand avait nommé grand vicaire de l’Acadie
et pays adjacents ; mais ce ne fut que pour qu’il s’employât,
au salaire de 100 à 200 livres par an, à maintenir les Micmacs
soumis ; tout au plus put-il exercer son ministère auprès des
quelques Acadiens d’Halifax et du voisinage et entretenir une
rare correspondance avec quelques groupes exilés comme celui
de Salem. Ne nous faisons pas d’illusion : la tolérance reli¬
gieuse ne fut alors pour les Anglais qu’un moyen de gouverne¬
ment. Le 11 juin 1766, le Conseil d’Halifax, n’ayant pas assez
d’argent pour envoyer des présents aux Indiens qui en récla¬
ment, décide qu’on dépêchera au plus tôt un prêtre pour les
calmer : « Un message sera envoyé au Père Bonaventure, dans
la Baie des Chaleurs, pour l’inviter à venir recevoir à Halifax
des instructions destinées à satisfaire les Indiens » ; et Franc-
klin nous apprend, le 18 août 1768, que ce prêtre, blâmé par
son évêque pour insuffisance de zèle, a en réalité été « fort
utile pour prévenir tout différend entre les gens qui pêchaient
en ces parages et les Indiens ». Au besoin, on sacrifiait même
les Acadiens aux Indiens comme à Ekoupag sur le Saint-
Jean (18 juillet 1768).
Dès son arrivée à Québec, le 15 juillet 1766, Mgr Briand
avait, pourtant, adressé une réconfortante lettre pastorale
à « ses très chers frères en Jésus-Christ, les Acadiens de l’ Ile
Saint- Jean et à tous les autres dispersés. »
« Vous nous êtes toujours présents à l’esprit ; ce n’est qu’avec
la plus vive douleur que nous vous savons dépourvus de prêtres
L’AUBE
341
et privés des secours de l’Église... Le récit qu’on nous a fait de
votre attachement à votre religion et à la vraie foi nous a plu¬
sieurs fois tiré les larmes de* yeux... Je suis continuellement
occupé des moyens de subvenir à vos besoins spirituels et de
faire finir vos peines. » <• Votre délaissement m’afflige, répondit-
il en 1770 à de nouvelles instances. J’ai fait des démarches en
France pour vous procurer un missionnaire... L’Anglais de
Londres auquel on m’avait dit de m’adresser n’a pas écrit à
Paris... Le gouverneur de Québec n’a pas voulu lui permettre
[au Père jésuite, La Brosse], de se transporter chez vous sans
le consentement du gouverneur d'Halifax, ce qui a été un nou¬
veau sujet de chagrin pour moi. »
Il fallut, avons-nous vu, les menaces de la rébellion améri¬
caine pour qu’en 1768 le gouvernement anglais se décidât à
admettre en Nouvelle Écosse, un nouveau prêtre : 1 abbé
Bailly de Messein, ; né à Varennes en 1740, il était d’origine
acadienne par sa mère née Desgoutins. A cela même on se
décida bien moins pour rallier les Acadiens à la cause anglaise
que pour pacifier les sauvages qu on redoutait davantage ,
et encore ne permit-on à l’abbé Bailly d exercer son ministère
qu’auprès de ceux des Acadiens et de ceux des sauvages qui
reconnaissaient l’autorité de Sa Majesté Britannique , enfin,
ce ministère même, l’abbé ne put l’exercer qu en habit civil,
tant les presbytériens s’offusquaient encore de la vue des
« robes noires ».
« La conduite du prêtre M. Bailly, jusqu’à ce jour irrépro¬
chable, écrit Francklin le 18 août 1768, promet d’être pour cette
province fort avantageuse : il pacifie les Indiens dont 1 humeur
commençait à devenir inquiète, et sa mission tend également,
autre avantage, à nous concilier les âmes des Acadiens qui ont
prêté serment en ces derniers temps. »
Pour les cinquante livres qu’il recevait du gouverneur
anglais, cette mission n’était pas une sinécure : « ma paroisse
a plus de cinq cents lieues de tour, écrit-il... Les Acadiens et
les sauvages sont si dispersés dans les différents coins de ma
province qu’il m’est malaisé de me fixer. » Partant de la
Baie des Chaleurs, où il commença à Caraquet le 21 juil¬
let 1768 « le registre des actes de baptêmes, mariages et
sépultures », il longeait le golfe Saint-Laurent, s attardait
aux établissements de l’isthme, contournait la Baie Fran¬
çaise, la traversait de la rivière Saint- Jean à la Baie Sainte-
342
LA RENAISSANCE
Marie, suivait la côte atlantique du Cap de Sable au détroit
de Canseau, et revenait à son point de départ Québec. Il
allait tantôt à pied, tantôt à cheval, usait de la raquette en
hiver et du canot en été, cabanait sous la pluie comme un
sauvage et, chemin faisant, s’acquittait à la hâte de tous les
devoirs de son sacerdoce. Il lui arrivait, comme au Cap de
Sable, de baptiser des enfants de quatorze à quinze ans. En
son absence, les vieillards disaient des messes blanches et
célébraient des mariages. On a des traces de son passage à
Annapolis (octobre 1769), à Windsor, à Memramcouck, à
Arichat, à la Rivière Saint-Jean (Kingsclear, onze familles),
à Passamaquoddy, à Nepesiquid (octobre 1772) et en bien
d’autres lieux. Mais « le gouvernement, écrit-il le 22 juil¬
let 1769, désire que je me fixe en la ville f d’Halifax] ou au
proche » où le surveillait mieux, sans doute, le pasteur anglican
Breynton. La tolérance officielle, si forte qu’en fussent les
motifs politiques, ne fut pas, du reste, de bien longue durée.
« Deux Acadiens sont venus ici le mois passé, écrit l’abbé
Bailly le 24 avril 1771, pour avoir licence de chercher un mis¬
sionnaire ; ils ont été absolument refusés... Même à l’égard
des Acadiens, je ne suis que faiblement toléré ; les mariages
m’ont été permis, mais non comme conformes aux lois ». Or,
si les autorités, à la rigueur, toléraient, le peuple était franche¬
ment hostile.
« La populace est fanatique, dit-il. Deux ministres presby¬
tériens ont prêché publiquement contre moi. J’ai été nommé
dans les gazettes : l’établissement d’un prêtre en Nova Scotia,
dit-on, est la honte du présent règne... Dès qu’un homme a la
réputation d’être catholique, sa maison m’est interdite... Subi¬
tement, il m’a fallu chercher un trou à six milles de la ville,
dans les bois, pour célébrer les dimanches... La contrainte et
les mesures qu’il me faut prendre me fatiguent presque plus
que tout le reste de ma mission. » « Tenez pour certain, dira plus
tard un missionnaire irlandais, le P. Jones, qu’il n’y a aucune
partie du globe (la Nouvelle Angleterre exceptée) où les préjugés
soient plus intenses que dans cette province ; les calvinistes
écossais d’un côté, les différentes sectes américaines de l’autre ;
et, ce qui est pire encore, les lois sont une terrible verge qui
frappe les étrangers et leur donne une idée défavorable de
nous. »
On conçoit qu’après son retour à Québec (mai 1772) le
digne abbé ne fut pas rappelé, et « le pauvre peuple, qui ne
L’AUBE
343
demande autre chose que d’apprendre à servir Dieu et à
l’aimer », dut à nouveau se passer de missionnaire, au moins
dans la péninsule. Il y eut bien quelque temps (1771) le Père
jésuite La Brosse, ancien curé de Saint-Laurent ; mais son
âge et sa santé ne lui permirent pas de desservir l’immense
territoire ; il alla de Bonaventure à Ristigouche et chez les
Micmacs. Le curé, James Mac Donald, d’une paroisse d’Écos¬
sais catholiques, ne put guère venir de l’île Saint- Jean que
sur certains points de la côte acadienne.
En 1773, le jeune abbé Joseph-Mathurin Bourg, né à la rivière
aux Canards en 1744, déporté à onze ans, renvoyé de Virginie
avec 1.500 autres, élève au collège de Saint-Servan et chez
les Spiritains de Paris, ordonné à Québec en septembre 1772,
put enfin, en sa qualité de premier prêtre acadien, porter à
ses compatriotes un intérêt tout particulier. A son évêque,
Mgr Briand, qui lui disait les « obstacles insurmontables »
de sa mission, « la mauvaise humeur des peuples », « 1 in¬
certitude du succès », ce nouvel apôtre de l’Acadie répondit
simplement : « Je suis venu pour sauver les âmes abandonnées
de secours ». Établi, selon le conseil de 1 abbé Bailly, sur le
Golfe Saint-Laurent, il visita d’abord tous les groupes aca¬
diens de la Baie des Chaleurs jusqu’à l’isthme (Memramcouck,
Peticoudiac, Ménoudy, Cocagne). Nommé « grand vicaire au
temporel et au spirituel pour toutes les parties de 1 Acadie »,
il vint en 1774 par le Saint-Jean à la baie Sainte-Marie où
n’avait pas paru de prêtre depuis le passage de 1 abbé Bailly
en 1769 et y revint en 1781, en 1782 et en 1786, y réorgani¬
sant le culte ; puis, se fixant à Tracadièche, il céda la place à
l’ancien dominicain Le Dru qui ne resta que deux ans. L abbé
Bourg se plaint de la « difficulté des chemins », mais se félicite
de la « docilité des peuples ». Pendant la guerre, il rendit aux
Anglais de tels services en leur assurant l’alliance des sau¬
vages et autrement (mai 1777 et février 1778) qu en août 1778
le Conseil d’Halifax lui accorda une allocation de 50 livres, lui
promit un traitement fixe de 100 livres et lui concéda de
vastes terres sur les deux rives de la Baie des Chaleurs : grâce
à lui, en effet, deux traités furent signés en septembre 1778
avec les sauvages du Saint-Jean et en septembre 1779 avec
ceux du Golfe Saint-Laurent. En 1783, sur son conseil, les
Irlandais d’Halifax obtinrent du parlement de la Nouvelle
344
LA RENAISSANCE
Écosse l’émancipation des catholiques de cette province,
émancipation dont bénéficièrent les Acadiens tout comme les
Peaux-Rouges. L’année suivante, l’évêque de Québec envoya
l’abbé Bourg à Halifax pour organiser en cette ville une
paroisse catholique ; mais les Irlandais intriguèrent si bien
qu un capucin de leur race, le Père Jones, lui fut substitué.
Rentré en Gaspésie, l’abbé Bourg eut pour auxiliaire l’abbé
Girouard qui, résidant à Caraquet, avait sous son autorité
Ristigouche, Népisiguit, et Miramichi. En 1784, il y avait à
Tracadièche 78 familles acadiennes, à Bonaventure 60, à
Paspebiac 23, à Caraquet 40, à Miramichi 20. Après avoir
fait en 1791 une visite à tous les postes de sa juridiction,
l’abbé Bourg, épuisé de fatigues, dut en 1795 se retirer dans
la pai oisse de Saint-Laurent, près de Montréal, où il mourut
deux ans plus tard, à 53 ans. A ce « premier prêtre acadien »
qui fit tant pour le relèvement religieux et social de ses compa¬
triotes, tout « un peuple reconnaissant » vient le 18 juillet 1922
d ériger solennellement une statue de marbre devant cette
belle église de Carleton qu’il avait élevée dans la vieille
Tracadièche.
Dès 1773, le gouvernement anglais avait toléré dans
l’isthme un compatriote de Mgr Briand, l’abbé Le Roux ;
il bâtit une église à Memramcouck et de là, pendant vingt ans,
rayonna dans toute la région, jusqu’aux îles de la Madeleine
et dans 1 île Saint- Jean. Ainsi, pour les nécessités du culte,
se constituèrent plus solidement des groupes acadiens autour
de leurs pasteurs et de leurs églises : dès 1785, il y avait à
Memramcouck une paroisse de 160 familles, comptant
600 communiants et, à Peticoudiac, à Shédiac, à Cocagne,
aux îles de la Madeleine, des missions acadiennes qui n’atten¬
daient que leurs prêtres. De même qu’en 1774 il y avait en¬
semble trois grands vicaires en Acadie : l’abbé Bourg, le père
La Brosse et le Révérend Mac Donald, de même en 1782 il n’y
avait que trois prêtres français : le vicaire général Joseph
Bourg à la Baie des Chaleurs, l’abbé Girouard, d’origine
acadienne, à Bonaventure (puis en 1785 à Caraquet), et
1 abbé Le Roux, à Memramcouck. De- même, à cette date, il
y avait 150 familles au Cap de Sable et à la baie Sainte-Marie,
150 au Cap Breton (soit 500 habitants) et 50 à l’île Sa*nt-
Jean. Ce développement collectif et sporadique de la colo-
L’AUBE
345
nisation catholique ne manque pas d’intérêt, si on le compare
au développement individualiste et progressif de la colonisa¬
tion protestante. Alors que le chef de famille dissident, fort
de son autorité patriarcale, se lance hardiment avec les siens
dans l’inconnu des pays neufs, les familles catholiques restent
plus étroitement groupées en paroisses autour du prêtre et de
son autel dont elles dépendent pour l’exercice de leur reli¬
gion. Il y a, d’un côté, peut-être plus d’initiative aventureuse,
une progression plus rapide ; il y a, de l’autre, plus de^solide
cohésion, plus de vertus sociales.
Malheureusement, les prêtres manquèrent au moment
même où se reconstituaient les groupements acadiens ; depuis
l’occupation du Canada par les Anglais, les évêques de Québec
éprouvaient les plus grandes peines pour recruter un clergé
catholique de langue française. Les premiers gouverneurs
britanniques, surtout le Suisse Haldimand, qui auraient bien
voulu substituer dans la population canadienne le protes¬
tantisme au catholicisme, n’autorisèrent pas plus la création
de séminaires que la venue de prêtres de France. « Le gouver¬
nement britannique a une opposition déclarée contre l’admis¬
sion des prêtres français dans le diocèse de Québec, écrit
l’évêque dudit diocèse ; sa délicatesse sur ce point augmente
chaque jour». « Le nombre de nos paroisses augmente considé¬
rablement, écrit Mgr Hubert le 27 novembre 1790 ; celui des
prêtres diminue à proportion. » En 1790, il n’y avait que
142 prêtres pour plus de 150.000 habitants dispersés sur l’im¬
mense territoire de la Nouvelle France. Aussi les évêques
durent-ils recourir pour les Acadiens aux quelques prêtres
émigrants d’Écosse dans l’île du Prince Édouard [autrefois
Ile Saint- Jean] et à ceux d’Irlande en Nouvelle Écosse. Ils
n’eurent qu’à se louer des prêtres écossais Mac Donald et Mac
Eachern, si ignorants qu’ils fussent de la langue française.
Il n’en fut pas de même du clergé irlandais, dit l’abbé Cas-
grain en son Mémoire sur les Missions en Nouvelle Ecossp.
Deux Révérends, du nom de Phelan, se surpassèrent 1 un
l’autre par leur indiscipline et leur désordre. L’un d eux
William, vint en 1789 d’Arichat à la baie Sainte-Marie dont
il mécontenta la population. Un capucin du nom de Jones, qui,
originaire de Cork, avait vécu à Bar-sur-Aube, semblait
mieux réussir comme vicaire général à Halifax, où il fit bâtir
346
LA RENAISSANCE
la première église catholique. « Pour moi, écrivait-il à son
évêque, à l’avenir, je ne demande personne d’Irlande; j’en
ai assez de ces messieurs... S’il se pouvait que trois ou quatre
bons prêtres français chassés de leur pays se transportassent
ici, ce serait un grand bien ». 11 apparut bientôt que la con¬
duite du Père Jones ne le cédait en rien à celle de ses compa¬
triotes pour lesquels il était si sévère ; nous en avons le témoi¬
gnage de son successeur, 1 abbé Burke. Et celui-ci même, non
moins tyrannique, brouillon, ambitieux, « mit, à son tour,
dit l’abbé Casgrain, le trouble partout, vécut sans règles ni
règlements ecclésiastiques », dilapida les fonds destinés à la
création d une école catholique, et porta l’anarchie à son
comble en se faisant, à force d’intrigues, nommer en 1816
évêque de la Nouvelle Écosse. Le père Jones servit également
les intérêts de l’Angleterre. Alarmée en 1793 par la présence
dans les eaux américaines de la flotte française avec 2.000 hom¬
mes, elle donna au capucin irlandais une allocation annuelle
de 70 livres (1er janvier 1794) pour qu’il maintînt fidèles au
serment d’allégeance les Acadiens du Cap Breton et de l’fle
Madame et pour qu’il luttât contre la propagande républicaine
des Miquelonais prisonniers à Halifax et dans ces îles.
Les excès de la Révolution vinrent atténuer le mal. « Si l’on
ne prend des mesures pour l’entretien de quelques mission¬
naires, écrivit le père Jones, la religion catholique sera bientôt
morte en ce pays : il faudrait des établissements réguliers
à Saint- Jean, à Shelburne, à Annapolis, à Windsor, et deux
ou trois visites par an dans les hâvres ; autrement, si l’on
excepte un petit nombre d’Acadiens et de sauvages, il n’v
aura plus de catholiques en ces provinces dans vingt ans. '»
Heureusement, dit Mgr Tanguay, « le Canada, s’enrichissant
des dépouilles de la France, eut le double avantage de donner
asile à des malheureux et de se procurer des sujets éprouvés
par la persécution. Après de longues instances de Mgr Hubert,
après maintes pétitions, comme celle d’Amable Doucet en
1 /96, quelques prêtres non assermentés passèrent de France
en Angleterre, et reçurent de 1794 à 1799 l’autorisation de se
fixer en Nouvelle Écosse ; ce furent à l’Ile Saint- Jean, l’abbé
de Calonne, frère du ministre, et l’abbé Pichard ; au Cap Bre¬
ton, les abbés Champion et Lejamtel, du diocèse d’Avran-
ehes, (celui-ci ancien vicaire à Saint-Pierre) ; aux Iles de la
L ’ A U B E
347
Madeleine, l’abbé Àllain (ancien curé de Miquelon) ; à la Baie
des Chaleurs, les abbés Desjardins, Levaivre et Orfroy ; à
Caraquet, l’abbé Joyer ; à Miramichi, l’abbé Castanet ; à
Memramcouck, l’abbé Ciquard ; enfin et surtout, à la. Baie
Sainte-Marie, l'abbé Sigogne. Pendant près d’un demi-siècle,
de 1779 à 1844, ce dernier, par son dévouement sans bornes,
fit beaucoup, comme nous le verrons, pour l’organisation de
ses deux, puis trois, puis cinq paroisses de Sainte-Marie et des
environs ; il les dota d’églises et d’écoles, incita les paroissiens
à la culture du sol, leur obtint de vastes réserves de bois sur
les hautes terres. Le premier homme de lettres de la Nouvelle
Écosse, le juge Haliburton, qui le connut et l’estima, fit
publiquement l’éloge de cet homme de bien « d’une rare
activité et d’un grand zèle ». Ainsi, sous l’influence du clergé
français, le peuple acadien s’organisait à nouveau en ces pre¬
mières grandes paroisses qui vont bientôt se subdiviser et se
multiplier dans les provinces maritimes du Canada.
A ce propos, rappelons le rôle éminent qu a joué aupiès
des Acadiens la congrégation du Saint- rssprit, fondée en 1703
pour l’éducation religieuse d’étudiants pauvres. « Les prêtres
ordonnés au Séminaire du Saint-Esprit (rue Lhomond à
Paris) ,dit leur historien, le R. P. Amet Limbour, se répan¬
dirent dans toute l’Acadie, au Cap Breton, aux Iles du Golfe
Saint-Laurent, à Terre-Neuve et dans la Baie d Hudson pour
évangéliser les colons, les marins français, les Micmacs et
autres sauvages. » Pour « reconnaître leurs services dans les
postes les plus pénibles et les moins lucratifs », Mgr Dosquet,
de Québec, leur donna en 1762 sa propriété de Sarcelles. << Cette
congrégation, écrivait Monsieur Becquet à notie ministre
M. Bertin en 1764, a formé depuis trente ans presque tous
les missionnaires employés en Acadie... M. Le Loutre n est
pas l’un des moins méritants d’entre eux ». Pendant trente-
huit ans que j’ai été chargé, en qualité de vicaire général, de
toutes les missions françaises et sauvages de 1 immense diocèse
de Québec, écrit l’abbé de l’Isle-Dieu au préfet de la propa¬
gande le 5 juin 1769, je n’ai jamais fait passer que des sujets
formés au Séminaire du Saint-Esprit. Tous et toujours ont
dépassé mes espérances, sans que jamais aucun se soit dé¬
menti ». Les principaux d’entre eux sont l’abbé Maillard,
missionnaire des sauvages de 1735 à 1762, l’abbé Jean-Louis
348
LA RENAISSANCE
Le Loutre (1737-1755), dont nous avons longuement parlé,
l’abbé François Le Guerne qui acheva sa carrière ecclésias¬
tique au Séminaire de Québec en 1789, les abbés Henri Dau-
din (1753-5), Vizien (1754-8), Bourg (1772-97), Brau (1772-
1824). Le Roux (1774-1788), Allain (1791-1812), Le Jamtel
(1791-1835), etc. Les missions de Saint-Pierre et Miquelon
leur furent confiées. Comme les Eudistes qui à l’heure actuelle
continuent leur rôle auprès des Acadiens, nombre de Spiri-
tains étaient bretons.
Avant même que ne fût opérée la réorganisation paroissiale
des Acadiens, dès le 14 décembre 1793, un des rares pasteurs
protestants qui aient montré pour les Acadiens une sympa¬
thie intelligente, le Révérend Dr. Andrew Browne, d’Halifax
écrivait :
« Depuis Ce rencensement de 1771 [qui comptait 1.249 Aca¬
diens], les familles acadiennes se sont multipliées d’une manière
incroyable. La simplicité de leurs mœurs, la modestie de leurs
ambitions, ieurs mariages précoces, et leurs vies vertueuses
ont déterminé un accroissement de population que peu de pays
teiSne6^; ^ ^ leUrS titres ^ posseSn
terrienne, ils n en ont pas moins cultivé le sol, élevé du bétail
bâti des habitations [où parfois, à vrai dire, deux ou trois familles
devaient vivre ensemble] et se sont ainsi acquittés des devoirs
du présent en remettant à l’avenir ses soucis. Ils redeviennent
un des peuples les plus heureux du Nouveau Monde, mais
restent encore à bien des égards un peuple isolé. Bien qu’fis
.de,guldes spirituels [en 1793], ils sont moins atteints
de la frénésie du jour que tous les autres concitoyens. »
Quand les prêtres français eurent ainsi organisé les paroisses
les progrès furent si rapides qu’il fallut bien ouvrir les yeux
a 1 évidence. Les Anglais les plus bornés et les plus hostiles
mirent par reconnaître les services que rendaient à la colonie
ces humbles populations acadiennes, encore sacrifiées et
ièsees ; il fallut leur assurer des droits politiques dont le refus
eût à la longue constitué un danger. Ce fut encore l’honnête
a iburton qui prit en main cette cause généreuse et, par son
éloquence, la fit triompher au Parlement d’Halifax :
« Tous ces hommes supportent toutes les charges nue nous
g ntP°de tïïVafi el \Us apportent le
nhüc T?. et d efforts pour le maintien et le progrès de la
chose publique ; que dis-je ? ils y contribuent paTun labeur
L’AUBE
349
plus continu et plus pénible ; car, ayant été dépouillés de tout
ce qu’ils avaient, étant dépourvus de tout capital, il n’est pas
un de leurs progrès qui ne leur coûte <. ix fois plus d’efforts qu’à
aucun de nous. Ce n’est qu’à force de patience, de privations et
d’économie qu’ils soutiennent le combat de la vie ; et, alors,
que nous leur devrions plus qu’à tous les autres, nous ne leur
accordons pas même la stricte justice, pas même une égalité
de droits qu’on n’oserait refuser aux étrangers fixés parmi
nous... Us sont exclus de toutes les fonctions, de tous les emplois,
de tous les bénéfices d’une société qu’ils nous aident à entre¬
tenir, et ils ne peuvent pas même faire entendre de réclamation :
car aucun d’eux ne peut aspirer à l’élection, de par la loi du
test. »
En 1827, cette inique loi du test fut donc abolie en Nouvelle
Écosse, et les Acadiens obtinrent, comme tous les autres catho¬
liques, le droit de vote dont ils usèrent et un libre accès aux
fonctions publiques dont ils n’usèrent guère, Ils n’en pro¬
fitèrent que pour élire comme premier député acadien un
descendant des fameux Entremont du temps de Louis XIV.
Ce faisant, la positive politique anglaise ne faisait que céder
devant la toute-puissance d’un fait plus fort qu’elle : l’in¬
coercible natalité acadienne. Oui, en dépit de toutes les
épreuves et de tous les obstacles, cette prolifique race invin¬
cible doublait tous les vingt ans. Après le grand crime de 1755,
on les croyait morts, ou tout comme. On n’en comptait plus
que quelques centaines en 1763 ; et voilà qu’en 1771 le gou¬
verneur de la Nouvelle Écosse s’aperçoit qu’ils sont encore
sous ses ordres 1.249 (dont 810 dans la péninsule, 439 au Cap
Breton, 174 à l’Ile Madame) et il oublie les plus nombreux,
ceux du Golfe Saint-Laurent qui sont loin de lui. En sep¬
tembre 1790, le père Jones estime qu’à raison de six par
famille, ils sont 8.166 (dans les 110 familles du Cap de Sable
et de la Baie Sainte-Marie, les 140 du Cumberland, les 60 de
l’île Saint-Jean, les 130 du Cap Breton, les 200 à 300 de la
Baie des Chaleurs et de Miramichi, les 30 à 35 de Chezetkook
près d’Halifax). En 1803, au cours d’une tournée pastorale,
l’évêque de Québec dénombre, lui aussi, plus de 8.000 Acadiens
rentrés au bercail (dont 1.080 à la baie Sainte-Marie et 400 à
Tousquet, 520 à Chezetcouck et à Prospect, 1.584 à Canso et
à l’île Madame, 353 à Chéticamp, du Cap Breton, 351 aux îles
de la Madeleine, 742 dans l’île Saint- Jean, 1.162 dans la région
350 LA RENAISSANCE
de l’isthme, 2.121 le long du Golfe de Saint-Laurent) ; mais il
oublie, lui aussi, les milliers de la Rivière Saint-Jean et du
Madawaska. En 1815, ils étaient environ 25.000. En 1860 ils
sont 69.000 (dont 33.000 au Nouveau Brunswick, 17.000 en
Nouvelle Écosse, 10.000 au Cap Breton, 9.000 dans l’île du
Prince Édouard). Enfin, le recensement officiel de 1881 accuse
une population de 138.605 Acadiens dans les trois provinces
maritimes : 56.635 au Nouveau Brunswick, 41.219 en Nouvelle
Écosse et au Cap Breton, 10.751 dans l’île du Prince Édouard ;
mais on estime alors qu’il y a, en outre, 3.000 Acadiens aux
îles de la Madeleine, 5.000 en Gaspésie et dans la Baie des
Chaleurs, 2.000 au Labrador et 20.000 sur les rives du Mada¬
waska.
Cette progression de la natalité française inquiéta si fort
les autorités anglaises qu’elles voulurent la pallier dans e
recensement de 1891. A la franche question : « Etes-vous
Acadiens ? » il susbstituèrent l’insidieuse question : « Do you
speak English ? » Tout malheureux Acadien qui répondait
« Y es », était, quel que fût son nom, classé : « English-spea-
king ». Par ce procédé et d’autres non moins frauduleux,
(dénoncés au Parlement d’Ottawa par le député Tassé),
Onésime Reclus estime qu’on frustra le compte français de
50.000 unités pour le Canada entier, de 1 1 .000 pour la Nouvelle
Écosse, de 2.500 pour le Nouveau Brunswick. Politique d’au¬
truche, a-t-on dit, qui consiste à dissimuler sous les vains
artifices de statistiques frelatées la réalité des faits. Si, sans
immigration, la population française croît, alors qu’avec une
forte immigration, la population anglaise ne croît plus guère,
c’est que cette dernière subit comme aux États-Unis la
fameuse loi de décroissance, dite loi du Maine, uniquement
due au manque de natalité. Sous cette influence, la population
irlandaise perd, elle aussi, en Amérique, une bonne part de
cette forte natalité qu’elle avait en Irlande.
Si contestables qu’en soient les données, l’avant-dernier
recensement officiel, celui de 1911, attribue 98.611 Acadiens
au Nouveau Brunswick, 51.746 à la Nouvelle Écosse et 13.117
à 1 île du Prince Édouard, soit 163.474 pour les Provinces
Maritimes.
Mais cette division en provinces n’est pas la plus intéres¬
sante. Si 1 on prend la division diocésaine de l’archevêché
L'AUBE
361
d’Halifax qui comprend les trois Provinces Maritimes et rat¬
tache logiquement les îles de la Madeleine (6.963 Acadiens)
au diocèse de Charlottetown (Ile Saint- Jean), on obtient le
tableau suivant :
Diocèses Catholiques Acadiens Angl.-Irl.
Halifax . 59.283 29.055 29.202
Antigonish . 85.708 21.365 62.494
Saint-Jean . 61.385 32.079 28.547
Chatham . 83.504 66.608 15.744
Charlottetown . 49.107 20.088 28.748
333.987 169.195 164.735
Si l’on compare ces chiffres à ceux du recensement de 1901,
on constate les changements suivants :
Diocèses Catholiques Acadiens Angl.-Irl.
Halifax . -4- 4.982 -j- 2.154 T 2.686
Antigonish . + 10.431 + 3.055 + 6.515
Saint-Jean . 4- 2.286 + 3.566 — 1.528
Chatham . + 16.905 -t- 15.120 + 1.480
Charlottetown . — 2.151 — 108 — 2.048
+ 32.453 + 23.792 + 7.100
D’où l’on peut conclure que, malgré l’immigration anglo-
irlandaise et malgré l’émigration générale vers les États-
Unis, l’augmentation catholique est principalement due à la
natalité acadienne. En se basant sur ces chiffres, on estimait
qu’en 1914 la population acadienne s’élevait à 176.634.
On sait maintenant, par le recensement de 1921, qu’elle
s’élève dans les Provinces Maritimes à 187.564 âmes, dont
121.000 au Nouveau Brunswick, 54.593 en Nouvelle Écosse
et 11.971 dans l’île du Prince Édouard.
Or, il y a à l’heure actuelle plus d’Acadiens hors d’Acadie
qu’en Acadie : le généalogiste Placide Gaudet estime qu’il y
en a plus même dans le seul Canada qu’en Acadie. En outre,
l’on n’a encore jamais donné le nombre exact de ceux qui se
trouvent au Labrador, à Terre-Neuve, dans les nombreux
groupements de la Nouvelle Angleterre, enfin et surtout en
Louisiane. On peut donc, sans la moindre exagération, estimer
352
LA RENAISSANCE
à plus de 500.000 (d’aucuns disent trois quarts de million)
le nombre des Acadiens dispersés en ce monde et particulière¬
ment dans le Nord de l’Amérique septentrionale. « Sans l’ef¬
froyable tempête du grand dérangement, dit Henri d’Arles,
ils seraient aujourd’hui un million à douze cent mille » qui,
ajoutés aux trois millions et plus de Canadiens de race fran¬
çaise, constitueraient un bloc national de quatre millions et
demi de Français.
Réprimons toute parole de regret ou d’indignation pour nous
arrêter devant l’éloquence de ces chiffres qui prédit un bel
avenir. Malgré les crimes et les trahisons, que nous sommes
loin des 40 compagnons de Poutrincourt et d’Aulnay, des
2.500 Français neutres du traité d’Utrecht, des 8 à 10.000 dé¬
portés du grand dérangement. La race vaincue, proscrite
opprimée, est sortie du tombeau où on la croyait à jamais
ensevelie ; elle a repris un si vigoureux essor que les fils de ses
oppresseurs et de ses spoliateurs doivent compter avec elle.
« L histoire acadienne est le chef-d’œuvre de la survivance
française, a justement dit l’abbé Le Groulx. Nul groupe
français au Canada ne fut plus brutalement assailli ; aucun
n’eut été plus excusable d’un oubli ou d’un reniement de ses
origines, aucun cependant n’a montré plus de constance
héroïque dans la volonté de survivre. » Et pourtant, si forte
que soit la fierté qu’inspire une si merveilleuse renaissance,
on ne peut s’empêcher de s’incliner et de s’attendrir quand on
songe aux humbles filles de ces quarante ou cinquante femmes
françaises dont, en dix générations, est issue toute cette race
féconde. « Ce sont nos mères, dit pieusement le Frère Marie-
Victorin en ses Croquis Laurentiens ; ce sont nos mères qui,
pour avoir tenu depuis trois siècles le pied au rouet et l’œil
sur le berceau ont empêché notre race de sombrer dans le
grand anonymat anglo-saxon ; ce sont nos mères qui ont gardé,
avec la foi bretonne et les chansons de France, ce beau sang
pur, générateur de fierté, grâce auquel nous avons perpétué
en cette vaste Amérique une vigoureuse individualité eth¬
nique. Si ce miracle de survivance est jusqu’à présent notre
plus beau titre de gloire, qu elle est lourde la dette contractée
envers celles qui ont modelé, affermi et embelli l’âme de la
femme acadienne ! »
! Inf l
L <1Æ ’\ •„
-ii^ilMfr' 1
FAMILLE FRANÇOIS COMEAU, DE LA BAIE SAINTE-MARIE
L’AUBE
353
Sources et autres références.
Arch. Canada. — Rapport. 1894 (Note C. Descript. de Nouv. Ecosse,
par tieut.-col. Morse, 1783-1784).
- 1905, II, 279-297, 315-317, 339-344.
— 1894 (doc. angl. rel. à Nouv. Ecosse,
pp. 291-619.
Brilish Muséum. — Mans. Add. 19, 970-72.
Canada français. — Vol. II et III. Extraits du Dr Brown’s Manus-
cripts. Recensements acadiens de 1771, 1780, 1791 ; pétition des Ac. de
Riv. Saint-Jean (août 1763) : requête des propriétaires anglais (mars
1765).
Th. Akins. — Select, of Nova Soctia Public Doc., 352-357.
Beamish Murdoch. — Hist. of Nova Scotia, II, 460, 624, III.
Haliburton. — Slaiistical Account of Nova Scotia, op. cit.
W. A. Calneck. — History of the County of Annapolis, Halifax, 1897.
Ed. Richard. — Acadie (éd. H. d’Arles), III, 360-380.
Casgrain. — Mémoire sur les Missions en Nouvelle Ecosse, au Cap
Breton et à l’Ile du Pr. Edouard, Québec, 1895.
Desrosiers et Fournet. — La Race française en Amérique, Montreal.
1911, pp. 132-160.
Frère Marie Victorin. — Croquis laurentiens (Revue Canada, 1920).
Placide Gaudet. — Un ancien missionnaire de l’ Acadie l’abbé Bailly.
Aug. Gosselin. — L’Eglise du Canada (Mgr Briand), Montréal, 1906.
Rameau de Saint-Père. — Progression de la population franco-amé¬
ricaine (Revue française de l’Etranger et des Colonies, 1er sept. 1890,
1er oct. 1894, 15 août 1899). .
R. P. Amet Limbour. — La Congrégation du Saint-Esprit. Lille-
paris 1909.
RÉv. E. O. Chouinard. — Histoire de Saint-Joseph de Carlelon (1755-
1906). Rimouski, 1906.
LAUVRIÈRE. T. II.
23
CHAPITRE XXVII
EN NOUVELLE ÉCOSSE
La vieille Acadie démembrée.
L’une des pires conséquences du « grand dérangement »,
la plus difficile à réparer, a été, avons-nous vu, la
dispersion des Acadiens aux quatre coins de l’horizon
sur toutes les côtes de l’Océan Atlantique, au Sud comme au
Nord, en Europe comme en Amérique. Les Acadiens ont eu
beau se rapprocher en groupes plus ou moins compacts dans
l’Amérique du Nord ; ces groupes n’en restent pas moins épars,
en partie isolés. Ces disjecta membra du pauvre corps acadien,
toujours si palpitants de vie, voyons-les de près, pieusement,
1 un après l’autre. Tout d’abord, retournons à la patrie origi¬
nelle des Acadiens. Là, 1 œuvre criminelle de Lawrence fut
à ce point radicale que la vieille Acadie péninsulaire, si peuplée
jadis, compte de nos jours moins d’Acadiens que la Vieille
Acadie continentale, si déserte autrefois. En 1871, il y avait en
Nouvelle Écosse 32.833 Acadiens contre 83.598 au Nouveau
Brunswick. En 1911, 51.746 contre 98.611 ; en 1921, 54.593.
Au foyer même de la colonisation française, à Annapolis,
1 ancien Port-Royal, l’aveugle expulsion n’épargna pas un seul
Acadien . elle ne distinguait pas plus entre les partisans de
1 Angleterre, comme les Robichaux, qu’entre ses adversaires.
Environ 1.650 furent déportés, avons-nous dit ; environ 500
s enfuirent dans les bois chez les Entremont de Pobomcoup ;
quelques-uns voulurent vainement s’établir sur les terres
désertes de la Baie Sainte-Marie ; une vingtaine, qui vivaient
en amont de la rivière, purent rejoindre les fugitifs de l’isthme
et gagner Miramichi, Québec même. Cette monstrueuse opé¬
ration laissa la ville presque entièrement dépeuplée au milieu
Ê N NOUVELLE ÉCOSSE
355
des campagnes dévastées ; il n’y resta pas, outre les troupes
qui allaient et venaient, cent habitants de race anglaise.
En 1759 on commença à adjuger les biens confisqués aux
premiers occupants. En 1760, un certain Evans alla, sur l’ordre
de Lawrence, chercher à Boston 45 chefs de familles puri¬
taines qui vinrent sans vergogne occuper les terres acadiennes ;
en été, il en arriva 14 autres. En 1764, se trouvaient 91 Aca¬
diens : que pouvaient-ils bien faire là, sans terre ni biens,
sinon, comme les détenus de Cumberland, travailler, plus ou
moins contraints, aux œuvres de voirie, aux réparations des
digues, aux défrichements et à l’exploitation des nouvelles
concessions ? En septembre de cette même année, Wilmot leur
offre des terres sous condition qu’ils prêtent serment ; ces
misérables parias, depuis neuf ans opprimés, refusent, tout en
sachant bien, disent-ils, « la détresse dans laquelle pareil refus
va les plonger pendant l’hiver ». Le 1er janvier 1767, ils ne
sont plus que 67 sur une population de 513 habitants, qui
compte déjà 370 Américains, 40 Anglais, 20 Irlandais et
8 Écossais ; quelques-uns ont des barques et pêchent. En 1770,
ils sont 222, par suite de l’arrivée des lamentables fugitifs du
Massachusetts ; presque tous vivent chez les colons qui
sûrement, selon les habitudes régnantes, ne les logent et ne
les nourrissent qu’en les exploitant. Un recensement de 1771
ne parle plus d’eux : la plupart, 24 familles, faisant nombre
de 98, sont passés à la Baie Sainte-Marie où ils créent vaillam¬
ment, sur les mauvaises terres qu’on leur abandonne, la Ville-
Française. En 1782, viennent les remplacer dix-huit familles
anglaises comptant 120 membres ; en octobre, 500 loyalistes
qu’amènent neuf transports. << La ville en est encombrée », dit
un témoin, le Révérend J. Bailly. « Les souffrances de ce
peuple en détresse et sa situation précaire, gémissent les auto¬
rités coloniales, le rendent digne de la plus grande compassion »
Et les Acadiens donc ? En octobre, arrivent près de 1.000 em¬
barqués de New-York ; en novembre 1.500 autres ; la ville en
regorge, on les loge chez l’habitant, dans les fermes, on les
entasse dans les églises, on leur distribue hâtivement des
terres acadiennes refusées aux réfugiés acadiens ; mais beau¬
coup préfèrent passer à Saint-Jean, à Frédéricton, au Canada.
En ce déluge anglo-saxon, l’élément français se trouve englouti.
De nos jours, les Acadiens n’ont plus d’histoire dans la vieille
356
LA RENA ISS ANCE
cité de Poutrincourt et de Lescarbot, d’Aulnay et de Suber
case : ils ne sont plus en 1911 que 47 dans la ville d’Annapolis
et 259 dans tout le comté. Mais, près des ruines croulées du
vieux fort français, se dressent encore d’antiques corps de
logis et, sur les bords du bassin, un monument avec buste et
bas-reliefs est érigé à la mémoire du Sieur de Monts.
Dans toute la riche et riante région des Mines qu’avaient
choisie et fécondée de leurs sueurs les premiers émigrants de
Port-Royal, même extermination à peu près radicale. Au pays
de Cobeguid, qu’avait colonisé le premier-né d’Acadie, le
tailleur annobli Mathieu de Saint-Martin (comté de Colches-
ter), 574 Acadiens ; à la Rivière aux Canards (comté de Kings),
237 ; au pays de Pigiquid (comté de Hants), 196 ; à Grand
Pré (Wolfeville), cette terre idyllique qu’a immortalisée
Longfellow, ne vit plus qu’une famille de nom français,
M. Jean-Frédéric Herbin, fils d’une Robichaud de la Baie
Sainte-Marie. Un vieux guide acadien vient de s’y établir.
De l’antique colonisation française il n’y a pas d’autres
traces que des noms corrompus, des caves béantes, des saules
qui pleurent, un vieux puits à la margelle usée, l’amas de
pierres de la vieille église croulée, la grande croix du cime¬
tière où reposent les ancêtres, et les beaux plants de pom¬
miers, et les grandes digues qu’entretiennent toujours pré¬
cieusement les béats usurpateurs.
Et pourtant, dit Haliburton, « nulle région de la province
ne peut se vanter d’un décor plus beau et plus varié... que celui
que l’on contemple du site de l’ancien village des Mines : des
deux côtés, des collines onduleuses dont les riches cultures
sont entrecoupées de fermes et de vergers... La Grande
Prairie est bordée par deux îles dont les champs fertiles sont
protégés au nord par de sombres forêts de pins. Au delà, se
déploient la vaste nappe d’eau du Bassin des Mines, les basses
terres de Cornwallis et les hautes terres bleuâtres de l’autre
rive. En été et en automne, paissent d’immenses troupeaux
et sur les eaux voguent de nombreux esquifs ; plaisantes images
de la prospérité de cette région fertile. » Un Acadien, traver¬
sant ces beaux lieux, tant et si diversement célébrés par la
poésie et par 1 histoire, ne peut s’y attarder ; de trop sinistres
souveniis, selon sa nature, l’y accablent ou l’exaspèrent. << Le
paysage devant moi respirait je ne sais quel apaisement en sa
VUE RÉCENTE DE GRAND PRE
n
EN NOUVELLE ÉCOSSE
357
solennité harmonieuse, dit l’abbé L. Groulx ( Histoire aca¬
dienne, 124). Mais le contraste ne me renvoyait que plus dou¬
loureusement le bonheur qui là, en ce coin de pays, fut un jour
broyé férocement. Et alors, mesurant en moi-même la bruta¬
lité et la félonie qui ont commis ces choses, ces choses jamais
réparées, j’ai su pourquoi nous portons au cœur de vieilles
blessures inguérissables. »
En 1910, M. Jean F. Herbin eut le premier l’idée de réser¬
ver, sur le site sacré de la Grand Prée, un terrain consacré à
la commémoration du martyre acadien. Des souscriptions lui
permirent d’acquérir partiellement un espace de quatorze
arpents contenant l’emplacement de l’église Saint-Charles,
le cimetière des ancêtres, les vieux saules, le puits ; au cime¬
tière, il érigea une croix de pierre. Mais, la guerre ayant tari
les souscriptions, M. Herbin dut vendre ce terrain à la Com¬
pagnie du chemin de fer local (Dominion Atlantic Railway), à
condition qu’il fût aménagé en parc destiné à conserver aux
lieux leur valeur historique. Après les négociations commen¬
cées le 21 mars 1917, la susdite Compagnie céda le 28 mai 1919
à la Société l’Assomption (représentée par MM. Pascal Poi¬
rier, D. V. Landry, Al. J. Doucet, Ant. J. Léger et Fr. A. Ri¬
chard) ce terrain, désormais de dix-neuf arpents, à charge
d’y construire dans l’espace de cinq ans pour la somme de
10.000 piastres une église destinée à « perpétuer les traditions
du peuple acadien » et plus tard d’autres monuments. Déjà,
depuis le 29 juillet 1920, à l’entrée du Parc du Souvenir, en
pendant de la Croix des Ancêtres, se dresse la statue de bronze
d’Evangeline (coulée par l’Alsacien Hoheviller), belle œuvre
symbolique du sculpteur Henri Hébert, fils du regretté
maître Philippe Hébert (descendants d’exilés acadiens dans
la province de Québec) ; debout sur un piédestal l’héroïne
de Longfellow, « pleurant le pays perdu », s’appuie sur son
bâton d’exil ; sa tête se détourne, ses regards ne peuvent se
détacher de cette riante patrie où, comme tous les siens,
elle laisse tout son bonheur d’ici-bas. « Avec des larmes dans
les yeux, les pèlerins du 16 août 1921 s’agenouillent en arri¬
vant devant la statue d’Évangeline, et baisent le sol sacré ;
ils cueillent pieusement les brins d’herbe qui entourent la
statue. » Que ne peut-on attendre de la ferveur patriotique
d’un tel peuple ranimée en de tels lieux ?
358
LA RENAISSANCE
Dès cette première réunion de la Convention acadienne en ce
« Parc de la Douleur », une somme de 4.000 dollars fut souscrite
par 210 pèlerins ; puis, la somme nécessaire ayant été rapide¬
ment parfaite et les travaux entrepris avec vigueur, dès
le 16 août 1922, l’église, presque achevée sur les ruines même
de Saint-Charles, fut en grande pompe consacrée par le pre¬
mier évêque acadien, Mgr Le Blanc, de Saint-Jean : après
qu’y eut été célébrée la première messe depuis 167 ans, chacun
des nombreux assistants, « accourus des quatre coins de
l’Amérique », est venu frapper la pierre angulaire et y déposer
son offrande. L’intérieur sera de marbre blanc ; le parvis, de
mosaïque. Au-dessus de la croix d’or offerte par la paroisse de
Charlo, N. B., un coq gaulois doit bientôt, paraît-il, chanter
haut cet éveil du patriotisme acadien. « Une nation, qui écrit
son histoire en monuments glorieux, ne meurt pas », a dit le
président du Comité. « Nous célébrons sur les ruines du passé
la Pâque acadienne, ajoute l’abbé Th. Albert, du Grand
Sault, N. B. C est la fête du retour, la reprise de possession
après l’éviction, la rentrée dans la patrie... ; la Fille aînée de
la France en Amérique... a la patience qui endure et qui
triomphe. » En cette fête, « la plus glorieuse de nos annales »,
a continué Mgr Stanislas Doucet, de Grande Anse, N. B., les
Acadiens célèbrent « le miracle de leur survivance », « chantent
1 hymne de leur résurrection ». Sur la généreuse initiative du
Dr Webster, de Chicago, a été décidée la création d’un « Musée
Acadien » qui en cette terre sainte recueillera toutes les pieuses
reliques d’un passé inoubliable.
En août 1923 la Fête nationale fut consacrée à la Société
mutuelle de l’Assomption qui a tant fait pour la cause aca¬
dienne. Devant plus d’un millier d’assistants, chacun des
orateurs célébra à Grand Pré le 23 août, après l’avoir fait la
veille à Moncton, les bienfaits de cette vaillante œuvre de
salut national qui rallie sous son drapeau les Acadiens épars
sous tous les cieux et leur enseigne par une entente fraternelle
à sauver leur religion, leur langue et leur race. Après avoir
dévoilé, dans l’église du Souvenir, la belle statue de Notre-
Dame de l’Assomption qu’en marbre de Carare a fait exécuter
en Italie ladite Société (4 mètres de haut ; coût 2.500 piastres),
les pèlerins refirent à pied cette lieue de route qu’en 1755 par¬
coururent si lamentablement leurs ancêtres en marche vers
EN NOUVELLE ÉCOSSE
359
l’exil. Là, au lieu même de rembarquement, est réservé un
terrain de douze pieds carrés où s’est dressée cette année une
symbolique croix de fer. Ainsi Grand Pré poss.de sa trinité de
croix : au cimetière la morne croix de pierre des morts, au
champ de l’exil la dure croix de fer des martyrs, à la flèche
de l’église la brillante croix d’or de l’espérance. « En partant,
dit le Premier Ministre acadien du Nouveau Brunswick, nos
ancêtres durent, comme Évangeline, jeter du côté de l’église
un long regard d’espoir et se dire du fond du cœur : « Nous
reviendrons ! » Eh bien ! oui, ils sont revenus, puisque nous
autres, fds de leur sang, bénéficiaires de leurs larmes, sommes
toujours debout près de leur église réédifiée sur leur terre
sacrée, maintenant à nous. »
1924 verra plus encore que l’érection de cette croix : aux
pèlerins amis du Canada s’uniront les pèlerins frères de la
Louisiane. Une grande excursion organisée par le Devoir de
Montréal, parcourant pendant six jours toutes les parties
continentales de l’Acadie, va s’unir dans la fête religieuse du
15 août à la délégation louisianaise pour la première fois
accourue de la Nouvelle Orléans. « Nous avons envers la
pauvre Acadie à payer la dette du souvenir », disent généreuse¬
ment les Canadiens. C’est la joie des frères retrouvés qu’éprou¬
veront Acadiens du Nord et Acadiens du Sud. En présence
du Canada ami, Acadie et Louisiane pourront se donner au
champ commun des martyrs une accolade fraternelle.
Dans le comté de Cumberland qui occupe presque tout
l’isthme tant disputé jadis, il n’y avait en 1911 que 3.466 Aca¬
diens, et l’ancien Beaubassin, maintenant déshonoré du nom
d’Amherst, n’en comptait plus que 1.721 sur 4.228 habitants.
Le dernier recensement (1921) donnait au Cumberland
3.975 Acadiens.
Dans les trois comtés de l’Ouest : Pictou, Antigonish (à
Tracadie, à Poumquet, au Havre au Boucher) et Guysborough
(à Port Félix, à Charles’ Cove, à Dover), il y avait en 1911
respectivement 1.078, 1.710 et 2.036 Acadiens ; en 1861, ils
étaient, au contraire, 2.729 dans le comté d’Antigonish
(dont 1.324 au Havre au Boucher, 743 à Tracadie et 655 à
Saint-André) et 1.190 dans le comté de Guysborough (dont 699
au Havre à Mélasse). Depuis 1921, ils sont dans ces trois
360
LA RENAISSANCE
comtés plus de 5.734. Ce sont pour la plupart des pêcheurs,
les uns descendants des Miquelonais, les autres subrepticement
amenés par les armateurs de Jersey ; ils pêchent pour le
profit d’exploitants anglais qui en tirent bon an mal an
50.000 livres sterling. Sur 1.400 habitants, il n’y en a plus
que 69 (au lieu de 197 en 1767) dans le petit port de Canso,
dont le vieux Nicolas Denys avait jadis fait le centre de son
commerce de bois et de fourrures, à l’entrée de ce fameux
détroit de Canseau qu’animait au temps de Louis XV le
perpétuel ravitaillement de Louisbourg en denrées acadiennes.
Dans le comté d’Halifax, 4.808 Acadiens en 1911, 5.995
en 1921, pour la plupart descendants des 700 internés de Law¬
rence réduits à 200 en 1767 et à 118 en 1771. Il y en a 2.105
dans la ville, presque tous employés, artisans ou gens de
service ; 1.074 à Chezetcouck (96 en 1771) pêcheurs et maraî¬
chers, 228 au French Village ; bon nombre descendent des
évacués de l’Ile Madame en 1775. Il y en avait 3.000 à Pros¬
pect dans l’ancien « quartier de la Hève », où mourut le com¬
mandeur Razilly ; mais, en leur isolement, abandonnés de
tous, ils perdirent leur langue, puis leur religion, et se trouvent
maintenant, à part les noms, assimilés aux envahisseurs.
C’est dans le Sud-Ouest de la péninsule, dans les comtés de
Digby et de Yarmouth, que se trouve à l’heure actuelle le
plus important groupe acadien de la Nouvelle Écosse. Leur
directeur spirituel, le Père Dagnaud, leur a consacré un impor¬
tant volume, auquel nous empruntons des renseignements pré¬
cis. En 1767, un jeune Acadien d’Annapolis. Joseph Dugas, las
d’être exploité par les colons américains de cette ville, vint
explorer la Baie Sainte-Marie qu’avait ainsi baptisée Cham-
plain en 1604. Le 5 septembre 1768, il y amène par terre, dur
voyage sans routes, sa femme enceinte et une fillette de
quatre ans. Le pays est aussi sauvage qu’au temps lointain
où s’y était égaré un aventureux compagnon de Monts,
« Messire Nicolas Aubry, prêtre parisien ». A la hâte, il dresse
une hutte de troncs d’arbres ; là en cette solitude, dix jours
après son arrivée, sa robuste femme- accouche le 25 septem¬
bre. Au printemps suivant, arrivent par mer, sur de méchantes
barques par eux achetées et réparées, de pauvres émigrés du
Massachusetts que guident quelques survivants de la Nouvelle
EN NOUVELLE ÉCOSSE
361
Écosse ; ils sont 98 en 24 familles. Au printemps 1772, viennent
les rejoindre, par mer encore, mais cette fois de Salem près
de Boston, deux familles acadiennes, dont l’une compte dix
enfants. « On raconte, dit le P. Thomas Couët, qu’un Acadien,
s’étant construit un bâtiment assez solide pour tenir la mer,
s’en allait de saison en saison recueillir sur les côtes de la
Nouvelle Angleterre les débris de son peuple : il ramena ainsi
à des familles en deuil bien des leurs qu’on croyait à jamais
perdus. » Bien vite, on se met à bâtir, à pêcher, à chasser ;
mais on n’ose guère défricher ; car le gouvernement colonial,
auquel on s’est adressé dès 1767, n’a en 1768 donné en cette
Ville Française du canton de Clare que des permis d’occupa¬
tion temporaire. Ce ne fut qu’en août 1771 qu’il accorda les
quatre premières concessions régulières, en mai 1772 les
quatre suivantes et, en mai 1775, 62 autres ; mais les terres
étaient si mauvaises que plusieurs bénéficiaires renoncèrent
à ce misérable privilège et préférèrent passer qui dans le Qué¬
bec, qui dans le Nouveau Brunswick. Ceux qui restèrent se
sont à tel point multipliés que, des trois cents familles
actuelles, il n’y en a que seize qui leur soient étrangères.
Rien de plus primitif que leur misérable existence ; on vivait
de pêche et de chasse bien plus que de pain et de légumes ;
n’ayant point d’argent, on n’achetait rien, et partant, on
n’avait ni vitres aux fenêtres qui n’étaient, du reste, que
d’étroites ouvertures béantes, ni étoffes pour les vêtements,
ni d’autre fer que celui de quelques rares outils ; hommes et
femmes se façonnaient eux-mêmes leurs chaussures, leurs
coiffures, leurs draps grossiers ; tout le reste : meubles, maisons
et bateaux, se faisait uniquement de bois. La première lan¬
terne parut en 1801. Les premiers échanges sérieux de ces
pauvres isolés avec le reste du monde (poisson contre objets
fabriqués) furent dus à l’un d’entre eux, le capitaine Pierre
Doucet qui menait aux Antilles un navire d’Annapolis. Ils ne
virent d’abord pas d’autres prêtres qu’en septembre 1769,
l’abbé Bailly de Messein, qui, venu d’Halifax, confirma des
baptêmes et des mariages vieux de quinze ans. En partant, le
mois suivant, il désigna un vieillard pour le suppléer. Un recen¬
sement du 18 mai 1775 (Murdoch, II, 545) fournit la liste
(mal orthographiée) des Acadiens et la quotité de leurs terres.
On y relève les noms de 6 familles Como, 6 Le Blanc, 4 Bal-
LA RENAISSANCE
362
Jivo, 5 Doucet, 5 Tibodo ou Tibo, 3 Melanson, 2 Gaudet,
2 Sonier, 2 Dugas, 2 Maillet, 1 Lanoue, 1 Robisheau, 1 Boudrot,
1. Bastarasque, 1 Terrio. En 1773, en 1781 et en 1786 vint
l’abbé Bourg, le premier prêtre acadien qui, né en Acadie,
et élevé en France, venait d’être ordonné à Québec ; il fixa le
site de la deuxième église de bois à la pointe qui en porte
encore le nom, Church Point. Il estime alors à 150 familles
la population du Cap de Sable et de la Baie Sainte-Marie.
Vinrent ensuite des prêtres irlandais qui indisposèrent à tel
point cette population fervente, mais ombrageuse sans doute,
que l’évêque de Québec dut réclamer un prêtre français : il
obtint le père Sigogne qui fut le véritable apôtre et organi¬
sateur de la région.
Né en 1762 à Beaulieu près de Loches d’un marchand dra¬
pier, le jeune prêtre, vicaire de Manthelan, dut fuir son pays
natal en 1792 avec le passeport qu’à regret lui délivra son
père devenu maire jacobin de la petite ville. Il passa en
Angleterre où il fut, pour gagner sa vie, tour à tour ouvrier
tourneur, précepteur et professeur. En 1799, sur la demande
du Père Jones et sur nomination de l’évêque de Québec, il fut
désigné pour les missions du Cap de Sable et de la Baie Sainte-
Marie. Le 12 juin, il débarqua à Halifax et le 4 juillet à Sainte-
Anne du Ruisseau.
Sainte-Anne se trouvait à peu près au milieu d’un nouvel
établissement acadien fondé sur les ruines de l’ancien. On se
rappelle qu’en 1651 Latour avait donné à son chef de milice,
Mius d Entiemont, son vieux domaine de Pobomcoup près
du Cap de Sable. En cette région s’étaient retirés en 1755 les
fugitifs de Port-Royal. De ce coin perdu où ils étaient par¬
faitement inoffensifs, deux expéditions anglaises les avaient,
en 1756 et 1757, brutalement arrachés, tant les gens de Port
Royal que les Entremont, si favorables que fussent ceux-ci
aux Anglais et aux Bostonais, et les avaient dispersés les uns
en Fiance, en particulier à Cherbourg, les autres en Nouvelle
Angleterre. En mars 1766, le grand agent de colonisation,
Mac Nutt, se vantant de disposer de 12.000 colons, offrit de
fonder une ville au Cap de Sable ; il en fut pour ses frais. Des
133 concessionnaires de Nouvelle Angleterre qui s’inscrivirent
au début de 1759 nul ne vint ni cette année ni la suivante.
EN NOUVELLE ÉCOSSE 363
Des 85 émigrants qui, en juin 1761, accoururent de Sandwich
(Mass.) et du Connecticut pour s’établir sur les emplacements
même des vieilles maisons acadiennes ruinées, il n’en resta
que 47, souffrant de la faim, du froid et d’autres privations,
au milieu des champs en friche et des vergers saccagés de leurs
prédécesseurs ; d’autres vinrent bientôt les rejoindre ; à ces
60 familles on donna les meilleures terres. Après la guerre de
Sept Ans, le 5 octobre 1767, Francklin céda à 18 familles
acadiennes de mauvaises terres de la région à raison de
80 acres par chef et de 40 pour chaque autre membre ; c’étaient,
pour la plupart, sinon tous, des malheureux qui n’avaient pas
connu toute la détresse de l’exil, mais qui depuis douze ans
souffraient de toutes les horreurs de la persécution et de l’ex¬
ploitation en Nouvelle Écosse. Au Tousquet s’établirent
Jacques Amirau, Joseph Moulaison, Jean-Pierre Muis (cor¬
ruption de Mius) et Charles Doucette ; au Ruisseau-aux-An-
guilles, Jean Bourque, Joseph Babin, Dominique, Pierre et
Louis Muis, Pierre Surette et Pierre Le Blanc ; au Coin
(Wegde), Jean Doucette, Pierre Inard, Pierre Robicheau et
Eustache Corporon. En 1771, des Entremont et quelques
autres échappés erraient dans les rues d’Halifax en quête de
moyens pour se rendre au Canada ; un officier anglais, inter¬
venant en leur faveur, leur obtint des terres et l’autorisation
de se rendre en leurs pays d’origine ; c’est ainsi qu’en com¬
pagnie de trois familles irlandaises et de trois familles aca¬
diennes (Charles Belliveau, Abel Duon, Lange (?) Amereau),
Joseph, Paul et Benoni d’Entremont retournèrent, pauvres
et épuisés, à Pobomcoup (désormais Pubnico) sur le patri¬
moine de leur aïeul Philippe Mius d’Entremont, d’abord chef
de la Milice de Latour, puis procureur du Roi à Port Royal.
Ils entrèrent en relation avec leurs parents exilés à Cherbourg
qui leur dirent : « Nous n’avons pas de trésor caché au vieux
pays ; mais faites nos compliments à tous les cousins et... aux
sauvagesses ». Ce dernier mot en dit long sur les bonnes rela¬
tions sans morgue avec la race primitive qu’on n’oubliait pas,
même dans l’exil et le malheur.
En cette année l’abbé Bailly visita cette région : « C’est
l’endroit, dit-il, où il y a le plus de catholiques et les plus fer¬
vents... Cela est si loin de la ville (Halifax) et si à désamain
(sic) qu’un larron pourrait y vivre quarante ans sans être
364
LA RENA ISSANCE
pris... Les Acadiens ont ici des biens à eux... » Pauvres biens,
encore pires que ceux de la Baie Sainte-Marie dont nul Anglais
n’avait voulu : roches et marais. En même temps qu’aux
loyalistes du Tousquet fuyant l’effondrement de l’éphémère
Shelburne, de nouvelles concessions furent, en juin 1784,
accordées près d’Argyle à Benoni d’Entremont, à Pierre Meus
(Mius) et à quelques autres Acadiens. En 1799, tout le long de
cette côte extrêmement déchiquetée, fort pittoresque à coup
sûr, mais aussi fort stérile et fort dangereuse, vivaient donc,
de pêche surtout, trois groupes principaux d’Acadiens ; à
Pubnico (l’ancien Pobomcoup ou Pomcoup), à Sainte-Anne
du Ruisseau, au Tousquet. C’est à cinquante milles de là que
se trouvait, surtout accessible par mer, le groupement de la
Baie Sainte-Marie. De ce dernier plus important, le Père
Sigogne fit sa principale résidence ; il s’y rendit le 20 juil¬
let 1799.
Pendant près d’un demi-siècle, jusqu’en 1844, avec une
énergie, une activité et même une patience inlassables, l’habile
et vaillant missionnaire, renonçant à jamais à son pays natal,
se consacra au bonheur et au salut de cette pauvre petite
patrie d adoption qu’il ne devait plus quitter. L’œuvre était
fort malaisée à tous égards. « La mission du Cap de Sable et de
Sainte-Marie, dit le père Jones, diffère beaucoup de ce qu’elle
était au temps de 1 abbé Bailly ; elle se gâte par le contact des
protestants et par l’absence de prêtres. Les gens de cette mis¬
sion sont difficiles à mener. » Bien que frêle de santé, le jeune
prêtre de trente-six ans n’en aborda pas moins hardiment
sa tâche compliquée. Il bâtit d’abord, en chacune de ses
paroisses, une église et un presbytère ; il organise à nouveau,
et non sans pompe, les fêtes du culte catholique ; il fait élire
ses conseils de fabrique et leurs deux marguilliers ; il institue
à Sainte-Anne un conseil d’arbitrage, « pour le maintien des
bonnes mœurs et le règlement des différends » ; il fait adopter
et signer par soixante chefs de familles les vingt-huit articles
de son petit code civil ; il impose, par son rigorisme impérieux,
allant jusqu’aux pénitences publiques, une stricte discipline
tant morale que religieuse ; il crée ainsi la bonne harmonie
entre les membres souvent récalcitrants de son humble trou¬
peau et la bonne entente même avec les protestants : bref.
_ JS"
■ m
,
■
>\
i i
•* Wj ^ '4
i
Z
w
W Z
> <
H >
o w
G
G
O
«
<
IA CROIX DES ANCÊTRES
■
'
.
EN NOUVELLE ÉCOSSE 365
il conquiert à la longue, non seulement l'affection et la véné¬
ration de ses paroissiens, mais encore l’estime et le respect
des Anglais du voisinage, de la région et même du gouverne¬
ment provincial. En 1810, sur la demande de ses ouailles, il
est officiellement nommé juge de paix pour le canton de
Clare ; sans faire prêter serment, avec une autorité tempérée
d’indulgence, il décide des affaires temporelles comme des
affaires spirituelles de son petit peuple. La Ville Française est
véritablement devenue en ses mains une petite théocratie
constitutionnelle.
Elle en fut bientôt récompensée. La Ville Française croissait
rapidement ; un relevé des registres paroissiaux pris par Hali-
burton en donne la preuve :
En 1818 . 12 mariages 54 naissances 17 morts
En 1819 . 10 » 58 » 14 »
En 1820 . 12 » 61 » 12 »
En 1821 . 10 » 67 » 7 »
En 1822 . 18 » 70 » 7 »
En 1823 . 16 » 71 » 9 »
Le nombre passa ainsi de 1.030 habitants en 1800 à 2.038
en 1828. A cette croissante population, il fallait des terres :
dès le 9 juin 1801, l’abbé Sigogne obtint 4.874 acres pour
27 familles acadiennes sur le Touquet et en 1817 une conces¬
sion de 35.510 acres de meilleur sol sur les hautes terres du
comté de Clare. Il fait lui-même la répartition de ces dernières
en lots de 100 à 500 acres qu’il attribue, à raison de 2 shillings
l’acre, à 150 postulants. Cette heureuse mesure donnait plus
de bien-être aux siens, les détournait des aléatoires occupations
de la pêche, décongestionnait les hameaux surpeuplés ; à
l’un des nouveaux hameaux, notre Tourangeau donna le nom
d’un faubourg de sa ville natale : Corberie. Bref, en 1828, les
2.038 Acadiens de la Ville Française récoltaient sur leurs
2.885 acres de terres arables 104.259 boisseaux de blé et
élevaient 1.736 bovins, 2.891 ovins et 1.341 porcs. L abbé
Sigogne pouvait être aussi fier de son œuvre matérielle que de
son œuvre spirituelle. Édifié par le noble exemple de « ce digne
pasteur » qui donna à la Nouvelle Écosse « le magnifique
spectacle d’un peuple entier gardant les mêmes coutumes,
parlant la même langue, uni dans la même religion », le juge
366 LA RENAISSANCE
Haliburton, député d’Annapolis, demanda en 1827 à la Cham¬
bre d Halifax, non comme « une faveur », mais comme « une
justice », l’abolition de l’odieux serment du test ; et, à la suite
d’un plaidoyer fameux, cet « avocat spontané des Catholi¬
ques » obtint à l’unanimité l’admission de tous les catholiques,
fussent-ils acadiens, à tous les droits civiques et politiques ; ils
en profitèrent pour élire dès 1830, dans le comté de Yar-
mouth, Simon d’Entremont, et dans le canton de Clare, en
novembre 1836, Frédéric A. Robichaud, de Météghan.
Dès 1810, le père du député d’Argyle, Benoni d’Entremont,
avait été nommé juge de paix (Judge of the Common Pleas) ;
son fils Simon fut percepteur de la Douane.
Le Père Sigogne fut moins heureux en matière d’éducation.
Des 57 chefs de famille qui, en 1799, acceptèrent les règle¬
ments paroissiaux, quatorze seulement purent signer leur nom.
(Où ceux-ci même avaient-ils bien pu apprendre à lire et à
écrire ?) La plupart de ces illettrés ne comprenaient pas même
1 importance de 1 instruction. Le Père Sigogne eut beau confier
aux femmes instruites de chaque hameau l’enseignement
rudimentaire des enfants, il eut beau recourir à un Mique-
lonais égaré en ces lieux pour des leçons à domicile, il eut beau
instituer des classes du dimanche pour l’étude du catéchisme •
les résultats furent médiocres. En 1827, la Chambre des Repré¬
sentants vota bien 3.000 livres pour la création d’écoles dans
le canton de Clare ; mais le Conseil d’Halifax rejeta la motion
Le Père Sigogne dut se contenter de prendre chez lui, au
presbytère, les mieux doués des enfants ; l’un d’eux, Louis S.
se distingua aux États-Unis, où il devint Président de la
Société historique de la Nouvelle Angleterre.
Le Père Sigogne ne se préoccupa pas moins des autres êtres
déshérités de la région, les Micmacs, dont une tribu habitait
a forêt voisine ; il poussa même le zèle jusqu’à apprendre leur
langue, pourtant si difficile ; et, à force de patience et de bien¬
veillance, ce « patriarche », comme ils l’appelaient, exerça
sur eux une telle influence que des centaines vinrent à Sainte-
Marie jusque des profondeurs du Nouveau Brunswick II asso¬
ciait aux cérémonies catholiques leurs voix si remarquable¬
ment mélodieuses : « Je n’ai jamais entendu, dit-il, musique
aussi impressionnante, même dans la vieille cathédrale de
ours, aux glandes solennités où l’archevêque officiait. »
EN NOUVELLE ÉCOSSE
367
En 1820, la petite communauté florissante fut gravement
éprouvée : un vaste incendie de forêt, se développant sur
quatre milles de largeur, dévora en quelques heures l’église,
le presbytère, dix-huit maisons et vingt-trois granges, le
tout bâti en bois ; le désastre s’étendit jusqu’au comté voisin
de Yarmouth où il y eut nombre d’Acadiens parmi les 150 vic¬
times. La charité publique permit de réparer les ruines ; mais
la petite cloche du vieux Port Royal, dont le tocsin avait tant
de fois annoncé les brutales attaques des Bostonnais, disparut
dans le déastre. D’autres peines plus graves affligèrent le
cœur du vieux curé de Sainte-Marie : de nouvelles paroisses,
Meteghan, Sainte-Croix, Saulnierville étant nées en son petit
royaume pullulant, les titulaires des nouvelles cures, par leur
faute ou celle des habitants, ne restèrent guère, alors que lui,
toujours fidèle à son poste, demeurait. La tâche devint à la
longue trop lourde pour ses épaules faiblissantes ; il le sentait,
lorsque le 17 octobre 1744 il adressa à ses ouailles ces paroles
d’adieu : « Qu’il s’avance celui que j’ai offensé, et je réparerai
mes torts. En est-il un qui ait été affligé et que je n’aie pas
consolé? qui ait été dans le besoin et que je n’aie pas assisté ?
Quel est le malheureux dont je n’aie pas eu pitié? le malade
que j’aie refusé de visiter? Au nom de Dieu, pour votre hon¬
neur, pour le salut de votre âme et de l’âme de vos enfants,
soyez unis ! Que votre société ne soit pas un foyer de désor¬
dre ! » Quelques jours plus tard, le 9 novembre, succombait,
à l’âge de 81 ans, l’un des meilleurs «apôtres des Acadiens »
celui qui, par son zèle et son abnégation, contribua le plus à
leur renaissance.
En 1890, une généreuse souscription permit d’élever au Père
Sigogne un monument funéraire ; mais son plus beau monu¬
ment, certes, est le collège qui se dresse tout proche ; car il
répond à son plus cher désir. Dès 1878, l’un de ses successeurs,
le père Gay, en avait conçu l’idée « pour l’avancement de la
religion en général et des Acadiens en particulier ». Mais il se
heurta à l’opposition systématique de l’archevêque irlandais
d’Halifax, Mgr O’Brien ; celui-ci ne s’occupa vaguement de
cette œuvre urgente qu’en 1886 et n’y toléra l’enseignement
du français (en sous-ordre de l’enseignement de l’anglais)
qu’en 1890, sous la pression de l’Assemblée acadienne du
15 août. En cette même année les Eudistes de France accep-
368
LA RENAISSANCE
tèrent, outre la desserte des deux paroisses de la Pointe de
1 Eglise et de Saulnierville, la lourde charge de créer, sur le
terrain vendu par l’évêque, une Académie de garçons ».
Dès le premier hiver, encouragé « par une population française
et catholique jusqu’au plus intime de l’âme », le P. Blanche,
avec « une foi à transporter les montagnes », commença, dans
son presbytère, à donner un enseignement vraiment français
à une vingtaine de jeunes gens ; en cette tâche ingrate il fut
aidé par un de ses confrères, le P. Morin, par le Frère Henri,
par un brave instituteur du pays, M. Soucy, et surtout par ces
« familles patriarcales », dont les hommes venaient tour à
tour par équipes creuser les fondations, bâtir les murs, aména¬
ger l’intérieur de ce premier collège français de la Nouvelle
Écosse. Sous l’impulsion d’un tel zèle, le Collège Sainte-Anne
fut inauguré le 4 novembre 1891 ; deux ans plus tard, il obte¬
nait le titre d Université autorisée à délivrer des diplômes.
Malgré une grande pénurie d’argent et des difficultés sans
nombre, malgré deux incendies qui détruisirent l’un en 1893
le presbytère et toutes les premières ressources, l’autre en 1899
le collège lui-même, Sainte-Anne put être réédifié grâce aux
générosités du Père Gay et du Père Ory. Mais ce ne fut
qu en 1902 que, sur les instances d’une commission d’éduca¬
tion, le gouvernement provincial autorisa l’usage des livres
français dans les premières classes de l’établissement. Puisse,
selon le vœu de ses fondateurs et de ses maîtres, la précieuse
maison, qui a déjà donné une vingtaine de prêtres de langue
française, fournir aux Acadiens de Nouvelle Écosse ce qui leur
manque encore le plus, une classe dirigeante ! Les deux pre¬
miers évêques acadiens proviennent du collège Sainte-Anne :
Mgr Édouard Le Blanc, de Saint- Jean, y fut un des premiers
eleves et Mgr Patrice Chiasson, de Chatham, après y avoir
aussi été élève, en devint supérieur de 1908 à 1918.
L’enseignement primaire ne rencontra pas les mêmes obs¬
tacles : il fut organisé dans le canton de Clare, dès que la loi
provinciale le rendit gratuit et obligatoire ; en 1874, sur 600
enfants de la Ville française, 422 fréquentaient les 17 écoles,
amrs que dans le canton anglais de Dibgy il y en avait 985
sur 1.500. « Il est de la première importance, écrit un pasteur
protestant, le révérend J. R. Campbell (1876), que l’éducation
des Acadiens soit de nature à les adapter au rôle important
NOUVELLE ÉCOSSE
Cap Breton et Ile du Prince Édouard.
/Rcnr/iWur/mn infprrlilrA
EN NOUVELLE ÉCOSSE 36Ô
que la Providence semble leur assigner ». Il signale deux tenta¬
tives en ce sens : l’une à Sainte Anne et l’autre à Pubnico.
Nous ne doutons pas que l’inspecteur actuel de l’enseignement
français en Nouvelle Écosse, qui porte le nom prédestiné de
Louis d’Entremont, veille à cet intérêt primordial de sa race,
dont ses ancêtres furent en ces lieux les premiers chefs.
En dépit de cette instruction croissante, les Acadiens ne se
sont peut-être pas encore suffisamment adaptés aux nécessités
de la vie moderne. Leurs trois principales industries sont le
sciage du bois, la construction des bateaux, la conserve du
poisson. Faute d’outillage perfectionné, ils gaspillent leur
main-d’œuvre ; faute de connaissances forestières, ils déboisent
à 1 excès et, vendant leurs lots aux Anglais, deviennent parfois
fermiers sur leurs anciennes terres ; enfin, faute de capitaux
et d’expérience commerciale, ils ne donnent pas à l’industrie
de la pêche un effort suffisant. Sur les terres trop maigres que
leur ont concédées les Anglais, leur directeur temporel et
spirituel, le Père Dagnaud, recommande l’industrie laitière
dont ils pourraient trouver des applications scientifiques au
Nouveau Brunswick. Que ne se tournent-ils vers cette pro¬
vince où prospèrent leurs frères, au lieu d’émigrer, comme le
font trop de leurs jeunes gens, vers la Nouvelle Angleterre
où les attire et parfois les corrompt le vain appât des gros
salaires ? A l’heure actuelle, pour combattre l’exode par l’or¬
ganisation du travail, la Coopérative acadienne de Montréal
organise une de ses agences à Pubnico ; l’initiative locale en
a déjà organisé une autre qui prospère à Meteghan.
Quels que soient ces maux, — temporaires, nous l’espérons,
— la forte natalité acadienne persiste toujours : ils étaient,
en 1800, avons-nous dit, 1.050 en 175 familles; en 1828,
2.038 en 200 familles environ ; en 1871, 6.460 (dont 931 à la
Baie Sainte-Marie, 240 à Weymouth, 650 à Belliveau, 1.744 à
Clare, 1.766 à Meteghan, 682 à la Rivière aux Saumons,
193 à Nouveau Touquet) ; ils étaient, en 1911, 9.591 dans le
comté de Digby, dont 1.016 à la Pointe de l’Église, 1.090 à
Comeauville, 1.027 à Meteghan, 1.064 à Rivière de Météghan.
La Ville Française a dû se subdiviser en six paroisses qui
possèdent, outre « l’aïeule Sainte-Marie », les églises et cha¬
pelles de Sainte-Croix, de Saint-Joseph, de Saint-Bernard, du
LAUVRIÈRE. T. II.
24
370
LA RENAISSANCE
Mont-Carmel, de Saulnierville, de Saint-Vincent (Rivière aux
Saumons). Même progression dans le comté voisin de Yar-
mouth ; au lieu de 4.852 en 1871 (dont 2.253 au Tousquet,
956 à Plymouth, 890 à Pubnico, 334 à Argyle, 248 à Yar-
mouth), il y a 9.543 Acadiens, dont 1.587 dans la ville de Yar-
mouth; 1.370 à Saint-Michel de Tousquet, 1.318 à Pubnico,
1.281 au Tousquet, 1.011 à Belleville, 718 au Ruisseau de
l’Anguille. L’élément acadien est un des plus importants du
comté, écrivait dès 1875 le révérend J. -R. Campbell, comp¬
tant 5.300 catholiques sur 18.500 habitants ; « s’il continue
à se développer ainsi, il l’emportera, dans un siècle, sur l’élé¬
ment anglais. » A Pubnico, les onze familles de 1771 avaient
en 1871 donné naissance à 150 familles ; l’unique paroisse de
Sainte-Anne du Ruisseau s’était à la même date suddivisée
en six paroisses ou missions : Sainte-Anne (rebâtie en 1784),
Pubnico (1816), le Coin du Tousquet (1822), Tousquetville
(1862), l’île Surette (1859). les Fourches (1859). Les noms de
trois desservants de Pubnico ont survécu dans la mémoire
des paroissiens reconnaissants ; le R. P. Goudot (1841-51), le
prêtre belge Henri Warlop (1851-57), l'abbé Ferdinand Blan-
chet, de N mes (1857-60). Depuis cette époque les choses
n’ont dû que croître et embellir. Le rencensement de 1921
donne pour les comtés de Digby et d’Annapolis 2.234 habi¬
tants et pour les comtés de Yarmouth et de Clare 17.167.
La population totale de ces deux derniers comtés étant de
34.174, on peut espérer que la majorité acadienne aura
bientôt son député fédéral. La presqu’île entière de la Nou¬
velle Écosse compte 36.892 habitants.
« En ces terres défrichées qui bordent les bois sombres,
en ces champs bien cultivés qui s’allongent sur des rives pit¬
toresques, dit le révérend Campbell, se dressent nombre de
demeures acadiennes solides, bien bâties, bien pourvues de
mobilier utile et plaisant à voir. » Plus que l’agriculture, en
cette rocheuse région, la pêche toutefois prédomine, favorisée
par les mille anses propices et surtout par le voisinage des
grands bancs poissonneux : naguère les deux frères Pothier
possédaient, à eux seuls, une douzaine de navires qui bon an
mal an vendaient aux Antilles pour 150.000 dollars de poisson.
« Dès qu’on entre dans le canton de Clare, écrit Haliburton,
en 1829, les maisons, les instruments agricoles, le langage
EN NOUVELLE ÉCOSSE
371
étranger, les costumes particuliers, mais tous semblables des
habitants, excitent la surprise ; on s’étonne qu’une région de la
Nouvelle Ecosse puisse à ce point différer des autres... Les
Acadiens restent fidèlement attachés à leurs coutumes et à leur
langue ; et, bien que leurs affaires les mettent en relation avec
les Anglais, il ne se fait entre eux aucun mariage ; ils n’adoptent
pas leurs manières ; ils ne s’établissent pas dans leurs villes.
... S’ils le cèdent aux colons anglais dans la voie du progrès
social, ils peuvent fièrement soutenir toute comparaison au
point de vue des vertus domestiques et morales. Sans ambition
et d’une grande frugalité, ils vivent selon leurs moyens ; dévoués
à leur ancien culte, ils ne sont pas divisés entre eux par les que¬
relles religieuses ; ayant une humeur gaie et des habitudes
morales, ils jouissent peut-être de tout le bonheur compatible
avec la fragilité de la nature humaine. Les naissances illégitimes
sont à peu près inconnues dans ces établissements, et la vraie
misère y est presque ignorée : car les pauvres sont soutenus par
les autres habitants : membres de la même grande famille, ils
passent leur vie à séjourner de maison en maison. »
Tels étaient les Acadiens des premiers temps, tels ils sont
encore de nos jours :
« Nulle part, dit l’abbé Casgrain en 1885, le vieux type
national ne s’est mieux conservé qu’en cette extrémité de la
Nouvelle Ecosse, grâce à l’isolement dans lequel les Acadiens
y ont toujours vécu et y vivent encore. Ce sont les mêmes
coutumes, la même simplicité de mœurs, la même naïveté d’es¬
prit, le même attachement à la religion qu’aux jours de la
Grand’Prée... On ne parle que le français dans les familles ; les
femmes surtout ne savent pas un mot d’anglais ; elles portent
encore la cape normande, telle que l’a chantée Longfellow
[« cette espèce de châle de soie noire, lisons-nous ailleurs, qui
rappelle vaguement la mantille espagnole » ou plutôt la cape
bretonne]... A mesure que l’on pénètre au cœur de cette brave
population, on va de surprise en surprise ; on s’émerveille de
voir comment, en dépit d’une séparation séculaire, tout s’est
conservé intact : la langue, le caractère, les coutumes, les tradi¬
tions, le souvenir de la France, et quel souvenir 1 J’ai vu des
voix se briser en sanglots, des yeux se remplir de larmes au
récit de ses malheurs. « Mes ancêtres ont toujours été fidèles à
la France, me disait le vieux Michel Surette ; ils ont été ruinés
à cause de cet attachement. N’importe, si c’était à recommencer,
je ferais comme eux... » Les habitants de chaque paroisse se
regardent comme les enfants a’une même famille et s’entrai¬
dent les uns les autres. Ils ne connaissent point l’existence des
asiles ni des hôpitaux ; ils y suppléent par la charité... Ainsi
un père et une mère, chargés d’enfants, n’hésiteront point à
adopter un ou deux orphelins et s’étonneront si on leur en
372
LA RENAISSANCE
témoigne de l’admiration. « On ne pouvait pourtant pas les
laisser mourir de faim », vous répondent-ils tout simplement...
Il n’y a donc pas de pauvres ici, ni de riches non plus. Tout le
monde à peu près vit dans une honnête aisance. On est tout
d’abord frappé de cette aisance et du bon goût qui règne dans
la construction des maisons et de leurs dépendances ; elles
soutiennent avantageusement la comparaison avec celles de
nos campagnes du Canada... Toutes les races, toutes les sectes
de l’Amérique du Nord s’accordent à regarder les Acadiens
comme un peuple honnête, paisible, soumis aux lois. » « Depuis
l’année 1761, écrit vers 1895 un historien du comté de Yar-
mouth, George S. Brown, il n’y a pas eu, autant qu’on sache,
un seul Acadien qui ait été condamné pour un crime capital
et il a été infiniment rare de voir les portes d’une prison s’ouvrir
pour un Acadien accusé de la faute la plus futile. » « Ce sont
d’utiles citoyens, dit, en effet, un auteur anglais de nos jours,
de bons fermiers, de rudes pêcheurs et ae hardis marins. »
Or, pareils éloges s’appliquent à tous les autres groupes
acadiens : car la race a partout conservé, avec sa pureté native,
ses vertus traditionnelles. « Quelque part que la jette le hasard
de la dispersion, dit encore l’abbé Lionel Groulx, la tribu
errante emporte avec elle toutes ses traditions, toute sa petite
patrie; elle passe au milieu des peuples, sans rien prendre ni
rien perdre. »
Sources et autres références.
Recensements du Canada de 1911 et de 1921.
Arch. Canada. — Rapport 1894 (docuin. anglais rel. à Nouv. Ecosse),
se reporter aux dates mentionnées.
— 1905, II, 315. Recensement de 1767.
Haliburton. — An Hist. and Stat. Acc. of Nova Scotia, Halifax,
1829.
W. A. Calneck and A. W. Savary. — Historu of the County of Anna-
polis, Halifax, 1897.
P. M. Dagnaud. — Les Français du Sud-Ouest de la Nouvelle Ecosse,
Besançon, 1905.
Jean-Frédéric Herbin. — The Hislory of Grand Pré. — Barnes and
C°, Saint-John, Nouv. Brunsw.
RÉv. J. R. Campbell. — History of the County of Yarmoulh, N. S.
Saint-John, 1876.
Placide Gaudet. — Le grand Dérangement, Ottawa, 1922.
Abbé Casgrain. — Mém. sur Miss, en N. Ec., au Cap Breton et à
l’ lie du Pr. Ed., op. cit. — Pél. au pays d’Evange., op. cit.
B. Wilson. — Nova Scotia, Halifax, 1900.
Revue canadienne. — Un sauveur de la race acadienne, 1915.
Canada and ils Provinces. Sect. VII, vol. XIII-XIV, the Atlantic,
Provinces, Toronto, 1914.
L’histoire de Pobomcoup (L’Evangeline, septembre 1924).
COLLÈGE SAINTE-ANNE, A LA POINTE DE L’ÉGLISE
Baie Sainte-Marie, Nouvelle Écosse.
v
\
LES ACADIENS DU SUD-OUEST DE LA NOUVELLE ÉCOSSE
d’après le Père Dagnaud
CHAPITRE XXVIII
AU MADAWASKA
Une Acadie perdue qui se retrouve.
Dans la province du Nouveau Brunswick, constituée
en 1784, la race acadienne tend à prédominer. C’est le
futur État Acadien. Après bien des vicissitudes, les
deux groupes primitifs s’y rejoignent enfin ; celui de la Rivière
Saint-Jean, venu surtout de la Baie Française, et celui du golfe
Saint-Laurent venu surtout de l’isthme. Leurs débuts furent
également précaires, chétifs, atrocement misérables.
C’était pourtant sur les confins du Nouveau Brunswick, à
l’ Ile Sainte-Croix, qu’en 1604 le Sieur de Monts et Champlain
fondèrent le premier établissement français en Amérique et à
l’embouchure du Saint-Jean, que Charles de Latour bâtit
son fort que se disputèrent si âprement Anglais et Français.
Aulnay bâtit, lui aussi, un autre fort sur la rive opposée.
A cinquante milles plus haut, à Geimsick (plus tard Jemseg), le
colonel Temple avait en 1659 créé un poste de traite et sans
doute un fort de pieux. Au temps de l’occupation française,
furent accordées nombre de concessions relevant du Château
de Québec : au gendre de Latour, Martin d’Arpentigny, sieur
de Matignon, « cinq lieues depuis la rivière Maquapit jusqu’aux
Mines » (17 oct. 1672), à Jacques Potier, sieur de Saint-Denys,
« deux lieues de front », près de la concession faite au Sieur
de Matignon (18 octobre 1672). à Pierre de Joybert, sieur de
Marson et de Soulanges « quatre lieues de front avec le fort
de Jemsek » (20 oct. 1672), à René d’ Amours, sieur de Clignan-
court », deux lieues de profondeur de chaque côté de la rivière
Saint-Jean », près de Médoctec (20 sept. 1684) ; — cette con¬
cession où il habitait en 1685 avec quatre enfants comprenait
l’île d’Eccles dont le nom se trouva déformé en Cleoncore pour
374
LA RENAISSANCE
Clignancourt ; à Mathieu d'Amours, sieur de Freneuse, « des
terres entre Jemseck et Nachouat » ; à Pierre Chenest, sieur
du Breuil, « deux lieues de front, le petit Nachouat faisant
milieu, et trois de profondeur » (7 janvier 1689) ; à Vincent
de Saint-Castin, « deux lieues de front joignant les terres de
Jemseck » (oct. 1689) ; à François Genaple deBellefond, notaire
à Québec, quatre lieues carrées (25 février 1690) ; à Bernard
d’Amours, sieur de Plaine, « une lieue et demie de chaque
côté du Kénebacasis » (20 juin 1695), etc. Cette belle et fertile
région, aux îles et aux rives verdoyantes, que fréquentaient
les Malécites en leur campement d’Aukpaque ou Ecouipagah,
près de Méductic, avait été recommandée pour la colonisa¬
tion par Mgr de Saint-Vallier, dès sa tournée épiscopale
de 1686. Devenue après la prise de Port Royal, de 1690 à 1700,
la résidence des gouverneurs fixés successivement à Jemseg
(1690-2), à Nachouac (1692-8), au fort Saint-Jean (1698-1700),
elle n’eût pas manqué de se développer sans l’incessante
hostilité des Anglais. Mais les recensements ne donnent guère
en 1686 que 8 habitants, en 1693 que 20, en 1695 que 42 ;
c’est dire qu’on y faisait plus de traite que de culture. A son
chef des milices, « interprète royal » près des sauvages, au
Canadien Gabriel Bellefontaine, Villebon fit accorder en face
de son fort, sur la rive droite du Saint-Jean, une belle conces¬
sion qui constitua l’habitation de Sainte-Anne.
La perte de l’Acadie par le traité d’Utrecht arrêta tout ce
bel essor, bien qu’en 1718 Vaudreuil déclarât ces terres tou¬
jours françaises et en fît répartir quelques-unes par le
missionnaire Loyard entre une centaine d’Acadiens. A Sainte-
Anne, fondée en 1732, en aval d’Ecoupag ou Freneuse, on ne
compte en 1733 que 82 habitants, en 1749 que 22 familles.
Les habitants sont devenus « à demi sauvages , dit la Galis-
sonnière, le 25 juillet 1749, tant ils ont été négligés. Pendant
« la guerre du roi Guillaume », les majors des milices de la
rivière Saint-Jean, Joseph et Michel Bellefontaine, fils et petit-
fils de Gabriel, n’en organisent pas moins la lutte avec les
sauvages contre les colons de Nouvelle Angleterre. Comme
les gouverneurs anglais de Nouvelle Écosse voulaient asser-
menter ces habitants français, le gouverneur du Canada
déclara en 1750 toute la rivière Saint-Jean jusqu’à son
son embouchure terre française ; d’où de nouveaux conflits
?
AU MADAWASKA
375
à propos du fort de l’embouchure et de son ravitaillement.
En 1755, vivaient paisiblement en ce pays perdu de petits
groupes de 150 à 200 Acadiens (111 en 1733) ; lors du grand
dérangement, ils se trouvèrent soudain accrus d’un alarmant
afflux de fugitifs de Port Royal (226), de Beauséjour (30 fa¬
milles), de la Caroline (50, puis 80). Lorsqu’après la chute de
Beauséjour Boishébert fait sauter le fort de l’entrée, il crut
sage d’établir en amont des chûtes, à Grimrose, à Sainte-Anne,
à Villeray, à Nashawk, à Ecoupag, ce petit peuple désemparé,
dont le nombre, grossi de réfugiés de Québec, s’éleva bientôt,
dit-on, à près de 2.000, « 400 familles », dit Montcalm. On
comptait sans l’acharnement de Lawrence : sur son ordre, au
début de l’hiver 1758, son complice Monckton avec 300 hom¬
mes brûla, saccagea, rafla tout ce qu’il put jusqu’à dix lieues
en aval de Sainte-Anne ; mais là et en amont se réfugièrent
la plupart des victimes. Parmi eux se trouvaient des Le Borgne
et des Robichaud qui enfouirent en terre leurs biens et leurs
documents les plus précieux. L’année suivante, en pleine nuit,
Sainte-Anne est surprise à son tour et incendiée par les ter¬
ribles « rangers » de Nouvelle Angleterre ; on tue les femmes
comme les enfants ; on scalpe six Acadiens, on brûle 147 mai¬
sons et deux églises, on emmène à LIalifax un troupeau de
prisonniers destinés aux geôles d’Europe ( Journal du Capi¬
taine John Knox, London, 1769). « Nous avons tout détruit »,
se vante Monckton « ils ne pourront plus subsister », proclame
Amherst. Ils subsistèrent pourtant, mais en fuyant toujours
plus haut, toujours plus loin des soudards anglais, toujours
plus près des sauvages moins inhumains. Après la capitulation
de Québec, au fort Frédérick, arrivèrent 200 réfugiés, à grand
peine venus de l’isthme tout le long du Golfe Saint-Laurent
et avec plus de peine encore venus de Québec jusqu’en bas
du Saint-Jean. Ils présentent au colonel Arbuthnot l’attesta¬
tion de leur serment d’allégeance prêté devant le juge Cra-
mahé et l’autorisation du général Monckton pour la remise de
leurs terres. Lawrence déclare fausse ou erronée pareille auto¬
risation, réclame à Halifax ces prétendus prisonniers de guerre
et, sans autre forme de procès, les expédie dans les prisons
d’Angleterre.
Son successeur Belcher n’a pas plus de cœur ni d’équité :
le 15 avril 1761, il signale à la vindicte du général Amherst,
376
LA RENAISSANCE
comme « n’ayant pas encore proposé de se rendre », une « qua¬
rantaine » d’Acadiens du village de « Sainte-Anne » (à 75 milles
du fort Frédérick) et, le 16 juin, dix à douze au village de
Grimrose (à 45 milles du fort) : le 18 septembre 1761, il ordonne
de « les déloger au plus tôt et de prendre toutes mesures pour
décourager les nouveaux venus ». Survient le traité de Paris :
on va donc laisser en paix ces pauvres hères. Non pas : nulle
trêve pour les Acadiens : « Qu’ils partent des nouvelles terres
défrichées 1 » Au cours de l’été 1763, le commandant du fort
Frédérick ordonne aux Acadiens de Sainte-Anne de vider les
lieux incontinent. « Nous avions espéré, supplient-ils le
8 août 1763, que, par pitié pour nos infortunes passées, vous
daigneriez nous en épargner d’autres. Nous allions sortir de
l’affreuse calamité... ; les apparences d’une belle moisson nous
promettaient la subsistance... N’ayant pour la plupart ni
vivres ni argent, nous serons obligés de vivre, errants comme
des sauvages... » Or, avant même la moisson, les défricheurs
de Sainte-Anne furent chassés vers la forêt, la faim et le froid :
on voulait ces terres qui déjà rapportaient, on voulait surtout
l’exploitation et l’extermination de ces pauvres gens. Ainsi un
groupe d’Acadiens tolérés dans le « Village français » du Kenne-
becasis est employé à faire des aboiteaux pour le profit de
colons anglais qui se sont adjugé sur la rive est du Saint- Jean
600 acres de marais. En 1767, l’abbé Bailly passe en mission
à Ecouipahag et inscrit sur le premier registre paroissial de la
région les noms des Cormier, Daigle, Cyr, Hébert, venus de
Beaubassin, des Martin venus de Port Royal, des Mercure et
Thériault venus de l’île Saint-Jean, de Violette venu de Louis-
bourg, de Mazerolle venu de la rivière Charlesbourg. D’au¬
cuns, comme Joseph Martin, sont là depuis 1758 ; la plupart,
36 familles, comme celles de Joseph Doucet et de Paul Potier,
sont venus cette année même, attirés par la présence du mis¬
sionnaire. Mais ces malheureux, ballotés par tant de rafales
diverses, veulent vainement se rassembler autour du commun
refuge de l’autel : ils vivent encore épars, sans titres de pos¬
session, sur dix ou douze milles d’étendue, dans les îles et le
long des deux rives du Saint-Jean. Tant de misère, tant d’im¬
puissance, tant d’éparpillement ne suffisent pas à rassurer
les maîtres. Le 20 août 1768, nouvel ordre d’expulsion donné
aux familles acadiennes de ce comté de Sunbury, sauf dix que
AU MADAWASKA
377
désignera l’abbé Bailly ; onze de ces familles avaient pourtant,
le 29 août 1767, été autorisées par le Conseil d’Halifax à
s’établir provisoirement, en attendant des concessions défi¬
nitives. Quatre groupes acadiens survivaient encore :
trois en amont de Sainte-Anne, à Ecoupag (l’ancienne Fré-
neuse), au Village Français, à Ivingsclear, et un sur le Kenne-
beccassis près du Fort Howe (ancien fort Latour) ; aux trois
premiers se joignirent en 1766 les plus las de la lamentable
caravane du Massachusetts ; dans le dernier, l’abbé Bourg
baptisa plus tard « des enfants de six, huit et dix ans qui
n’avaient jamais vu de prêtre. »
Lors de la guerre de l’Indépendance, double changement de
politique. D’une part, les gens de Nouvelle Angleterre, qui
avaient tant reproché aux Acadiens leur résistance aux exi¬
gences illégitimes de la métropole, tant fait pour leur ruine et
leur anéantissement, sont maintenant, bien plus que les
Acadiens, révoltés contre cette même métropole à propos
d’exactions beaucoup moins graves ; et ces puritains ont
désormais recours à tous les moyens, menaces et promesses,
pour attirer en leurs rangs de rebelles ces papistes français
qu’hier encore ils persécutaient. D’autre part, les Anglais,
redoutant à leur tour ceux qu’ils n’ont cessé d’opprimer, de
molester et de mépriser, les ménagent avec le plus grand soin,
sollicitent leurs services et tâchent de les enrôler en leurs
milices régulières ; à tout le moins, ils leur accordent cette
neutralité militaire qu’ils leur refusaient naguère et qu’ils
ont, du reste, accordée tout de go aux colons récemment venus
de Nouvelle Angleterre. Toujours deux poids et deux mesures,
bien qu’au fond il n’y eût rien de changé en cette évolution
politique : qu’ils soient Anglais ou Américains, ces Anglo-
Saxons règlent leur conduite non pas d’après des principes,
qui ne sont pour eux que prétextes spécieux, mais d’après des
intérêts, qui varient au gré des circonstances. Seuls les Aca¬
diens restèrent attachés à leur principe moral : la fidélité au
serment, la loyauté dans l’allégeance ; de 1775 à 1782 ils ne
prirent pas plus parti pour les insurgés dans les rangs desquels
se battaient leurs frères de sang, les Français, que de 1744
à 1748 ils n’avaient pris parti pour les envahisseurs français
de leurs bourgades natales.
378
LA RENAISSANCE
Comment en furent-ils récompensés ? Pendant la guerre,
par les sévices et les molestations des insurgés américains qui,
à plusieurs reprises, franchirent la frontière : après la guerre,
par l’expulsion et l’expropriation au profit des loyalistes amé¬
ricains accueillis à bras ouverts. Nouveau dérangement
aussi inique et encore plus ingrat que les autres. Telle fut la
reconnaissance anglaise envers les Acadiens. La règle de l’in¬
térêt bien compris veut qu’on ne se gêne pas avec des gens
dont on n’a plus besoin, mais qu’on en ménage d’autres dont
on espère tirer meilleur parti. Donc, dès 1782, des terres du
Kennebeccassis défrichées par des colons acadiens sont
confisquées par le gouverneur Parr et concédées en bloc à un
certain Sir Andrew Hammond ; on se garde bien toutefois d’en
expulser lesdits colons ; car ils rendent encore service en les
entretenant et même en développant les défrichements.
En 1783 étaient encore dépourvus de tout titre de propriété
354 Acadiens (61 hommes, 57 femmes et 236 enfants) qui
vivaient en amont de Sainte-Anne. Lorsqu’en 1786 arrivent
vingt-sept familles loyalistes, on chasse toutes les familles
acadiennes, sauf dix-sept, selon la vieille méthode Shirley :
leurs petites concessions de 200 acres serrées entre les autres
ne pourront plus se développer en proportion de leur forte
natalité et, privés de prêtres, ils deviendront de bons sujets
protestants. Ce fut le cas des Acadiens qui restèrent près de
Frédéricton : n’avant plus ni prêtres ni écoles, ils s’angli¬
cisèrent fatalement. Par bonheur, les prétendus bénéficiaires
de la générosité anglaise prévirent si bien ce danger que, le
24 février 1788, ils demandèrent des terres à Peticoudiac ; on
les leur refusa : alors, le 21 décembre 1789, ils en demandèrent
au Madawaska où s’étaient déjà réfugiés certains de leurs
enfants. Les raisons données sont éloquentes :
« Vos pétitionnaires sont surchargés de familles [Francis
Violette, 14 enfants ; Olivier Thibeaudeau, 13 ; Joseph Thé-
riault, 12] dont ils envisagent avec beaucoup d’anxiété l’éta¬
blissement ultérieur : ils n’ont pas de plus vif désir que de les
voir fixés près d’eux sur des terres qui leur appartiennent :
ce qui est impossible dans la région qu’ils habitent... Vos péti¬
tionnaires désirent s’établir dans les hautes vallées du Saint-
Jean pour y obtenir, non seulement des terres pour leurs
familles, mais encore l’assistance d’un Prêtre pour la célébra¬
tion des rites et cérémonies de leur religion et pour l’éducation
J
AU M A D A W A S K A
370
de leurs enfants... Vos pétitionnaires, qui se sont toujours com¬
portés en fidèles et paisibles sujets et en colons industrieux,
demandent humblement que ces terres soient proportionnées
au nombre de leurs familles et de leurs enfants dont la liste est
ci-jointe. »
A coup sûr, des gens pratiques, dénués de cœur et de morale,
pourront trouver habile et ingénieuse cette manière retorse
d’exploiter et de chasser ces pauvres hères ; d’honnêtes gens,
ayant droiture et sentiments, la déclarent fourbe, cruelle,
inique.
En juillet 1783, le commandant du Fort Howe reçut un long
rapport sur l’état de la colonisation du Saint-Jean supérieur,
dans le comté de Sunbury. C’est là, en amont de Sainte-Anne
que se trouvait dans la florissante colonie d’Ecoupag, défrichée
et à nouveau organisée depuis 1768, soixante et une familles
acadiennes (soit 357 habitants), pour la plupart venues du
Massachusetts lors du fameux exode ; elles s’y croyaient en
paix ; elles sont déclarées inoffensives, harmless ; il est reconnu
qu’elles se sont bien comportées pendant la guerre et ont
même rendu des services signalés au Gouvernement anglais ;
elles sont donc recommandées à la bienveillance du gouver¬
neur. Ledit Gouverneur Carleton n’en confisque pas moins
la plupart de leurs terres, réduisant à la misère plus de 300 de
ces pauvres dupes dont il sollicitait hier l’allégeance et les ser¬
vices. En voici la preuve : en 1784, le gouvernement de la
Nouvelle Écosse concède les terres des Acadiens de la rive Nord
des Pays-Bas (environs de Fredericton) au 2e bataillon des
Volontaires du New Jersey et au régiment des Dragons améri¬
cains ; les terres de la rive droite, aux Loyalistes du Maryland,
aux volontaires de New-York et au corps des Royal Guides
and Pioneers. Naturellement, le 25 janvier 1785, les Acadiens
dépossédés réclament leurs terres, mais en vain. Les Acadiens
épargnés en sont-ils plus heureux de leur sort ? Non, ils com¬
prennent désormais ce que leur réserve un peuple ingrat, sans
cœur ni honneur. Le 24 novembre 1784, des Acadiens, établis
depuis 1762 sur la rive nord du Saint-Jean, demandent hum¬
blement que, pour calmer leurs inquiétudes, on veuille bien
leur donner des titres réguliers de concessions pour ces terres
qu’ils cultivent depuis vingt-deux ans ; ils rappellent leur
loyauté constante et tous les services rendus pendant la
380
LA RENAISSANCE
guerre malgré les sollicitations des insurgés américains ; on
n’accorde ces titres, en amont du Keswick, que le 1er juil¬
let 1786 à un certain nombre et dans des conditions telles
qu’ils préfèrent presque tous s’enfuir jusque dans la Baie des
Chaleurs. Même alarme en 1784 chez J. B. Cyr qui a neuf fds
à pourvoir et dans six autres familles acadiennes.
A Son Excellence, le Gouverneur général du Canada :
Monseigneur,
Supplient humblement les sousignés, disants que l’incerti¬
tude avec laquelle ils ont vécu dans l’Acadie, sans assurance de
devenir propriétaires des terrains qu’ils ont défrichés sur la
rivière Saint-Jean, les a toujours contenus dans une perplexité
insurmontable. Les nouvelles colonies que Sa Majesté établit
sur ladicte rivière leur paraissent encore un obstacle, d’autant
plus grand qu’ils ont perdu l’espoir de vivre tranquillement en
Acadie. Ce considérant, Monseigneur, ils ont recours à vos
bontés, osant se flatter que vous daignerez leur servir de père
et de protecteur. C’est pourquoi ils implorent les secours et
assistance de Votre Excellence, que vous daignerez leur accor¬
der un établissement à Madawaska, où ils se proposent de se
rendre aussitôt que Votre Excellence daignera accorder leur
humble supplication. Vous priants de considérer en même temps
leur nécessité et triste situation, la distance des lieux, les diffi¬
cultés de s’y rendre avec le peu qu’ils ont, la nouveauté du ter¬
rain, l’impossibilité de retirer du profit les premières années des
travaux pénibles qu’il faut faire pour découvrir un terrain neuf,
ils expèrent que vous daignerez, avec la bonté qui vous est
ordinaire, leur accorder pour un couple d’années de provisions
pour se maintenir, eux et leurs familles qui sont considérables. •
« L’ordinaire bonté » de ce « père et protecteur », qui veillait
sur les destinées des « humbles Acadiens », dut être lente à
s’émouvoir : car la « suppliante « requête fut renouvelée le
21 juin 1785, et renforcée d’autres noms de signataires, en
tout 24. tout ce qu’on leur accorde, c’est de vendre leurs
terres le mieux qu’ils pourront ; tout ce qu’on leur promet,
c’est 200 acres par famille dans le lointain Madawaska.
Le Madawaska, ou Madoueska, comme on disait à l’origine,
était un pays perdu dans la haute vallée du Saint-Jean. Les
Malécites y avaient parfois installé leurs wigwrans. Mgr de
Saint-Vallier en avait vaguement parlé en 1688 ; Lamothe-
Cadillac, en 1692. Dès 1783 (27 novembre) et 1785 (24 février)
#
FAMILLE ACADIENNE DE LA BAIE SAINTE-MARIE
Nouvelle Écosse.
'
.
AU MADAWAS KA
381
le courrier Louis Mercure avait dit au gouverneur de Québec
Haldimand que lui, son frère et une vingtaine d’autres, « à
cause des difficultés sur la rivière Saint-Jean », désiraient se
fixer en ce pays perdu qu’ils croyaient rattaché au gouverne¬
ment du Canada. Bien vite, tous les intéressés se réunissent
chez J. B. Cyr, et l’on décide qu’une moitié se rendra audit
Madawaska et l’autre vers le Golfe à Memramcouk, à Mira-
michi, à Tracadie, à Caraquet, à Pisiquid ; ils aiment mieux la
fuite vers l’inconnu que cette perpétuelle exploitation qui
rend leur situation de plus en plus pénible et précaire. En outre,
isolés en cette région contestée, n’échapperont-ils pas à
l’odieuse juridiction anglaise qui n’est qu’usurpation déguisée?
ne jouiront-ils pas enfin d’une sorte d’indépendance ?
On devine ce que fut la vente des terres dans de telles condi¬
tions de départ. Quoique les loyalistes fussent théoriquement
tenus de rembourser les dépossédés pour les travaux d’amé¬
nagement, en fait, nombre d’entre eux s’en gardèrent bien.
Les archives du Nouveau Brunswick abondent en réclamations
sur cet amer sujet. Le 11 juin 1787, Joseph Cyr demande
d’être remboursé pour l’expropriation de sa terre sur le Kese-
wick ; le 8 mai 1788, Simon Hébert demande une compensa¬
tion pour la confiscation de son bien. Le 1er juillet, Jean Simon
et Joseph Martin réclament contre John Estey, Peter Lalree
et John Coombs qui se sont emparrés de leurs terres. Le
29 septembre, François Cyr fait un compte détaillé de ses
griefs à l’égard du susdit lieutenant John Coombs qui l’a
expulsé de sa propre ferme. En 1786, J. -B. Cormier se plaint
d’avoir été ruiné, ainsi que sa famille, par un nommé James
qui s’est emparé de sa terre. De même. Benoît Roy (cinq
enfants) et Joseph Doucette ont été chassés de terres par eux
défrichées, sans pouvoir obtenir la moindre compensation
(22 février 1786). Paul Potier et Joseph Daigle, ainsi dépouillés
par des soldats licenciés, sont avec leurs familles réduits à la
plus « lamentable misère ». Et voici comment ces réfugiés
américains, instruits par le malheur, traitent les victimes
d’infortunes infiniment plus grandes que les leurs. « Ils brû¬
laient les clôtures des Acadiens, dit l’historien du Mada¬
waska, l’abbé Thomas Albert, auquel nous empruntons la
plupart de ces faits ; ils volaient leurs bestiaux ; ils ouvraient
382
LA RENAISSANCE
les caves pendant les plus grands froids pour faire geler leurs
légumes ; ils allaient, sans plus de façon, jusqu’à l’éviction
pure et simple des French squatters, comme ils les appelaient. »
Bref, ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour leur rendre la
vie impossible et se débarrasser d’eux à tout jamais.
Ce faisant, les loyalistes américains n’étaient que les agents
plus ou moins conscients de la politique anglaise : car les gou¬
verneurs du Nouveau Brunswick ne voulaient pas tolérer
d’Acadiens dans la basse vallée du Saint-Jean ; ils entendaient
la réserver en entier aux seuls Anglais. A chasser ainsi les
Acadiens vers la haute vallée, l’Angleterre, du reste, gagnait
doublement : d’une part, écrivait Haldimand à Parr, dès le
27 novembre 1783, cela établira un lien entre le Canada et la
Nouvelle Écosse ; les deux frères Carleton étaient du même
avis en 1787. D’autre part, comme le traité de Versailles don¬
nait pour frontière (à l’ouest d'une ligne allant des sources de
la rivière Sainte-Croix droit au Nord) la ligne de partage des
eaux entre le Saint-Laurent et l’Atlantique, toute la vallée
supérieure du Saint- Jean et de ses tributaires revenait de droit
aux États-Unis. Donner aux Acadiens le territoire du Mada-
waska, ce n’était donc pas seulement dédommager des vic¬
times aux dépens du voisin; c’était, en outre, s’assurer par une
prise de possession effective des gages sérieux, à tout le moins
de précieux prétextes à contestation litigieuse et, par suite,
les bénéfices d’une décision arbitrale. Tel était le métier de
dupes auquel on employait généreusement les naïfs Acadiens.
Aussi, lorsqu’en 1799 la Commission, chargée de décider des
sources de la vraie rivière Sainte-Croix, envisagea la perte
possible du Madawaska, le secrétaire de cette commission
Edward Winslow ne se montra nullement ému du sort des
victimes : « Ainsi, écrit-il, nous ne perdons pas un seul établis¬
sement anglais. Seuls, quelques misérables Français établis
au Madawaska, sur la route qui conduit au Canada, se trouvent
inclus dans le territoire américain ». Ainsi raisonnait ce mem¬
bre de 1 odieuse famille des Winslow, laquelle deux fois chassa
les Acadiens et des Mines et du Saint-Jean. Il n’était, certes,
pas le seul Anglais à raisonner si tortueusement.
Loyalistes ou non, les Anglais du Nouveau Brunswick
réussirent si bien en cette nouvelle œuvre d’expropriation et
d expulsion à la fois fourbe et violente qu’en toute la région du
S
AU MADAWAS KA
383
Saint-Jean inférieur, pour la première fois explorée et colonisée
par les Acadiens, il n’existe plus de nos jours qu’une seule
colonie acadienne, Sainte- Anne des Pays-Bas ; car les Acadiens
des Lower and Upper French Villages, serrés entre des con¬
cessionnaires américains, ont fini, selon le vœu anglais, par
être presque anglicisés. Là, à six milles en amont d’Ecoupag,
l’abbé Ciquart, en 1793, rassembla quelques pauvres familles
éparses, les débris de la race : des Cyr, des Roy, des Gaudin,
des Martin, des Bourgoin, des Parent, des Mazerolle qui
n’eurent de prêtre résident qu’en 1825. Là, dans la pauvre
petite église se trouvent encore de précieuses reliques : le plus
ancien registre ecclésiastique du Nouveau Brunswick, celui
où l’abbé Bailly en 1767 inscrivit 29 mariages, 79 baptêmes,
14 décès ; le missel présenté par les Ursulines de Québec au
dernier missionnaire de l’occupation française, au père Ger¬
main. Là, sonna encore, avant l’incendie de 1903, la vieille
cloche qu’en 1717 le Régent, au nom de Louis XV, donna aux
Malécites en signe d’alliance.
> Là, comme le dit éloquemment l’abbé Albert, dans un désert
où l’on n’entend que le chant des oiseaux et le murmure des
eaux du Saint-Jean, reposent les hardis pionniers qui n’ont
jamais moissonné les terres qu’ils cultivèrent pour d’autres...
Là, sous le sol que leurs pieds fatigués de plusieurs exils ont foulé
pendant quelques jours sombres et toujours chargés cl’orages,
avant d’entrer dans le seul asile qui leur restait ici-bas ; là dor¬
ment les fils de l’Acadie dont les noms sont aussi ignorés que les
tombeaux, mais dont la vertu a reçu sa récompense. Car c’est
sur le tertre dénudé comme un Calvaire, avec l’aspect d’une
grande blessure cicatrisée, que l’Acadie fugitive, traquée depuis
quatre ans, affolée, vint s’abattre le 29 janvier 1759, meurtrie
de sa dernière blessure. C’est de là encore que, guérie de ses
plaies, on la chassa comme une pestiférée dans les montagnes,
au fond des baies jusqu’alors inconnues et désertes. La tour¬
mente est passée : mais la blessure reste... La mémoire du cœur
est ineffaçable... Si Port Royal est le berceau, Grand Pré l’exil,
Sainte Anne est la Catacombe de l’Acaclie.
Quand, pour la troisième, cinquième, dixième fois peut-être
depuis trente ans, il fallut reprendre le chemin de l’exil, la
fuite vers l’inconnu, avec femme et enfants et plus de misère
que jamais, il dut y avoir de bien cruels adieux, de bien poi¬
gnantes appréhensions, surtout chez les plus vieux auxquels
maintenant manquaient les forces et les longs espoirs. « Mon
384
LA RENAISSANCE
Dieu, gémit le pauvre septuagénaire Jean-Baptiste Cyr, de
Beaubassin, un vétéran de l’abbé Le Loutre, mon Dieu, serait-
il donc vrai que vous n’avez de terres pour les Cayens ? »
« Le bon Dieu, dit un autre, n’a-t-il donc pas sur toute sa terre
un endroit où les pauvres Acadiens puissent reposer leur tête? »
Voilà bien, en effet, le cri de détresse de tout le peuple aca¬
dien éternellement traqué par l’implacable envahisseur, le
gémissement sorti du fond des entrailles en ce pauvre trou¬
peau de paysans qui, pourchassés, remontent la mystérieuse
vallée de douleur.
Le premier groupe partit en juin 1785, guidé sans doute
par les courriers Louis et Michel Mercure qui avaient porté
bien des messages de Québec à Frédéricton ou par ceux
d’entre eux qui avaient fait la traite là-haut, les jeunes Pierre
Duperré et Pierre Lizotte, par exemple, venus dès 1783.
Ce n’étaient encore que quelques familles d’avant-garde, une
quinzaine ; ils avaient entassé sur leurs canots d’écorce leurs
quelques biens, les femmes et les enfants. Longue et lente fut
cette pénible montée de cent milles ; plus dense et plus sau¬
vage, la forêt vierge à chaque étape. Enfin, après dix jours de
fatigue et d’angoisse, ils entendirent le sourd grondement des
chutes lointaines ; c’était le grand Sault du Saint-Jean, haut
de soixante-quatorze pieds, la plus formidable cascade d’Amé¬
rique après le Niagara. Ce vaste promontoire là-haut, d’où
se précipite la masse énorme des eaux éperdues, constituait
le seuil même de la Terre Promise. Comme firent partout et
toujours leurs pères en ces heures solennelles, comme firent
dès 1604 le sieur de Monts et Champlain au Passamaquoddy,
comme firent en 1768 les réfugiés de Nouvelle Angleterre à la
baie Sainte-Marie, les Acadiens plantèrent sur la hauteur une
grande croix de bois et, humblement, s’agenouillèrent. On
raconte même qu en tête du morne cortège des émigrés, mar¬
chait un vieillard courbé sous le poids de ce lourd symbole du
martyre ; ce fut lui qui héroïquement le planta là-haut et,
au nom du Crucifié, prit possession du sol sacré.
Tout près, se trouvait une bourgade de sauvages : soixante
familles, deux cents guerriers. C’étaient les Malécites, les plus
fidèles amis des Français après les Micmacs, et aussi les plus
implacables ennemis des Anglais. Vingt ans plus tôt, ils
»
Editions Bossard
( Renroduciion inte.rrlUp )
AU MADAWASKA
385
allaient se joindre aux insurgés américains deMachias, lorsque
les Anglais recoururent sans fausse honte au concours naguère
si méprisé d’un missionnaire papiste ; l’abbé Bourg pacifia
les Malécites déjà en armes. Plus loyaux, plus généreux,
plus hospitaliers que les plus orgueilleux des civilisés, ces
sauvages accueillirent cordialement sur la terre sacrée des
ancêtres ce groupe famélique d’alliés vaincus ; ils les aidèrent,
ils les protégèrent, ils ne faillirent jamais, eux, aux devoirs de
l’alliance ni aux obligations de la parole donnée. Douze familles
s’établirent sur la Rive Nord du Saint-Jean, quatre Cyr,
deux Daigle, un Thibodeau, un Potier, un Ayotte, un Four¬
nier, un Duperré, un Sanfaçon ; deux sur la rive Sud : Louis
et Michel Mercure ; deux sur la rive Iroquoise : Pierre et
Olivier Cyr. Au plus tôt on planta des patates, on sema du
blé, on pêcha, on chassa ; on bâtit de grossières huttes de bois,
on se fit de gros vêtements de fourrure pour l’hiver ; c’était
l’éternel recommencement sans la neuve joie des débuts émer¬
veillés et confiants. L’été suivant vinrent des frères des Pays
d’en Bas, amenant un peu de bétail. En automne 1787, de
vingt chaumières montèrent les fumées d’autant de foyers
acadiens. On se mit en relation avec Québec par de longs por¬
tages. Dès l’été 1786, puis en 1787, arriva un prêtre de Gas-
pésie, l’abbé Leclerc, curé de l’ Ile Verte ; on édifia une petite
chapelle couverte d’écorce ; il vint aussi des émigrants du
Canada qui se joignirent aux Canadiens venus dès 1759 par
cette même voie dans les Pays-Bas du Saint-Jean. La colonie
fut ainsi mixte : car on estime à 38 le nombre des familles
acadiennes et à 12 celui des familles canadiennes.
Mais on avait beau travailler, défricher, bâtir ; les titres de
concession, promis dès le 21 juin 1785, ne venaient toujours
pas. L’éternelle comédie si tragique allait-elle recommencer ?
Quelques pionniers, redoutant une nouvelle fourberie anglaise,
partirent. Ce ne fut qu’en octobre 1790 qu’arrivèrent de
Fredericton les documents octroyant aux 52 premiers colons
les lots promis de 200 acres sur les deux rives du Saint-Jean ;
en 1794, douze autres ; puis, 24 autres, toujours sur les deux
rives, mais en amont, toutes entre la rivière de Madawaska
et la Rivière Verte. Pauvres parchemins qui ne prouvaient
rien, puisqu’ils ne donnaient droit qu’à un territoire à tout le
moins contesté et pouvaient par suite amener de cruels
LAUVRIÈRE. T. II.
25
386
LA RË NAISSANCE
déboires. Ne pouvant guère s’en douter, les Acadiens l «prirent
avec leur entrain habituel leur dur labeur d’éternels pionniers.
Comme toujours en leur colonie bientôt florissante, ils eurent
hâte de se bâtir une église. « Aujourd’hui que le nombre des
habitants se multiplie par la bonté du terroir qui attire les
étrangers, écrivent-ils le 23 juillet 1792 à l’évêque de Québec,
et qu’il y a espérance que l’établissement se perpétuera, la
première vue et le premier dessein desdits suppliants est de
bâtir en bois une chapelle convenable et décente proportion-
nérnent aux facultés et nombre des habitants. » Avec le con¬
cours des sauvages, cette église fut achevée sur la rive nord
dès 1799 et consacrée sous le vocable de Saint Basile ; ce fut
la première paroisse du Madawaska, la troisième en date
du Nouveau-Brunswick. Le gouverneur de Québec avait déjà
désigné parmi les habitants deux chefs de milice et le gouver¬
neur du Nouveau Brunswick, un chef civil ; conséquence
comique : un beau jour, 10 décembre 1792, le juge de paix
Costin arrêta le lieutenant de milice J. Cyr.
Cette dualité de pouvoirs amena un conflit autrement
grave : le premier conflit territorial en cette lointaine région
frontière. Les deux provinces voisines se disputèrent, naturelle¬
ment, ces riches régions forestières, maintenant que les Aca¬
diens les mettaient en valeur. La province de Québec se tar¬
guait de la priorité de ses droits, de la fondation, bien qu’éphé¬
mère, d’une seigneurie de Madouesca en novembre 1683, de
la création de postes de ravitaillement aux temps de l’occupa¬
tion française, alors que le Saint-Jean était entre le Canada et
l’Acadie la seule voie praticable en hiver, celle que suivirent
Duvivier en 1744, Ramezay en 1755. Mais le Nouveau
Brunswick se réclamait de la lettre écrite des traités, tant
français qu’anglais, qui prétendaient faire de la ligne de
partage des eaux la limite des deux provinces. La majorité
des habitants (60 chefs de famille) trancha le différend en
optant pour la province d’en bas, vers laquelle les eaux du
Saint-Jean entraînaient ses bois de flottage. Les Madawas-
kayens restèrent donc néo-brunswickois (mars 1793).
Ils n’en furent pas plus heureux : car le Nouveau Brunswick
ne s occupa pas plus d’eux que le Canada. Maintenant qu’on
s était débarrassé de ces hôtes gênants, on les abandonnait à
leur sort en leur pays perdu, enfermés dans leurs petites
$
AU MADAWASKA
587
montagnes, sans autres voies de communication que les rivières
et les portages, sans autres relations avec le reste du monde
que celles que la nécessité imposait. Or, le Saint-Laurent était
à trente lieues, Fredericton à soixante ; et tous n’avaient pas,
pour s’y rendre, de « voitures d’eau », c’est-à-dire de pirogues.
La plus grave conséquence de cet isolement fut la terrible
disette de 1797. On ne ravitailla guère ceux des habitants qui
ne purent fuir au Canada ou dans les pays d’en-bas. Aussi en
mourut-il beaucoup. « Les gelées de la saison dernière, écrit
l’un des notables au gouverneur du Nouveau Brunswick
(1er mai 1797), ont détruit les deux tiers de la récolte. Les
colons sont dans la détresse absolue, plus de 30 familles
n’ayant pas une bouchée de nourriture et tellement accablées
de misère qu’elles ne sont pas même capables de vaquer à
leurs occupations journalières... Ces familles ont été jusqu’ici
à la charge de voisins charitables ; mais ils ont donné tout ce
qui leur reste... Dieu sait ce qu’elles vont devenir. » Une
femme héroïque se dévoua en cette détresse, Blanche Thibo-
deau, arrière-petite-fille du notaire René Leblanc, des Mines ;
elle est encore célèbre sous le nom de tante Blanche.
Cette famine réduisit d’autant plus la population que cer¬
taines familles ne revinrent pas ou passèrent soit au Golfe, soit
au Canada : ainsi, de 90 familles en 1793, le nombre en 1803
tombe à 81 soit 446 habitants. Et puis, les filles à marier man¬
quaient ; il fallait aller chercher femme dans le Kamouraska ;
en trouvait-on beaucoup qui voulussent du primitif ermitage
de ces hautes terres ? Et les prêtres aussi manquaient : à part
le Père Sulpicien Ciquart qui fut curé de 1794 à 1798, il n’y
eut jusqu’en 1804 pas d’autres prêtres que les curés du Kamou¬
raska (30 lieues) qui venaient en mission deux fois par an,
en juin et en hiver. Quand passa Mgr Denaut, il eut à confir¬
mer, sur 239 communiants, 186 personnes dont l’âge allait
de 12 à 75 ans.
Le pays était donc extrêmement arriéré, sans écoles, sans
moulins, sans scieries ; on ne cultivait la terre qu’avec des
instruments de bois. L’été on labourait et l’on moissonnait ;
l’hiver, on abattait les arbres et on les équarrissait. En tous
temps, il fallait ajouter à la table le produit de la chasse ; car
le poisson manquait.
388
LA RENAISSANCE
« Les maisons sont presque toutes faites de troncs d’arbres
et d’une construction primitive, dit le rapport américain
de 1831, Une seule pièce, quelquefois deux, rarement plus. La
plupart sont recouvertes de planches à l’extérieur ; quelques-
une sont peintes ; mais elles sont bien faites et chaudes... Il y a
peu de forgerons et de charpentiers dans la colonie. Ils se pro¬
curent leurs outils dans les provinces anglaises. Ils tannent
leurs cuirs, confectionnent leurs souliers et bottes canadiennes,
fabriquent leurs instruments aratoires qui sont rudimentaires.
Les femmes préparent la laine et le lin, en font des vêtements et
autres articles pour l’usage domestique ; elles passent leur temps
à filer, à tisser, à faire du drap et à confectionner des habits. »
En dépit de toutes ces difficultés, les qualités natives n’en
persistaient pas moins : endurance, probité, hospitalité,
entr’aide. « Les habitants se gouvernent eux-mêmes, suivant
les us et coutumes, dit le rapport américain. Ils ont conservé
jusqu’à nos jours une habitude qu’ils doivent sans doute à
leurs ancêtres : celle de respecter les droits de possession.
Quand ils ont marqué la bordure d’un lot de terrain en tail¬
lant quelques arbres et en abattant quelques autres, la pos¬
session ainsi marquée est considérée comme valide. Les déro¬
gations à cette coutume sont très rares ». Comme toujours
entre Acadiens, s’il survenait une contestation, le prêtre, fût-il
de passage, assisté de deux notables, tranchait sans appel le
différend ; si l’une des deux parties s’obstinait, elle devait
céder à Pâques ; c’était le temps des raccord ailles. Donc pas
de contrats écrits et pour cause : parole d’Acadien, parole de
roi. On se prêtait bœufs, outils, habits même. On cultivait la
terre de la veuve et de l’orphelin : on se donnait un coup de
main pour installer en une maison neuve un jeune ménage...
« Ils vivaient dans une mutuelle fraternité, écrit l’Américain
Keane en novembre 1831, pratiquant les préceptes de la morale
et de la religion, n’obéissant qu’aux lois de l’honneur et du
bon sens. » Bref, c’était le communisme des premiers chrétiens :
il en résultait le bonheur facile des peuples simples et hon¬
nêtes. « Dans la colonie du Madawaska, écrit l’arpenteur
Bouchette en 1813, j’ai trouvé un petit peuple industrieux et
prospère » ; « inoffensif et charitable », ajoute le rapport amé¬
ricain. « Ils forment un peuple gai, honnête, pacifique et très
hospitalier », dit de même l’Anglais Peter Fisher qui en 1824
les représenta pour le comté d’York. En 1836, l’Américain
3
AU MADAWASKA
389
Jackson ajoute quelques traits intéressants sur ce « peuple
tout à fait à part », « aussi remarquable par la simplicité de sa
vie que par la probité de ses mœurs... ; très sociables dans leurs
rapports quotidiens, ils ne se rencontrent jamais sans le salut
traditionnel... ; ils ont conservé bien des traits caractéristi¬
ques du paysan français... ; très peu comprennent ou parlent
l’anglais ; il n’y a pas d’hôtelleries : mais il est toujours facile
d’être reçu dans la demeure de ces paysans avec la plus franche
hospitalité ».
Quand, au début du dix-neuvième siècle, les Américains
découvrirent, à des centaines de milles de leurs plus lointains
établissements, l’existence de ce petit peuple prospère au
milieu d’un riche pays forestier, ils poussèrent les hauts cris
contre la sournoise rapacité de l’Angleterre, contre sa danmable
manie de frauduleux empiètements, tout en déplorant leur
propre ignorance, leur propre aveuglement.
« Tandis que les Anglais s’efïorçaient d’introduire dans ce
pays leur pouvoir usurpateur et oppresseur, dit le rapport
américain de 1835, nous sommes restés inactifs. Par leur har¬
diesse, par leur mépris des traités, par leurs procédés dénués de
scrupules, ils ont gagné du terrain, ils nous ont aliéné la popula¬
tion, et nos droits manifestes, nettement définis, souffrent de
l’attitude paisible et passive que nous avons gardée... Pendant
tout ce temps, les Anglais, au mépris de tout principe honnête et
respectable, n’ont pas cessé d’étendre leur juridiction. Si l’on
avait écouté nos demandes, il y a longtemps que l’affaire serait
débarrassée des complications que l’intrigue et l’artifice des
Anglais ont introduites, et notre État serait en pleine jouissance
des droits que lui donna le traité de 1783... Le Massachusetts
ne prévoyait pas la ruse des Anglais pour s’emparer de cette
contrée et satisfaire leurs ambitions. »
Ainsi éclairés et indignés, les Américains s’empressèrent de
revendiquer la plénitude des droits que leur accordait le traité
de Versailles, c’est-à-dire l’immense territoire qui s’étend
jusqu’à la ligne de partage des eaux, jusqu’à moins de treize
milles du Saint-Laurent. Ce n’était pas là pour l’Angleterre,
seulement la perte de 12.000 milles carrés dont le Madawaska
constituait les deux tiers et les deux meilleurs ; c’était encore
la perte des communications naturelles par le Saint- Jean
entre le Canada et la Nouvelle Écosse. Grand fut l’émoi dans
390
LA RENAISSANCE
ces deux colonies et dans la métropole même. Sous une autre
forme renaissait la vieille querelle des limites de l’Acadie
qui avait déjà été pour les Anglais un prétexte de guerre : de
part et d’autre on employa, pour obtenir gain de cause, tous
les moyens, même les moins scrupuleux ; mais cette fois, ne
se sentant pas la plus forte, l’Angleterre se fit plus conciliante.
Le conflit n’en dura pas moins, avec des alternatives variées,
jusqu’en 1842.
D’abord éclata la guerre de 1812 qui, pendant trois ans, tint
en alarme les habitants du Madawaska ; ce n’étaient, tout le
long de cette grande voie du Saint-Jean, que passage de
troupes, création de postes militaires, arrestation de courriers,
agitation d’émissaires. Instruits par l’expérience, les paisibles
Acadiens entendaient une fois de plus rester neutres. « Dans
deux mois, on décidera peut-être que nous appartenons aux
Etats-Unis : quelle nécessité de nous exercer pour les aller
combattre ? » « Ils refusèrent donc d’être miliciens britan¬
niques », dit Mgr Plessis. La guerre s’étant terminée sans régler
la question des frontières, chaque adversaire profita de la paix
pour se renforcer de son côté et prendre des gages. Du côté
anglais, afin d’enrôler les milices, on combla les notables de
titres militaires : capitaine Duperré, capitaine Cyr, capitaine
Thibodeau... il y en eut quatre ; le nombre des compagnies
passa de deux à cinq en 1824, à huit en 1836. Jamais les
pauvres Acadiens ne s’étaient vus à pareille fête : leurs ennemis
de la veille se les disputaient ; leurs persécuteurs d’hier rivali¬
saient de zèle à leur égard. Quelle comédie de l’égoïsme sans
pudeur !... On se hâte de coloniser les deux rives du Saint-
Jean ; d’où un afflux de population anglo-saxonne. Du côté
américain, on fait avancer pionniers et aventuriers : il en vint
dans la vallée supérieure de l’Aroostook, il en passa jusque
sur la rive gauche du Saint-Jean. Pour être moins nombreux,
ils n en étaient que plus actifs et plus entreprenants, créaient
scieries et moulins, flagornaient les habitants. En 1820, ils
poussèrent 1 audace jusqu’à recenser eux-mêmes la popula¬
tion du Madawaska, comptant 1.171 habitants en 148 familles,
dont 450 à Chautauqua et 350 à Grande Rivière ; la popula¬
tion avait donc doublé en douze ans. A quoi l’Angleterre
répondit, en faisant en 1824 son propre recensement qui
dénombra plus de 1.600 Madawaskayens ; d’où, nouveau
J
AU M A D A W A S K A
391
recensement américain qui affirme le nombre de 2.500 ;
mais l’Américain Jackson va plus loin encore ; il proclame
en 1836 le chiffre de 3.600, dont 900 au Petit Sault. On voit
avec quelle « rapidité étonnante », sous l’influence de cette
émulation, se développait la colonie naguère stagnante. En
cette ruée de colonisation, on ne tenait plus compte ni de
droits ni de concessions : on s’installait partout, on déboisait
partout ; Acadiens et Canadiens, Anglais et Américains se
mêlaient ; mais l’élément français prédominait toujours et de
beaucoup. Ainsi, en 1830 le curé Sirois précise : 2.612 habi¬
tants, dont 1.395 catholiques à Saint-Basile (209 feux),
746 à Chautauqua (112 feux), 471 à Grande Rivière (107 feux).
Il va de soi que depuis longtemps le ministère d’un simple
prêtre de passage ne suffisait plus à une telle population.
A partir de 1808, il y eut un curé résident ; il y en eut même
trop ; car ils se succédaient tous les trois ou quatre ans.
Ce ne fut qu’en 1837 que le Madawaska eut son Père Sigogne
sous le nom de l’abbé Langevin (1837-1859) : à défaut d’une
élévation d’âme et d’un zèle apostolique tout à fait excep¬
tionnels, l’abbé Langevin, bientôt nommé grand vicaire, fit,
du moins, preuve d’une autorité administrative remarquable.
En 1838, il fit ériger en paroisse indépendante, sous le vocable
de Saint-Bruno, la Grande Rivière (125 familles) et, en 1843,
sous le vocable de Sainte Luce, Chautauqua (850 habitants).
Les Anglais, auxquels l’abbé Langevin était tout dévoué,
encourageaient au Madawaska cette organisation catholique
qui leur était favorable, exactement comme ils l’avaient jadis
découragée en Nouvelle Écosse quand ils l’estimaient défavo¬
rable. Partout et toujours leur attitude à l’égard du clergé
catholique fut uniquement dictée par l’intérêt.
En 1820 reprit avec plus d’ardeur que jamais le conflit
anglo-américain à propos du Madawaska dont l’importance ne
faisait que croître. Ce fut « la guerre sans larmes », dit l’abbé
Albert, à qui nous empruntons encore ici bien des détails.
Pour serrer de plus près la question, le Maine fut détaché du
Massachusetts en 1820, et l’on nomma pour gouverneur
Enoch Lincoln qui ne badinait pas avec les British. De même,
du côté anglais, en 1832, le comté de Carleton fut détaché du
comté d’York. A la tête d’une poignée d’hommes résolus qui
s’établirent sur les confins du Madawaska, le soi-disant « génê-
392
LA RENAISSANCE
ral » John Baker, qui n’était qu’un audacieux aventurier, se
fit le comique Washington de cette nouvelle guerre de l’Indé¬
pendance : vache volée, garde-champêtre rossé ; banquet
patriotique ; drapeau hissé, abaissé, rehissé ; arrestation et
emprisonnement du « général » vaudevillesque ; sévère inter¬
vention du Maine et des États-Unis. Sur ce, décision arbitrale
de Guillaume de Hollande (1830) rejetée avec empressement
par les deux partis. Le Maine organise démocratiquement
toute la rive sud ; on convoque les électeurs chez un brave
Acadien Pierre Lizotte qui proteste contre pareille intrusion ;
il n’en est pas moins, à son corps défendant, élu par une
majorité américaine député du Maine ; son loyalisme britan¬
nique rejette avec horreur pareille indignité. Survient le gou¬
verneur du Nouveau Brunswick qui s’installe dans le pres¬
bytère de Saint-Basile et, avec le concours du député malgré
lui, procède à l’arrestation des agitateurs américains. Hauts
cris dans tout le Maine et même à Washington. L’Angleterre,
inquiète, gracie les coupables déjà condamnés. Grande mani¬
festation à Portland : « A nos frères du Madawaska, à John
Baker, à Madame Baker, à Pierre Lizotte, à tous nos poussins
de là-bas, buvons le doux vin du Maine ! » On ne se contenta
pas de boire, on fit hâtivement des voies militaires, on stimula
la colonisation américaine de l’Aroostook et du Saint- Jean ;
on procéda de nouveau au recensement du Madawaska ;
arrestation du recenseur ; nouvelles menaces de guerre aggra¬
vées par la présence sur les lieux contestés des miliciens
anglais et des miliciens américains : échaufïourées, captures de
prisonniers. Le gouverneur Kent du Maine lève 10.000 hom-
mes , le gouverneur Harvey du Nouveau Brunswick envoie
des troupes renforcer un régiment britannique. On s’arme à
Québec, on s’arme à Boston, lorsque soudain, comme par
enchantement 1 entente se tait : l’Aroostook aux Américains ;
le Saint -Jean aux Anglais. Entente bientôt rompue par les
troupes américaines, qui sans vergogne occupent presque toute
la rive sud du Saint-Jean.
En 1842, de guerre lasse, l’Angleterre, appréhendant l’issue
funeste d’un troisième conflit avec les États Unis, envoie à
Washington son plénipotentiaire, Lord Ashburton. Le peuple
acadien fit les frais de cette nouvelle entente. De part et
d autre, on n en feignait pas moins de s’apitoyer sur son mal-
»
AU MADAWASKA
393
heureux sort. Que n y avait-on songé plus tôt ? Oublieux de
leurs propres méfaits, les Américains reprochaient aux Anglais
d’avoir « chassé de leurs fermes les pauvres Français » et de les
avoir forcés de se réfugier « dans les forêts » pour « fuir la
tyrannie britannique. » Oublieux d’un siècle d’oppression, le
digne Lord ne pouvait se résigner à la séparation ni au partage
d’un peuple si malheureux. « Il sera difficile de convaincre le
peuple du Maine qui connaît l’histoire des Acadiens, dit avec
ironie le diplomate américain, que c’est uniquement par une
sympathie vive et désintéressée pour ces pauvres Français
que le gouvernement de la Grande Bretagne est si désireux de
conserver la possession de la rive sud du Saint-Jean ». Sans
consulter les intéressés, les deux bons apôtres, dédaigneux de
la libre option des peuples, s’en décidèrent pas moins le
démembrement. Avec les 7.000 milles carrés de la rive sud,
l’Angleterre livra 2.000 de ses sujets, en majorité acadiens.
« La capitulation d’Ashburton » consomma le démembre¬
ment de cette Pologne américaine.
Le partage du malheureux pays fut d’autant plus net que
le large cours du Saint-Jean en séparait les deux moitiés.
Pendant tout le siècle dernier l’antagonisme anglo-américain
ne permit pas d’autre communication que par bac ou bateau.
Ce n’est que de nos jours que la grave question internationale
d’un pont a pu, après bien des lenteurs, recevoir une solution
définitive.
Quand les 2.000 Madawaskayens du Sud furent ainsi sépa¬
rés de leurs frères du Nord, ils ne furent pas sans inquiétude ;
ils se demandèrent ce qu’allaient faire d’eux ces descendants
de leurs anciens persécuteurs qui s’emparaient brusquement
de leurs territoires. Il faut avouer que, guéris de leur intolé¬
rance passée, purgés du virus britannique, les fils des Puri¬
tains firent de leur mieux, pour se concilier leurs nouveaux
concitoyens, ces papistes jadis tant abhorrés. Ils leur envoyè-
voyèrent comme « missionnaire civil » un Irlandais catholique,
James Madigan, qui, sachant le français, leur expliqua en
des conférences familières les beautés du « civisme américain »,
de la constitution des États-Unis, de l’administration canto¬
nale... « Pendant les premières années, qu’il passa au Mada-
waska, dit l’abbé Th. Albert, il cumula toutes les charges,
S94
LA RENAISSANCE
étant à la fois maître de poste, instituteur, percepteur des
impôts, magistrat pour toute la région... A mesure que les
diverses localités pouvaient se charger de l’administration
de leurs propres affaires, il remettait ses fonctions entre les
mains des nouveaux citoyens. Chaque « plantation » fut
pourvue d’une ou plusieurs écoles, d’un bureau de poste et
de magistrats ». Pareille méthode aussi intelligente que bien¬
veillante réussit : elle rendit facile la tâche ingrate qui suivit,
celle des commissaires du Maine qui, en 1844, vinrent déli¬
miter les concessions et octroyer les titres de propriété.
« Ce travail, disent-ils, nous a été facilité par la bonne volonté
de la population ; ce qui nous l’a surtout rendu très agréable,
c’est le bien-être et la satisfaction qui semblent maintenant
régner dans une population depuis si longtemps négligée.
Etant donné le peu d’avantages dont cette colonie a joui depuis
sa fondation, nous avons été surpris d’y trouver un peuple
prospère, loyal et relativement heureux. Sa loyauté antérieure
envers la Couronne britannique semble devoir nous garantir sa
fidélité future envers les lois et les institutions de la République.
La continuation d’une politique libérale et généreuse, surtout
en matière d’instruction publique, nous donne le ferme espoir
de voir avant longtemps cette colonie devenir l’une des plus
prospères de l’Etat. »
Divisé en trois cantons (plantations) Van Buren, Mada-
waska, Fort Kent, le pays annexé fut rattaché au comté
d’Aroostook dont le chef-lieu était Houlton. Dès les premières
élections en 1846, un député acadien fut élu, Joseph Cyr, qui,
bravement, en son costume de paysan, se présenta à la
Chambre d’Augusta et, quoique ignorant tout de la langue
anglaise, défendit de son mieux les intérêts de ses électeurs.
Des 35 députés qui lui succédèrent jusqu’en 1906, une ving¬
taine portent des noms français : Paul Cyr, Firmin Cyr,
Alexis Cyr, Rémi Daigle, Arthur Daigle, Lévêque, Gagnon,
Thibodeau, Nadeau, Sirois, Dufour, Michaud, Violette,
Ouellette, J. A. Laliberté, Théodule Albert, et Patrick Ther-
riault, de Grand’ Isle. Ce dernier, actuellement sénateur de
l’État du Maine, a, par une riche documentation, amplement
contribué à l’histoire de son pays natal.
A la séparation politique s’ajouta bientôt, conséquence
inévitable, la scission ecclésiastique. Dès 1831, les commis¬
saires américains avaient écrit : « L’établissement de Mada-
3
AU MADAWASK A
395
waska se trouvant dans le diocèse de Boston qui s’étend à
toute la Nouvelle Angleterre, nous avons compris qu’il a tou¬
jours été considéré comme se rattachant audit diocèse...
L’évêque actuel, quand il prit la direction du diocèse en 1826,
reçut de l’évêque de Québec et accepta la proposition d’échan¬
ger leurs facultés dans ce territoire qui se trouve sur les limites
de leurs diocèses respectifs. » La situation ecclésiastique n’était
donc pas moins confuse que la situation politique. Dès le
lendemain du traité Ashburton, ceux des paroissiens de Saint-
Basile qui habitaient la rive sud demandèrent leur rattache¬
ment au diocèse de Boston. Ils y furent encouragés par les
évêques de ce diocèse qui, en 1846 et en 1848, vinrent fonder
la chapelle du Mont-Carmel en face même de la métropole du
Madawaska. Mais les choses restèrent longtemps en suspens.
Après avoir été administré par le premier évêque du Nouveau
Brunswick qui résidait alors à Frédéricton, le Madawaska
américain passa en 1860 sous l’administration du premier
évêque de Chatham, tout en restant sous la juridiction de
l’évêque de Saint-Jean. Las de cette situation illogique, les
cMlioliques de cinq paroisses ou missions américaines du Maine
septentrional adressèrent au pape le 2 novembre 1864 une
pétition signée de 1.018 noms pour demander d’être inclus
dans le nouveau diocèse de Portland, Maine ; ils n’en récla¬
maient pas moins des prêtres de leur langue, au nombre de
quatre. En une requête signée de 137 noms, les Madawas-
kayens anglais eurent beau insister « malgré les lignes poli¬
tiques qui nous séparent » pour l’union des 2.000 familles
acadiennes, la scission s’accomplit le 16 août 1870 ; et, deux
mois après, l’évêque de Portland faisait son entrée solennelle
au Mont-Carmel. Ce fut un prêtre flamand, l’abbé Sweron
qui, après la mort de l’abbé Langevin (1859), exerça dans le
Madawaska, surtout en sa portion américaine, la plus grande
influence : missionnaire spécial de son évêque, il desservit
simultanément ou successivement de 1860 à 1908 douze
paroisses ou missions, y bâtit églises ou chapelles, écoles ou
couvents, y prêcha contre l’intempérance et l’émigration
comme pour le dogme et pour la morale.
Nous avons vu qu’une des premières préoccupations du
gouvernement américain avait été de créer des écoles. Il fut
singulièrement aidé en cette œuvre d’éducation par le clergé
396
LA RENAISSANCE
catholique ; à côté des écoles de garçons, celui-ci ouvrit des
couvents paroissiaux pour l’instruction des fdles : à Van Buren,
les Dames du Bon Pasteur (300 élèves) ; à Wallagrass, les
Soeurs franciscaines ; à Sainte-Luee, les Sœurs du Saint-
Rosaire ; à Sainte- Agathe, à la Grande Isle, à Edmundston,
les Filles de la Sagesse. Si l’on songe à l’influence des mères
sur l’éducation de leurs enfants, on peut juger combien de
pareilles œuvres ont contribué à la préservation de la langue
française. Le gouvernement américain avait en 1871 créé une
école normale qui fut en 1886 fixée à Fort Kent ; bien que son
propre directeur fut un Acadien, Vital Cyr (1867-1887),
l’enseignement du français y était trop négligé ; les Franco-
Américains du Madawaska, sur l’initiative de la Société Saint-
Joseph et avec l’encouragement de l’évêque de Portland,
confièrent aux Maristes, en 1887, la fondation d’un collège
classique qui enseignât le français comme l’anglais. Le collège
bilingue de Sainte-Marie, à Van Buren, reçut de l’État dès 1899
le droit de conférer les premiers diplômes universitaires. Il
comptait en 1921 quatorze professeurs et 180 élèves. Toutes ces
initiatives, encouragées par un gouvernement tolérant, ont
permis au Madawaska américain de prendre une notable
avance sur le Madawaska anglais ; les classes dirigeantes qui
comptent, outre le clergé, outre les députés, les avocats et les
médecins, des financiers et des commerçants de langue fran¬
çaise, contribuent au progrès tant matériel que moral de
cette petite France en territoire américain. Les institutions
de bienfaisance catholique y reçoivent également les encourage¬
ments et l’aide de l’État.
Le Madawaska américain n’en a pas moins traversé des
heures critiques : de 1850 à 1860, la population d’origine
française n’augmente que de 500 habitants (de 3.000 à 3.500) ;
dans la décade 1870-1880, que de 1.871. Il n’y eut pas crise
de natalité, mais crise d’immigration et crise d’émigration.
D’une part, le Madawaska américain reçut peu de nouveaux
colons du Canada et du Nouveau Brunswick par suite de
certains impôts prélevés à la frontière et aussi par suite de
l’impôt du sang qu’exigea de 1860 à 1865 la guerre de Séces¬
sion ; 150 jeunes Acadiens durent s’enrôler et certains périrent.
D’autre part, nombre de jeunes colons furent attirés par de
hauts salaires vers les usines de la Nouvelle Angleterre ou
J
AU MADAWASKA
397
par de chimériques espoirs de succès vers les immenses terres
de l’Ouest : Montana, Minnesota, Colorado. Cet exode fut
aggravé par une lourde faute de l’État du Maine ; de 1865
à 1870, il concéda à une compagnie de chemin de fer, un
domaine forestier de 4.000.000 d’acres, comprenant les trois
quarts du Madawaska américain ; il en résulta non seulement
de multiples et interminables litiges entre la compagnie et
d’anciens colons qui avaient commencé le défrichement de
ces forêts, mais encore le départ de jeunes colons, qui furent
chercher ailleurs les terres que leur refusait leur pays natal.
Nous espérons qu’une si désastreuse politique ne cache pas
quelque parti-pris de déraciner la race française du Mada¬
waska et que les Madawaskayens comprennent que leur
intérêt national est de rester fidèlement attachés aux plus
solides groupements de leur race.
Malheureusement, là comme dans le reste du Maine où se
dispersent de plus en plus Acadiens et Canadiens, le clergé
irlandais et surtout certain évêque de Portland, qui abusa des
prérogatives du Corporation Sole, s’acharnent à angliciser ces
populations françaises, même en des paroisses où elles consti¬
tuent la majorité : refus de donner des prêtres de langue fran¬
çaise ; fermeture d’écoles paroissiales françaises ; interdiction
d’un collège français à Lewiston, anglicisation du collège de
Van Buren ; opposition aux sociétés acadiennes et cana¬
diennes, etc. (Cf. pp. 503-5, 522-3.)
En dépit de toutes ces entraves à son développement, le
Madawaska américain en 1900 comptait 16.000 âmes. Une
lettre du Père Mariste, J. M. Thomas, du Collège Sainte-
Marie, à nous écrite le 27 mai 1921, réduit ce nombre à 12.000
en déclarant difficile, à vrai dire, d’établir des chiffres exacts :
car « les familles acadiennes se mélangent de plus en plus dans
le pays. » Mais le Révérend Père veut bien nous donner les
précisions suivantes : « Ils sont dispersés le long de la Rivière
Saint- Jean ; à Van Buren, à Grande-Isle et à Saint-David,
ils constituent la grande majorité ; à Sainte-Luce, à Fort
Kent, à Saint-Francis sur la rivière et à Sainte-Agathe, à
Wallagrass, à Eagle Lake, à Daigle et à Allagash en arrière,
ils sont en moyenne la moitié ou un peu moins. Au sud de
Van Buren, au Sacré-Cœur, à Caribou, à Presqu’Isle, à Sheri-
dan et à Jackman, ils sont moins de la moitié. » D’octobre 1902
LA RENAISSANCE
M8
au printemps 1906 parut à Van Buren le Journal du Mada-
waska ; en juillet lui succéda à Lewiston le Courrier du
Maine.
La Madawaska anglais n’eut pas moins de vicissitudes que
son frère du Sud. Une fois séparé de lui, il subit deux autres
démembrements. Le Bas Canada reprit avec le Nouveau
Brunswick la querelle des limites anglo-françaises, celui-ci
réclamant la ligne de partage des eaux (monts Notre-Dame),
celui-là tout le reste de la haute vallée du Saint-Jean et une
ligne allant du Grand Sault à la Baie des Chaleurs. La contro¬
verse dura des années, donnant lieu à deux arbitrages. En
dépit d’une pétition de 569 habitants qui optaient pour le
Bas Canada, il fut décidé, sous le ministère Gladstone, que le
Madawaska se rattacherait au Nouveau Brunswick, sauf
l’ancienne seigneurie canadienne du Madouesca : c’était
mettre la frontière à douze mille seulement du Saint-Jean,
depuis la rivière Madawaska jusqu’à la rivière saint- François.
Ce n’est pas tout : en 1873, le comté de Madawaska fut détaché
du comté de Victoria ; comme celui-ci a gardé des milliers
d’habitants français, le Madawaska anglais, le Madawaska
proprement dit, n’est plus qu’un tiers ou un quart du Mada¬
waska primitif. Il va de soi qu’un tel morcellement est funeste
aux intérêts nationaux et mêmes particuliers de la population
française. Ainsi écartelé, le peuple madawaskayen n’a pu
prendre tout le développement dont son unité était capable.
Dès 1846, le commissaire du Nouveau Brunswick signale la
négligence britannique à l’égard du Madawaska anglais :
« La paroisse de Madawaska, écrit Allen, grande comme tout
un comté, située à près de 150 milles de son chef-lieu (Wood-
stock), ne reçoit pas encore pour ses routes et ses écoles les
subventions que l’on accorde à des paroisses qui n’ont pas le
quart de son étendue. Il n’y a que les plus anciens colons et
quelques-uns de leurs descendants qui possèdent des titres de
concession. La masse du peuple n’a aucun droit légal aux terres
qu’elle occupe : comme le gouvernement provincial refuse
toute concession depuis bien des années à cause du litige des
frontières, la plupart des habitants ne sont, au sens anglais
du mot, que des squatters (colons sans titre de possession) et
ne jouissent donc pas du droit d’élire des représentants à la
Chambre des Députés. »
$
AU madaWaska
iôS
C’est ainsi qu’au milieu du dernier siècle les Canadiens
et Acadiens du Madawaska se trouvaient, par le fait de l’ad¬
ministration anglaise, à tous égards maintenus en marge de
la société coloniale.
Avant 1830, « la voiture d’eau » était l’unique moyen de
transport ; car il n’existait que des ébauches de chemins, des
pistes vers le portage du Canada comme sur certains points de
la rivière Saint- Jean. La province de Québec avait bien
en 1831 ouvert une route carossable du Saint-Laurent au lac
Temiscouata. Mais ce ne fut que de 1838 à 1845, sous des
menaces de guerre, que le gouvernement anglais se décida
enfin à réaliser le vieux projet de notre intendant Talon : une
voie stratégique qui, par le Saint-Jean, rattachât Québec à la
Baie Française ; par la force des choses, les Madawaskayens
en bénéficièrent. Ce ne fut également qu’en 1878 que la pre¬
mière ligne de chemin de fer, suivant la même voie, traversa
le Madawaska ; les habitants en furent si ravis qu’ils cédèrent
gratuitement le terrain nécessaire. Ils en furent étrangement
récompensés : le gouvernement du Nouveau Brunswick céda
à la Compagnie 380.000 acres de forêts pour la plupart situés
en leur territoire ; il en résulta fatalement que les jeunes colons
n’eurent plus de terres pour leurs défrichements et qu’en 1902
50.000 acres durent être rachetés. C’était la même faute ou le
même parti-pris que dans le Maine avec les mêmes consé¬
quences désastreuses pour la colonisation et pour l’émigration
du comté : là encore, les Madawaskayens furent les victimes
de la politique anglo-saxonne.
Le développement scolaire du Madawaska anglais fut aussi
bien plus lent que celui du Madawaska américain. Il y eut
bien, dès l’origine, des maîtres d’école itinérants qui, tel
Ichabod Crâne, allant de village en village, y recevaient le
vivre et le couvert avec une indemnité de trois shillings par
famille pour le terme scolaire ; le gouvernement encouragea
même quelque peu cet enseignement précaire, en accordant
à tout groupement qui tenait une école pendant six mois un
terrain de 150 à 200 acres. Les résultats furent singulièrement
médiocres, comme le constatèrent en 1831 les commissaires
américains : <i Un singulier personnage remplit les fonctions
de maître d’école dans la maison de David Cyr. Il est rémunéré
par le gouvernement de la province et n’est d’aucune utilité,
400
LA RENAISSANCE
si ce n’est pour la famille Cyr. » L’influence américaine fut
un précieux stimulant : en 1850, on comptait vingt écoles
dans tout le Madawaska. La création du Dominion, qui
en 1867 rattacha au Canada les Provinces Martimes d’abord
récalcitrantes, eut une répercussion fâcheuse sur l’enseigne¬
ment au Madawaska ; en 1871, le gouvernement du Nouveau
Brunswick interdit toute instruction religieuse dans les écoles
subventionnées par l’État : l’inévitable conséquence fut que,
ruinées, plusieurs écoles congréganistes durent fermer, entre
autres, celle que dès 1857 les sœurs de Charité avaient fondée
à Saint-Basile. La loi de 1874, comme nous le verrons, a heure-
reusement atténué le mal.
Quant à l’enseignement secondaire, il est triste de constater
qu’il n’est pas encore organisé au Madawaska anglais. Certains
prêtres zélés, comme l’abbé Lagarde dès 1817, donnèrent bien
et donnent encore une certaine culture classique à certains
petits paroissiens mieux doués ; mais de collèges point. Pour
combler cette lacune, vers 1860, l’évêque de Chatham,
Mgr Rogers, confia aux Pères de Sainte-Croix, dont le Père
Lefebvre, la paroisse de Saint-Basile et quelques autres dans
l’espoir qu’ils fonderaient un établissement classique ; mais,
après quatre ans de séjour, ils durent renoncer pour aller
fonder dans 1 isthme leur fameux collège de Memramcouck.
Même échec des jésuites quelques années plus tard. Les jeunes
Madawaskayens, qui désirent se donner une meilleure instruc¬
tion, en sont réduits à se rendre dans la province de Québec,
au collège de Sainte-Anne de la Pocatière, fondé en 1829.
Le curé Langevin, qui y repose, a généreusement créé des
bourses en leur faveur. Les deux écoles supérieures d’Edmund-
ston et du lac Baker ne peuvent suppléer pareille lacune.
Pourtant, l’école technique semble prospérer sous l’active
direction de M. Savoie ; elle publie même une revue bilingue,
le Madawaskaien. A cet égard, les filles sont mieux pourvues :
elles ont à leur disposition, outre le couvent d’Edmunston,
le grand couvent-académie de Saint-Basile, dû à l’initiative
de la Mère Maillet, fondatrice de l’Hôtel-Dieu de cette ville.
I outes ces œuvres n’en sont pas moins insuffisantes pour
l’instruction ; le Madawaska anglais se trouve moins bien
doté que son frère du Sud ; il en pâtit et doit sûrement
le déplorer et travailler à y porter remède.
0E
N
QUEBEC G A S P E S 1 ' Petit Pabos_
GdPabosc
Cascapedia
Percé (
Mata né
\\\ teC«ew Richmond H”'t ^
i
ueliton
J
Es^S jff I G O U C H E
Belledijnê
Petit F^cher^
\A>s
Beresfor
‘ v. ,
sS^acal
A
và
:a - ,
undston y/
Con
Eage Lake
Fort Kent
I
’ière
fiapaquët
fnkerman^
^ P ^ Tracadie'i
Longe L«
SkLéomard
/
\
irand Sa u If
\ NORTHUMBERL4ND
;tôria \
Presqd\J!
incfover VL-I
QJ
iej
/ KEN’
/ v . yy^i.
Houlton .
j! + ©(f^oc ds tück^^u Il i ^ ^
^{ijashwak / Py
Pr Fre
/
co
O
Q-
i£p’
Çk^D
p Npm2s
A
<ô'
A*
Wasi
Lo
/
N O U V E L L E
ÉCOSSE
ra
Editions 8ossard
T Tô
LE NOUVEAU BRUNSWICK
/ inn inlprriifp.. )
AU MADAWASKA
401
A défaut de bienfaits appréciables, le Madawaska anglais
fut comblé de visites et de fêtes plus ou moins officielles, dont
le but ne fut pas toujours désintéressé. Après les tournées
pastorales des évêques de Québec. Mgr Denaut (1803) et
Mgr Plessis (1812), vinrent, en 1838, celle de Mgr Mac Donald,
évêque de Charlottetown, en 1834 celle du premier évêque
du Nouveau Brunswick, et en 1860 celle du premier évêque
de Chatham, Mgr Rogers, lesquelles eurent toutes un caractère
éminemment ecclésiastique. Mais en 1831, le gouverneur du
Nouveau Brunswick, Sir John Harvey, vint à Saint-Basile
s’installer chez le grand vicaire Langevin pour maintenir,
par son intermédiaire, la population française dans l’allégeance
anglaise ; on était alors en plein conflit anglo-américain à
propos des frontières. « Advienne que pourra, écrivait le grand
vicaire en 1841 ; nous aimons mieux la guerre que céder un
seul pouce de notre territoire aux Américains. » Aussi, en 1843,
<< Grand Jubilé » à Saint-Basile pour célébrer, en présence de
l’évêque de Frédéricton et du grand vicaire de Québec, en
même temps que le cinquantenaire de la paroisse, le maintien
de la région sous l’autorité britannique. En 1856, passage du
Gouverneur du Nouveau Brunswick, Sir Edmund Walker
Head, qui donna son prénom à la future capitale du comté :
« réception au presbytère, présentation d’adresses, réjouis¬
sances civiques. » En 1860, visite du prince de Galles, le -futur
Édouard VII, qui, avec sa bonhomie habituelle, se mêla
familièrement à tout ce petit monde de paysans accourus à sa
rencontre : « Monsieur, vous ferez mes respects à votre mère,
la Reine », lui dit honnêtement le délégué Honoré Bossé.
En 1892, centenaire de la fondation de la première paroisse
Madawaskayenne, autant dire du Madawaska : grande solen¬
nité religieuse et patriotique, organisée par « le Langevin
conciliateur », Mgr Dugal, grand vicaire du Madawaska, et
honorée de la présence de l’évêque de Chatham et de toutes
les notabilités ecclésiastiques et militaires de la région.
En 1905, visite du délégué papal Mgr Sbaretti, accompagné du
nouvel évêque de Chatham ; affluence de toute la population
catholique, du clergé, des députés. En octobre 1923 vient
d’être célébré le cinquantenaire du premier hôpital du Mada¬
waska, l’Hôtel-Dieu de Saint-Basile.
Mais, de toutes ces fêtes, la plus émouvante peut-être fut
LAUVRIÈRE. T. II.
26
4Û2
LA RENAISSANCE
celle du 15 août 1889. La Socité nationale de l’Assomption
avait choisi pour siège de sa sixième réunion la capitale du
plus isolé et du plus ignoré des grands groupes acadiens :
Mgr Dugal fut « le parrain de cette convention » ; le député
du Madawaska, M. Cyprien Martin, en fut le président ; le
sénateur Pascal Poirier, le secrétaire. Ce ne fut pas seulement
un événement qui rassembla en cette Acadie oubliée plus de
200 Acadiens venus de toutes les terres d’exil, même de Loui¬
siane :
« Ce fut une révélation pour les provinces maritimes qui con¬
naissaient la Madawaska aussi peu que la Madawaska connais¬
sait ces mêmes provinces, dit l’abbé Thomas Albert... Ces deux
frères se voyaient pour la première fois depuis plus d’un siècle.
Ils étaient l’un pour l’autre des inconnus, presque des étran¬
gers. Ils se regardèrent un instant : dans ce moment rapide
passait entre eux tout un siècle de transformations, cinq géné¬
rations inconnues. On eût dit qu’une ombre, l’ombre de l’oubli,
voilait leurs regards. Ils semblaient chercher dans leurs mémoires
un nom jadis bien connu, mais emporté par la tourmente et
perdu dans les débris du passé. Le cœur parla le premier ; il
prononça ce nom de frères... Ce fut tout : oh oui 1 bien frères
encore : même réserve atavique, même absence de démonstra¬
tion d’amitié, même embarras à lier conversation, même gêne,
même hésitation à se tendre une main pourtant brûlante. Mais
aussi, même étranglement dans la voix, mêmes larmes furtives
chez les plus vieux, même émotion qu’on voulait dissimuler.
Seules, les voix claires d’anciennes pensionnaires qui se retrou¬
vaient carillonnaient la fête ; les hommes restaient muets ou
parlaient à voix basse... L’intimité se fit à l’église... L’église est
l’asile des grandes émotions comme des grandes douleurs... Le
Père Chiasson... fit les présentations historiques et sociales...
Au sortir du temple, les groupes se mêlèrent, s’unirent et ne se
quittèrent plus jusqu’au moment du départ... Le signal du
départ fit passer un frisson de regret dans la foule et mit fin à
un grand jour. »
Ainsi le Madawaska a repris conscience, non seulement de
lui-même, mais encore de son union avec toute la grande
famille acadienne dispersée sur tout le continent nord-améri¬
cain, et cette conscience se fait de plus en plus profonde, de
plus en plus manifeste. Elle se révèle aux élections provinciales
et fédérales : jusqu’en 1874, par suite de son union avec le
comté de Victoria, le Madawaska n’eut à Fredericton que
deux représentants d’origine française. Vital Hébert et Lévite
403
A U, ,MAD A W A S K A
Thériault ; mais, à partir de cette scission, le Madawaska a
su trouver des représentants de sa race : Mat. Nadeau, Cyp.
Martin, Alph. Bertrand, Fred. Laforest, Marc Gagnon, Th.
Clair, Ch. Cyr, L.-A. Dugal, J. -H. Pelletier. Par suite d’une
mauvaise législation électorale, le Madawaska n’a encore que
deux représentants au Parlement provincial de Fredericton,
bien que sa population ait doublé depuis vingt ans. Au Parle¬
ment d’Ottawa, il a fait succéder au demi-canadien John
Costigan un Pius Michaud. Lévite Thériault fut en 1871
ministre du Nouveau Brunswick. A Edmundston paraît,
outre le Madawaskaien, un nouveau journal, le Madawaska,
que dirige M. Alphonse Chiasson. Originaire du pays, M. l’abbé
Thomas Albert, ancien élève du Collège de la Pocatière et de
l’Université de Montréal, s’est fait le digne historien de son
pays natal.
Au point de vue démographique, le Madawaska a souffert
des mêmes maux que le Madawaska américain : longues incer¬
titudes politiques, émigration vers les États-Unis, manque de
terres neuves, incurie gouvernementale. Aussi, de 1850 à 1860,
la population ne fit-elle que passer de 3.426 âmes à 5.000 ;
mais en 1900 elle atteignait le chiffre de 16.000. En 1871 le
comté de Victoria, dans lequel était encore inclus le Mada¬
waska, comptait 7.184 Acadiens dont 1.839 à Saint-Léonard,
1.710 à Madawaska, 1.587 à Saint-Basile, 1.585 à Saint-Fran¬
çois et 385 à Grand Sault. Le recensement de 1911, qui ne
sépare pas encore le Victoria du Madawaska, donne 18.480 ha¬
bitants de langue française sur 20.428 catholiques. Les prin¬
cipaux groupements sont : Drummond, 1.811 habitants
français; Saint-André, 1.543; Sainte-Anne. 1.620; Saint-
Basile, 2.247; Saint-François, 1.069; Saint-Hilaire, 1.535;
Saint-Jacques (érigé en paroisse depuis 1877), 1.334; Saint-
Léonard (paroisse depuis 1850), 1.845 ; Edmundston, 1.463.
De nouveaux groupements ne cessent de naître et de croître,
comme Grande Bivière (1853), Bicaville (1872), Grand Buis-
seau (1860), Patrieville (1878), Plourde (1879), Combes Road
(1879), la Crête de Commeau (1879), Michaud (1880), Baker
Lake (1881), Clair, la Grande Habitation. A Saint-Hilaire, les
Acadiens ont même « gallicisé » les Américains qui vinrent
s’y établir en 1820.
Si à l’heure actuelle on estime à 20.000 la population fran-
404
LA RENAISSANCE
çaise du Madawaska brunswickois ; à 18.000, celle du Mada-
waska américain, à 2.000 celle du Madawaska québécois, on
constate qu’en dépit de son morcellement et de son isolement
l’ensemble du Madawaska, avec sa population de 40.000 habi¬
tants de langue française, constitue en son vaste territoire
(9.000 milles carrés) l’un des plus importants groupements
acadiens. Le Madawaska est le lien naturel entre les Fran¬
çais du Québec et les Français du Maine. « Même langue, même
croyance, même loyauté dans les deux groupes, dit le Père
Thomas Couët. On conserve les liens de parenté. Quand l’hiver
ramène « le pont qui prend », il n’y a plus de frontières : on
se visite comme des voisins, comme des proches qui n’ont pas
cessé de s’aimer. On ira d’une rive à l’autre chercher une
épouse, sans se mettre en peine d’un changement d’allégeance ;
on choisira de même, à sa convenance, parrain ou marraine
pour les enfants. » L’un de ses prêtres les plus éminents,
Mgr. L. N. Dugal, a foi en ces destinées du double Madawaska
fondées sur une invisible union des âmes : « Quoique abrité
par deux drapeaux différents, le Madawaska est resté et res¬
tera, par le cœur et l’esprit, par la langue et la foi, par sa fon¬
dation spéciale et par ses traditions propres, un pays distinct
et unique ; le Saint-Jean et les lignes internationales ont beau
le diviser ; ils ne le désuniront pas. »
Sources et autres références.
Recensements officiels du Canada de 1871 et de 1911.
Archives de Cherbourg. — Série C., 1919-1922.
Arch. Canada. — Rapport 1894 (doc. angl. rel. à Nouv. Ecosse) ; se
reporter aux dates mentionnées.
— 1895, Nouv. Brunsw. (1784-1801), pp. 67.
— Papiers d’Etat du N. Br.
Thomas Albert. — Histoire du Madawaska, Québec, 1920.
Archdeacon W. O. Raymond. — The first Governor of New Brunswick
and the Acadians of the River Saint-John (Société royale du Canada.
1915, Sect. II).
W. F. Ganong. — A Monograph of the Place-nomenclature of New
Brunswick (Roy. Soc. of Can. 1895, New Séries, II, p. 175).
W. F. Canong. — A Monograph. of the historié Sites in N. B. 1899
(Ibid., V, sect. 2, p. 213).
W. F. Ganong. — A Mon. of the Evol. of Boundaries. of N. Br. (Ibid.,
1901, sect. II, pp. 300-449).
Desroziers et Fournet. — Race fr. en Amer., op. cit.
Joseph Bouchette. — The British Dominions of North America
vol. II, New Brunscwik, 1832.
Canada and its Provinces. Sect. VII, op. cit.
Cap John Knox. — Diary, op. cit.
FAMILLE ACADIENNE DU NOUVEAU BRUxNSWICK
!
CHAPITRE XXIX
AU NOUVEAU BRUNSWICK
La Grande Acadie future.
Côte du Golfe Saint-Laurent
I 'histoire acadienne de l’autre moitié du Nouveau-
Brunswick, de la région du Golfe, n’a encore été entre¬
ra prise par aucun écrivain bien que les vicissitudes, pour
être plus complexes, n’en soient pas moins émouvantes. En
demandant aux curés de son diocèse de faire l’histoire de leurs
paroisses, Mgr Le Blanc, de Saint-Jean, hâte la rédaction de
cette histoire. Nous en tenterons ici l’esquisse, tout en sachant
fort bien que le récit définitif n’en peut être fait qu’avec les
documents accessibles sur les lieux mêmes et des constatations
faites de visu. On se rappelle que les premiers établissements
français de Chignitou, de Chipoudy et de Peticoudiac remon¬
taient à 1672 et n’avaient cessé de prospérer malgré les dépré¬
dations de Church et d’autres corsaires anglais. Après le traité
d’Utrecht, la riche région de Beaubassin, toujours réputée
« terre de France », s’était peuplée d’un nombre considérable
de réfugiés acadiens qui fuyaient les persécutions anglaises
de la péninsule : cet afflux s’était accru surtout à partir de 1752
sous l’influence de l’abbé Le Loutre : prévoyant avec justesse
les violences britanniques, il attira à l’abri du fort Beauséjour
204 familles émigrées, soit plus d’un millier de personnes.
L’année suivante, un rapport officiel estime à 1.200 le nombre
des nouveaux-venus, sans compter les 1.600 anciens occupants
et les 200 familles de Chipoudy, de Peticoudiac et de Mem-
ramcouck. Alors se formèrent les groupements d’Ouesak, du
Lac, de la Coupe, de Gaspereau, de la Prée aux Bourgs, de la
406
LA RENAISSANCE
Prée aux Richards, de la Pointe à Buot et bien d’autres. On
donna à tout ce petit monde très dense le nom d’Acadie
Française par opposition à l’Acadie Anglaise de la péninsule.
Après la prise de Beauséjour survient le « grand dérange¬
ment » : déportation sans résistance à Beaubassin, résistance
acharnée à Chipoudy. Boishébert, qui a reçu l’ordre de tenir le
pays et même de secourir Louisbourg, harcèle les Anglais à
Cocagne, à la Baie Verte, à Pigiguid et jusque dans l’ Ile
Royale. Mais Louisbourg tombe. Où fuir ? Vers Québec, le
long de la côte déserte, à des centaines de lieues à travers les
forêts. Nous avons cité les douloureuses stations de ce long
calvaire : Cap Pelé, Bouctouche, Richibouctou, Baie des
Ouines, Miramichi, Beaubert, Shippigan, Miscou, Népisiguit,
Petit Rochelle, Restigouche, etc. Lentement les 250 familles
sans défense, dont 60 privées de leurs chefs, quittent leurs
foyers menacés ; Monckton et ses impitoyables soudards
chassent les dernières, on se presse, on se nourrit de la viande
des troupeaux qu’on pousse devant soi ; elle manque bientôt,
comme manquent les autres provisions emportées, comme
manquent les rares vivres du roi chichement envoyés, comme
manquent enfin le pain, le sel ; on mange du cuir, des peaux,
pire encore. La détresse s’accroît de toute la misère d’autres
fugitifs, les échappés de l’Ile Saint-Jean. U y a bientôt à
Beaubert sur le Miramichi 3.500 meurt-de-faim, tant femmes
qu’hommes, tant vieillards qu’enfants. La famine les disperse
de tous côtés dans les bois, dans les baies, dans les rochers, au
bord des rivières où ils vivent de pêche et de chasse comme les
sauvages et avec les sauvages. 780 survécurent épars dans la
Baie des Chaleurs. Après la chûte de Louisbourg, le général
Wolfe, dépêché dès le 29 août 1758 par Amherst et Boscawen
avec force troupes et navires, les harcèle impitoyablement de
Miramichi à F Ile de Bonaventure, détruisant leurs maisons,
leurs barques, leurs vivres, ne faisant qu’une centaine de pri¬
sonniers, mais condamnant les autres, vieillards, femmes et
enfants, dépourvus de tout, à la faim, au froid, à la mort.
Ceux de Beaubert détruit et de bien ailleurs s’enfuient à Petit
Rochelle et s’y fortifient. Québec tombe à son tour ; plus
d’espoir dans la fuite !
Une escadre anglaise commandée par le commodore Byron
yient démolir dans la Baie des Chaleurs, en même temps que
S
AU NOUVEAU BRUNSWICK
407
la dernière escadre française, leur frêle établissement de
Shippigan et leur dernier refuge de Petit Rochelle. De ces
pauvres êtres faméliques, des centaines se rendent « comme
neutres » sur la promesse de recouvrer leurs biens : on les
expédie, pour la plupart à pied, comme prisonniers dans les
geôles d’Halifax. En 1761, il en reste encore, au dire de Bel-
cher, 1.300, voire 1.540, éparpillés du Miramichi au Risti-
gouche ; plusieurs centaines à Népisiguit. Qu’en faire ? les
déporter, dit Belcher ; les exploiter, dit Amherst. En octobre,
780 déclarés pirates dangereux se rendent comme des mou¬
tons à 50 soudards anglais ; les autres meurent, comme des
mouches, de faim, de froid, de maladies : une pétition aca¬
dienne de 1764 ne parle plus que d’une cinquantaine de familles
à File Saint-Jean et le long de la côte. Cette mortalité ne suffi¬
sait pas encore aux Anglais, puisque Wilmot voulait les
expédier tous sous le ciel meurtrier des tropiques. Il en partit
plus ou moins clandestinement, les uns pour Saint-Domingue
et la Louisiane, les autres pour Saint-Pierre et Miquelon. Un
rapport anglais de 1771 ne compte plus à Memramcouck
que 87 Acadiens en 23 familles, à Peticoudiac que 51 en 14,
à Fort Cumberland que 70 en 16.
Il est vrai que leur nombre se trouve peu à peu accrû par
l’arrivée d’évacués de Saint-Pierre et Miquelon, qui s’établis¬
sent surtout au sud du Miramichi et par celle des fugitifs de
Québec qui s’établissent surtout au nord. Ainsi Shédiac, fondé
en 1750, surpeuplé en 1755, détruit en 1759, fut reconstitué
en 1767 par 27 familles de Miquelon, qui peu à peu acquirent
des terres jusqu’à Cocagne et à Grandigue ; mais en 1785
des Anglais vinrent entraver leur essor. Des Miquelonais arrivè¬
rent encore en 1767-8 à Fox Creek et en 1790 à Richibouctou
Village. Des Jersiais protestants, les Robin, qui avaient acquis
un vaste domaine à Miramichi, contribuèrent beaucoup pour
leur profit personnel au repeuplement du Golfe Saint-Laurent :
dès février 1763, l’un d’eux est signalé à Cherbourg comme
débauchant les familles acadiennes, auxquelles il promet
toutes sortes d’avantages matériels et, au point de vue spiri¬
tuel, des prêtres irlandais. En Nouvelle Écosse et au Massa¬
chusetts, dès 1763, mêmes manœuvres de Jacques Robin que
décourage à cette époque le gouverneur Wilmot ; en juin,
l’abbé Manach favorise ce racolage d’Acadiens pour Mira-
408
LA RE NA IS S ANCE
michi ; en mars 1772, nouvelles tentatives en France de Phi¬
lippe Robin que signale notre ministre de la Marine. Mais,
en 1774, Charles Robin est officiellement encouragé par le
gouverneur du Canada à établir des Acadiens sur la rive cana¬
dienne de la Baie des Chaleurs : dès 1763, Philippe en avait
déjà amené à Paspebiac ; Charles en amène 81 autres ; « ces
Acadiens, écrit Cramahé, le 13 mai, et tous ceux qui voudront
par la suite pourront s’établir à la Baie des Chaleurs ou dans
toute autre partie de la province, à condition que, dès l’âge
de seize ans, ils prêtent le serment d’allégeance ». Ces trans¬
fuges et leurs descendants n’ont depuis lors cessé d’être exploi¬
tés comme pêcheurs de morue par la fameuse maison Robin
and C° qui, en dépit de divers avatars, subsiste encore sous le
nom de Robin, Collas and C° ; bien que son siège social soit à
Saint-Hélier et son centre canadien à Paspébiac (Baie des
Chaleurs), elle possédait en 1895 environ 35 établissements
de pêche tant sur la côte sud que sur la côte nord du Golfe
Saint-Laurent. Depuis 1838, une autre compagnie jersiaise,
Le Bouthilier Brothers and C°, lui fait concurrence en usant
des mêmes procédés d’exploitation. Depuis 1830, la Fruing
Company de Jersey, établie à la Pointe Alexandre et à Lamec
(fondé en 1800), exploite de même la population, presque entiè¬
rement française, de l’île de Shippigan. Dès juin 1770, de
vastes concessions de 10.000 à 30.000 arpents avaient été
demandées par les Anglais en vue de la pêche tout le long
de ces côtes qu’on disait être les plus poisonneuses de toute
l’Amérique ; en 1775, deux marchands anglais avaient organisé
à Ristigouche la pêche du saumon. Nous retrouverons cette
même exploitation en Gaspésie.
Les Acadiens laboureurs ne furent pas moins exploités que
leurs frères pêcheurs. Les réfugiés de Moncton, venus dès 1765,
n obtinrent gain de cause qu en 1780 ; ceux de Memramcouck
qui, depuis 1/67, cultivaient en paix des concessions apparem¬
ment régulières apprirent un beau matin, près de quarante ans
plus tard, en 1805, que leurs terres appartenaient — légale¬
ment, osait-on prétendre — à un huguenot de Bâle, l’ingénieur
Wallet-Desbarres, qui, comme Mascarène, était passé au ser¬
vice de 1 Angleterre ; les malheureux possesseurs, menacés
d’expulsion, ne purent provisoirement rester qu’à titre de
fermiers ; 1 interminable procès qu’on leur intenta dura jus-
!
AU NOUVEAU BRUNSWICK
409
qu’en 1842 pour les contraindre finalement, eux ou leurs
enfants, à racheter les terres par eux aménagées. Cette infamie
n’empêcha pas le spoliateur d’être promu gouverneur du Cap
Breton. A Menoudy, le procédé fut plus expéditif : en 1800,
on les chassa de leurs terres et ils passèrent les uns à Shemo-
gue, les autres au Cap Pelé. De 1772 à 1774, une quarantaine
de familles écossaises s’étaient établies dans l’isthme à Cum¬
berland, à Sackville (Prée des Bourgs) et à Dorchester ; d’au¬
tres à Miramichi et à Restigouche. A Miramichi encore,
en 1775, vinrent une trentaine de familles écossaises, pas trop
misérables dans l’Ile Saint-Jean.
Peu à peu, toutefois, les misérables groupes d’Acadiens. qui
avaient passé des années tapis, avec femmes et enfants, dans
les recoins de l’immense littoral désert, sortirent de leurs
cachettes, s’assemblèrent et se fixèrent dans les régions les
moins inhospitalières sur des terres incultes encore acces¬
sibles. Ainsi, vers 1783, se reconstituait Népisiguit (depuis
Bathurst) sur l’ancien domaine du vieux Nicolas Denys et
en 1797 des gens de Népisiguit repeuplèrent Petit Rocher.
A Charnizay, sur les ruines d’un vieux fort d’Aulnay, 25 Aca¬
diens reçurent des concessions en 1780. A la Baie des Ouines
(ou du Vin) qu’avait colonisée Denys de Fronsac, mais
qu’en 1758 les Anglais avaient saccagée, vinrent camper
en 1761 onze familles qui, avec leurs nombreux enfants ne
sortirent guère de la misère que vers 1800 ; elles essaiment
maintenant à Etcuminac en Gaspésie. Bouctouche, Kt., qui
n’avait été en 1760 qu’un refuge temporaire, redevint en 1786
une colonie permanente, grâce au labeur de cinq familles
échappées de Memramcouck. En 1781, Othon Robichaud
organise à Néguac des Acadiens venus dès 1761. En 1784, des
coureurs des bois, les frères Hébert dit Le Breton et un
Bastarache, guidèrent vers Tracadie quelques familles aca¬
diennes de Memramcouck et autres lieux. Des Français,
échoués à Caraquet en 1760, formèrent le premier noyau d’un
important groupement de pêcheurs acadiens et canadiens ;
en 1784, trente-deux familles y reçurent des concessions.
Quelques-uns allèrent en 1810 fonder Grand’Anse ; d’autres,
en 1816, Pokesoudie. Pokemouche (Gloucester), fondé en 1797
par un Isidore Robichaud venu de Bonaventure, est devenu un
important centre d’expansion qui en 1830 donna naissance à la
410
LA RENAISSANCE
Pointe Verte. La Pointe du Chêne fut peuplée en 1800 par
cinq familles venues de Cambridge, Massachusetts.
Chose curieuse qui montre bien les invraisemblables mésa¬
ventures des malheureux Acadiens : la côte ouest du Nouveau
Brunswick fut colonisée vers 1787 par nombre de familles
revenues de la vallée du Saint-Jean. Bien que parfois pourvues
de concessions, elles préférèrent fuir le voisinage des loyalistes
qui, accourus en nombre, les expropriaient, les exploitaient
et les molestaient. Ainsi vinrent à Caraquet Jean Baptiste
Alexandre, François et Antoine Gaudin, avec Joseph Thé-
riault et Pierre Pinat ; à Bathurst, J. -B. Daigle, Baptiste
Vienneau, Joseph et Louis Lejeune, Joseph Roy ; à Tracadie,
M. Gautherot ; à la Baie des Ouines, Jean et Joseph Hébert,
Pierre Mazerolle, Etienne Quessy, Alexis Thibodeau, Jean
Desnoyers, Armand et Joseph Martin, Joseph Doucet ; à
Memramcouck, Auguste Leblanc, Armand Landry, Pierre
François, Joseph et Amand Cormier ; à Cocagne et à Bouc-
touche, Jacques Cormier, Bernard Roy, François Hébert. Il
y eut en ces régions des odyssées plus étranges encore. Ainsi,
l’Aldouane, du Kent, fut fondée en 1790 par une quinzaine de
familles dont les pires vicissitudes n’avaient pas encore épuisé
l’énergie : ballottées de Nouvelle-Écosse en Angleterre (1755-
1756), d’Angleterre à Saint-Malo (1763), de Saint-Malo à
Bonaventure (1774), de Bonaventure à Aldouane (1790).
La même année se constituèrent définitivement les groupes
acadiens de Richibouctou, en 1793 de Pokemouche ; en 1800
de Shippagan, de Miscou, du Barachois, de Shemogue ; en 1805
de Shédiac et de Saint-Louis de Kent, en 1813 du Cap Pelé et
de Colebrooke (Restigouche), de 1820 à 1830 le Village de
Cormier (Westmorland). Miscou, repeuplé en 1773 par des
réfugiés de File Saint-Jean et en 1825 par les gens de la Grande
Plaine, n’obtint de concessions régulières qu’en 1879. De Mis¬
cou fondé en 1623 par Raymond de la Raide, colonisé en 1652
par Nicolas Denys, puis évangélisé par une mission de Jésuites,
son historien Dionne a justement dit : « Miscou, hommes de
mer, hommes de Dieu. » (Canada français, II, 433-514).
En 1790, le Père Jones estimait à 140 le nombre des familles
acadiennes voisines du Fort Cumberland et à 200 ou 300 celui
des familles de Miramichi à la Baie des Chaleurs. En 1811 on
comptait près de 1.000 Acadiens de Restigouche à Tracadie.
3
AU NOUVEAU BRUNSWICK
411
D’une manière générale, à part quelques groupements
anglais et surtout écossais, les Acadiens, qu’ils vinssent de
Saint-Pierre et Miquelon ou de l’île Saint-Jean, de Québec ou
de la Nouvelle Écosse, s’établirent tout le long du Golfe
Saint-Laurent, alors que les loyalistes américains s’emparèrent
plutôt des meilleures terres de la Nouvelle Écosse, surtout à
Port Royal et dans le bassin des Mines, et aussi de la vallée
inférieure du Saint-Jean. Mais le noyau le plus dense de tous
ces groupements plus ou moins diffus d’ Acadiens fut toujours
dans l’isthme de Shédiac : sa population au début du siècle
s’élevait à 3.000 âmes, dont 1.162 en 1803 à Memramcouck,
Menoudv et Peticoudiac, Belliveau (fondé en 1768 par Pierre
Belliveau), Le Barachois (1800), Bonum Gould, le Cap Pelé
(1813), Dorchester Road (1803), Fox Creek, Moncton même en
sont des expansions.
Longtemps ces malheureuses populations furent livrées à
elles-mêmes. Vers 1766 parut dans la Baie des Chaleurs le
Père Bonaventure qui donna son nom à une paroisse bien
connue ; en 1771 vint à Tracadièche le P. Jean-Baptiste de La
Brosse qui y trouva « un peuple docile et zélé ». Enfin, en 1768
et en 1772, l’abbé Bailly visita une partie de la côte. L’abbé
Bourg y vint quelques années plus tard. Puis, l’abbé Le Roux,
premier curé résident de Memramcouck, bâtit une église pour
ses 160 familles (soit 600 communiants, en 1785) et, pendant
ses vingt ans de résidence, organisa des missions à Peticoudiac,
à Shédiac, et à Cocagne. Alors, de 1794 à 1795, vinrent d’An¬
gleterre pendant la Révolution française quatre prêtres fran¬
çais : MM. Desjardins, Levaivre, Orfroy et Castanet, qui des¬
servirent tous ces parages dont la population ne faisait que
croître. En 1796, l’abbé Desjardins renseignait ainsi son évêque
sur la population de toute cette côte du Nouveau Brunswick :
du fond de la Baie Française à Memramcouck, 100 familles ;
de là à Gédaïk, 15 ; de là, à Cocagne, 14 ; de là à Bouctou-
che, 11 ; de là à Richibouctou, 33 ; de là à la Baie des Ouines, 1 1 ;
de là â Miramichi, ? ; de là à Nigawek, 10 ; de là à Tracadie, 23 ;
de là à Chippagan, 5 ; de là à Miscou, 3 ; de là à Caraquet, 6 ;
soit plus de 232 familles, ou plus de 1.165 habitants singulière¬
ment dispersés. Un autre prêtre résident, l’abbé Ciquard,
venu du Madawaska, desservit de 1803 à 1813 l’immense
412
LA RENAISSANCE
cure de Memramcouck. C’est pendant l’été de cette dernière
année que l’évêque de Québec visita en une très longue tour¬
née pastorale tous les groupes acadiens de cette côte, en même
temps que ceux des îles du Golfe.
Là comme partout, l’état social des Acadiens changea peu
à peu. N’ayant que leurs bras pour les faire vivre, ils deman¬
dèrent à la mer l’aliment qu’elle leur offrait en abondance :
le poisson ; mais bientôt, de pêcheurs par nécessité, ils devin¬
rent pêcheurs par état. C’est alors que les anciens persécuteurs,
n’ayant plus rien à leur prendre, ni terres ni troupeaux, leur
prirent tout le fruit de leur périlleux labeur de marins : la
rapacité anglaise a, en effet, exploité jusqu’à l’usure l’activité
des pêcheurs acadiens.
« A l’aide de puissants capitaux, disent Desrosiers et Fournet,
des industriels étrangers ont monopolisé les profits des pêche¬
ries acadiennes. » « L’Acadien n’avait que des instruments de
pêche des plus primitifs, dit le Père Thomas Couët, (Liberté
de Winnipeg, 3 août 1920), ils lui offrirent des barques plus
grandes, des filets plus forts et plus résistants, puis des mar¬
chandises en échange du produit du travail, tout en ayant soin
de louer l’attirail de pêche et de vendre la marchandise à des
prix exorbitants, mais par contre m'offrant qu’une somme
dérisoire pour le poisson qu’il apportait. Le résultat fut que le
pauvre pêcheur [chargé de famille] devint le client trop souvent
insolvable cl’un créancier qui s’appliquait à le tenir dans une
profonde misère. »
Heureusement, avec la même clairvoyance que l’abbé
Sigogne à la Baie Sainte-Marie, le clergé du Nouveau Bruns¬
wick vit le danger et y para de son mieux : il comprit qu’il
fallait arracher tant à la perfide emprise des mercantis qu’aux
dangereux appâts de la mer ce peuple qui végétait : il l’attira
donc vers la terre. D’abord, « bon nombre de pêcheurs, tout en
demeurant près de la mer, ont échangé la barque et les filets
contre la charrue et moissonnent aujourd’hui au lieu de
pêcher » ou tour à tour moissonnent et pêchent. On a fait
mieux encore ; dès le milieu du dernier siècle, les abbés Pa-
quette à Caraquet, Belcourt à Bouctouche, Robert à Bathurst,
Richard dans le comté de Northumberland entraînèrent
hardiment leurs ouailles des rivages de la mer, où elles dépéris¬
saient en des occupations mal rétribuées, vers les hautes terres
vierges de l’arrière-pays : là, à force de sain labeur, elles trou-
!
HALAGE D’UNE MAISON
Nouvelle Écosse.
AU NOUVEAU BRUNSWICK 413
vent pour leurs familles nombreuses le bien-être en même
temps que l’indépendance. Ainsi furent fondées les paroisses
acadiennes de Paquetville (1866), de Saint-Isidore de Glou-
cester (186/), de Sainte-Marie de Kent (1867), d’Acadieville
(1874), de Rogersville (1874), de Saint-Joseph de Northum-
berland (1878), de Robertville (1879) et bien d’autres, mainte¬
nant florissantes. A Saint-Paul de Kent vinrent dès 1864
des Acadiens de Memramcouck, du Cap Pelé, de Bouctouche,
de Sainte-Marie et même de la Baie d’Egmont en l’ Ile Saint-
Jean. En cette œuvre de colonisation agricole se distingua
l’abbé Ouellet : en 1870, nommé tout jeune encore curé de
la récente paroisse de Sainte-Marie de Kent et chargé de la
desserte de Saint-Paul à douze milles en amont, il s’emploie
avec tant de zèle à frayer des routes en pleine forêt, à répartir
des terres, à bâtir et faire bâtir des maisons, à distribuer
semences et secours qu’en 1883 la florissante Sainte-Marie
entretenait son prêtre et Saint-Paul en demandait un autre ;
bien mieux, une autre mission de 50 familles, organisée à
Adamsville par ledit abbé Ouellet, s’est récemment dévelop¬
pée en la nouvelle paroisse de Saint-Timothée. De nos jours
se poursuit encore cette vaillante conquête de toute la pro¬
vince par les pionniers acadiens ; elle va même bon train,
dit-on. Naturellement, cette invasion pacifique étonne et
même alarme les anciens conquérants qui n’ont plus d’armes
contre elle.
« Une des phases les plus importantes de l’expansion indigène
à l’heure actuelle, dit l’historien Ganong, est l’expansion
acadienne... Dans le comté de Westmorland, les Acadiens ont
consolidé et développé leurs anciennes colonies, surtout dans le
voisinage du Cap Pelé. Ils ont rempli l’arrière-pays du Kent
dans les paroisses de Sainte-Marie, de Saint-Paul et de Louis-
bourg (fondé en 1850). Ils ont aussi colonisé Adamsville, Aca-
dieville, Rogersville et Saint-Joseph. Dans le comté de Glou-
cester, ils ont fondé Saint-Isidore, Paquetville et Robertville-
En outre, ils se substituent aux colons de langue anglaise en
diverses parties de la province, prenant les fermes de ces der¬
niers, à mesure que ceux-ci s’en vont vers l’Ouest et occupant
les lots vacants des régions anglaises ; c’est là une évolution
particulièrement active dans le pays de Kent et dans le comté
de Restigouche. » [Ainsi dans le premier comté les Acadiens
s’infiltrent à Trafalgar, à Wellington, à Black River, dans le
second à Colborne, et dans le Gloucester, à Tetagouche]. « Les
414
La renaissance
Français, dit en 1908 un autre historien du Nouveau Bruns¬
wick, se développent bien plus vite que les Anglais ; et cette
conquête paisible peut, avec le temps, constituer une revanche
capable de rendre à la race française la prédominance que les
Anglais ont acquise par la force et non par le droit. » « Cette
résurrection acadienne, conclut énergiquement Mgr Paquet,
est une revanche de l’histoire. *
Ainsi, toute une moitié du Nouveau Brunswick redevient
nettement française.
« L’aspect général de ce pays fait songer aux environs de
Montréal, écrit l’abbé Casgrain (1889) à propos de la région
de Memramcouck. A la franche allure des gens, à la politesse
et à l’air de connaissance avec lesquels ils vous saluent au
passage, on s’aperçoit bien qu’on est en pays français. On le
devinerait, du reste, rien qu’à l’aspect des maisons. Elles n’ont
pas cette architecture de fantaisie, ces airs de prétention plus
ou moins ridicule qu’on remarque dans les campagnes des
États-Unis (Cf. la fameuse tirade de Ruskin à propos de « A gen-
teel House to let »]. On voit que les propriétaires les ont bâties
en vue de leur propre confort, et non pour attirer les yeux des
passants. Le site de ces habitations est bien choisi ; leurs ouver¬
tures principales regardent le soleil levant, afin d’en recevoir
en abondance lumière et chaleur. Ces maisons proprettes ont
un air de bonheur avec leurs granges et leurs remises bien
tenues. Leur construction simple et régulière est faite de façon
à présenter le moins de surface possible au vent et au froid.
Le tout est enclos de palissades blanches. L’habitant acadien
s’y montre tel qu’il est ; un véritable homme des champs au sens
antique du mot ; il en garde les goûts modestes et les qualités
solides. « Même constatation dans le comté de Gloucester :
« Luisance, de date récente, est bien réelle cependant, écrit,
en juillet 1920, le Père Thomas Couët, Les nouvelles maisons
sont assez grandes et spacieuses pour loger les familles nom¬
breuses ; elles sont bien faites, propres et bien éclairées... Dans
l’ensemble, la campagne a belle apparence. De ci, de là, ren¬
seigne d’une banque canadienne en lettres d’or françaises nous
assure que le terrien et le marin font des économies... De beaux
temples de pierre rouge ou olivâtre commencent à remplacer
les anciennes églises de bois si pittoresques en leur toilette
blanche... Ils sont assez vastes pour répondre aux besoins de
paroisses de 200, 300 ou 800 familles toutes françaises... Une
population homogène par la langue, la religion et les mœurs...
vit de sa vie propre, implante ses institutions avec une vigueur
capable de résister à toutes les bourrasques, est bien résolue
d’occuper en ce monde la place que la Providence a destinée à la
famille acadienne. «
3
AU NOUVEAU BRUNSWICK 4ia
La population ne cesse de croître, en effet. Le recensement
de 1871 donne dans le Westmorland 9.536 Acadiens (pour la
plupart à Shédiac, Moncton, Dorchester, Botsford et Sack-
ville), dans le comté de Kent 10.701 (dont 2.843 à Dunday,
2.397 à Wellington, 1.689 à Saint-Louis, 1.567 à Richibouctou,
1.612 à Sainte-Marie, 371 à Carleton et 276 à Weldford), dans
le comté de Gloucester 12.680 (dont 2.955 à Caraquet, 2.583 à
Beresford, 1.807 à Bathurst, 1.675 à Saumarez, 1.610 à Ship-
pegan, 1.126 à Inkermann, 984 à NewBandon), dans le Comté
de Restigouche 1.143 (dont 572 à Dalhousie, 328 à Durham,
135 à Colborne, 107 à Addington), dans le Comté de Northum-
berland 1.377 (dont 920 à Ainswick, etc.) soit 83.598 dans le
Nouveau Brunswick. Les chiffres du dernier recensement
(1911) proclament avec éloquence la renaissance acadienne
dans les comtés du Golfe. Dans le Northumberland (Mira-
michi) 6.818 Acadiens, dont 2.288 à Rogersville et 2.358 à
Ainswick ; dans le Restigouche, 8.136, dont 1.540 à Durham,
1.379 à Campbellton, 1.245 à Balmoral, 1.120 à Dalhousie où
il n’y avait en 1826 qu’une douzaine de familles acadiennes ;
dan3 le Kent 17.437 dont 3.478 à Wellington où les Acadiens
dominent sur la côte et dans l’arrière-pays, 3.007 à Dundas,
2.121 à Sainte-Marie, 1 751 à Saint-Louis organisé de 1790
à 1800, 1.441 à Richibouctou, 1.211 à Acadieville ; dans le
Westmoreland (isthme) 17.081, dont 5.387 à Shédiac, 5.455 à
Moncton, 3.862 à Dorchester, 1.502 à Botsford (Peticoudiac
est devenu Saint-Anselme du Ruisseau) ; dans le Gloucester,
presque entièrement français, 27.733 dont 4.512 à Caraquet,
centre d’ostréiculture et de constructions navales, 4.535 à
Beresford, (l’ancien Petit Rocher), 3.669 à Saumarez, fondé
en 1784, 4.361 à Shippigan, où les Acadiens, chassés en 1761,
revinrent en 1785 au nombre de 3 familles, mais en 1790 plus
nombreux ; 3.193 à Bathurst (l’ancien Népisiguit de N. Denis),
2.237 à Inkermann. Un recensement de la ville de Moncton
en 1917 donne une moyenne de six personnes par famille et un
nombre de naissances quatre fois plus grand que celui des
décès ; de ses 22.000 habitants, un tiers environ est acadien.
Un déplacement de la population se fait au profit de l’élément
acadien : ainsi Dorchester, le chef-lieu du comté de Westmo¬
reland, n’a plus guère qu’une importance officielle avec son
énitencier des trois provinces maritimes ; cette capitale
416
LA RENAISSANCE
déchue ne compte que 30 familles acadiennes, alors que Saint-
Thomas de Memramcouck en compte plus de 600 et possède
l’Université Saint-Joseph et deux communautés religieuses :
les Petites Sœurs de la Sainte Famille et les Sœurs Notre-
Dame de l’Assomption (ces dernières détachées en 1923 des
Sœurs de la Charité, de Saint-Jean, par trop anglaises). De
même, dans le canton de Botsford en majorité anglais et pro¬
testant, la population acadienne se concentre à Shemogue
et à Sainte-Thérèse du Cap Pelé. « Par contre, dans le Comté de
Restigouche, la colonisation organisée par la Compagnie du
Chemin de fer întercolonial a amené depuis 1904 environ
3.000 Canadiens français de la Province de Québec, qui natu¬
rellement se confondent vite avec les Acadiens. De 1901 à 1911,
la population acadienne dans les comtés de Gloucester, de
Kent, de Restigouche et de Northumberland a augmenté
au moins de 20 pour cent. Les 60.000 Acadiens sont donc
devenus au moins 72.000. Kent et Gloucester sont presque
exclusivement des comtés acadiens. D’après le recensement
catholique du diocèse de Chatham fait en 1911, sur 83.504 ca¬
tholiques, il y en avait 66.903 de langue française, c’est-à-dire
acadiens. (En 1901, il y en avait 51.483). Pour le diocèse de
Chatham, c’est donc une augmentation de près de 30 0 /0,
qui en fait le premier diocèse acadien. A ce compte, le nombre
d’Acadiens dans le seul diocèse de Chatham serait bien près
de 86.000 (et celui des catholiques de langue anglaise, à peu
près de 17.000). C’est un beau développement de la race et de
la langue française dans l’Acadie. Nous le devons principale¬
ment à la religion catholique. La religion se fortifie et se déve-
loppe grâce au zèle de nos prêtres, et la langue française prend
de plus en plus d’importance grâce aux journaux français,
surtout à 1 ’Evangeline. »
Bref, si aux 77.204 Acadiens des comtés du Golfe, on ajoute
les 18.480 du Madawaska et du Victoria qui tendent à se
rejoindre par le Restigouche, on compte dans le Nouveau
Brunswick 95.684 Acadiens sur une population totale de
351.889 âmes. Enfin, si faible que l’on estime en dix ans
l’accroissement de la population française dans le Nouveau
Brunswick et les Madawakas contigus du Maine et de Québec,
on peut envisager en cette région un bloc acadien d’environ
120.000 habitants. Le recensement de 1921 donne, en effe^
?
1
PAYSAGE DU NOUVEAU BRUNSWICK
AU NOUVEAU BRUNSWICK
417
121.000 Acadiens sur une population de 387.876 habitants,
soit en dix ans une augmentation française de 23 0 /0 contre
une augmentation anglo-saxonne de 5 %. A ce compte les
Acadiens, qui constituent à l’heure actuelle presque le tiers de
la population néo-brunswickoise, en formeront dans cinquante
ans la majorité. Avant cette date, ils pourront par leur
influence de plus en plus prépondérante réformer les lois
électorales et scolaires qui leur sont funestes ; ainsi, au lieu
d’avoir 8 députés sur 48 (3 pour le comté de Gloucester, 2 pour
le Kent, 2 pour le Restigouche, 2 pour le Madawaska) ils en
auront une vingtaine. Le Nouveau Brunswick est donc bien
le noyau central de la Nouvelle Acadie ; c’est là que toutes les
parties flottantes de la population acadienne devraient s’ag¬
glomérer en une nation solidement homogène. « Les Acadiens,
écrivait vers 1800 le révérend Andrew Brown, transmettent à
leurs enfants l’idée qu’ils rentreront en possession de leurs
terres et jouiront à nouveau de l’heureux temps où ils prospé¬
raient sous un gouvernement patriarcal. » Cette idée qui s’est
en partie réalisée ne se réalise-t-elle pas encore davantage de
nos jours ? ne va-t-elle pas se réaliser plus encore ? Pourquoi
la vieille « Acadie Française » d’avant le « grand dérangement »
ne deviendrait-elle pas la nouvelle « Acadie Française » du
« grand arrangement ? »
Sources et autres références.
Recensements officiels du Canada de 1871 et de 1921.
Arch. Canada. — Rapport 1895. — Nouv. Brunsw. (1764-1801),
pp. 1-67.
Canada français, II, 433-514.
Wm. F. Ganong. — A Monograph or the historié Sites in New
Brusnwick, Ottawa, 1899.
— A Monograph of the Origins of the Settlemenls in
N. B. Ottawa, 1904.
— Additions and Corrections to Monographs. Ottawa,
1906.
Mac Lennan. — Louisbourg, pp. 417-420.
Archd. W. O. Raymond. — First Gov. of N. Br., op. cit.
Desrosters et Fournet. — Race jr. en Am., op. cit.
Abbé Casgrain. — Pèlerinage au pays d’ EoangHine, op. cit.
J. Bouchette. — Brit. Dom. in N. Am., op. cit.
Abbé D. F. Léger. — Histoire de Saint-Pierre de Cocagne, N. B.,
Moncton, 1920.
LAUVRIÈRE. T. II.
27
CHAPITRE XXX
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT
Isolement d’insulaires.
I. — Au Cap Breton
Au temps du traité de Paris une requête française avait
énergiquement réclamé pour la France les pêcheries du
Cap Breton. On sait quel cas en firent les négociateurs
anglais. Du moins, au cours des négociations, le gouvernement
français défendit de son mieux les intérêts privés des évacués
de F Ile Royale ; le 16 mai, Choiseul insista au nom du droit
naturel ; mais il se heurta à l’inexorable résistance et aux pro¬
cédés pour le moins équivoques du gouvernement anglais.
« Lord Egremont, écrit à Choiseul notre agent le chevalier
cl’Eon (13 juin 1763), refuse d’autoriser par écrit les Acadiens
à se rendre à l’Ile Royale pour y recueillir les restes de leurs
biens et vendre leurs terres ; il n’a nulle envie de donner de
réponse par écrit dans toute la négociation ; ce fut sa méthode
favorite afin de se réserver la facilité de nier et de se dédire.
[Ce procédé n’a-t-il pas été renouvelé de nos jours ?] Il voudrait
ou dégoûter les habitants du projet de retourner dans cette île
ou, s’ils persistent, les y retenir : car il est fort embarrassé pour
peupler ses conquêtes. »
Le gouverneur Wilmot, qui, le 26 novembre 1763, avait
insisté sur l’importance des pêcheries du Cap Breton et de
l’Ile Saint-Jean et sur l’urgente nécessité de les développer,
reçut des Lords du Commerce l’ordre de lever le plan des deux
îles, de faire un rapport sur leurs ressources et d’établir un
projet de colonisation ; mais on lui défendit à deux reprises
d’accorder aucun monopole ni même aucune concession.
Le lieutenant-colonel Tulleskein, dont le régiment campait
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 419
dans les ruines de Louisbourg, n’accorda donc que des licences
temporaires de pêche sédentaire; des Acadiens de l’ Ile Ma¬
dame en reçurent alors. Le duc de Richmond, le 3 avril 1764,
demanda pour lui et plusieurs autres lords la concession en
fief de l’île entière ; on la lui refusa le 23 mai ; même sort
advint au marchand John Gregg, qui en 1763, demanda
40.000 acres de terres entre la rivière de Miré et le Havre de
l’Indienne, et aussi à Lord Falmouth, qui, en cette même
année, demanda, outre l’île Madame, 50.000 acres de terre. Le
17 mars 1764, un Français Gratien d’Arrigand demanda à
rentrer en possession de sa concession de 1751 après presta¬
tion du serment d’allégeance ; malgré avis favorable des
Lords du Commerce, il fut débouté.
Plus encore que par les terres et pêcheries les convoitises
anglaises étaient allumées par les magnifiques mines de char¬
bon qu’avait, dès 1672, signalées Nicolas Denys : « il y a,
disait-il, une montagne de très bon charbon à quatre lieues en
amont de la Rivière des Espagnols. » Il se refusait, avons-nous
vu, à leur exploitation gratuite. « Ces mines, dit un rapport
anglais de 1765, ont une grande supériorité : le charbon y est
à trois pieds du sol, et de la meilleure qualité ; des montagnes
de charbon, capables de subvenir pendant dix siècles à tous
les besoins des colonies britanniques de l’Amérique du Nord. »
Or, le charbon anglais y devenait rare et cher. Les Français
n’avaient guère utilisé ce charbon que pour leur usage local ;
de même, les troupes anglaises qui l’extrayaient depuis 1761.
Le 19 mars 1764 le général Howe et plusieurs autres officiers
sollicitent entre Miré et le Labrador une concession d’environ
50.000 acres (en réalité 100.000) pour l’exploitation des houil¬
lères ; mêmes demandes par un autre groupe financier pour
l’extraction de la houille dans toute l’île pendant trente ans.
avec promesse de fonder une ville où l’on amènera tous les
cinq ans cent habitants. Nouveau projet en 1763. C’était alors
la course au charbon comme de nos jours la course au pétrole.
Le 30 septembre 1766 un rapport du sous-gouverneur Franc-
klin établit qu’à Cow Bay (ci-devant la Morienne) où l’on a
déjà commencé les travaux on pou«*it, pendant la saison
(1er juin au 15 octobre), extraire assez de charbon à destina¬
tion d’Halifax pour que les droits rapportassent par an 500 à
1.000 livres sterling destinées à l’entretien de la voirie en Nou-
420
LA RENAISSANCE
velle Écosse. Le 13 avril 1767, trois marchands d’Halifax
obtiennent le droit d’extraire à la Baie des Espagnols
3.000 « chaldrons » de charbon par an.
Si l’on en croit une requête des frères Robin en date de 1777,
il n’y aurait plus eu dans toute l’île, en 1764, que douze familles
acadiennes qu’ils employaient à la pêche du côté du détroit,
à Jersey Island ; nous croyons toutefois que là, comme partout
ailleurs, de malheureuses familles, échappées aux razzias de
Whitmore, de Hardy et de Wolfe, s’étaient réfugiées dans les
maintes baies et anfractuosités d’un pays si accidenté et
qu’elles y vivaient de pêche et de chasse en compagnie de
leurs amis les Micmacs, lesquels, au grand émoi des Anglais,
fréquentaient toujours l’île. Ainsi le vieux Charles Morris,
en son rapport de 1765, mentionne, outre 28 familles de
pêcheurs exploitées à l’île Madame par leur patron jersiais,
d’autres Acadiens qui à l’île de Justaucorps (à sept lieues au
nord du détroit de Canseau) pêchaient pour le compte de
marchands français de Saint-Pierre et Miquelon. Rameau
estime qu’en 1765 le Cap Breton contenait 700 Acadiens et
300 Français ; ces chiffres semblent exagérés, le second incom¬
préhensible. En juillet 1766, le pasteur Kneeland se plaint
que sur une population totale de 1.000 habitants (dont la
moitié à Louisbourg) le Cap Breton compte déjà 500 Acadiens ;
certains seraient venus de Saint-Pierre et Miquelon. A Louis-
bourg une garnison de 300 hommes, surtout employée à la
surveillance et même à l’exploitation des mines du voisinage,
resta jusqu’en août 1768, époque où les troubles de Nouvelle
Angleterre la firent appeler à Halifax ; près d’elle et des fonc¬
tionnaires, campés dans les ruines, (des 142 maisons encore
debout 66 étaient en mauvais état, 60 médiocres, et 13 seule¬
ment en bon état), vivait, surtout à ses dépens, une population
interlope de trafiquants et de marchands de rhum, qui dès 1766
se plaignit d exactions et réclama ses droits politiques ; nous
n y relevons que la mention de « quelques familles françaises
en deux maisons » et dans une autre un « Monsieur Dion,
pilote. » Francklin décrit, du reste, la majorité de la popula¬
tion de l’île comme étant « la lie de garnisons anglaises et
françaises, le rebut de la Nouvelle Écosse et de Terre-Neuve ».
Le Ministre n en recommande pas moins de faire savoir aux
habitants que « Sa Majesté veillera avec attention et tendresse
i
GROUPE D’ÉCOLIERS ACADIENS de New Waterford, au Cap Breton
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 421
aux améliorations apportées aux concessions temporaires. »
Tant de sollicitude s’explique par les menaces de révolte
qui grondaient à Boston. Pour garder la récente conquête
il fallait ménager les habitants, quels qu’ils fussent ; et puis,
ne manquait-on pas de bras pour l’extraction de la houille ?
Parmi les noms de ces prétendus protégés de Sa Majesté
(26 septembre 1768), nous relevons ceux de Boniface Benoit
au Brasdor, de Charles Fougier (Foucher ?), de Pierre Fougier,
de Charles Duga, de Louis Budro (Boudreau), de Joseph Gau-
dein. de John Peteis (Jean Pitre ?) au Petit Degras ; en tout
47Acadiens, tant hommes que femmes et enfants, « autorisés
depuis 1763 à continuer la pêche ». En cette même année
vinrent de Saint-Pierre et Miquelon aux Iles Madame nombre
d’Acadiens qu’en chassait ou du moins qu’en laissait partir la
politique malavisée de Choiseul ; ils furent d’autant mieux
accueillis que le nouveau gouverneur W. Campbell redoutait
une désertion totale de l’île et, par suite, la négligence des
mines de charbon. Pauvres mines de charbon, elles étaient si
mal protégées, maintenant qu’il n’y avait plus de troupes dans
l’île, que des contrebandiers venaient de tous côtés détacher
de la falaise le précieux combustible pour aller le vendre à qui
en voulait.
L’incurie était à son comble. Le gouvernement de la Nou¬
velle Écosse dont relevait l’île l’abandonnait à son misérable
sort : de 1764 à 1775 un certain Cottnam détint à lui seul jus¬
qu’à huit fonctions publiques. Et toujours on refusait systéma¬
tiquement des concessions définitives tant aux habitants
qui ne demandaient qu’à les exploiter qu’aux spéculateurs qui
ne demandaient qu’à les revendre. Ainsi en 1769, 42 officiers,
marchands, hommes de loi, etc., sollicitent des concessions
de 20.000 acres chacune, en tout 800.000, près des deux
tiers de la totalité de l’Ile.
Or, le recensement officiel de 1771 compte : au Cap Breton,
155 Acadiens en 28 familles (dont 63 à Saint-Pierre en 11 fa¬
milles, 32 au Labrador en 7, 22 à Louisbourg en 4, et 36 à la
Baie de Gabarrus en 6) et 284 en 57 familles aux îles Madame
(dont 174 en 33 familles à Neirichak [Arichat], 73 à Des-
kouses en 15, et 37 au Petit Degras en 9]. On voit quelle
importance l’île Madame prenait dès lors pour les Acadiens ;
c’était pour eux un refuge plus sûr et un meilleur centre de
422
LA RENAISSANCE
pêche. En octobre 1774, sur une population totale de 1.011 ha¬
bitants, (y compris 230 Acadiens), ils sont 502 dont 405 à l’ Ile
Madame (237 à Arichat et 168 au Petit Degras). Vers la même
date, l’abbé Bourg parle de plus de 140 familles. La plupart
n’étant pas munis de permis d’occuper, pas plus à l’île Ma¬
dame que dans la baie de Saint-Pierre, le gouverneur recom¬
mande de les surveiller ; ce qui ne présage rien de bon. Pen¬
dant la guerre de l’Indépendance, dit un vieillard à l’historien
Rameau (Col. féod., II, app. 14) :
« La plupart furent obligés de quitter L’île ; il n’y resta que
six familles ; le reste se sauva à Halifax et, de là, alla s’établir
en partie à Chezencook (Chezetcook) ; puis, à la fin, ils revinrent
ici. Les anciens habitants de Port Toulouse ont émigré les uns
à Saint-Pierre, les autres à l’Ardoise. A Tracadie (N. Ec.), dès
avant la guerre américaine, il y avait quatre familles : Benoît,
Faugère, etc. : puis, après la guerre, il en vint d’autres. Tout ce
rnonde-là, paraît s’être réfugié momentanément à Chezen¬
cook. Lui, Faugère, y resta trois ans ; il a souvent vu des femmes
traîner le bois que les hommes menaient à Halifax dans des
barques. »
Par contre, vers 1775 ou 1776, quatorze familles de l’île
Saint-Jean furent amenées par les Robin pour leur faire la
pêche à Chetican (ancien Chedegan); en hiver elles ramenaient
à Arichat leurs chaloupes et autre matériel de pêche ; les
familles Bois et Richard furent en 1782 les deux premières
familles sédentaires d’Arichat ; puis se fixèrent, les Landry,
les Aucoin, etc., chassés de l’île Saint-Jean ; en 1799 les 26 à
30 familles établies reçurent leur premier prêtre français,
l’abbé Champion ; enfin les paroisses actuelles de Saint-Joseph
du Moine et de Margrée s’ajoutèrent à la primitive paroisse de
Chéticamp.
Le 16 décembre 1777, une compagnie anglaise, The Acadia
Company, au capital de 20.000 livres, demande la concession
de l’île Madame ; mais s’y opposent, dès mars 1778, ces mêmes
Robin, qui en 1774 avaient amené de Jersey à Canseau sur
cinq goélettes 20 familles acadiennes et qui, naturellement,
s’enrichissaient en les exploitant ; en 1778 les exploités ne pos¬
sédaient encore que quarante chaloupes.
Pendant la guerre de l’Indépendance on s’inquiéta de la
présence de ces quelques Français près d’un passage aussi
J
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 423
important que le détroit de Canseau. Vaine inquiétude : les
survivants restèrent parfaitement paisibles, même lors-
qu’en 1781 s’engagea près de la Baie des Espagnols un combat
entre deux frégates françaises et une escadrille anglaise.
Enfin, en 1784, après vingt-six ans de vaine possession,
l’Angleterre, qui avait jusqu’alors pratiqué son habituelle poli¬
tique, the dog in the manger, s’avisa de tirer parti d’une
colonie qu’elle avait tant réclamée comme indispensable à ses
fins et dont les Français, malgré leurs erreurs, avaient toujours
fait un meilleur usage qu’elle. Le 24 mai est nommé « lieute¬
nant-gouverneur du Cap Breton » sous l’autorité du gouver¬
neur de la Nouvelle Écosse, le Bâlois Wallet-Desbarres, qui
depuis trente ans servait l’Angleterre à titre d’officier
du génie spécialisé dans la levée des plans et l’arpentage.
11 choisit dans la Baie des Espagnols le site de la nouvelle
capitale et lance pour attirer les colons une ronflante pro¬
clamation promettant terres, instruments, outils, matériaux
et surtout trois ans de vivres. A son appel répondent en 1784
d’abord 144 loyalistes ( the Associated Logalists) qui, après
avoir failli mourir de faim à Louisbourg, se fixent à Sydney,
à Saint-Pierre et autres lieux, puis 800 autres. Le présomp¬
tueux gouverneur annonce encore 3.997 immigrants qui pour
leur bonheur ne vinrent pas ; car, l’hiver suivant, nouvelle
famine ; d’où, révocation du trop zélé fonctionnaire (1787).
Le commerce s’était développé pourtant, puisqu’en plus d’une
forte contrebande la douane constatait 40.000 livres d’expor¬
tation dont la majeure partie en poisson, charbon et fourrure.
Presque tout le poisson était pêché par nos Acadiens des
Iles Madame et de la région : en 1793 ils expédièrent à eux seuls
35.000 quintaux de morues et 500 barils de maquereaux.
Privés de concessions régulières et de tous droits, ces Aca¬
diens avaient fini par menacer de s’en aller, de retourner
peut-être à Saint-Pierre et Miquelon d’où la plupart venaient.
Aussi 78 chefs de famille de l’île Madame avaient-ils, le
8 mars 1786, adressé une pétition au susdit gouverneur.
tî Nous entretenons l’espoir de jouir entièrement des privi¬
lèges réservés aux sujets britanniques... Nous souhaitons jouir
de cette tranquillité qui nous est chère, depuis les grandes infor¬
tunes et les nombreux malheurs qui nous ont assaillis... Nous
avons des raisons de croire que notre conduite lors des dernières
424
LA RENA IS S ANCE
dissenssions en Amérique nous méritera quelque attention à
l'avenir... Nous prenons la liberté de faire remarquer que la
pêche est notre seul moyen de subsistance. »
Desbarres fit de belles promesses (12 mars) et accorda,
paraît-il, quelques terres. L’année suivante, les Acadiens du
Cap Breton adressèrent, eux aussi, une semblable pétition,
mais par l’intermédiaire du « juge en chef » : « ces gens désirent
rester dans ladite île... pourvu qu’on leur fasse des concessions
de terres ; concessions qui leur ont été refusées jusqu’à pré¬
sent ; sinon, ils vont probablement s’en aller ailleurs avec leurs
familles, et votre gouvernement perdra ainsi un nombre consi¬
dérable de bons colons ». Le 23 octobre, le gouverneur se
déclare « alarmé de la résolution qu’ont prise ces habitants
industrieux de quitter l’île, si on leur refuse encore des conces¬
sions à cause de leurs croyances religieuses ». D’où, pétition
du Conseil de Sydney, demandes à Sa Majesté de dispenser ces
catholiques romains du serment contraire à la transsubstan¬
tiation. Les Anglais en étaient encore là, au Cap Breton, en
l’an de grâce 1787. Nous espérons que les Acadiens finirent
par obtenir à l’aube du dix-neuvième siècle quelques-unes des
terres dont on avait sans compensation dépouillé leurs pères
cinquante ans plus tôt.
Là comme partout, malgré vents et marées, la féconde race
acadienne ne faisait que croître en nombre et en force. L’évê¬
que anglican de la Nouvelle Écosse, le Révérend Inglis,
signale à Arichat le 20 mai 1789 cent familles acadiennes avec
deux prêtres catholiques et le 8 juillet 1792 quatre cents Fran¬
çais. L’un de ces prêtres catholiques, le Père Jones, en 1790
évalue à 130 le nombre des familles acadiennes du Cap Breton
et de Tracadie. Aux inquiétudes que fait toujours naître dans
1 esprit anglais cette incoercible natalité acadienne, s’ajouta la
nouvelle menace des guerres de la Révolution française. Le
23 août 1790, le gouverneur du Cap Breton, Macormick,
déclare que, d’après les rapports antérieurs et récents, son île
serait le premier point attaqué par la France qui, voulant,
dit-il, échanger contre le Cap Breton Saint-Pierre et Mique¬
lon, a déjà, d’après son informateur, amené en ces îlots une
frégate, un officier de génie, des canons et quarante nouveaux
soldats : alarme exagérée et mensongère. En automne 1792
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 425
éclate une querelle entre les deux prêtres irlandais Jones et
Phelan ; les 111 chefs de famille d’Arichat pétitionnent contre
ce dernier (1er novembre). « Un bon prêtre français à leur tête,
dit Macormick (4 décembre), vaudrait mieux que deux régi¬
ments anglais pour soumettre les habitants de Narichat,
presque tous Acadiens, et les quelques sauvages ».
En 1793, grande panique : la libérale Angleterre a déclaré
la guerre à la France révolutionnaire. Nul doute que la jeune
République veut reprendre la vieille Ile Royale : or elle n’a
pas d’autres forces voisines que 20 soldats et un sous-lieu-
tenant. Vite on arme 423 miliciens, dont 173 Acadiens. La
flotte française ne vient pas : Saint-Pierre et Miquelon sont
occupés et évacués sans coup férir. Mais voilà qu’arrivent
(presque en même temps que quatre habitants des Iles de la
Madeleine qui demandent l’admission de 250 des leurs) 115 ré¬
fugiés des îlots français, puis 11, sur des barques non pontées,
en tout 360 qui répandent aux Iles Madame, au Petit Eras
d’Or, et en d’autres lieux leurs idées subversives. On s’inquiète,
on les surveille, on leur fait prêter serment. L’évêque catho¬
lique de Québec, dit le gouverneur Macormick (12 novem¬
bre 1793), pourrait assurer la paix et l’obéissance des Aca¬
diens. On expédie donc en toute hâte le pèce capucin Jones
<< pour tenir dans l’ordre ces basses classes ». Il n’y eut fina¬
lement ni révolution ni invasion : l’expédition française de
New-York avec ses 2.400 hommes ne vint pas plus en
mars 1794 qu’en octobre 1793. L’on fut bien aise de garder
au Cap Rreton ces paisibles immigrants laborieux : car les
gens de Sydney ne cessaient d’émigrer aux États-Unis.
Grâce à cet afflux de population acadienne et à sa forte
natalité, le recensement de 1791 présente le tableau suivant
qui ne manque pas d’intérêt :
Habitants
Bovins
Ovins
Chev.
Bat.
Région d’Arichat .
1.520
1.647
1.988
83
192
Région de Sydney ... .
801
1.083
576
58
18
Région de Louisbourg
192
201
113
13
7
Au début du dernier siècle, les Acadiens constituaient donc
l’élément le plus nombreux et le plus prospère de l’ancienne
426
LA RENA ISSANCE
lie Royale ; une pacifique reconquête du sol ancestral allait-
elle commencer ? Que non ; les Anglais veillaient. En Écosse,
au dix-huitième siècle, surtout après la révolte de 1745, ils
avaient traité un peu comme des Acadiens les partisans des
Stuarts, les Highlanders : occupation militaire, éviction des
paysans, etc... Ils s’avisèrent maintenant de faire d’une pierre
deux coups : expédier ces rebelles comme colons dans leurs
nouvelles conquêtes et les opposer aux Français survivants.
Le mouvement d’émigration avait commencé à l’ Ile Saint-
Jean dès 1769 ; il continua en Nouvelle Écosse à Pictou
en 1773 et à Antigonish en 1791 ; dès lors se produisirent
quelques infiltrations vers Judique, Mabou, Margarie ; mais la
grande invasion du Cap Breton par les Celtes d’Écosse se pro¬
duisit surtout de 1802 à 1825, battant son plein en 1817 ; on
estime le nombre de ces immigrants à 25.000. Subitement
l’élément français, qui dans la seule paroisse s’était en juin 1815
élevé par sa seule natalité au chiffre de 2.000 âmes (1.100 à
1.200 communiants), se trouva submergé, et l’élément
écossais, d’autant mieux ancré au sol que sa majorité était
paysanne. Désormais la population du Cap Breton est devenue
foncièrement écossaise.
Vers 1800, on suivit le conseil donné en décembre 1792 par
le gouverneur Macormick : on toléra au Cap Breton et à Ari-
chat les premiers missionnaires de langue française, l’abbé
Champion et l’abbé Le Jamtel, du diocèse d’Avranches ;
ce dernier venait d’être expulsé de Saint-Pierre et Miquelon.
Lorsqu’en 1812 Mgr Plessis vint en tournée épiscopale, les
habitants de Chétichamp le supplièrent à genoux de leur
envoyer un prêtre français qui résidât parmi eux. Le premier
ayant disparu dans un naufrage, ce ne fut qu’en 1826 que vint
de Québec l’abbé Julien Courteau ; ses lettres disent l’extrême
pauvreté de ses ouailles et. les difficultés de sa mission : il
devait toutes les semaines faire à cheval trente à quarante
lieues pour en visiter les divers groupes « environ 160 familles ».
Le 4 septembre 1829, le Cap Breton ayant été rattaché à
l’évêché d’Halifax, l’abbé Courteau resta jusqu’en 1841
« sur le bout de son île » par dévouement pour ses pauvres
paroissiens qui autrement eussent été « privés des secours de
la religion ». Puis il passa à l’Ardoise où il desservit deux
paroisses jusqu’en 1869,
J
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 427
Les Acadiens n’en continuèrent pas moins, mais lentement,
de croître et de prospérer. En 1861, ils étaient 8.200. « La
population acadienne a grandement amélioré sa condition
sociale depuis le rattachement à la Nouvelle Écosse en 1820,
dit Richard Brown en 1869. De pauvres pêcheurs qu’ils étaient,
ils sont devenus caboteurs et même navigateurs ; quelques-uns
de leurs navires ont un tonnage considérable. A F Ile Madame
et dans ces parages ils possèdent 164 navires d’un tonnage de
16.031 tonnes. L’Acadien construit et grée son propre bateau,
il le monte avec ses enfants et ses proches. Laborieux et éco¬
nomes, les Acadiens transportent une forte proportion de
charbon de Sydney et de Pictou à Halifax et aux États-Unis.
Il en est toutefois qui restent pêcheurs comme leurs ancêtres.
Presque tous possèdent de petites fermes aux Iles Madame,
à l’Ardoise et dans la passe de Lennox. » Ainsi Arichat devint
le centre commercial dans l’Est de la Nouvelle Écosse et du
Cap Breton : son large port pouvait à peine contenir les nom¬
breux voiliers qui, après avoir sillonné toutes les mers du
monde, venaient en automne s’y mettre à l’abri des intem¬
péries de l’hiver.
Par malheur, vers cette époque, deux événements vinrent
faire le plus grand tort à la capitale acadienne du Cap Breton :
le percement de l'isthme de Saint-Pierre (entre le Bras d’Or et
le détroit de Canseau) et surtout l’utilisation de la vapeur.
Faute d’initiative et de capitaux, tout le commerce maritime
de la région échappa subitement à ces hardis navigateurs pour
se porter à Sydney et à Halifax. Enfin, en 1878, une loi
protectionniste du gouvernement fédéral donna le coup de
mort au commerce jadis florissant de la région : Arichat ne
put, pas plus que le reste du Cap Breton et de la Nouvelle
Écosse, trafiquer directement avec les États-Unis, sans payer
de droits de douane. Afin de se créer de nouveaux moyens
d’existence, nombre d’Acadiens d’Arichat se fixèrent dans les
ports des États-Unis qu’ils fréquentaient : il ne resta plus au
pays que des pêcheurs. L’île Madame n’en resta pas moins la
principale station de pêche entre Halifax et Saint-Jean de
Terre-Neuve. La plupart de ces pêcheurs sont, à vrai dire,
comme dans le Nouveau Brunswick, epxloités par des compa¬
gnies anglaises et surtout jersiaises. Et pourtant, sans beau¬
coup leur profiter à eux-mêmes, leur dur et périlleux labeur
428
LA RENAISSANCE
contribue plus encore que l’extraction du charbon à l’enri¬
chissement de la colonie : en 1816, sur une exportation de
38.783 livres sterling, 38.000 consistaient en produits de la
pêche. Les proportions ont dù changer. D’après Errol Bou-
chette, les charbonnages du Cap Breton, étant les seuls que
l’on trouve sur le littoral atlantique de l’Amérique, ont pris
une importance énorme tant pour les aciéries que pour Ja
marine : en 1908, des 8.200.000 tonnes de charbon canadien,
3.600.000 provenaient d’une seule compagnie du Cap Breton.
Aussi, comme nous le verrons plus loin, nombre d’Acadiens
se sont faits mineurs.
Là encore, pour remédier au caractère aléatoire de la pêche,
le clergé acadien s’avisa de tourner les pêcheurs vers la culture
de la terre qui, d’ordinaire, leur agrée peu. Il y réussit. << Main¬
tenant, dit un de nos correspondants du Comté de Richmond,
nos collines et nos vallons se revêtent d’une parure plus riante.
Chaque pêcheur aime à cultiver sur son lopin de terre ses
propres légumes qui ajoutent à ses économies et à son bien-
être ». « Tandis que les hommes vont pêcher en mer ou faire
du cabotage, dit J. -S. Bourinot, les femmes par leur activité
veillent à cette culture comme au ménage : elles plantent,
sèment, récoltent, s’occupent du bétail, tondent les moutons
et tissent. Bien des familles ne portent que des vêtements dus
à l’industrie de leurs mains. » Au milieu de ces campagnes
verdoyantes, les maisons blanchies à la chaux prennent un air
de gaieté et de confort.
D’après Rameau de Saint-Père, la population du Cap Bre¬
ton, qui était de 6.000 âmes en 1827, s’élevait à 9.500 en 1838.
Le recensement de 1861 donne 8.199 Acadiens ; celui de 1881,
12.426 ; celui de 1891, 14.000. En 1871, le comté de Rich¬
mond comptait 6.965 Acadiens, ainsi répartis : 1.732 au Petit
Degras, 1.458 à Petit Arichat, 565 à Arichat, 1.163 à Des¬
couses, 1.147 à l’Ardoise, 569 à la Rivière aux Bourgeois,
207 à la Rivière aux Habitants et 123 à Saint-Pierre ; les
2.682 Acadiens de Comté d’Inverness étaient répartis entre
Chéticamp (1.647), Margaree (793) et Young Bridge (216).
En 1894, le seul comté de Richmond comptait cinq paroisses
acadiennes : Arichat, Arichat Ouest, Petit Degras, la Rivière
aux Bourgeois, Descousses, soit 8.000 habitants. Le recense¬
ment de 1911 montre, outre 2.804 Acadiens dispersés dans le
*
'
■
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 429
comté du Cap Breton Sud (Petit Bras d’Or, French Vale, etc.),
deux groupes distincts d’ Acadiens : ceux du comté de Rich¬
mond, surtout pêcheurs ; ceux du comté d’Inverness, mi-culti¬
vateurs, mi-pêcheurs. Ces deux groupes sont séparés par
cinquante milles de terre et de mer. Le premier compte
6.999 Acadiens, dont 1.834 à Arichat et 1.003 à Rochedale ;
il possède une sixième paroisse : l’Ardoise ; au Barachois de
Louisdale se trouvent une soixantaine de familles acadiennes.
Si l’on songe que la population totale de ce comté est de
13.000 habitants, on voit que les Acadiens y constituent la
majorité. Les mânes du vieux Denis, qui fut le premier colon
français et même européen de la région, ne peuvent que s’en
réjouir. — Le groupe d’Inverness compte 4.952 Acadiens,
dont 2.434 à Chéticamp, 1.066 à Saint- Joseph du Moine, près
de 1.000 à Margrée ; là encore, exploitation éhontée des com¬
pagnies jersiaises, qui, en échange du poisson payé à un tarif
dérisoire, donnent des bons qui décuplent le prix des denrées ;
un prêtre énergique, l’abbé Fiset, a en partie mis fin à ces
abus. Chéticamp, dont la population égale celle des deux
autres centres acadiens, possède en un beau site sauvage au
bord de la mer l’une des plus belles églises gothiques en pierre
du Canada. A l’écart du reste du monde, ce groupe acadien a
merveileusement conservé sa foi et sa langue ; seuls les gens
de Margrée sont menacés d’anglicisation par les Ecossais
catholiques qui les entourent et se mêlent à eux. — Au point
de vue ecclésiastique, Arichat, naguère si peuplée et si pros¬
père, Arichat qu’en 1812 et 1815 vint visiter Mgr Plessis, fut
le siège épiscopal de 1844 à 1886. Ce siège est maintenant
transféré en plein pays écossais à Antigonish, Nouvelle
Écosse. Avec les 10.000 Acadiens du comté de ce nom, la
population acadienne constitue un ensemble de 25.000 âmes,
sur les 100.000 catholiques du diocèse. — Enfin, le recensement
de 1921 donne au Cap Breton 17.611 Acadiens, dont 10.413
dans le comté de Richmond, surtout à l’Ile Madame et le long
de la côte voisine, 5.166 dans le comté d’Inverness, à Chéti¬
camp, à Margarée et à Saint-Joseph du Moine ; 2.082 dans le
comté de Victoria. Us seraient bien plus nombreux encore
n’était l’émigration. Cette émigration a pour cause surtout
l’instabilité des pêcheurs, trop longtemps exploités par les
compagnies anglaises et trop pauvres pour s’organiser en
43Ô
LA RENAISSANCE
coopératives. En ses tentatives d’organisation et de stabilisa¬
tion, le clergé, qui n’est qu’en partie acadien, est entravé par
des influences irlandaises qui s’acharnent à l’anglicisation des
populations françaises. Le Cap Breton ayant été rattaché
à la Nouvelle Ecosse en 1820, cette province entière compte de
nos jours le chiffre fort respectable de 54.593 Acadiens.
Le nom de Louisbourg ne s’applique plus qu’à un petit port
de population surtout anglaise qui, situé à l’autre extrémité
de la rade, n’est guère fréquenté par les navires que lorsqu’en
hiver Sydney est bloqué par les glaces. Les Français n’avaient
donc pas si mal choisi leur site. La gare terminus de ce Louis-
bourg est ornée de deux vieux canons provenant de l’antique
forteresse française. Notre Louisbourg n’est plus apparem¬
ment que ruines informes, bien que sous ces ruines les fouilles
découvrent encore fondations et souterrains intacts. Toutes les
belles pierres blanches, toutes les briques apportées de France
ont été depuis longtemps emportées à Halifax, à Sydney et
bien ailleurs ; c’était une carrière inépuisable. Le dernier lot
d’environ 10.000 briques fut adjugé en 1901 à raison de 9 dol¬
lars le mille. Les multiples débris sont maintenant la proie
des touristes américains qui chaque année viennent, au pied
de la colonne, « to our heroes clead », admirer comment en 1745
une armée de 4.000 miliciens néo-anglais i'enforcée d’une
flotte britannique, a pu venir à bout d’une garnison française
de 1.500 hommes, dont 900 miliciens, tous mal armés, mal
ravitaillés, livrés à leur inévitable sort.
En un agréable article de la Revue Canadienne (février 1915)
une Franco-Américaine, Mlie Corinne Rocheleau signale aux
Fourches de Margarée le particularisme des Acadiens, leur
caractère réservé, les vêtements noirs des femmes âgées, leurs
châles, en guise de coiffure, enveloppant leur tête.
Un correspondant du comté de Richmond, des mieux placés
pour être bien renseigné, nous donne les informations sui¬
vantes dont on appréciera tout l’intérêt (6 juin et 10 août 1922)
« Les conditions des Acadiens du Cap Breton ne sont pas aussi
bonnes que celles des autres Acadiens des Provinces Maritimes,
lesquels, par suite, se trouvent plus avancés que nous. Ici l’on
vit moins bien, parce que la lutte est plus âpre. La plupart des
Cap-Bretonais sont pêcheurs : or, la pêche en tout pays rend la
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 431
vie incertaine, instable, maigre. En outre, nous sommes loin des
grands marchés : pour vendre nos produits, il nous faudrait une
organisation, des capitaux. Nos pêcheurs sont donc à la merci
des Compagnies qui, autrefois surtout, ne donnaient que des
prix dérisoires. Mais on se réveille : on parle de coopération ;
on veut adopter les appareils les plus modernes. Déjà, sur terre
comme sur mer, tout se fait à la machine. Le jour n’est donc pas
loin, je l’espère, où nos gens pourront être maîtres là où ils
étaient jadis esclaves. Dans nos habitations propres et confor¬
tables, bien que sans prétention, on trouve souvent désormais
la « fournaise » et la lumière électrique.
De manières simples et démocratiques, nos gens n’en ont pas
moins une foi profonde : aucun peuple sur terre n’est plus
attaché à la religion et ne la pratique avec plus de zèle. Il n’y a
plus guère d’illettrés ; à part quelques vieux, tout le monde
sait lire, écrire et compter. Les écoles publiques sont, du reste,
à la portée de tous. Chez les Acadiens on tâche d’y nommer des
instituteurs ou institutrices qui sachent le français, si bien que
les enfants apprennent leur langue en même temps que l’anglais.
Grâce à quelques bons patriotes, prêtres et laïques, qui ont
adressé au gouvernement des représentations, le Conseil de
l’Instruction Publique facilite l’étude du français dans les
écoles. Cette étude n’est, à vrai dire, qu’élémentaire ; mais,
telle quelle, elle permet à notre population de conserver sa
langue et ses traits de caractère, ce à quoi elle tient beaucoup.
La préservation de la langue est d’autant plus difficile que
nous sommes entourés d’un élément souvent intolérant à notre
égard. Les Acadiens ont toujours eu à lutter contre une cam¬
pagne d’anglicisation qui vient de haut et de loin ; à part quel¬
ques pertes par ci et par là, ils ont toujours résisté grâce à leur
clergé. C’est le clergé français qui a préservé la langue et la
nationalité françaises. Bien que la pureté de notre langue soit
parfois entachée d’anglicismes, elle n’en reste pas moins en son
ensemble le bon vieux français de nos pères. Grâce aux enseigne¬
ments de l’école, les jeunes peuvent recourir aux bonnes tour¬
nures grammaticales. L’instruction supérieure est encore rare
parmi nous ; mais elle se répandra davantage, à mesure que
s’améliorera la situation matérielle : car on la recherche. Malgré
nos difficultés, nous comptons déjà des prêtres, des médecins,
des avocats, sortis de nos humbles villages. »
Parmi eux s’est surtout distingué Mgr Chiasson qui, origi¬
naire de Saint-Joseph du Moine, élève, puis professeur, puis
supérieur du Collège Sainte-Anne, vicaire apostolique des Iles
du Golfe Saint-Laurent, est maintenant à Chatham, N. B., le
second évêque acadien.
Un autre extrait de notre correspondant montre en même
432
LA RENAISSANCE
temps que le rôle funeste d’un clergé allogène qui est hostile
ou, à tout le moins, indifférent, l’heureuse influence qu’exerce
et pourrait encore davantage exercer un clergé français auquel
on accorderait plus de liberté d’action :
« Un curé de langue anglaise ne veille pas à ce que les Aca¬
diens aient des instituteurs ou institutrices bilingues pour que
les enfants puissent un peu apprendre leur langue paternelle :
il ne fait aucun effort pour que les nôtres fassent partie de
sociétés nationales ; il ne montre pas la nécessité de parler le
français en famille ; il ne fait jamais au français l’honneur de
l’employer du haut de la chaire ni dans l’enseignement du caté¬
chisme ni dans les relations personnelles avec ses ouailles. C’est
là pourtant chose urgente si l’on veut conserver le français en
ce pays anglais, en attendant que l’éducation se développe,
que des classes cirigeantes soient constituées selon le génie de
notre race. »
Un autre correspondant du Cap Breton, non moins autorisé,
se montre malheureusement plus pessimiste (20 août 1922) :
« Sous le rapport de l’éducation, comme sous les autres, les
Acadiens du Cap Breton ont besoin de la plus grande aide
morale et matérielle ; caries moyens leur manquent d’ordinaire
pour faire instruire leurs enfants, toute leur activité se trouvant
absorbée par la seule acquisition du pain quotidien. N’ayant pas
de collège français au milieu d’eux, ils ne sentent pas en général
le besoin de s’instruire. Jusqu’à ces dernières années, les Aca¬
diens du Cap Breton n’avaient pas même de prêtres en nombre
suffisant pour desservir toutes leurs paroisses. Il y a une tren¬
taine d’années toutes les paroisses acadiennes du sud du Cap
Breton (Comté de Richmond) étaient aux mains de prêtres
de langue anglaise, et ces prêtres, ne sachant pas toujours la
langue française, lui étaient pour la plupart hostiles. Quant
à trouver des prêtres capables de parler le français, c’était la
moindre préoccupation des autorités ecclésiastiques ; le fran¬
çais ne s’enseignait même pas dans le collège diocésain où ces
prêtres se préparaient au ministère. [En 1861, l’abbé Giroir,
curé d’Arichat, voulut confier aux Frères de la Doctrine chré¬
tienne la création d’un collège français aux Iles Madame ; l’in¬
tolérance irlandaise s’y opposa). Les angoisses des pauvres
Acadiens, obligés d’entendre en chaire et au confessionnal une
langue qu’ils ne comprenaient qu’à moitié, peuvent mieux
s’imaginer que se décrire. Dans ce temps-là, on pouvait prétexter
le manque de prêtres de langue française : car alors le clergé
acadien français était peu nombreux. Mais aujourd’hui ce
prétexte ne peut plus être invoqué ; par. suite d’un mouvement
qui date de notre convention générale à Arichat en 1890, nous
9
AU FOND DU GOLFE SAINT-LAURENT
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 433
avons, Dieu merci, assez de prêtres acadiens poui suffire à
toutes nos paroisses de langue française. N’empêche que trois
de nos paroisses acadiennes du diocèse d’Antigonish continuent
d’être desservies par des prêtres de langue anglaise, tandis que
nos prêtres acadiens sont employés à la desserte de paroisses
anglaises. La prédication, l’instruction des enfants, tout se
fait en anglais. Pour hâter l’anglicisation des Acadiens, certains
de ces prêtres de langue anglaise favorisent même les mariages
mixtes entre les deux races. Seuls de bons prêtres écossais
blâment de pareils procédés. En dépit de l’aversion de nos
Acadiens à blâmer leurs pasteurs, un si long gémissement
s’élève contre cet état de choses qu’il doit parvenir aux oreilles
de l’autorité ecclésiastique. Le prêtre et le lévite ont passé
outre à ce cri de détresse : quand donc arrivera le Bon Sama¬
ritain qui pansera les blessures du peuple acadien et prendra
soin de lui ?
Puisqu’il s’agit maintenant d’établir les responsabilités, il
devient urgent de mentionner une communauté religieuse
d’Halifax. Mal guidées ou mal intentionnées, ces soeurs, malgré
mainte et mainte réclamations, s’emploient à l’œuvre d’angli¬
cisation des Acadiens dans leurs couvents de notre diocèse.
Refoulant dans le fond de l’âme candide de nos enfants le désir
d’exhaler leur piété dans leur langue française, elles s’obs¬
tinent à faire apprendre les prières et le catéchisme dans la
langue anglaise, et cela parfois même contre l’avis du curé
anglais de la paroisse. A un prêtre acadien qui reprenait une
mère acadienne parce qu’elle commettait cet attentat contre sa
nationalité, cette bonne mère française, se faisant bien l’écho de
la conscience acadienne, répondit : « Que voulez-vous que nous
fassions avec un prêtre et des religieuses de langue anglaise ? »
L’œuvre d’anglicisation de cette congrégation religieuse atteint
jusqu’à ses membres français : elle fait perdre la langue fran¬
çaise même aux jeunes Acadiennes qu’elle réussit à attirer chez
elle ; ces jeunes filles semblent perdre, en même temps que
l’usage, l’amour de leur langue maternelle, dès qu’elle franchis¬
sent le seuil du noviciat d’Halifax. Des plaintes ont été portées
à la Mère Générale de ces religieuses, mais sans aucun succès.
L’ordre donné semble venu de plus haut. Si, au moins, le recours
à l’autorité suprême de l’Église était possible, la situation ne
serait pas encore désespérée ; malheureusement il n’en est plus
ainsi, depuis que le Saint-Siège a enlevé à ses délégués la juri¬
diction sur la question du langage. C’est nous livrer, nous autres
Acadiens, pieds et poings liés aux ennemis de notre langue I
[Ce n’est pas là, lisons-nous ailleurs, une simple question de
sentiment et de race : c’est une question de foi. Comment nos
enfants ne perdraient-ils pas cette foi catholique, quand on leur
enseigne leurs prières en une langue qu’ils ne comprennent pas?
Aussi, plus nous serons français, moins il y aura pour nous de
LAUVRIÊRE. T. II.
28
434
LA RENA I SSANCE
danger de perdre notre catholicisme : car, en somme, la langue
anglaise est avant tout la langue du protestantisme. Or, les
évêques irlandais et anglais, même écossais, en leur hostilité
pour la langue française, en arrivent à décourager les vocations
sacerdotales parmi la jeunesse acadienne. Bien plus, on nous
refuse la traduction française des mandements épiscopaux ; on
refuse d’insérer dans les décrets du synode que la prédication
doit se faire dans la langue maternelle ou populaire].
Au point de vue de l’instruction proprement dite, les Acadiens
du Cap Breton sont fort lésés. Comme les autres Acadiens de la
province, ils subissent le régime des Écoles Publiques, d’un sys¬
tème où la langue française n’est que tolérée, non approuvée.
Les Acadiens ne formant que la dixième partie de la popula¬
tion de la province et toutes les autres faisant usage de la langue
anglaise, il est évident que cet état de choses n’est pas facile à
changer. [La législation, dit J. S. Bourinot, n’a pas tenu compte
de l’existence des Acadiens). La langue française est bien l’une
des deux langues officielles du Canada : mais toute l’adminis-
nistration du pouvoir provincial se fait au moyen de la langue
anglaise ; le pouvoir fédéral ou central n’y peut guère remédier ;
la langue française n’est donc officielle que dans le gouverne¬
ment général. |Dans les écoles publiques, dit J. S. Bourinot,
les petits Acadiens ne peuvent acquérir leur savoir que par
l’intermédiaire de l’anglais qu’ils comprennent mal]. De plus
les diplômes officiels d’enseignement sont l’objet suprême de
l’ambition pour toute cette gent écolière : or, en sa course
fiévreuse vers ces diplômes, notre jeunesse acadienne oublie
ses devoirs envers la langue française qui s’en trouve négligée.
Ce n’est donc qu’à force de zèle et de récompenses qu’on par¬
vient à la faire quelque peu enseigner.
Dans toute l’ Ile du Cap Breton, nous n’avons que deux cou¬
vents tenus par des religieuses de langue française ; même en
ces couvents comme ailleurs sévit la loi des écoles publiques —
nos paroisses sont trop pauvres pour maintenir un couvent
autrement — et, là comme ailleurs, la valeur des institutrices
se mesure au succès de leurs élèves dans les examens officiels.
On comprend que dans de telles conditions la langue française
court de grands dangers. Cependant, d’une manière générale,
elle se parle encore parmi nous, au Cap Breton, aussi bien que
dans les autres Provinces Maritimes, et l’on trouve encore bon
nombre d’enfants qui écrivent assez bien le français. Le clergé
acadien s’emploie de son mieux à la préservation de la langue
française et son exemple est suivi par quelques laïcs intelligents.
On organise des célébrations de la fête nationale acadienne
tous les ans le 15 août ; la conservation de la langue mater¬
nelle fait le sujet de maintes allocutions.
Un appel à nos frères aînés les Canadiens français en faveur
de la jeunesse acadienne a été fait en 1921 ; la généreuse réponse
DANS LE GÔLFE SAINT-LAURENT 435
des Collèges Canadiens mérite une mention spéciale. On leur
a demandé une place à titre gratuit dans chacun de leurs col¬
lèges, et déjà quinze collèges ont répondu favorablement. Cet
automne déjà une douzaine de jeunes Acadiens vont prendre le
chemin de la Province de Québec pour y puiser avec une éduca¬
tion chrétienne et française l’amour de la langue et de la race
françaises. Des bourses canadiennes sont attribuées par la
« Société Historique du Cap Breton » dont le siège est à Arichat
et sont destinées à venir en aide aux Acadiens du Cap Breton
surtout, car chez ceux-ci les besoins sont plus pressants qu’ail-
leurs.
Il convient de mentionner aussi la bourse universitaire
accordée aux Acadiens par notre ancienne mère-patrie la
France. [Il n’y a pas de raison, évidemment, pour que cette
bourse ne soft parfois attribuée à de jeunes Cap-Bretonais
méritants, comme le Dr Aucoin en 1923 ; il serait même à désirer
qu’une bourse spéciale leur fût réservée]. Inutile d’ajouter que
les Acadiens sont profondément touchés de toutes ces marques
d’attachement, que le peuple acadien se sent plus assuré
dans sa marche vers ses destinées providentielles lorsqu’il se
sent soutenu d’une main par les Canadiens français et de
l’autre par les Français de France 1 »
Alors que notre livre était déjà sous presse, nous avons reçu
tout un dossier de renseignements concernant les mineurs aca¬
diens du Cap Breton : ce dossier montre trop bien un aspect
peu connu de la vie acadienne pour que nous n’en donnions pas
ici un bref résumé. Vers 1900, des Acadiens vinrent des diffé¬
rents comtés de l’ Ile, surtout du Richmond et d’Inverness,
pour « s’habituer » aux mines de charbon de la région de Syd¬
ney. Ils y furent fort mal accueillis par les beati possidentes
anglais et écossais : on les insultait quand ils parlaient leur
langue ; on les attaquait de jour dans les rues et surtout de nuit
dans les misérables « cabanes » où ils se barricadaient ; on leur
rendait même difficile leur ravitaillement. Un prêtre écossais,
le révérend Père Ronald Mac Donald les prit en pitié, organisa
leur défense et mérita une touchante reconnaissance qui dure
encore. En 1903, les 200 Acadiens de la Baie-aux-Glaces fondent
la succursale G. M. Le Blanc de l’Assomption, avec deux Dou-
cet, père et fils, pour président et secrétaire ; elle compte
15 membres, puis 200, que préside à l’heure actuelle M. Adélard
Chiasson. Le recensement de 1921 compte à la Baie-aux-
Glaces 281 Acadiens, presque tous mineurs. Bien que l’ensei¬
gnement du Français n’ait pu être organisé, ce petit groupement
a su envoyer deux jeunes gens étudier l’un la médecine à l’uni¬
versité Dalhousie d’Halifax, l’autre les lettres au Collège Saint-
François -Xavier d’Antigonish.
Aux Mines de la Réserve, près de Lingan, s’est constitué un
436
LA RENAISSANCE
autre groupement de 150 Acadiens ; sur l’initiative du Père
Mac Donald, il a créé une nouvelle succursale de l’Assomption
que préside un actif Acadien . — M. Denis J. Aucoin de Chéti-
camp (1873), après quelques années d’école, était à dix-sept
ans passé aux » États » où il resta dix années, travaillant dans
les chantiers et dans les fermes ; revenu au pays natal où il
prend femme, il se fixe en 1902 aux Mines de la Réserve ;
en 1908 il est délégué à la convention de l’Assomption à Mem-
ramcouk ; il en revient, convaincu qu’il n’y a de salut pour la
cause acadienne que par l’enseignement du français dans les
écoles. Dès lors, il se dévoue à cette œuvre nationale. Une
violente opposition l’ayant fait échouer en 1908, il va en 1913
se fixer à New Waterford, où l’ouverture de quatre mines attire
2.000 ouvriers : à l’heure actuelle ce nouveau centre minier
comte 200 familles acadiennes faisant nombre de huit à neuf
cents membres. Deux paroisses indépendantes se constituent :
Sainte-Agnès et le Mont Carmel ; une succursale de l’Assomp-
lion, Saint-Grégoire, s’organise ; M. Aucoin la préside. Tous les
efforts pour obtenir l’enseignement du français échouent malgré
de belles promesses anglaises qui, en fait, ne sont jamais tenues.
Alors on comprend la nécessité de former un parti politique ;
succès immédiat : le 4 février 1918, les trois candidats acadiens
entrent au Conseil municipal et M. Aucoin est nommé membre
du comité des écoles. Dès la première séance, il pose la ques¬
tion, entre en lutte, obtient gain de cause : la première classe
de français dans une école primaire date de 1909 : actuellement,
cette clase compte 75 élèves. La première institutrice en fut
Mlle Luce Aucoin, la dernière est M11® Marie Gaudet. Réélu
en 1921, M. Aucoin fut délégué, avec son collègue de l’Assomp¬
tion M. Hyacinthe Chiasson, pour plaider à Halifax la cause de
l'enseignement français dans les écoles du Cap Breton. Par
cet enseignement se purifie le français, qu’on n’a du reste jamais
cessé de parler en famille ; on lit des journaux français, tels
que la Presse de Montéral et i Evangeline de Moncton : mais on
manque de livres français, de conférenciers français. Pour y
suppléer, les Acadiennes sont venues à l’aide : Mmes Marguerite
Bourque, Paul Aucoin et Marie Bourque ont constitué en 1913
une Succursale féminine de l’Assomption, Sainte-Philomène,
qui compte maintenant 75 membres, présidés depuis 1918 par
Mme Marie Larade. Lin de ses membres, Mme Arsène Chiasson,
a créé un Cercle dramatique dont les 35 sociétaires donnent à
ce petit monde français des représentations de pièces françaises.
« Les Acadiennes, nous écrit-on, sont toujours prêtes à aider
les hommes dans toutes les affaires paroissiales, nationales et
personnelles. »
Il y a quelques années, les conditions sociales des mineurs
de la Nouvelle Ecosse et du Nouveau Brunswick étaient déplo¬
rables , aux causes habituelles de grèves : oppression capita-
?
TOUS A L’ŒUVRE I
dans l'Ile du Prince-Édouard.
Col. Poirier (98 ans), ail enfants ; Gilbert (69 ans) en a 14 ;
Jean (47 ans), en a 14 : François (27 ans), en a 2, dont son petit Jean, âgé de 5 ans.
FAMILLE DE JÉROME RICHARD
de Notre-Dame du Mont-Carmel, à Egmont Bay, I. P. E.
(Deux enfants sont absents.)
-
I
'
*
f
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 437
liste et revendications socialistes, s’ajoutaient les menées de
l’Union internationale des Mineurs, dont le siège est aux Etats-
Unis, l’intérêt de certains meneurs étant de provoquer des
grèves au Cap Breton pour faire hausser aux Etats le prix du
charbon et, par suite, le prix des salaires. Pour mieux se
défendre, les Acadiens ont constitué un groupe indépendant
dans lequel se distingue un ancien président de la Succursale
Saint-Grégoire, M. Patrice G. Muise (autre forme de Mius) ;
délégué général de l’Assomption pour le Cap Breton, il est
également Président du Comité exécutif du Parti ouvrier et
joue ainsi un rôle considérable tant au point de vue acadien
qu’au point de vue corporatif. Ainsi, à force de lutter, les
mineurs acadiens de Sydney ont conquis leur place au premier
rang, dans une société ouvrière qui les opprimait naguère.
Organisés en sociétés d’étude et de bienfaisance, ils se réunis¬
sent chaque soir dans une salle construite de leurs deniers ; ils
y étudient toutes les questions qui concernent leurs intérêts
ethniques et politiques, la défense de leur langue et de leur
mentalité, la préservation de leurs traditions nationales et
religieuses. Pareil mouvement si spontané, si plein de pro¬
messes, si émouvant, ne mérite-t-il pas d’être signalé, admiré
et encouragé ? Un rapport de ces braves Français se termine
par ces mots auxquels nous nous associons de tout cœur :
« Vive l’Acadie 1 »
II. — A l’Ile Saint- Jean
L’Ile Saint- Jean, baptisée par les Anglais Ile du Prince
Édouard, fut en 1763 rattachée à la Nouvelle Écosse pour en
être détachée en juin 1769 et pourvue l’année suivante d’un
gouverneur spécial. Avant la prise de Louisbourg (30 octo¬
bre 1757), l’évêque de Québec en estimait la population à
6.000 habitants; après la prise de Louisbourg, Boscawen
et ses acolytes se vantaient de l’avoir nettoyée de toute sa
vermine acadienne. Pendant des années il y eut, toutefois,
dans le Golfe Saint-Laurent, un perpétuel va-et-vient de
malheureux déracinés qui furtivement passaient du continent
dans l’île et vice- versa, selon que les conditions d’existence
étaient moins précaires sur l’une ou sur l’autre rive du détroit.
Une petite garnison anglaise résidait au fort Amherst de
Saint-Pierre, « pauvre redoute palissadée dont les baraque¬
ments suffisaient à peine à la loger ; car les maisons voisines
ont été démolies pour la bâtir. » En octobre 1764 arrive le
438
LA RENAISSANCE
capitaine Samuel Holland avec mission d’arpenter File. Lui
aussi est obligé de s’improviser une habitation. « Il n’y a que
très peu de maisons propres à quoi que ce soit, dit-il ; elles ne
sont nullement habitables, si ce n’est une ou deux que les
officiers entretiennent à Saint-Pierre et celle que j’ai cons¬
truite. » On voit combien avait été parfaite l’œuvre de des¬
truction d’Amherst et de Boscawen. La terre elle-même
retournait en friche. « Une grande partie des terres qui avaient
été défrichées est tellement envahie de buissons et d’arbustes
qu’il sera extrêmement difficile de la préparer aux labours. »
Et pourtant, de misérables Acadiens vivaient encore blottis là
« Il y a une trentaine de familles acadiennes ; on les traite en
prisonniers, sur le même pied que celles d’Halifax. [ On se
rappelle le sort de ces manœuvres et de ces parias]. Leur
pauvreté est extrême ; la quantité de leur bétail insignifiante...
Pour se protéger des rigueurs du temps, ils habitent de petites
cabanes dans les bois, qui leur donnent aussi du combustible.
Ils y vivent de poisson qu’ils sèchent en été et de gibier qu’ils
tuent . lievres et perdrix, lynx, loutres, martes, rats musqués ;
ils ne refusent rien, tant la faim les presse. » Là même, l’âpreté
anglaise ne laissa pas en paix ces pauvres meurt-de-faim.
En 1765, le gouverneur du Canada Haldimand, demande au
gouverneur de la Nouvelle Écosse, Wilmot, de lui céder ces
indésirables pour le défrichement de quelques terres perdues du
Canada, celui-ci s’empresse d’acquiescer. Le 2 décembre, il
écrit au capitaine Williams, du fort Amherst : « Je consens
très volontiers à si bonne proposition, vu que sous sa surveil¬
lance il y a lieu d’espérer qu’ils seront bientôt contraints à
leurs devoirs d’allégeance. » Pour mieux accélérer cette ultime
évacuation, il recommande même de leur donner armes, bétail
et chaloupes. L’île redevint-elle donc un désert ?
Comme, même désertée et dénudée, cette terre était fertile
(« l’herbe est très bonne, partout où l’on a défriché », dit
Holland), les amateurs ne manquèrent pas plus que d’ordi¬
naire. Dès mai 1763, l’insatiable Mac Nutt et d’autres agio¬
teurs avaient demandé des concessions dans l’île Saint- Jean •
mais on avait répondu à Mac Nutt qu’elle était trop impor¬
tante au point de vue de la pêche pour qu’on pût lui en attri¬
bue! de vastes portions. Or, en décembre de cette même
année, le premier lord de l’Amirauté Lord Egmont réclama, à
3
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 439
titre de fief perpétuel, la concession de file tout entière érigée
en comté et divisée en cinquante baronnies (soit deux millions
d’acres, estimait-il), sous promesse de fournir 1.200 hommes,
grands ou petits propriétaires, et de remplir d’autres condi¬
tions plus ou moins renouvelées des temps féodaux : nombre
de pétitionnaires, surtout officiers de terre et de mer (28 fé¬
vrier 1764), s’associèrent à cette demande d’exploitation et
insistèrent énergiquement. Grand projet analogue de l’amiral
Knowles. Après refus catégorique des Lords of Trade (23 mars),
le Conseil d’Halifax propose une autre combinaison : le capi¬
taine Holland a divisé le territoire en 67 lots de 20.000 acres
qu’on offre à raison de deux à six shillings les 100 acres ; aussi¬
tôt, des spéculateurs en demandent quatre cantons ; on leur
en donne un (mars 1765) ; d’autres, dont un amiral, rede¬
mandent l’île entière (13 avril 1767) ; on offre à Lord Egmont
tout un canton de 100.000 acres ; dépité, il le refuse (5-1 1 juin).
Les demandes de concessions n’en affluent pas moins en
mai 1767 ; on les adjuge au sort (juin et juillet) par lots de
10.000 à 20.000 acres à toutes sortes de spéculateurs, dont
nombre de fonctionnaires (deux gouverneurs de Québec,
Murray et Carleton). d’officiers et de marchands. La Cour
de Saint-James approuve (26 août). Au nombre des premiers
bénéficiaires se trouve le maquignon des Mines, Moïse de les
Derniers. Toute Me fut ainsi en quelques jours adjugée à des
concessionnaires qui pour la plupart n’habitèrent jamais, mais
spéculèrent.
Toutefois, on s’occupe assez sérieusement d’organiser tout
ce territoire dévasté depuis dix ans. En février, les Lords du
Commerce expédient leur projet. En mai le Gouverneur
Francklin nomme le juge Isaac Deschamps surintendant,
l'inévitable Morris arpenteur et maints autres fonctionnaires :
magistrat, pasteur, gardien de prison, etc... Dès l’été, Morris
envoie les plans de la capitale Charlottetown à établir sur le
site de notre ancien Port-La- Joye, de Georgetown aux Trois
Rivières et de Princetown à Malpec ; là encore nos ingénieurs
et nos colons ne choisissaient donc pas si mal leurs sites. Mais
en septembre le pauvre Francklin est blâmé pour excès de
zèle et menacé d’endosser tous les excédents de dépenses. Son
successeur rappelle les fonctionnaires et arrête les frais. Pour
se tirer d’affaire, le gouvernement métropolitain, sur la de-
440
LA RENAISSANCE
mande des propriétaires, accepte que l’île se constitue en pro¬
vince séparée et ait pour gouverneur le capitaine Walter
Patterson (1770). On octroyé même le gouvernement consti¬
tutionnel à cette colonie rudimentaire, qui ne pouvait pas même
payer ses quelques fonctionnaires. La cause de tant de libéra¬
lisme est que la guerre avec les colonies américaines menaçait
l’île sans défense.
Pendant ce temps, que devenaient les anciens possesseurs
du sol dont on se partageait ainsi les dépouilles sans leur en
accorder les moindres bribes ? Errants dans les bois sans feu
ni lieu, manquant de tout, même d’habits, ils voyaient s’ins¬
taller sur leurs propres fermes Écossais, Irlandais, Néo-
Anglais auxquels on prodiguait tout, terres, semences, muni¬
tions, piovisions. Leurs longues miseres sont inconnues, inex¬
primables, presque inimaginables.
,.'C,e,qu 11 a fallu de patience, d’énergie, de persévérance à ces
déshérités pour lasser le mauvais vouloir de leurs oppresseurs
vaincre des obstacles toujours renaissants, s’enraciner au sol et
transmettre à leurs enfants l’héritage de foi et d’honneur qu’ils
avaient reçu de leurs pères, nul ne le saura jamais. Dieu les a
bénis et multipliés comme les enfants d’ Abraham ; ils sont
devenus les ancêtres de la nombreuse race acadienne qui peuple
aujourdhui 1 Ile du Prince Édouard. » Alors, déclare héroïque¬
ment le professeur Blanchard, « qui donc oserait dire que ces
persécutions et ces misères n’ont pas, après tout, été un bien
pour les Acadiens ? Si les Anglais les avaient traités comme
des frères et des amis, peut-être se seraient-ils fondus dans la
population anglo-saxonne et protestante, et nous ne serions
pas aujourd’hui dans l’Ile Saint-Jean 13.000 Acadiens françaR
et catholiques Heureuses misères donc ! heureuses épreuves de
nos pères !... Bafoués et persécutés de mille manières, ils com¬
prirent qu ils ne pouvaient pas s’isoler... Leur attachement aux
traditions ancestrales, leur ardent amour de la langue française
leur fidelité inébranlable à la foi catholique développèrent en
eux 1 admirable esprit de famille et de patriotisme qu JL avaient
a cœur... Ils n’avaient plus rien : eh bien, ils créeraient loTt
églises, paroisses. Jamais nous n’aurons assez de reconnaissance
pour ces vaillants de la première heure. » 6
Donc, peu à peu, timidement ils sortirent de leurs misé¬
rables cachettes, et l’on s’empressa d’en faire le dénombre-
ment (21 juillet 1768) : 71 à Saint-Pierre, 25 à Rustico, 57 à
Tracadie, o à la Baie de Fortune, 45 à Malpec, soit en tout 203,
J
DANS LE GOLFE SAINT - LAURENT 441
dont 123 enfants ; les malheureux possèdent en tout cinq cha¬
loupes, deux goélettes et un sloop. La tradition a conservé les
noms d’un major Compton et d’un « chien » Green qui les
traquèrent encore plus cruellement que leurs autres persécu¬
teurs. On devine leurs moyens d’existence par ce résumé d’une
lettre du gouverneur Patterson au Secrétaire d’État Hilbo-
rough (24 octobre 1770). « Les Français qui habitent l’île sont
au service de quelques sujets britanniques pour le compte
desquels ils font la pêche, recevant en retour [procédé usu-
rairej des vêtements, du rhum, de la poudre et du plomb ; ce
qui leur permet de faire la chasse à l’ours, au phoque et au
gibier, chasse qui leur donne la nourriture et [ce qui est bien
caractéristique] les détourne de la culture du sol. » Le 1er juin
1771, Patterson dut réglementer la vente des spiritueux
« pour protéger contre les abus dans le paiement des journa¬
liers, etc. » (Arch. Can. Rapp. 1895, pp. 4 et 5). Peu à peu
arrivent par petits paquets de nouveaux colons de langue
anglaise : 17 en septembre 1771, 10 en octobre, 200 par l’in¬
termédiaire d’un grand concessionnaire, P. Stewart, de 1771
à 1774. En 1772, tentés par les élogieuses descriptions de
soldats highlanders, débarquent 50 familles écossaises des
Hautes Terres qu’amène leur chef de clan, le Laird of Glena-
ladale, un vaincu de Culloden : il établit en deux cantons ses
tenanciers et les organise en un clan colonial qu’il pourvoit de
tout, même et surtout d’un prêtre : car ces Gaëls sont fervents
catholiques. Très généreusement 1 abbé James Mac Donald
s’occupe des Acadiens de l’Ile comme de ses ouailles : « une
cinquantaine de familles », dit 1 abbé Bourg ; il visite même
tous les Acadiens de la rive continentale, de Cocagne jusqu’au
Cap Breton. Après sa mort en 1785. le vieux Jean Doucet
est autorisé à baptiser dans toute l’île et à recevoir les consen¬
tements de mariage.
Pendant la guerre, en novembre 1775, deux croiseurs amé¬
ricains débarquent des troupes dans 1 île Saint- Jean et
enlèvent le gouverneur provisoire, l’arpenteur et les autres
fonctionnaires. Plusieurs familles écossaises, trouvant la place
intenable, passent à Miramichi. Comme toujours on se méfie
des malheureux Acadiens qu’on a tant mécontentés, de leurs
armes de chasse, de leur prétendue intention « d extirper » de
l’île le reste des habitants (21 mai 1776). Aussi organise-t-on
442
LA RENAISSANCE
la défense tant sur mer que sur terre ; il y a, en 1780, jusqu’à
1.000 hommes de troupe. Après la guerre, en août 1783, les
propriétaires de l’île offrent aux loyalistes un quart de leurs
terres et le roi leur envoie toutes choses utiles à leur installa¬
tion. En juin 1784, le Secrétaire d’État encourage cette immi¬
gration américaine. Alors affluèrent de toutes parts, de Nou¬
velle Écosse où certains avaient échoué (à Shelburne, en parti¬
culier) comme de Nouvelle Angleterre d’où beaucoup étaient
pourchassés, nombre de loyalistes de toute condition : soldats
démobilisés, fermiers sans terre, marchands ruinés ; dès 1784,
on en comptait 800. La plupart se fixèrent dans le Sud-Est,
au plus près de la Nouvelle-Écosse. Eux aussi furent victimes
de la rapacité et de la mauvaise foi des spéculateurs anglais
qui, après les avoir attirés par de fallacieuses promesses, les
exploitèrent avec la complaisance du gouverneur Patterson
et de ses agents, tous propriétaires intéressés à ce genre d’ex¬
ploitation ; mais leurs recours au roi et leur organisation poli¬
tique les protégèrent. Le 4 octobre 1787, un nouveau gouver¬
neur Fanning se plaint que, par suite des exigences des gros
propriétaires non résidents, il n’y ait encore dans son île que
500 familles résidentes de toutes races. Or, en automne 1790,
arrivèrent 250 Écossais catholiques des Hautes Terres avec
leur prêtre Max Eachern. Nommé en 1818 vicaire général du
Nouveau Brunswick, de l’île du Prince Édouard et des îles
de la Madeleine, cet infatigable pasteur d’hommes qui prodi¬
gua ses soins spirituels aux Acadiens comme aux Écossais,
fut promu en 1820 premier écêque de Charlottetown.
Là encore, l’élément français se trouva donc submergé.
Il n’y avait, en 1790, dit le père Jones, qu’une soixantaine de
familles acadiennes ; elles étaient bien 80 en 1798, mais débor¬
dées par plus de 720 familles allogènes. Lors de sa tournée
épiscopale en 1 798, l’évêque de Québec compte 483 catholiques
à la Pointe de l’Est, 177 aux Trois Rivières, 454 à Saint-André,
425 à Tracadie, 297 à Rustico, soit en tout 1.836; mais
on estima qu’il n’y avait guère parmi eux que 687 Acadiens •
en 1812, ceux-ci étaient 1.300. Ici comme ailleurs, les Acadiens
furent victimes de 1 odieux mode d’exploitation que nous
avons tant de fois signalé : on les laissait s’établir sur un ter¬
rain quelconque, ils défrichaient le sol, abattant les arbres,
S
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 443
brûlant la brousse, labourant, semant ; mais, lorsqu’ils allaient
récolter le fruit de leurs rudes travaux, surgissait un proprié¬
taire anglo-saxon qui, armé de titres inconnus, réclamait la
moisson ou un droit de fermage. Si l’Acadien cédait, il se trou¬
vait bientôt obéré et asservi à la glèbe ; sinon, il était expulse
et souvent réduit à l’exil. De pareils abus ont duré pendant des
Générations. Dès juin 1787, une douzaine de chefs de familles
acadiennes de la Baie de Fortune (Bourg, Michel, Le Blanc,
Doucet, D aigle, etc...) se plaignent de n’avoir jamais obtenu
les titres de propriété promis en échange des travaux qu’ils
ont faits et menacent de quitter l’île s’ils ne sont pourvus que
de permis d’occupation temporaire ; on leur promet le 30 juin
des concessions à perpétuité. Cette promesse a-t-elle eu le
sort de tant d’autres faites sous la pression de la nécessite .
On a lieu de le croire, lorsqu’on lit qu’en octobre les Acadiens,
revenus d’une visite au Cap Breton, sont tous décidés à partir
plutôt que de se laisser à jamais ruiner par les extorsions des
grands propriétaires. En novembre 1791, on se préoccupé
vaguement de remédier à l’abus des grandes concessions.
« A la suite de longues discussions, dit 1 abbé Ferland, ( as
p< if p 272) on leur permit de garder leurs terres pendant
quarante ans, à condition qu’ils paieraient une rente annuelle
de cinq louis ; encore cette grâce ne fut-elle accordée que p
Quelques seigneurs. Les autres laissèrent les terres a bail pour
par Ses gens qui en profitent et qui sont les maîtres des chambres
législatives. »
Ce ne fut qu’en 1878 qu’on abolit les droits de tenure sei¬
gneuriale La colonisation s’en trouva aussitôt activée : il n y
a plus actuellement de terres incultes à 1 Ile Saint- Jean.
Depuis 1799, cette île, qui en 1780 faillit être appelée New-
Ireland, reste définitivement Ile du Prince Édouard. ■
En décembre 1798, l’abbé de Calonne, frere de 1
ministre, demanda pour celui-ci la concession d un certain lot
du Fort (ferme Warren) sis près de sa propre concession
après avoir fait grand cas de sa fidélité monarchique on refusa
d’employer, comme il le demandait, le loyer de cette conces¬
sion à /entretien d’un maître français pour les populations
444
LA RENAISSANCE
acadiennes. Le 23 septembre 1800, le gouverneur Fanning
proclama « la sagesse de supprimer sans réserve la langue
française » en son gouvernement. Elle n’en survit pas moins.
Un recensement nominatif d’avril 1798 contient pour les lots
16, 17, 24, 43 nombre de noms acadiens plus ou moins estro¬
piés : Gallong (Galland ?), Shasong (Chiasson), Ducette ou
Doucette, Blanchard, Martin, Guthroe (Goudreau), Dourong
(Doiron), Mewes (Mius), Gooday (Gaudet), Gootia (Gautier),
Ferrie (Poirier), Arsnoe (Arsenault), Burck ou Bourke
(Bourque), Launderie (Landry). En 1812, Paul Arsenault et
J.-B. Gallant s’enfuirent avec femmes et enfants en un coin
perdu, au Grand Ruisseau ; ils y bâtirent leurs misérables
huttes à l’ombre d’une grande croix ; autour de ce signe de
ralliement, vinrent se réfugier d’autres hors-la-loi. En 1820
surgit une petite église de bois, de 26 pieds sur 20, où « l’Ange »
Gallant lisait les prières ; en 1827 en grandit une autre qu’on
allongea en 1844 ; en 1896 la grande église du Mont-Carmel,
l’une des plus belles de l’île, dresse sur ses hautes tours de
briques ses deux flèches de bois, symbole de la renaissance
acadienne dans F Ile Saint-Jean.
Des 30 familles survivantes de 1760 est sorti un petit
peuple qui en 1901 comptait 13,866 âmes. Les quatre ou cinq
groupes primitifs se sont peu à peu constitués en sept paroisses
presque entièrement françaises et en deux autres à demi-
acadiennes (Hope River et Summerside). « Pour l’activité
industrieuse, dit un auteur anglais, Buckingham, les Acadiens
français n’ont pas de supérieurs. Toutefois, ils appliquent cette
activité à des travaux si variés (construction navale, pêche,
déboisement, culture) qu’ils ne s’enrichiront pas autant que
s’ils s’adonnaient à une seule de ces occupations. Les femmes
sont de parfaites ménagères : elles sont tellement ingénieuses
qu’elles fabriquent chez elles tout ce qui leur est nécessaire :
tous les vêtements et tous les objets d’usage domestique. »
A vrai dire, le dernier recensement ne compte plus en 1921
que 12.100 Acadiens, ainsi répartis : à Tignish, 1.800 ; à l’As¬
somption de Palmer, 1.700 ; à Saint-Antoine de Bloomfield,
1.200 ; à Saint-Jacques d’Egmont Bay, 1.400 ; à Notre-Dame
du Mont-Carmel, 900 ; à Miscouche, 800 ; à Summerside, 700 ;
à Hope River, 300 ; à Rustico, 1.300 ; à Charlottetown, 700 ;
à la Nouvelle Acadie, 300 ; à Rollo Ray, 500 ; épars, 500. Mais
LES INSTITUTRICES ET LES INSTITUTEURS FRANÇAIS
.
■
. •' .
.
.
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 445
cette dépopulation est commune à toutes les races de l’Ile,
dont la population totale est passée de 109.078 âmes en 1901
à 88.615 en 1921. La raison en est bien simple : il n’y a plus de
terres disponibles dans l’île entière. Comme on émigre depuis
une quarantaine d'années, les Acadiens émigrent surtout vers
le Nord du Nouveau Brunswick et vers l’Est des États-Unis,
malheureusement, depuis une dizaine d’années surtout, vers
les centres populeux de la Nouvelle Angleterre ; là ouvriers
d’usines et de chantiers, ils sont exposés à l’assimilation amé¬
ricaine. Comme la plupart ne reviennent pas au pays natal,
on devrait tâcher d’attirer ou de diriger ces émigrants vers
les groupes acadiens ou même canadiens déjà constitués.
Malheureusement encore, l’influence politique et sociale des
Acadiens qui restent dispersés dans l’île n’est pas même pro¬
portionnée au nombre de leur minorité, si faible qu’il soit, un
septième, et cela tient autant à des causes passées qu’à des
causes présentes. Il va de soi que, malgré toute sa tolérance,
le clergé écossais, dont ils dépendirent presque uniquement
pendant si longtemps, ne se préoccupa nullement d’entretenir
leur langue, leurs mœurs, leur nationalité française ; pendant
des générations entières, les divers groupes isolés furent aban¬
donnés à eux-mêmes. Ce n’est qu’en 1828 que sortit de leurs
rangs un premier prêtre acadien ; l’abbé Sylvain Poirier. Or,
de nos jours, à cette heure même, il n’y a encore que treize
prêtres et trois séminaristes qui soient originaires de l’Ile et,
de ces treize prêtres, six sont aux Iles de la Madeleine (dont
deux à l’Académie Saint-Pierre et quatre dans les différentes
paroisses ou missions). Des sept prêtres acadiens restés dans
l’Ile, cinq seulement desservent des paroisses acadiennes : le
Mont-Carmel, Saint-Antoine (Bloomfield), l’Assomption (Pal¬
mer Road), Saint-Jacques, (Egmont Bay) et Rustico : car l’un
d’eux dessert une paroisse anglaise et l’autre enseigne au Col¬
lège Saint-Dunstan, alors que les paroisses de Tignish et de
Miscouche sont desservies par des prêtres de langue anglaise.
Quant aux trois séminaristes de File, ils ont dû aller s’instruire
l’un au Séminaire des Eudistes, à Halifax, les deux autres au
Séminaire de Québec.
Au point de vue scolaire la situation fut plus désastreuse
encore. Le plus grand malheur de nos pères, dit justement le
professeur Blanchard, fut peut-être l’ignorance ; et les consé-
446
LA RÉNAISSANCË
quences de ce malheur, bien que décroissantes, durent, encore.
« Si nos ancêtres s’étaient mis à l’œuvre il y a seulement
vingt ans, nous n’aurions pas à déplorer la situation peu bril¬
lante où nous languissons faute de clairvoyance, d’énergie, de
fierté nationale ». Or, en 1870, il n’y avait encore dans toute
l'Ile que quatre ou cinq instituteurs acadiens, dont l’instruc¬
tion laissait fort à désirer. La loi scolaire de 1877 n’envisageait
pas même l’existence d’un élément français dans la province.
Heureusement les divers groupes acadiens ont su élire des
Acadiens comme membres de leurs comités scolaires, et ces
comités scolaires ont su depuis 1891 imposer dans leurs écoles
des livres français et en 1892 la nomination d’un inspecteur
acadien pour l’enseignement du français (actuellement
M. E. Gallant) ; depuis 1911, celui-ci surveille même l’enseigne¬
ment des autres matières dans les écoles acadiennes. Ces écoles
acadiennes sont au nombre de 44 (contre 434 écoles anglaises)
dont 32 primaires et 12 graduées ; elles dispensent l’instruc¬
tion à 1.650 petits Acadiens. Pendant la première année on ne
leur enseigne que le français ou les autres matières en français ;
à partir de la deuxième année, l’enseignement se fait le matin
en français et l’après-midi en anglais. Ainsi les écoliers, qui
déjà dans leurs familles parlent français, peuvent aussi lire
le français ; mais ils l’écrivent péniblement, faute de rédactions
en français ; leur langage reste contaminé par des influences
anglaises et parfois vicié par des prononciations défectueuses.
N’empêche que ces écoles acadiennes, si imparfaites qu’elles
soient encore, rendent déjà de grands services, à telles ensei¬
gnes que là où elles n’existent pas, comme à Charlottetown,
à Summerside et surtout à Rollo Bay, la langue française des
groupements acadiens se trouve singulièrement menacée.
« Les ravages de l’anglicisation ne sont pas arrêtés. »
A l’heure actuelle le personnel enseignant de langue fran¬
çaise se compose d’une quarantaine d’institutrices et d’une
douzaine d’instituteurs. Leur nombre est insuffisant, puisqu’il
y a dans les écoles acadiennes sept ou huit instituteurs et
institutrices de langue anglaise. A l’école normale du Prince
de Galles (Charlottetown) il n’y avait en 1920-21 que deux
jeunes Acadiens et quatre jeunes Acadiennes, alors que leur
nombre normal devrait être 40, et là même l’enseignement du
français est tout à fait insuffisant. Pour remédier à cette double
J
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 447
insuffisance dont il se rend noblement compte, « ce corps ensei¬
gnant très enthousiaste et très entreprenant » s’est en 1893
constitué en une association qui tous les ans, pendant les
vacances, se réunit dans l’une des sept paroisses acadiennes.
Aux instituteurs se joignent les membres du clergé acadien.
Les trentième et trente et unième congrès viennent de se
réunir à Egmont Bay le 23 et le 24 août 1923 et à Tignish
les 21 et 22 août 1924, sous la présidence de M. François
Doiron : d’intéressantes questions d’enseignement y ont été
étudiées. Le double but de ces Cougrès est la préservation
de la langue française et le relèvement de la race acadienne
par une éducation oppropriée à ses besoins
« Quand toutes les autres races font tant de progrès pour bien
bien instruire leurs enfants, dit le professeur H. Blanchard,
quelles chances attendent des Acadiens sans instruction lors¬
qu’ils auront à lutter avec des gens bien armés pour la vie et
bien entraînés ? » Et, adoptant les belles paroles d’un Canadien
français, il ajoute : « Veillons avec un soin jaloux à tout ce
qui peut conserver notre idiome national à l’école, au foyer,
dans les relations publiques et privées. Parlons notre langue
avec amour, avec respect, avec gloire. Parlons-la bien... N’ou¬
blions jamais que la lutte pour la langue, c’est la lutte pour
l’existence nationale. Si nous laissons faiblir cette culture de la
langue, nous faisons crouler toute l’œuvre de civilisation fran¬
çaise due à plus de trois siècles d’efforts et de sacrifices. Voilà
l’apostolat le plus urgent. » Rien d’étonnant que, si bien stimulés,
500 jeunes Acadiens se soient enrôlés pour le service en France
pendant « la grande guerre ».
Malheureusement le peuple acadien, encore trop inconscient
de ses devoirs et, partant, apathique et indifférent à l’excès,
manque, pour le réveiller et le guider, de classes dirigeantes ;
il n’y a que de rares commerçants, quatre ou cinq fonction¬
naires, deux avocats, un médecin de race acadienne. Et pour¬
quoi ces classes dirigeantes manquent-elles ? faute d’enseigne¬
ment secondaire et supérieur. Il y a bien pour les filles quatre
couvents que dirigent à Summerside, à Tignish, à Miscouche
et à Rustico les sœurs de Notre-Dame de Montréal, trop peu
soucieuses, à vrai dire, d’enseigner le français, même pour le
catéchisme, même pour les prières des enfants. Pour les jeunes
gens, il n’y a rien. Alors que les Irlandais, grâce à leur fondation
Connolly, vieille de trente ans, envoient tous les ans une cin-
448
LA RENAISSANCE
quantaine de leurs enfants à des cours secondaires, alors que
les Écossais, grâce à leur société Saint-André, entretiennent
tous les ans une vingtaine d’élèves au Collège Saint-Dunstan,
les Acadiens ne comptent qu’une douzaine des leurs en cet
unique établissement classique de l’ Ile, où l’enseignement du
français est, du reste, tout à fait inadéquat. Au cours de l’été
de l’année 1921 s’est donc constituée une Société Saint-Thomas
d’Aquin dont le but est de créer des bourses pour l’éducation
de jeunes Acadiens bien doués dans des collèges vraiment fran¬
çais. Dès cette année, trois boursiers acadiens sont au collège
Saint- Joseph de Memramcouck, deux dans des collèges de la
Province de Québec, un au grand Séminaire de Québec.
Espérons que le Comité France-Acadie pourra bientôt choisir
parmi ces jeunes gens un boursier de France.
« Il nous faut des hommes instruits, très instruits, qui met¬
tent leur nationalité au-dessus de l’or et des honneurs, des
hommes qui puissent combattre dans les Parlements, plaider
devant les Tribunaux, conduire le peuple, guider ses efforts,
grouper ses énergies, des hommes supérieurs qui soient au
peuple ce que le cerveau est au corps... Avec l’appui moral
et pécuniaire de tous nos amis, nous comptons bientôt voir
plusieurs prêtres, médecins, avocats et autres gens de pro¬
fession sortir des Collèges et Universités pour marcher à la
défense de notre religion, de notre race et de nos droits..., pour
réaliser notre rêve qui est de mettre les Acadiens de notre Ile
sur le même rang que nos rivaux d’un autre sang. »
D’autres sociétés secondent ces nobles et généreux efforts,
en particulier, l’Assomption, établie en plusieurs localités de
l’Ile et la Société de Tignish qui, fondée depuis peu, compte
déjà quatre ou cinq succursales. Malheureusement il reste
beaucoup à faire : ainsi, le journal acadien de Tignish, V Im¬
partial, fondé en 1893, a dû en 1913 cesser de paraître, faute
de lecteurs. N’empêche que chez ce peuple de paysans et de
pêcheurs les progrès sont incontestables. Plusieurs habitants
du littoral possèdent déjà des pêcheries considérables. Au point
de vue agronomique, les méthodes de culture, les machines
agricoles, le cheptel ne cessent de s’améliorer depuis une
trentaine d’année ; l’industrie laitière, avec ses fromageries et
ses beurreries, s’est beaucoup développée en ces derniers
temps. Les expositions agricoles de Saint-Jacques et de Notre-
Dame du Mont-Carmel révèlent chaque année des progrès que
$
âÉââttÈ&
ce
D
Eh
w
h-3
H
D
"d
f-H
<
03
2;
2
D
O
«
W
C/3
C/3
PC
O
W
O
hJ
.s
CQ
<
d
f-H
(X
PC
T
3
O
£
hH
Oh
W
a
O
c/3
«
O
J
'HONORABLE JUGE EN CHEF AUBIN E. ARSENAULT.
ancien Premier Ministre de l’ Ile du Prince-Édouard.
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 449
récompensent les concours de Charlottetown et de Summer-
side. Le goût même de l’agriculture est inculqué aux enfants
par des expositions agricoles scolaires. Bref on assiste à ce lent
réveil d’un peuple hier accablé, réveil que proclament des suc¬
cès politiques plus remarquables encore.
Le premier représentant acadien à la Chambre provinciale
fut en 1854 l’honorable Stanislas Poirier qui de là passa au
Parlement fédéral d’Ottawa. Un autre Acadien, M. Terriault,
vient d’occuper une des plus hautes magistratures du pays.
Mais les plus grands honneurs et les plus grandes charges
attendaient l’une des plus vieilles familles françaises de
l’Acadie. En 1728, se fixa dans l’Ile Saint-Jean l’un des des¬
cendants de Pierre Arsenault qui, né en France en 1650, était
venu à Port-Royal en 1671. Joseph Octave Arsenault, né à
Cascampec en 1828, instituteur de 1847 à 1865, fut élu député
à la législature provinciale en 1867 et réélu jusqu’en 1895,
date à laquelle il fut appelé au Sénat d’Ottawa. L’un de ses
neuf enfants, tous vivants, Aubin-Edm. Arsenault, né en 1870
à Saint-Jacques d’Egmont Bay, élevé au Collège Saint-Duns-
tan et à l’Université Saint- Joseph de Memramcouck, acheva
ses études de droit à Londres auprès de l’honorable juge en
chef Charles Russell ; élu et réélu député provincial depuis 1908,
il devint en 1917 premier ministre de la province et en 1921
juge de la Cour suprême et Vice-chancelier de la Cour d’Equité.
Il est ainsi le premier Acadien qui fût Premier ministre d’une
province canadienne et le premier Français qui fut Président
du Conseil en une province du Canada autre que celle de Qué¬
bec. Fils d’une Acadienne et mari d’une Acadienne, il est
lui-même père de huit enfants. Président de la Société natio¬
nale de l’Assomption, l’honorable Aubin Arsenault vient, en
février et mars 1924, à la suite d’une tournée de conférences
en Louisiane, d’entreprendre le rattachement des Acadiens
du Sud aux Acadiens du Nord. Nous ne pouvons nous
empêcher de croire que le sort de ce petit peuple acadien,
si fragile et si émouvant, se trouve désormais en de bonnes
mains.
LAUVRIÈRE. T. II.
29
450
LA RENA ISSANCE
III. — Aux Iles de la Madeleine
Au milieu du Golfe de Saint-Laurent se trouve un archipel
presque entièrement acadien : quatre îles et autant d’îlots
plus ou moins unis à marée basse par des langues de sable
bleuâtre. Cartier et Champlain les appelèrent les Ramées, le
premier dénommant l’une d’elles Brion du nom de l’amiral
Philippe de Chabot, sieur de Brion, et le second donnant à une
autre le nom de Madgelene. « Ces isles, dit Jacques Cartier dans
le Discours de son Voyage, sont de meilleure terre que nous
eussions oncque vue, en sorte qu’un champ d’icelle vaut plus
que toute la Terre Neuve. Nous la trouvâmes pleine de grands
arbres, de prairies, de campagnes, pleine de froment sauvage
et de pois qui étaient fleuris aussi épais et beaux que l’on eût
pu voir en Bretagne et qui semblaient avoir été semés pas des
Laboureurs. » Quels « laboureurs », sinon des pêcheurs basques,
bretons ou normands qui étaient venus en ces régions bien
avant que Christophe Colomb n’eût « découvert » l’Amérique?
En 1600, les aventuriers anglais Drake, Leigh et Wyatt, ayant
voulu s’emparer de ces ter-es françaises, furent chassés du
Hâvre-aux-Basques à coups de canon par un parti de deux
cents hommes, tant Français que sauvages. En 1659, un bour¬
geois de Bayonne, Pierre de Peyrelaque, envoya aux Ramées
un navire équipé de 18 hommes pour faire la chasse aux loups
marins qui, en efïet, abondent en cette région : « A l’entour
de cette isle, disait déjà Cartier, il y a plusieurs grandes bêtes,
comme grands bœufs, qui ont des dents à la bouche comme
d’un éléphant et vivent même en la mer. » Ce sont « les vaches
marines » des Acadiens. Un apothicaire de Honfleur, François
Doublet, qui se livrait au commerce des huiles, morues et
pelleteries, obtint le 19 janvier 1663 de la Compagnie de la
Nouvelle France la concession de ces îles, en même temps que
celle de l’île Saint-Jean et de l’île aux Oiseaux, et il leur donna,
à toutes, à cause du prénom de sa femme, mère de seize en¬
fants (dont le corsaire Jean Doublet), le nom d’Iles de la
Madeleine que portait déjà l’une d’elles. Ayant constitué une
société d’exploitation, il fit en ces îles deux campagnes de
pêche et de chasse ; mais, entrant en conflit avec Pierre de
.5
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT-, 451
Peyrelaque, il tourna son activité vers les côtes de Gaspé où
il avait trouvé une mine de plomb, puis vers l’Afrique. En
mai 1686, Colbert les concéda, en même temps que le Cap
Breton et l’ Ile Saint-Jean, à un sieur Gabriel Gautier en vue
de la pêche et de la chasse.
En 1707, un Sieur de la Chesnaye y crée un établissement
éphémère. En 1720, l’archipel est rattaché à la concession de
l’ile Saint-Jean faite au comte de Saint-Pierre. Il n’en tira
aucun parti, si bien qu’en juillet 1731 le privilège exclusif de
la tuerie des vaches et loups marins en ces parages fut octroyé
pour quinze ans au Sieur Harmander (ou Doronader) qui y
tenta en 1736 la pêche à la baleine ; mais, en 1740, le privilège
exclusif de la pêche à la baleine dans le Golfe Saint-Laurent
fut accordé au Sieur Darragory, de Saint-Jean-de-Luz.
En 1742, privilège exclusif aux Sieurs Pascaud, de la Rochelle,
dont l’exploitation prospérait, quand survint la guerre de 1744.
Tout cela n’était que chasse, pêche, exploitation commerciale ;
bref, établissements temporaires. Remarquons qu’à l’entrée
de la Baie des Chaleurs, à Miscou en 1748, dit une Geographi-
cal History of Nova Scotia de cette date, des Français venaient
tous les ans pêcher et sécher leur poisson sur un « grave » du
côté du Golfe.
Là, encore, les premiers colons stables furent les Acadiens ;
ce furent des victimes du « grand dérangement » chassées du
Cap Breton, de l’ Ile Saint-Jean, de la Baie des Chaleurs. Ils
ne devaient pas y être très heureux : car le 31 mai 1793 quatre
de leurs délégués viennent au Cap Breton demander au gou¬
verneur Macormick l’admission de 250 des leurs en cette der¬
nière île. N’empêche qu’en décembre de la même année la plu¬
part des évacués de Saint-Pierre et Miquelon, dit Macormick,
se déclarent disposés à s’établir aux Iles de la Madeleine ;
douze ou treize de ces familles s’y seraient établies, puis une
vingtaine ; bientôt, elles y eurent pour missionnaire l’abbé
Allain, Spiritain chassé par la Révolution de sa cure de
Miquelon. La population des Iles de la Madeleine se compose¬
rait donc en majeure partie des descendants de ces Miquelo-
nais pour la plupart revenus de France. Mais, dès 1786, le
gouverneur du Canada, Lord Dorchester, au cours d’une croi¬
sière à bord d’une frégate, avait cédé à son hôte l’amiral Sir
îsaac Cofïin la concession de ces îles qui semblaient lui plaire,
452
LA RENAISSANCE
concession qui fut ratifiée en 1796. Alors, même procédé d’ex¬
propriation que dans l’isthme, à la Rivière Saint-Jean, à l’île
Saint-Jean et bien ailleurs. En 1806, l’amiral au nom sinistre,
dit Mgr Plessis en son Voyage de 1811 (p. 93) :
« signifia aux [400] habitants qu’il était seul propriétaire des
fonds qu’ils occupaient et qu’il fallait ou déguerpir ou lui payer
tels droits ou telles rentes qu’il trouvait bon de leur imposer.
On s’est d’abord récrié sur l’inhumanité de cette déclaration,
puis l’on a fini par consentir à payer chaque année quinze
quintaux de morue par terre, petite ou grande indistincte¬
ment ; ce qui peut être évalué à six piastres de rente annuelle.
Le bon amiral n’en a pas plus consenti à leur accorder les con¬
cessions de leurs terres ; et ils courent le risque d’être évincés,
même après avoir payé pendant quinze et vingt ans cette rente
qui leur semble beaucoup trop forte. »
Comme les héritiers de cette funèbre famille ne veulent
encore céder de terres qu’à long bail (de 99 ans), il en résulte
que « les habitants, n’ayant pas intérêt à améliorer des terres
qu’ils ne possèdent pas, se détournent de l’agriculture pour
se livrer à la pêche ». Conséquence fatale : l’abandon de
100.000 arpents de riche terre volcanique, qui pourtant
se prêtent à merveille à la culture du foin, de l’avoine et sur¬
tout des pommes de terre.
La population ne s’en accrut pas moins rapidement. Les
Acadiens étaient 1.057 en 1831 (dont 98 familles à Amherst,
48 à Grindstone et 38 à Alright) contre 20 familles anglaises.
Vers 1885, leur député M. Flynn, de Gaspé, estimait leur
nombre à 3.000. En 1901, ils étaient 5.500. Ils sont maintenant
plus de 7.000 contre 500 Anglo-Saxons, lesquels sont surtout
concentrés à l’ Ile de l’Entrée. L’île du Hâvre-Aubert (Am¬
herst) est le centre administratif du petit archipel : elle compte
129 familles au Hâvre et 201 au Bassin. L’île de l’Étang du
Nord en compte 335. le Hâvre-aux-Maisons 170 toutes fran¬
çaises. Il n’y a guère au Cap-aux-Meules qu’une trentaine de
familles anglaises. Presque tous les noms sont Acadiens :
Cormier, Vigneau, Landry, Gaudet, Chiasson, Cyr, Thériault,
Arsenault, Hébert, Doucet, Benoit, Bourgeois, Aucoin, Mius,
Leblanc, Richard, etc... Au point de vue administratif les Iles
de la Madeleine se rattachent au comté de Gaspé et, par suite,
à la province de Québec.
9
LES ILES DE LA
MADELEINE
Cl. Edit. Bossard.
18(17.
Serv hydrogr. de la Marine.
DANS LE GOLFE SAINT - LAURENT 453
Les Madelinots, comme on les appelle, habitent d’avenantes
petites maisons de bois, toutes semblables, qui « vêtues de
bardeaux sur toutes les faces et coiffées d’un toit à pic »,
parent joyeusement le paysage pittoresque des îles ; tantôt
ces maisons se serrent amicalement au bord des havres
pleins de barques, tantôt se dispersent comme un volée
de goélands le long des dunes grises, blanches ou bleues,
tantôt se blotissent frileusement au pied de grands mornes
étranges qu’on appelle, tout comme au pays de Bayeux,
des Demoiselles.
« Ces maisons, dit le frère Marie-Victorin (Canada Français,
avril 1920) ont souvent trois ou quatre pignons, mais un seul
corps principal et une petite annexe ou tambour qui sert à la
fois de cuisine et de pièce où l’on vit. Quand un jeune Madelinot
épouse vers les vingt ans une jeune Madelinote, que fait-on ?
On décolle le tambour et on le pousse sur des rouleaux à l’autre
bout de la prée où s’ajoutera bientôt un corps de logis principal.
Ainsi s’opère la multiplication des foyers, par scissiparité,
comme chez les microbes. »
Si ce procédé ingénieux suffit au logement des nouvelles
générations, le mode de vie ne suffit pas à nourrir et à retenir
dans les îles le pullulement d’une population si prolifique :
bon nombre de Madelinots doivent émigrer ; ils vont surtout
au Labrador, en Gaspésie, aux États-Unis.
Tant par goût que par la force des choses, la plupart des
Madelinots sont pêcheurs, ne demandant guère à la terre que
les légumes indispensables et la chair des moutons. La mer les
comble de ses dons faciles 1 Du 15 mars au 15 avril, on
chasse le loup marin : sur la banquise en débâcle, on massacre
en quelques jours jusqu’à 70.000 pauvres phoques de passage.
Puis d'immenses filets appelés « trappes » ramassent en une
saison jusqu’à 30.000 barils de harengs. Certains pêcheurs
prennent vers la mi-mai jusqu à 40.000 homards. Puis vient
la pêche de la morue ; une barque de deux hommes peut en
prendre jusqu’à 1.200 livres par jour ; la moyenne d’une sai¬
son est de 30.000. En été, une barque pêche de 500 à 600 ma¬
quereaux. Enfin c’est aux îles de la Madeleine que chaque
printemps nos terre-neuvâs de Bretagne et d autres provinces
françaises viennent acheter leur boette pour la pêche à la
morue sur le Grand Banc.
•154
LA RENAISSANCE
De si riches aubaines n’ont ni enrichi ni perverti les hon¬
nêtes Madelinots
« Il n’y a pas une seule buvette dans toutes les Ramées,
dit le Sénateur Pascal Poirier ; pas un seul débit de boissons
enivrantes. » « Ils sont pauvres sans être indigents et indépen¬
dants sans être fiers, disait dès 1824 le lieutenant anglais Brad-
ley. Le vol, le meurtre et les autres crimes leur semblent
inconnus. » En 1812, Monseigneur Plessis disait mieux encore :
« Ces heureux colons, qui savent mourir sans médecin, savent
aussi vivre sans avocats. Ils n’ont nulle idée de la chicane, non
plus que de l’injustice. Si quelquefois il s’élève des contesta¬
tions entre eux, elles sont aussitôt soumises à un arbitrage et
terminées sans retour. Us ignorent l’usage des clefs et des ser¬
rures et riraient de celui qui fermerait sa maison autrement
qu'au loquet, pour s’en éloigner de deux ou trois lieues. Si quel¬
ques hardes les incommodent en route, ils les laissent tout
simplement le long du chemin, assurés de les y trouver à leur
retour, n’eût-il lieu que le jour suivant. » « Ils les abandonnent,
ajoute le Frère Marie-Victorin, à la garde solide du septième
commandement de Dieu. »
Les choses n’ont guère changé de nos jours, constate le
Sénateur Poirier : il y a bien à Gaspé un juge qui vient pour la
forme tous les étés ; ils en ignorent le nom. « Doux et bien¬
faisants, dit leur curé Burnet, ils exercent volontiers l’hospita¬
lité à l’égard des étrangers : ils ont de la religion, des mœurs
pures, de la droiture et de la docilité envers l’autorité civile
et religieuse. »
Ajoutez toutefois qu’il n’y a guère d’illettrés en ces îles
perdues. Il y a dix écoles à l’Étang-du-Nord, au Hâvre-Au-
bert, cinq au Hâvre-aux-Maisons ; chaque maîtresse est pour¬
vue d’un brevet d’enseignement décerné par l’École normale
de Québec. Au Hâvre-aux-Maisons, il y a depuis 1875 un im¬
portant couvent de filles que dirigent les Sœurs de Notre-
Dame ; l’on y organisait même en ces derniers temps une
« Académie », sans doute quelque école normale ou secondaire.
« C est peut-être aux Iles de la Madeleine, dit le Sénateur
Poirier, que s’est le mieux conservé le type acadien dans toute
sa vigueur physique et morale, ce type qui faisait dire a un
gouverneur britannique qu’ « un milicien acadien vaut deux
soldats anglais » : « des gaillards de six pieds, musclés en athlètes,
aux épaules larges, le tronc solide, et droits comme des
chênes. » Conclusion naturelle : << Jamais je n’ai vu population
3
DANS LE GOLFE S A I N T - L A U R E N T 455
plus contente de son sort, plus attachée à sa glèbe, à son rocher,
à son banc de pêche. » Ce seraient donc, de tous les groupes
acadiens, les Madelinots qui, n’était la culture du sol, ont le
mieux préservé en sa pureté primitive le caractère ancestral.
IV. — Au Labrador Laurentien.
Leur forte nataüté a pourtant contraint d’émigrer, avons-
nous dit, certaines familles madelinotes ; elles sont passées dans
le Labrador Canadien (lointain prolongement du Comté de
Saguenay, province de Québec) et se sont établies tout le long
de la Côte Nord du Golfe de Saint-Laurent. Ainsi se continue
pour les Acadiens de la Madeleine la colonisation française de
l'Amérique septentrionale.
En ces âpres régions presque stériles où la belle saison ne
dure guère que quatre mois ne vivaient que des Esquimaux et
des Indiens montagnais. La Compagnie de la Baie d’Hudson
n’exploitait son monopole, ou peu s’en faut, qu’en se üvrant
périodiquement à des sortes de razzia de fourrure et de poisson.
Les frè^s oblats, maintenant fixés à Betsiamis, n’exerçaient
guère leur influence religieuse que sur les Montagnais de la
région occidentale. Alors survinrent les Acadiens. En 1855,
viennent s’établir à Natashquan une dizaine de familles du
Havre-Aubert : cinq Vigneau, deux Cormier, un Landry, un
Giasson, un Bourgeois ; en 1858, sept autres familles. En mai
1857, viennent à Natashquan huit autres familles de la Made¬
leine : Firmin Boudreau et son fils, Benjamin Landry, Louis
Cormier, François Petipas, Joseph Boudreau, etc... Mais, sur
l’opposition de la Compagnie d’Hudson, elles vont s’établir
à la Pointe-aux-Esquimaux. Là, en octobre, les rejoignent
quatre autres, deux Cormier, un Vigneau, un Cyr ; en mai 1858,
huit encore, deux Cormier, un Vigneau, un Cyr, un Arsenault,
un Boudreau, etc... ; de 1859 à 1861, dix-sept encore , en 1862,
il y a 45 familles, venues pour la plupart du Havre-aux-Maisons
sons. Cependant Natashquan évoluait aussi, passant de
40 familles (soit 243 personnes) en 1872 à 80 (soit 412) en 1885 ;
la population s’élevait en 1886 à 418 habitants tous Acadiens,
sauf cinq ou six familles canadiennes. Alors survint une crise
funeste ; le poisson ayant manqué pendant deux années de
456
LA RENAISSANCE
suite, 30 familles de Natashquan, et 15 autres, contraintes
par la famine, durent quitter le pays et, avec l’aide du gou¬
vernement de Québec, aller s’établir dans les cantons de
Jersey et de Marlow (comté de Beauce) qu’elles défrichèrent
et colonisèrent.
En ces pays où les rares terres cultivables ne produisent
guère de la mi-mai à la mi-septembre que certains légumes
(choux, patates) et certaines céréales (avoine, seigle), où le
gibier lui-même n’a guère de valeur que par ses plumes et sa
fourrure, la pêche est à peu près l’unique ressource des habi¬
tants. Vient-elle à manquer, c’est la ruine, nous venons de le
voir ; est-elle abondante comme en temps ordinaire, c’est
encore la misère. Il y avait bien à la Pointe-aux-Esquimaux
12 goélettes en 1865, 17 en 1875, 23 en 1880, 26 en 1882 ; mais
la plupart des habitants sont trop pauvres pour posséder leurs
propres bateaux, les grands filets convenables et tout le maté¬
riel de pêche moderne ; il en résulte qu’ils doivent subir les
conditions draconiennes des grandes compagnies de pêche
Robin et Le Bouthillier : elles ne leur font d’avances en
espèces et en nature que pour mieux exploiter leur dur et
périlleux labeur. Vers 1860, les Robin achetèrent la maison de
la Parable qui, jersiaise aussi, usait des mêmes procédés d’ex¬
ploitation. Les œufs des oiseaux de mer, si nombreux en ces
régions, étaient une précieuse ressource ; mais, depuis quel¬
ques années, des trafiquants sans pitié ni scrupule viennent de
Terre-Neuve, de Nouvelle Écosse et du Maine et en quelques
semaines raflent ou détruisent des milliers de ces œufs et de
volatiles inoffensifs qui n’ont que le funeste tort d’avoir une
valeur marchande.
Dans ces conditions, on conçoit que très dures sont les con¬
ditions d’existence pour ces pauvres Acadiens du Labrador
laurentien. Ils vivent au jour le jour, à peu près sans argent.
Ils se construisent eux-mêmes leurs maisons assez confor¬
tables, leurs meubles rares et rudimentaires et, lorsqu’ils en
possèdent, leurs barques. Ils ne vivent guère que de poisson,
de choux et de patates, auxquels s’ajoutent de temps à autre
de la viande de conserve ou quelque gibier de poil ou de plume.
Ils ne possèdent pas de bétail ni de volaille, et pour cause :
le climat. Leurs animaux sont des chiens ; environ cinq par
famille qu’ils nourrissent de poisson et qui, en hiver, à une
$
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 457
rapide allure, les traînent sur la glace en des traîneaux appelés
cométiques. Ils ne connaissent guère du reste du monde que
les rares nouvelles que leur apportent, dans le Labrador
occidental douze fois par an, dans le Labrador oriental
huit fois, des courriers : bateaux en été, cométiques en hiver.
Et cependant, telle est la force d’adaptation humaine, qu’ils ne
s’estiment pas trop malheureux : ils aiment ce morne pays
où ils sont nés, où ils ont tant souffert et tant lutté ; ils s’en¬
nuient à Québec, où ils vont de temps à autre sur leurs goé¬
lettes vendre du poisson et faire des emplettes. Ils s’estiment
si bien sédentaires dans ces régions boréales, en cette austère
patrie, qu’ils s’organisent pour y faire souche de bons Français.
Leur clergé les y aide. Honnêtes et pieux comme tous les
Acadiens, ils ne furent pas plus tôt blottis en leurs petits vil¬
lages de bois qu'au milieu ils bâtirent une chapelle, où ils se
réunissaient le dimanche pour entendre quelque vieillard lire
la messe et pour chanter les vêpres. Un vieux prêtre franc-
comtois, l’abbé Ternet, que certains d’entre eux rencontrèrent
un jour à Québec, eut pitié de leur détresse morale qu’ils lui
peignirent avec la pauvreté d’expression qu’on devine : il
allait rentrer en France où le ramenait son neveu ; non, il
renonça, s’embarqua sur la pauvre goélette de ses Labrado-
riens et fut leur premier prêtre résident à la Pointe-aux-Esqui-
maux. D’autres vinrent, malgré la dureté des lieux et la
pauvreté des gens. L’évêque de Québec envoya bientôt un
préfet apostolique, Mgr Bossé, pour organiser le culte reli¬
gieux et les paroisses ; en 1895, vint l’évêque même de Chi-
coutimi, dont dépend le Labrador ; c’est à son secrétaire,
M. l’abbé V. H. Huard, que sont dus la plupart des renseigne¬
ments concernant ce pays si peu connu. En 1903, le vicaire
provincial des Eudistes, bientôt consacré Mgr Blanche, fut
le premier nommé Préfet apostolique du Golfe Saint-Laurent
et du Labrador; en 1916 i! fût remplacé par son confrère le
P. Chiasson, maintenant évêque de Chatham. Ainsi les Eu¬
distes ont entrepris la dure desserte de ces missions boréales :
« Long hiver avec son rude cortège de neige, de tempêtes, de
ténèbres ; grand silence de l’isolement devant l’infranchis¬
sable barrière des glaces ; dure appréhension des immenses
distances à parcourir en pleine nuit, sur un frêle traîneau de
chiens ; écrasant labeur qu’impose la multiplicité des misé-
458
LA RENAISSANCE
râbles postes perdus en ces mornes déserts » ; mais aussi
« réconfort moral qui vient du devoir accompli et d’une grati¬
tude généreuse. « Pas un des 800 hommes n a manqué de faire
sa retraite ; ces braves gens étaient dans l’enthousiasme. »
Il fallut aussi organiser l’enseignement : si pour la desserte des
paroisses se trouvèrent des prêtres, on ne pouvait pas trop
compter pour les écoles sur l’abnégation d’instituteurs laïcs ;
seules, des religieuses de dévouèrent ; les premières arrivèrent
en 1885. Bientôt les Sœurs grises de Québec fondèrent à la
Pointe-aux-Esquimaux le Couvent Saint- Joseph qui fut rapi¬
dement organisé en École normale, si bien qu’en 1892 sur les
15 institutrices du Labrador il y en avait douze qui, munies de
leurs diplômes, étaient originaires du pays même. Ainsi se fait
logiquement, au sein de la population adaptée, le recrutement
du personnel enseignant.
En ce Labrador si déshérité, comme partout ailleurs, la
race acadienne (quatre cinquièmes de la population totale)
n’a guère cessé de croître. Vers 1882 une trentaine de familles
quittèrent bien Betchawan, mais sans fuir le Labrador. Vers
1885, le préfet apostolique estimait à 2.000 le nombre des
Labradoriens, dont 1.100 à la Pointe-aux-Esquimaux et 500 à
Natashquan. Cette population a plus que doublé depuis lors.
Le Père général des Eudistes, le P. Lucas, qui vient de
visiter en mission ces lointaines régions et nous a fait bénéficier
de sa haute compétence, porte à 1.500 le nombre des Acadiens
dans la paroisse bien agglomérée de la Pointe-aux-Esquimaux ;
ils seraient un millier aux Sept-Iles. Outre Natashquan et
l’extrême village oriental des Sablons (ou Blanc Sablon), il y a
maintenant, avec huit à neuf cents habitants dont les deux
tiers acadiens, l’établissement de Clark City où se fabrique de
la pulpe à papier. Est-ce une nouvelle industrie qui naît au
Labrador ? nous espérons que la race française en sera béné¬
ficiaire : car, là encore, elle a les mérites de la première colo¬
nisation.
Tous ces renseignements, Mgr Chiasson, évêque de Cha-
tham, N. B. ancien vicaire général de ces régions autrefois si
délaissées, a bien voulu (2 mai 1921) les compléter et les pré¬
ciser avec une compétence et une complaisance dont nous lui
sommes respectueusement reconnaissant.
$
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 459
« Les principales localités habitées du Labrador sont Bersinis
à l’extrême ouest : c’est surtout un village de sauvages : 140 fa¬
milles à peu près, où résident trois missionnaires qui desservent
aussi à la Rivière-aux-Outardes une vingtaine de familles cana¬
diennes et acadiennes. La mission de la Baie-des-Cèdres con¬
tient cinq ou six cents habitants, occupés à l’industrie de la
pulpe ; la plupart de ces ouvriers sont des Acadiens. Godbout
a ses vingt familles de pêcheurs ; les Iles Caribou, une douzaine ;
la Baie des Anglais, (ainsi nommée à cause du naufrage en 1711
de l’escadre de l’amiral Walker en route pour Québec), une
quinzaine, tous pêcheurs, ainsi qu’à Godbout. A la Rivière
Pentecôte, il y a une trentaine de familles, occupées à l’industrie
de la pulpe. A Sbelter Bay (nom que les Anglo-Américains ont
substitué à celui de Jambon), industrie de la pulpe avec deux
cents ouvriers. A Clarke City, grande manufacture de pulpe
de six à sept cents habitants. Sept Iles a ses 130 familles de
pêcheurs et d’ouvriers de chantier, et Moïsie une quarantaine de
familles dont la moitié sont indiennes. Les bois de la Rivière
Manitou sont habités en hiver par deux ou trois cents ouvriers
de chantier de bois à pulpe. La Rivière-aux-Graines est un petit
village constitué par des familles de pêcheurs ; la Chaloupe lui
est identique comme familles et comme industrie. Sheldrake a
ses vingt familles de pêcheurs, et la Rivière-au-Tonnerre en
a 80, tous pêcheurs. Le Dock est un petit village de 12 familles ;
Magpie, de 50 ; la Rivière Saint-Jean, de 60 ; la Longue Pointe
de Mingan, de 55 : (Mingan lui-même a une trentaine de familles
sauvages) ; Saint-Pierre de la Pointe-aux-Esquimaux a ses
200 familles ; Piastre-Baie, 12 familles ; Natashquan et ses
missions, une centaine de familles. » « Comme on peut compter,
ajoute Mgr Chiasson, cinq personnes en moyenne par famille
il en résulte que la population stable du Labrador laurentien
serait d’environ 5.500, pour les deux tiers pêcheurs. »
V. — A Anticosti et a Terre-Neuve
L’ile d’Anticosti, située par le travers du Golfe, pourra
devenir un centre acadien important. Elle ne comptait de 1870
à 1873 que deux ou trois familles de colons, dont les Belliveau
et les Doucet ; ces derniers, originaires de Saint-Pierre et Mi¬
quelon, étaient venus de la Baie des Chaleurs s’y établir à
l’Anse aux Fraises. En 1881, la population s’élevait à 676 habi¬
tants, dont 394 Français, presque tous acadiens ; mais l’œuvre
périclita : en 1891, il n’y avait plus que 253 habitants. En 1895,
le grand industriel français bien connu, M. le sénateur Henri
460
LA RENA ISSANCE
Menier, acheta l’île entière, résolu à en faire une œuvre modèle
de colonisation française. Il choisit pour centre d’abord la
baie Sainte-Claire, puis la baie Ellis où il établit un apponte-
ment de 1.100 mètres. Il procéda à l’exploitation des vastes
forêts, au défrichement des terres, à l’établissement de fermes,
à l’organisation de la pêche, particulièrement celle du homard ;
maisons, scieries, école, église surgirent. En 1901, on relève
dans le recensement de Mgr Guay les noms de 55 Acadiens,
dont 18 Doucet, à l’Anse-aux-Fraises, 15 Arsenault, 12 Po¬
thier, 8 Richard, 3 Landry à la baie Sainte-Claire. Ce nombre,
qui a diminué, ne pourra que croître bientôt : car les qualités
d’habileté et d’honnêteté des Acadiens ne sont pas moins
appréciées que leur aptitude à la pêche. Grâce aux ingénieuses
non moins que savantes méthodes du gouverneur M. Martin-
Zédé, l’immense île deviendra de plus en plus habitable et
exploitable, à mesure que diminuera la virulence des mous¬
tiques et qu’augmentera le nouveau cheptel de cerfs de Vir¬
ginie. Les Acadiens ont assez longtemps souffert des exactions
anglaises pour mériter d’être associés à cette grande œuvre
de colonisation française.
Il y a encore à Terre-Neuve des descendants d’ Acadiens,
On estime leur nombre à 3.000 ou 4.000 ; mais, dispersés
dans les trois ou quatre villages de la Baie Saint-Georges et
dans les îles du voisinage, ils se sont, pour la plupart, paraît-
il, fondus dans la population ambiante.
Source') et autres références.
Arch. Nat. — Colonies. Ile Saint-Jean Clic, vol. VIII.
Arch. Min. Col. — Série G1, vol. 482, 484-493. Recensements de l’Ile
Saint-Jean et de Nie Royale, de 1762-1773.
Arch. Canada. — Rapport 1895, Ile du Prince. Edouard (1763-1801),
pp. 1-89.
- 1895, Cap Breton (1764-18011, pp. 1-111.
- 1905, II, 307-310, 315-316. Ile Madame
1787.
- 1913, p. 2, Corresp. et journaux des R. P.
Ch. et John Inglis, évêques de Nouv.
Ecosse.
Richard Brown. — History of Cape Breton, London, 1869, pp. 331-
463.
Duncan Campbell. — Histonj of Prince Edward Island, 1875, Charlot-
tetown.
W. H. Croskill. -- Prince Edward Island, Charlottetown, 1904.
Prof. W. H. Siebert and Flor. E. Gilliam. — The Loyalists in Prince
Edward Island, Soc. roy. Canada, 1910, 3e s., IV, sec. II, pp. 109-117).
a
n
LA POINTE-AUX-ESQUIMAUX
au Labrador Laurentieu.
CHETIGAMP
au Cap Breton
9
DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT 461
Abbé Casgratn. — Mém. sur Miss, de N. Ecos. Cap Br. et Ile du P.
Ed., op. cit., 1902.
Pascal Poirier. — Louisbourg en 1902 (Société royale du Canada).
Sect. I. p. 97). h
Pascal Poir'er. — Voyage aux Iles Madeleine (ni lieu ni date).
Errol Bouchette. — Les Ecossais au Cap Breton (Soc. rov. du Can.
1910, Sect. I, pp. 3-15).
Faucher de Saint-Maurice. — Les lies du Saint-Laurent.
Frère Marie-Victorin. — Chez les Acadiens des fies de la Madeleine,
(Le Canada français, avril 1920).
John C. Bourinot. — Cape Breton and its memorials o/ ihe French
Régime (Soc. roy. Can., 1891, IX, Sect. II, 173-343).
Corinne Rocheleau. — Trois Bostonais en Acadie (Revue cana¬
dienne, 1914).
Abbé Revel. — Français d’Amtrique, Paris, 1909.
Mgr Ch. Guay. — Lettres sur Anticosli, Paris, 1902.
V. A. Huard. — Le Labrador et Anticosti. Montréal, 1897
Paul Combes. — Voyage à Anticosti. Paris, 1896.
Dr Joseph Schmitt. — Monographie d’ Anticosti. Paris, 1904.
Barddelay. — The Magdalen Islands (Soc. Hist. et Lit. Québec, 1833,
III, 2, p. 128.)
J. Henri Blanchard, professeur au Collège du Prince de Galles. —
Les Acadiens de l’ Ile Saint-Jean. Charlottetown. I. P. E., 1920-1.
J. Henri Blanchard. — Les Ecoles acadiennes de V Ile du Prince
Edourd (Petit Canadien, 1913).
Premier centenaire de la Paroisse du Mont Carmel, I. P. E. — Moncton
1912.
Annuaire des Iles Saint-Pierre et Miquelon. — Saint-Pierre, 1914.
CHAPITRE XXXI
AU CANADA
En Gaspésie et ailleurs. - — Rapprochement
des deux peuples frères.
n estime généralement qu’il y a autant d Acadiens dans
le reste du Canada et même dans la seule province
de Québec que dans l’ancienne Acadie des Provinces
Maritimes. Ainsi que nous l’avons vu, les uns y vinrent
directement après le grand dérangement, soit par la vallée
du Saint-Jean, soit le long du Golfe Saint-Laurent ; les autres
y vinrent de Nouvelle Angleterre par terre ou par mer, après
le traité de Paris.
Dès 1756, on signale à Québec 200 Acadiens venus du Saint-
Jean : c’étaient, sans doute, quelques-uns des échappés du
grand dérangement que Boishébert, après l’écavuation de
l’embouchure du fleuve, avait tâché d’établir en amont des
chûtes. Commes ces établissements, même celui de Sainte-
Anne, n’échappèrent pas aux violences de Lawrence, de
Monckton et de leurs subalternes, il vint encore à Québec
en 1758 et 1759 d’autres réfugiés du Saint-Jean avec Alexan¬
dre Le Borgne et Pierre Robichaud qui, d’abord réfugiés au
Cap Saint-Ignace, finirent pas s’établir à l’Islet. A propos de
ceux qui s’établirent dans la région de Bécancour en 1758, le
chanoine Louis Richard écrit en novembre 1892 :
« Presque tous provenaient de la région de Beaubassin ; ils
étaient venus par le Saint-Jean. Partis au printemps sans pro¬
visions ni munitions, ils ne s’avancèrent qu’avec lenteur, ne
pouvant pourvoir à leur subsistance que par la pêche et le rare
gibier qu’ils attrapaient avec des pièges. Enfin, ils purent, au
début de l’hiver, atteindre le Saint-Laurent, à Cacouna.
AU CANADA
4éS
Il n’y avait sans doute pas dans tout le groupe une famille qui
fût au complet. »
Après la capitulation de Québec, il y eut un reflux des
émigrés du Canada vers le Saint- Jean, puisqu’en 1760 deux
cents d’entre eux présentèrent au colonel Arbuthnot du fort
Fredericton l’attestation de leur serment d’allégeance signée
du juge Cramahé ; on sait que Moncton ne les en livra pas moins
à la vindicte de Lawrence qui les expédia d’Halifax dans les
prisons d’Angleterre. Plus tard, au Madawaska, il y eut
encore un chassé-croisé de Canadiens et d’Acadiens ; les uns
y vinrent dès 1785 occuper les bonnes terres neuves de ce pays
perdu ; les autres durent les quitter vers 1797, chassés par la
famine.
Beaucoup plus important et non moins lamentable fut, nous
le savons, le va-et-vient des fugitifs le long du Golfe. Dès 1757,
on en signale 130, ainsi venus de Québec. « En octobre 1756,
précise l’intendant Bigot, des bateaux chargés de 200 Aca¬
diens arrivèrent à Québec ; ils furent distribués dans les pa¬
roisses de l’Ile d’Orléans, en particulier, dans la paroisse Saint-
François où l’abbé Le Guerne fut nommé curé : car il y en
avait déjà 400 à Québec. On leur donna des rations. » Hélas !
des rations de 4 onces par jour, pendant quelques mois ; mais,
ce que ne dit pas l’infâme Bigot, c’est que lui et ses agents de la
« Grande Compagnie » trouvèrent le moyen de dérober à ces
malheureux réfugiés le peu d’argent et les quelques objets de
valeur qui leur restaient. « Il y en a environ quinze à seize cents
à Québec », écrit-il en février 1758. Dès 1758, Lévis portait
leur nombre à 2.000. En ces temps de guerre désastreuse, ils
furent durement épouvés par la misère et la maladie. « 300 sont
morts de la petite vérole », constate Bigot le 15 février 1758.
On sait avec quelle intolérance le général Amherst prétendit
exclure les Acadiens de la Convention de Montréal en 1760.
Nombre de ces Acadiens n’en demeurèrent pas moins au
Canada.
Quelques-uns n’allèrent pas si loin ; ils restèrent blottis
sur la rive nord de la Baie des Chaleurs, dans les coins perdus
de la vaste péninsule de Gaspésie, la première terre foulée par
Cartier (juillet 1534), puis exploitée par Champlain, Monts et
Pontgravé (1610), enfin colonisée par Nicolas Denys. En 1763,
464
LA RENAISSANCE
on signale 109 premiers Acadiens. En 1774, l’armateur jersiais
Charles Robin amena de France sur deux navires 81 Acadiens
qui s’établirent dans la Baie des Chaleurs. Parmi eux se trou¬
vait l’unique frère de l’abbé Bourg, Charles Bourg, qui donna
naissance aux nombreux Bourque de Carleton et de la région.
On les laisse défricher, ensemencer, améliorer ces excellentes
« terres rouges », mais on se garde bien de leur accorder des
concessions régulières. Or, en 1780, arrive le flot envahissant
des « loyalistes » américains, que dirige le capitaine Justus
Sherwood. A ceux-là on prodigue tout, au contraire : 200 acres
par adulte, 50 acres par enfant, et des semences, et des ins¬
truments agricoles, et des provisions pour trois ans. Ainsi,
dès 1784, se trouvaient là 200 familles loyalistes réparties en
trois groupes : Douglastown sur la baie de Gaspé ; New Rich¬
mond et New Carlisle sur la Baie des Chaleurs. De New Car-
lisle on veut faire une ville, leur capitale ; on la trace au cor¬
deau ; on y engloutit 82.000 livres, sans que rien ou à peu près
sorte de terre. De même qu’en 1765 on avait adjugé au général
Haldimand la seigneurie du Grand Pabos, de même en 1787
on donne au lieutenant-gouverneur Cox l’île de Bonaventure,
en 1789 à James Orchard la seigneurie de Montlouis, en 1793
au marchand Charles Robin celle de Grande Rivière, à Jere-
miah Mac Carthy celle de Port Daniel, etc. Et, pendant qu’on
fait ces largesses à des intrus d’Europe (Anglais, Écossais,
Irlandais, Jersiais) qui le plus souvent n’en peuvent ou n’en
veulent même pas tirer parti, on refuse aux Acadiens des titres
de propriété pour des terres qu’ils cultivent, sous prétexte
qu’ils sont dangereux. Or, dès 1780, les malheureux réfugiés
qui s’étaient établis à Pabos se montraient aussi industrieux
que leurs frères de la Baie des Chaleurs ; on ne les soupçonna
pas moins en haut lieu d’être favorables aux insurgés améri¬
cains. « Bien qu’ils ne soient pas les amis de l’État, écrit au
gouverneur Haldimand le lieutenant-gouverneur de Gaspé,
O Hara (17 juillet 1783), leur activité ne peut être que profi¬
table. Ils ont reçu l’assurance qu’on ne toucherait pas à leurs
biens. Ils ne demandent pas plus de terres qu’ils n’en peuvent
cultiver, alors qu’Anglais et Américains réclament des milliers
d’acres et n’en font rien. Le père d’une famille acadienne de
dix personnes ne demande que deux acres de front sur une
lieue de profondeur. »
S
ENVIRONS DE CHETICAMP
au Cap Breton.
MARGARÉE, AU CAP BRETON
.
'
>
 U CANADA
465
Alors, par prudence, le gouvernement consent (30 mai 1784)
qu’on établisse à Pabos et à Bonaventure quelques-unes de
leurs familles, vu que « ces gens sont plus rangés et plus atta¬
chés à leurs établissements que quiconque dans le pays. »
On dut même en juillet les défendre contre l’insatiable rapa¬
cité des loyalistes qui voulaient s’emparer des terres par eux
défrichées. Le 7 août 1784, l’abbé Bourg recommande une
concession de terre à François Comeau, de Bestigouche, et le
lieutenant-gouverneur Cox, une autre à Pierre Gaulière, de
Cascapédie. Le 19 août, les pilotes Jean Caissy et Jean Le¬
brun demandent aussi des terres. Oui, on leur donne des terres
à défricher ; mais toujours on leur refuse les titres de pro¬
priété. Aussi, alarmés, vingt Acadiens de Bonaventure, établis
depuis 1762, écrivent-ils en avril 1789 au Gouverneur Lord
Dorchester : « Privés de titres, nous sommes exposés à perdre...
le fruit de nos longs et pénibles travaux... Nous vous supplions,
de vouloir ordonner que des titres en forme nous soient
donnés... Par cette bonté, Votre Excellence mettra un terme
à nos justes craintes... et nos enfants s’attacheront à un sol
qui, ayant reçu leurs premiers travaux, deviendra leur héri¬
tage... » Rien ne vint qu’en 1795 la menace de tailler des sei¬
gneuries anglaises à même les défrichements acadiens. Ce ne
fut qu’en 1796, après de multiples requêtes, qu’arrivèrent enfin
les précieux papiers qui délivraient ces malheureux de l’in¬
supportable menace d’être ou brutalement expulsés ou
rançonnés sans merci. Ainsi, sous l’heureuse influence de l’abbé
Bourg, se développèrent les établissements agricoles de Maria,
de Cascapédia, de Paspébiac, de Pasbeau, de la Rivière-aux-
Renards, etc. ; tant et si bien que, malgré la présence de trois
lieutenants-gouverneurs successifs, Nicolas Cox, Francis Le
Maistre et Alexander Forbes, (1787-1833) grassement payés
(1.000 livres st. par an), l’élément loyaliste, si choyé et si
comblé qu’il fût, céda peu à peu la place à l’élément français
brimé et opprimé. Dès 1793 les cinq huitièmes des habitants
du district de Gaspé étaient acadiens et canadiens.
« Dès le début du dix-neuvième siècle, dit Fr. Ant. Bernard,
l’obscur héroïsme des mères acadiennes aidant, la Gaspésie
se dresse aux avant-postes du Québec comme une forteresse
destinée à arrêter la marche menaçante des bataillons anglais
déjà solidement établis sur les magnifiques domaines volés aux
LAUVRIÈRE. T. II
30
LA RENAISSANCE
46 è
Acadiens... Si les Anglais, en y déversant dès 1780 des flots de
loyalistes américains, avaient réussi à déloger ou à noyer l’élé¬
ment acadien qui les y avait précédés de vingt ans, tout le
territoire du Golfe Saint-Laurent s’anglicisait à fond, et les
Canadiens français se voyaient refoulés vers les centres de
Québec et de Montréal. Heureusement la ténacité acadienne eut
raison en cette circonstance de la fourberie anglo-saxonne. En
peu d’années, par sa vitalité intense, fruit de sa profonde vie
religieuse, la race martyre dressa, en face d’une Nouvelle Écosse
fanatique, le mur d’une Gaspésie française et catholique, bien¬
tôt soudée aux vieilles paroisses canadiennes du fleuve Saint-
Laurent par les unions matrimoniales et les relations de com¬
merce. La Gaspésie fut donc au Canada la sentinelle avancée
de la foi catholique et de la civilisation française »
Malgré le mauvais vouloir britannique, une organisation
ecclésiastique devenait urgente. Le 30 juillet 1795, Mgr Hubert,
évêque de Québec, arrive en tournée pastorale avec trois
prêtres français qu’avait chassés la Révolution : son vicaire
général, H. J. L. Desjardins, le frère de celui-ci, l’abbé L. J. Des¬
jardins et l’abbé Castanet. A celui-ci il assigne tout le Sud de
la Baie des Chaleurs avec Caraquet pour résidence ; à celui-là,
toute la Gaspésie avec résidence à Carleton, l’ancienne Tra-
cadièche. Cette mission était si vaste qu’il fallut bientôt confier
Bonaventure (336 âmes), Paspébiac et Port Daniel à un autre
prêtre français, M. de la Vaivre. M. Castanet mourut à la peine,
et fut remplacé par un autre prêtre français encore, M. Joyer.
Comme organisation civile, l’abbé Desjardins se contente de
faire élire par ses paroissiens trois syndics qui siégeaient par¬
fois en une sorte de tribunal : « Ces heureux colons, qui savent
mourir sans médecins, savent aussi vivre sans avocat, dit
Mgr Plessis après ses deux missions de 1811 et de 1812. Ils
n’ont nulle idée de la chicane non plus que de l’injustice ; si
quelquefois s’élèvent parmi eux des contestations, elles sont
aussitôt soumises à l’arbitrage et terminées sans retour. » On
voit que les persécutions anglaises n’avaient pas altéré la
morale acadienne. En 1810 un curé de Carleton, l’abbé Pain-
chaud, fit le recensement de la population : Carleton, Maria
et la Nouvelle, 684 catholiques (8 protestants) ; Restigouche,
166 cath. (140 prot.) ; Cascapédiac, 147 cath. (39 prot.) ;
Rivière de l’Anguille, 160 cath. (8 prot.). La mission des
sauvages à Restigouche comptait, en outre, 300 âmes. En 1825,
le jeune curé de Carleton, l’abbé Faucher, empêcha une révolte
#
À U CANADA 4ii7
de ces Micmacs qui, exaspérés par l’alcool et les procédés
vexatoires des Anglais, voulaient les massacrer.
Comme toutes les grandes infortunes humaines, la ruine
acadienne trouva ses exploiteurs. A peine fut-elle consommée
que deux mercantis jersiais, les frères Charles et Philippe
Robin, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler, eurent une
idée géniale en son cynisme : sachant d’une part la richesse
des parages poissonneux de la Gaspésie abandonnés depuis la
Guerre de Sept Ans et d autre part l’abondance de main-
d’œuvre acadienne au rabais dans les ports de France et
ailleurs, ils s’avisèrent d’organiser l’exploitation de cette pêche
délaissée par les victimes même du « grand dérangement ».
Dès 1770, on voit donc ces maquignons d’hommes rôder sur
les quais de nos ports de la Manche ; ils s’en vont, de ville en
ville, de groupe en groupe, promettant aux pauvres hères
exilés, outre le retour au pays natal, monts et merveille. Et
ces misérables déracinés, trop heureux d’être ainsi replantés
en terre natale, acceptent à n’importe quel prix, se laissant
embaucher à n’importe quelle condition, et on les embarque
pêle-mêle à Jersey ou à Guernesey. Le gouvernement français
eut beau s’opposer mainte et mainte fois à ces manœuvres
suspectes ; l’enrôlement clandestin dura des années et reprit
en Nouvelle Angleterre comme en Nouvelle Écosse. Voici ce
que les malheureuses dupes trouvèrent en leur paradis
acadien : sur les plages désertes de la Gaspésie, à Paspébiac,
à Percé, à Gaspé, à Grande Rivière, de grandes bâtisses mal
aménagées qui se muent rapidement en geôles de forçats :
« Paspébiac, dit Mgr Plessis en 1811, est l’endroit central du
grand commerce de morue de MM. Robin ; ils y ont leur comp¬
toir et leur magasin principal ; ils y sont propriétaires d’une
étendue c‘ e terre considérable. Les habitants auxquels ils se
sont rendus nécessaires sont des espèces de serfs entièrement
dans leur dépendance ; ils ont concédé à 33 d’entre eux 33 ar¬
pents de terre de front sur dix arpents de hauteur, en sorte que
chaque colon n’ayant que dix arpents en superficie ne peut vivre
qu’avec le secours de la pêche et que, se trouvant hors d’état
d’en faire les avances nécessaires, il est toujours endetté au
bourgeois, toujours à sa disposition, exposé à être mis à bord de
quelque bâtiment de la compagnie et à faire le voyage d’Europe
en qualité de matelot lorsqu’il ne peut par la pêche acquitter
ses dettes. »
468
LA RENAISSANCE
Pareilles exactions enrichirent vite les Robin : leur expor¬
tation annuelle de 30.000 quintaux de poisson en Europe se
double en 1783 des commandes américaines. Les guerres
napoléoniennes portèrent le prix de la morue à six louis le
quintal ; aussi, de 1808 à 1814, les profits furent-ils énormes.
Or, pendant que ces « marchands de poisson », « multi-mil-
lionnaires », dit Fr. Antoine Bernard, se gardant bien de venir
au Canada, étalaient en Europe leur luxe de parvenus, les
misérables créateurs de tant d’opulence « traînaient le boulet
de leur servage » sur les rivages gaspésiens. Ils le traînent
encore. Quoique des Irlandais et même des Anglais se soient
laissé prendre en ce dur engrenage, le gouvernement britan¬
nique a toujours fermé les yeux sur de pareils agissements ;
bien pis, des compagnies rivales, également jersiaises, LeBou-
thillier ; Fruing ; Collas, Valpy et Lebas, n’ont fait qu’aggraver
le mal et l’étendre. Voici ce qu’en 1879 l’abbé Ferland, en sa
Gaspésie (pp. 185-6), écrivait à propos de la maison-mère :
« Les habitants de Paspébiac dépendent complètement de
la maison Robin. Lorsque le gouvernement se décida à concéder
des terres, M. Charles Robin, qui jouissait d’un pouvoir absolu,
exposa aux pêcheurs qu’il leur serait plus avantageux de n’avoir
qu’un lopin de dix arpents, parce que la culture en grand les
détournait de la pèche. Ils se laissèrent persuader, et mainte¬
nant ils regrettent leur folie. Ces petits terrains ne fournissent
qu’un peu de pacage, et les propriétaires doivent tout acheter
aux magasins de la compagnie qui leur avance des marchan¬
dises à crédit et dont ils demeurent toujours débiteurs. Quand
ils veulent secouer leurs chaînes et porter ailleurs leur poisson,
on les menace de les traduire pour dettes devant les tribunaux
qu’ils redoutent. Force leur est de se remettre sous le joug et
d’expier par une longue pénitence leur tentative d’émancipa¬
tion. Le règlement [très sévère] imposé aux agents [six établis
deux par deux] leur défend de rien avancer aux pêcheurs avant
un temps marqué... Comme les pêcheurs ne sont payés qu’en
effets, ils ne peuvent rien mettre de côté pour l’avenir ; mais,
quand ils ont pris ce qui leur est nécessaire, on achève de solder
leurs comptes avec des objets de luxe. Aussi les filles sont-
elles mieux vêtues que les élégantes des faubourgs de Québec.
— Les écoles sont proscrites. « Il n’y a pas besoin d’instruction
pour eux, écrivait M. Philippe Robin à ses commis ; s’ils étaient
instruits, en seraient-ils plus habiles à la pêche ? »
Assurément non ; mais ils seraient infiniment plus habiles
à se dérober aux ruses et aux procédés usuriers de ces Shylock,
S
AU CANADA
469
qui se donnent pour gens de leur langue et de leur race. Bien
que les compagnies jersiaises déclinent, le mal n’a pas cessé :
ainsi le 24 juin 1924, un avocat de Gaspésie se plaignait publi¬
quement à l’honorable Ministre Taschereau, que les pêcheurs
étaient encore forcés de vendre leur poisson à raison de trois
dollars et demi les 280 livres, alors que ce même poisson était
revendu à Québec et à Montréal à raison de 18, 20 et 22 sous
la livre. Aussi réclame-t-on un Ministère des Pêcheries qui
organise transports et coopération.
Là, comme en Nouvelle Écosse, comme au Nouveau Bruns¬
wick, le clergé comprit très tôt que le meilleur moyen d’arra¬
cher son peuple à tant d’exploitation et à tant de misères,
c’était de le détourner des décevants attraits de la pêche
pour le ramener au sûr et profitable labeur de la terre.
« On ne voit que misère cette année, écrit l’abbé Bourg en
1791, attendu que la pêche au saumon et la chasse ont entière¬
ment manqué et que la pêche à la morue est fort médiocre ;
mais la récolte est bonne... C’est un malheur qu’on ne soit pas
plus porté à cultiver avec soin. Toutefois, quelques habitants
de ma paroisse recueillent déjà plus qu’ils ne dépensent.
J’espère que cet exemple inspirera aux autres le désir de les
imiter. »
La campagne agricole ainsi entreprise par 1 abbé Bourg fut
poursuivie avec autant de persévérance que de clairvoyance
par ses successeurs. Dès la suppression des terres seigneu¬
riales (1854), furent fondées en 1860 dans la vallée de Mata-
pédia, la paroisse de Saint-Alexis que peupla un groupe
acadien venu de l’ Ile du Prince Édouard, puis Saint- Jean
l’Évangliste et bien d’autres. En 1891, l’abbé Musseley créa
pour une quinzaine de familles belges la mission de « la
Belgique », qui se mua rapidement en paroisse acadienne de
Saint-Alphonse. Prêchant d’exemple, l’abbé Gagné, en 1875,
organisa Maria en un centre agricole qu il dota de la première
fromagerie du pavs, et l’abbé Smith, très français en dépit
de son nom, vient en 1908 d’ajouter en cette paroisse modèle
une coopérative de vente et d’achat, un cercle de fermières,
une caisse populaire. C’est ainsi que 1 initiative d un clergé
actif et zélé sauve le peuple gaspésien de la misérable routine,
en même temps que de l’asservissement jersiais ou autre.
Un grand progrès s’accomplit en 1867 : la création de 1 évê-
470
LA RENAISSANCE
ché de Rimouski comprenant, outre la Gaspésie, les îles de la
Madeleine. Le premier titulaire fut Mgr Jean Langevin. « La
création d’un siège épiscopal en notre pays, a dit un évêque
canadien, signifie élan et progrès dans tous les domaines de
l’activité d’un peuple. » Création d’un séminaire diocésain
qui recrute des prêtres de la région tout dévoués aux intérêts
régionaux ; création d’une école normale qui recrute des insti¬
tuteurs qui, de même origine, ont le même esprit de dévoue¬
ment ; création de paroisses, d’écoles paroissiales, de couvents
qui instruisent et organisent des populations ignorantes et
inconscientes ; création de voies de communication adéquates
au progrès économique résultant de cet essor général, etc.
Ainsi, de 1888 à 1891, sous l’influence du député de Bonaven-
ture, Honoré Mercier, devenu premier ministre de la province
de Québec, fut créée une ligne côtière qui rattacha New Car-
lisle à V Inter colonial passant à Matapédia ; cette ligne d’intérêt
local, fut en 1910, malgré la malhonnêteté des entrepreneurs
anglais, prolongée jusqu’à Gaspé. Or, en mai 1823, l’évêque
acadien de Rimouski, Mgr Léonard, originaire de Carleton,
obtint la création d’un nouveau diocèse : celui de Gaspé qui,
comprenant les deux comtés de Gaspésie (Bonaventure et
Gaspé), fut confié à un descendant parfaitement francisé des
higlanders canadiens, Mgr Ross ; d’où, création prochaine d’un
nouveau séminaire, d’une nouvelle école normale, de nouvelles
écoles paroissiales, de couvents, etc., et d’un nouveau chemin
de fer, qui, contournant toute la presqu’île, rattachera Gaspé
à Matane, à Rimouski et à Lévis. « De cette question d’intérêt
matériel, dit dès octobre 1923 le nouvel évêque présidant
une assemblée publique et officielle, dépendent le développe¬
ment et l’avenir d’un peuple qui a souffert et souffre encore...,
atteint dans les sources de sa vie... Question de vie ou de mort...
Nos chances de succès viennent de l’importance de la Gaspésie :
nos forêts, nos mines, nos pêcheries, notre sol cultivable en
font une des plus riches régions de la Province ; nous avons des
ports qui tôt ou tard attireront l’attention des compagnies
transatlantiques ; nos sites naturels constituent déjà pour
les touristes étrangers un paradis terrestre. » Tel est au
Canada le langage des princes de l’Église qui sont, comme
en notre moyen-âge, à la fois chefs de. peuples et bienfaiteurs
de régions,
AU CANADA
471
Le « bon berger de Gaspé » va-t-il trop loin en ses espoirs et
ses craintes ? Nullement. Le recensement de 1911 dénombre
en Gaspésie (comtés de Gaspé et de Bonaventure) 68.615 habi¬
tants, dont 53.000 d’origine acadienne et canadienne. Les
15.000 Gaspésiens de langue anglaise sont d’origine jersiaise,
« loyaliste », écossaise et surtout irlandaise, ces derniers en
majorité dans les paroisses de Saint-Jules et de Douglastown.
Subissant la croissante prépondérance d’une population fran¬
çaise que sa puissance prolifique n’empêche pas d’être tolé¬
rante, les éléments allogènes s’assimilent peu à peu ou s’éloi¬
gnent. De plus en plus fréquentes sont les conversions au
catholicisme, premier acheminement vers l’assimilation inté¬
grale. Même les « fortes têtes » de Bayonne, des Sables-d’Olonne
et de Bretagne qu’avaient recrutées et perverties les Bobin
rentrent dans le rang, c’est-à-dire dans le giron de l’Église.
Au point de vue social, cette population se trouve, de par la
nature même du sol, divisée en deux groupes : dans la plus
grande partie du Gaspé et même dans le Bonaventure jusqu’à
Gaspé, à Percé, à Malbaye, à Paspébiac, partout où la falaise
laisse peu de place aux terres arables, à Port Daniel, à Pabos,
à Grande Rivière (maintenant Chandler), à Newport, il y a
des pêcheurs qui s’affranchissent de plus en plus des grandes
compagnies enfin déclinantes ; dans le reste du dernier comté,
à Bonaventure, à Caplan, à Cascapedia, à Maria, à Carleton
(autrefois Tragadièche), à Mégouache, à Saint-Jean l’Évan¬
géliste, à Nouvelle, à Matapédia, les « gens de la baie » sont sur¬
tout des agriculteurs groupés en de riants villages prospères
qui s’égrènent tout le long de cette belle « Méditerranée cana¬
dienne » qu’est la Baie des Chaleurs.
L’élément acadien prédomine au point que le 16 août 1922,
à Grand Pré, Mgr Arsenault, procureur de l’archevêque de
Québec, estimait à 40.000 le nombre des Acadiens dans les
deux comtés de Gaspésie. On se marie jeune, en effet ; et,
pour élever dix, quinze, dix-huit enfants, on s’impose de rudes
labeurs pendant trente à quarante années. « Une des familles
qui se sont le plus anciennement établies à Bonaventure, dit
l’abbé Ferland, celle des Poirier, compte plusieurs centaines
d’individus. Comme l’on vit vieux, il arrive qu’un vieillard,
comme un certain Forêt, laisse en mourant 318 descendants. »
Ainsi la population double tous les vingt ans. Elle triplerait
472
LA RENAISSANCE
ou quadruplerait, si la Gaspésie ne souffrait pas du même mal
que 1 Acadie et le Canada r 1 émigration. Le clergé a beau
organiser dans les cinquante paroisses et dessertes du pays
écoles et bibliothèques, quatorze couvents même pour les
jeunes filles plus instruites que les jeunes gens ; ces jeunes
filles ont beau vouloir enseigner dans les écoles ; ces jeunes gens
ont beau vouloir s employer l’été dans les « chantiers » des
forêts, 1 hiver dans les « moulins » des scieries ; la Gaspésie,
si riche qu elle soit en mines et en arbres, reste encore trop peu
développée pour occuper toute cette jeunesse pullulante;
elle s’en va donc vers les villes du haut Canada où l’urbanisme
ne sévit que trop déjà (Montréal, 800.000 habitants) ou même,
ce qui est plus grave, elle se perd aux « États ». Il faudrait des
organisations agricoles pour arracher le pavsan à sa routine
et lui ouvrir des débouchés profitables ; il faudrait des ports
mieux aménagés, des transports mieux organisés, des coopéra¬
tives pour les gens de mer ; il faudarait des écoles supérieures
pour créer une classe dirigeante. Ainsi à Chandler un capita¬
liste français de Chicoutimi a su retenir au pays des centaines
de Gaspésiens en leur donnant de la main-d’œuvre en son usine
à pulpe, rivale des trop puissantes maisons anglaises et
américaines. Si la Gaspésie ne s’organise pas, a dit Mgr Ross,
4 le peuple, décimé par la fuite de milliers de ses enfants, se
sentira frappé à mort. Heureusement, de bons chefs veillent
à cette crise de croissance : ils y pareront à temps.
En Gaspésie, sous 1 influence d’un doux climat et d’une
modeste aisance, la tragique douleur des anciens jours s’est
muée peu à peu en une douce mélancolie qui n’est pas sans
charme. Même en son parler mêlé de rudes termes nauti¬
ques, 1 intonation est restée plus douce qu’en Acadie et
surtout qu’au Canada.
« Le caractère de l’Acadien de Gaspésie, dit un missionnaire
de passage (le Devoir, 4 nov. 1922), est fait de foi simple et
naïve, d un grand respect pour le prêtre, d’une docilité à ses
instructions qui se dénient rarement; il a conservé certains
traits de vivacité, de délicatesse, de courtoisie de son lointain
mfhh* F1ranfais- * ‘ Les Acadiens [de Gaspésie] constatait
abbé Ferland en 1879, ont la physionomie douce et intelli¬
gente. Leur caractère et leurs habitudes s’accordent avec leurs
dehors prévenants. » « En Gaspésie, ajoute le géographe Émile
nier, les âmes sont pleines d’une inquiète mélancolie, prison-
?
AU CANADA
473
nières qu’elles sont sur un étroit littoral entre la mer formidable
et les proches escarpements calcaires de l’intérieur. » « Les
fils des proscrits de 1755, a dit finement un jeune Gaspésien
dont nous avons apprécié toute la délicatesse et tout le charme,
ont gardé au fond de leur âme le souvenir nostalgique d’une
patrie perdue ; la race est à jamais marquée du sceau de la
souffrance : mais, avec le temps qui change tout, ce souvenir a
perdu son goût d'amertume pour ne laisser de trace apparente
que dans l’imagination et la sensibilité, toutes deux très vives,
du peuple martyr... L’Acadien aime à se replier sur lui-même
dans une longue méditation, pendant que le vent et la pluie
battent contre ses fenêtres et que mugit dans les ténèbres le
proche Océan. »
Oui, malgré tout, l’Acadien de Bonaventure et de Gaspé a
beau se moderniser à b américaine ; sa jolie maison de bois
peint à toit pointu a beau résonner tour à tour des appels de
la sonnerie téléphonique ou des vibrations du phonographe ;
cultivateur au volant de son automobile ou pêcheur en sa
barque à gazoline, il garde, au fond du cœur, en même temps
que les tristesses, les fiertés de son âme française. « La France
vaincue par les armes en un jour de faiblesse, dit noblement
le Frère Antoine Bernard, demeure victorieuse sur le sol
gaspésien par ses traditions, par sa langue, par sa religion.
L’œuvre de Cartier et des Denys, du Père Le Clercq et de
l’abbé Bourg, de tant d’obscurs pionniers de la civilisation
latine n’a pas cessé. Elle se poursuit, malgré la conquête,
malgré les roueries du vainqueur, à l’école du « rang », au cou¬
vent, à l’école paroissiale, au foyer familial où brûle sans se
consumer la flamme du souvenir. Les générations qui mon¬
tent entendent toujours l’appel de la race. »
Après le traité de Paris, avons-nous vu, bon nombre d’Aca-
diens s’enfuirent des geôles de la Nouvelle Angleterre ; les
uns par terre, les autres par mer. A pied, en effet, par les bois
et le long des rivières, par la voie surtout du Lac Champlain,
vinrent au Canada pendant plusieurs années de lamentables
caravanes de ces demi-prisonniers, qui, hâves et loqueteux,
traînaient avec eux vieillards, femmes et enfants. Ce qui
frappe le chanoine Louis Richard en ses recherches généalo¬
giques, c’est le nombre de familles incomplètes, dû au dénue¬
ment, aux souffrances, aux maladies : « Mes recherches, dit-il,
474
LA RENA ISSANCE
ont produit sur moi la plus pénible impression ; car j’ai trouvé
à chaque pas des preuves inouïes du démembrement des
familles : tous ceux qui atteignirent nos rivages n’étaient
plus que de misérables épaves : on ne rencontre que veufs,
veuves ou orphelins ; le nombre de veuves l’emporte sur celui
des veufs ; car les femmes avaient, semble-t-il, plus que les
hommes la force de supporter tant d’épreuves. » Moins épuisés,
quoique non moins misérables, furent les fugitifs évacués par
mer. Le 28 février 1766, des Acadiens de Nouvelle Angleterre
avaient supplié le gouverneur de Québec de les accueillir au
Canada ; Murray, qui avait besoin de colons, acquiesça en
avril ; le 1er septembre arrive une première goélette de Boston,
amenant 40 Acadiens ; le 8, une autre, en amenant « un grand
nombre », apparemment 50. Ce jour même, « le Conseil décide
d’envoyer au munitionnaire l’ordre de fournir aux 90 Acadiens,
ainsi qu’à leurs femmes et à leurs enfants, des vivres pour un
mois » et de faire publier un avis informant tous les seigneurs
de cette province « qu’ils devront, sans perdre de temps,
s’entendre avec les nouveaux venus pour les établir sur leurs
terres aux meilleures conditions possibles ». Rameau et Richard
estiment à 3.500 le nombre des Acadiens ainsi rentrés dès
1766 dans la province de Québec.
Les Sulpiciens, qui possédaient de vastes terres, envoyèrent
à Saint-Pierre du Portage (plus tard comté de l’Assomption)
des réfugiés de Boston et du Golfe. L’un de ces derniers,
échappé de Menoudy, Daniel Dugas, dit son petit-fils, « fut
envoyé, aux Moulins que les Messieurs de Saint-Sulpic.e pos¬
sédaient sur le haut de la rivière » (de l’Épiphanie) ; son jeune
fils, qui n’avait que sept ou huit ans, fut confié aux soins de
M. Brassier, procureur du Séminaire. En 1769, le curé de
Saint-Pierre, Sulpicien lui-même, M. Jacques Dugeay, établit
25 familles sur de bonnes terres où elles fondèrent une « Nou¬
velle Acadie », la paroisse de Saint-Jacques (le Majeur) du
ruisseau Vacher, bientôt dénommée Saint-Jacques de l’Aehi-
gan. On s’efforça d’y attirer autant d’Acadiens de Québec
que l’on put ; pour débuter, on leur donnait, outre leurs terres,
« une vache, quelques quintaux de fleur, une pesée de lard,
des instruments aratoires et quelques ustensiles indispen¬
sables ». Ils n’en durent pas moins demander, le 24 février 1779,
d être exemptés de toute corvée, tant qu’ils n’auraient pas
#
AU CANADA
475
défriché leurs terres. En 1772, Mgr Briand leur donna pour
curé l’un des deux premiers prêtres acadiens du diocèse,
l’abbé Jean Bro ou plutôt Brault, fds de déportés en France et
camarade d’études de l’abbé Bourg à Saint-Servan et à Paris.
Dernier né en Acadie (vers 1743) d’une pauvre famille de douze
enfants, élevé chez les Jésuites de France et chez les Spiritains
de Paris, ordonné prêtre à Montréal en 1772, il se consacra
pendant trente-neuf ans au bonheur temporel et spirituel de
ses frères acadiens rassemblés en ce refuge ultime. « Toute sa
vie, dit son biographe l’abbé F.-X. Chagnon, il aima ses Aca¬
diens avec une tendresse vraiment paternelle ; malgré la
douceur de son caractère, il ne pouvait dissimuler la profonde
antipathie qu’il avait pour la race anglaise. » « J’ai mis M. Bro,
dit Mgr Briand, auprès d’un gros essaim d’Acadiens venus
de la Nouvelle Angleterre au Canada et formant une grosse
paroisse dans le domaine des officiers, qui les ont charitable¬
ment aidés à s’établir. »
On estime qu’en 1775, ces transplantés, reprenant racine,
n’étaient pas moins de 250 répartis en 50 familles. Rapide¬
ment ils multiplièrent. Comme en 1778 il y eut 96 naissances
contre 29 décès, on ne s’étonnera pas qu’en 1786 ils fus¬
sent 597 ; comme en 1808 il y eut 127 baptêmes contre 30 en¬
terrements, rien de surprenant qu’en 1814 il y eut 2.007 com¬
muniants ; de même, en 1818, 171 baptêmes contre 61 sépul¬
tures, d’où 2.500 communiants. Or, depuis longtemps déjà le
surplus de la population se répandait sur les paroisses voisines.
Nous relevons les noms suivants : Bro, Martin, Le Blanc,
Dupuy, Richard, Bourgeois, Doucet, Poirier, Arsenaux, Dugas,
Vincent, Commo, Thibodo, Gagnon, Terriot, Landry, Hébert,
Melançon, Cassé, Granger, Robichaux.
« Un siècle d’existence, dit en 1872 leur curé et leur histo¬
rien François X. Chagnon, une origine des plus tragiques, une
population de trois mille âmes vivant sur une étendue de
belles terres n’ayant pas moins de quinze milles de superficie,
pour organisation religieuse une fabrique qui peut compter
chaque année 5.000 livres de revenu ; neuf écoles qui, sous le
contrôle de Commissaires, donnent entière satisfaction, un
couvent bien fondé, dirigé par des religieuses qui donnent une
éducation solide et soignée a plus de 130 élèves ; une église
spacieuse, qui peut loger au besoin 5.000 personnes, ornée de
deux belles tours surmontées de deux clochers, le tout sous une
476
LA RENAISSANCE
direction sage et énergique ; tel est, dans son ensemble, l’état
actuel de la paroisse de Saint-Jacques de l’Achigan » [l’une des
plus prospères de la province de Québec », ajoute Édouard
Richard en 1892]... Plus des deux tiers des habitants sont
Acadiens par l’esprit et le cœur ; leurs anciennes habitudes
patriarcales se conservent soigneusement de père en fils. On ne
trouve pas parmi eux, il est vrai, tout le progrès désirable dans
la culture des terres ; mais, en revanche, ils sont simples dans
leurs mœurs, ils vivent de peu ; ils ont en horreur le fléau du
luxe qui menace de perdre tant de paroisses ; ils sont persévé¬
rants dans leurs entreprises et très habiles dans l’industrie
domestique. Ce qu’ils aiment, ce qu’ils recherchent avant tout,
c’est la paix et l’union dans leurs familles, c’est une vie paisible
et les beautés de nos fêtes religieuses. »
Le Seigneur de Saint-Denis-sur-Richelieu, Pierre-Claude
Pécaudy de Richelieu, accueillit aussi sur ses terres de Saint-
Denis et de Saint-Antoine treize familles acadiennes en 1767,
une autre en 1775, d’autres encore en 1790 et en 1802 ; il leur
donna à défricher des terres du quatrième rang. On signale
trois familles Leblanc, dont une revenue de Nouvelle Angle¬
terre avec quatre enfants non baptisés ; une famille Bourgeois,
de quatre enfants aussi, laquelle descendait du vieux chirur¬
gien d’Aulnay ; un Mignault, qui, échappé de ses « chaînes »
de Géorgie, retrouva sa femme dans Québec assiégé ; un
Richard, des Mines, qui revint à pied de Philadelphie avec sa
femme portant des enfants en bas âge ; des Brun, des Bourque,
des Brault, des Robichaud, des Thibodeau, des Gaudet.
Vers 1768, une douzaine de familles des Mines, venues à
pied par le Vermont, se réfugièrent sur les bords de la Petite
Rivière de Montréal dans le comté actuel de Saint-Jean
(district d’Iberville). Un Écossais, le capitaine Alexandre
Grant, héritier par sa femme de la baronnie de Longueil, les
accueillit sur ses terres, à peine défrichées depuis 1750 par
quelques Canadiens : « ils s’attaquèrent bravement à la forêt
avec le fer et le feu. » Il y avait, et il y a encore parmi eux, des
Cire, des Hébert, des Landry, des Brault, des Granger, des
Bourgeois, des Boudreau, des Comeau, des Trahan, des
Richard, des Poirier. En cette autre « Acadie » (le nom est
resté officiel), il y eut, en 1817, 287 baptêmes, 118 sépultures,
2.800 communiants ; en 1820, 335 baptêmes, 182 sépultures ;
en 1824, 3.000 communiants. Cette forte natalité détermina
la création successive des paroisses de Sainte-Luce en 1798,
J
AU CANADA
477
de Saint-Cyprien de Napierville en 1820, de Saint-Jacques le
Mineur en 1834, de Saint-Biaise en 1873.
De même, le groupe d’ Acadiens, qui fonda une première
Cadie à Saint-Gervais, en fonda une deuxième, puis une troi¬
sième, puis une quatrième. On signale encore d’autres « Cadies »
à Sainte-Angèle de Laval, près du lac Saint-Paul, à la Joliette,
aux environs de Saint-Hyacinthe, dans les comtés de Ver-
chères, de Témiscouata, etc... Dans les basses terres du
comté actuel de Nicolet, — ces terres basses et humides que
préfèrent toujours les Acadiens, — se mêlèrent encore deux
groupes d’émigrés : aux réfugiés de Beaubassin et des Mines
venus par la Rivière Saint- Jean dès l’automne s’ajoutèrent,
en 1767, des déportés du Massachusetts venus ou à pied par
terre ou par mer sur des bateaux de Boston ; on devinera
leurs communes misères si l’on sait que la plupart des familles
étaient décimées, comptant nombre de veufs, de veuves et
d’orphelins, Ces Richard, ces Leprince, ces Bourg, ces Poirier,
ces Gaudet, ces Hébert, ces Cormier, ces Comeau, ces Bour¬
geois, ces Le Blanc, ces Landry, ces Thibodeau, ces Brault,
ces Doucet, ces Beliveau, ces Robichaud, s’établirent, à Becan-
cour, et surtout à Saint-Grégoire, « où encore aujourd’hui
(1895), dit l’un de leurs descendants, Édouard Richard,
il ne se trouve pas cinq familles dont l’origine ne soit aca¬
dienne ». En cette petite « Cadie » ils maintinrent les mœurs
de l’ancienne. « Les différends se réglaient par le moyen d’ar¬
bitres ; nous n’avons entendu parler que d’un seul procès et
jamais d’une naissance illégitime ou d’un scandale public...
La coutume existait toujours de pourvoir à l’automne aux
besoins des pauvres pendant l’hiver ; l’on portait à leur domi¬
cile tout le bois, les provisions, les vêtements qui leur étaient
nécessaires jusqu’au printemps... Toutes les pertes par le feu
étaient réparées en commun », Il va de soi qu’actives et
prolifiques comme elles le sont, ces familles d Acadiens ont
constitué un sérieux appoint dans la colonisation française du
Canada. Toutes ne restèrent pas, du reste, attachées à la
glèbe ; bon nombre s’établirent dans les villes, à Québec, à
Montréal. D’autres passèrent dans les provinces de l’Ouest,
en particulier dans le Manitoba. Quelques Acadiens, comme
J.-Auguste Richard, de Montréal, se distinguèrent même dans
les affaires : commerce, industrie, finance. Un parent de l’his-
4 18
LA RENAISSANCE
torien Édouard Richard, Mgr Le Prince, est devenu le pre¬
mier évêque de Saint-Hyacinthe : un autre Acadien, Auguste
Landry, fut en 1911 président du Sénat fédéral du Canada.
Les 100.000 Acadiens et plus de la province de Québec ne se
confondent pas entièrement avec leurs frères canadiens.
« L’Acadien est bon enfant, écrit Fontaine en 1880, assez
frondeur, d’allures libres, au franc parler ». En ses petites
« Cadies », il garde soigneusement ses coutumes propres, ses
cérémonies religieuses, sa fête nationale : il tient à ne pas se
fondre totalement dans la population canadienne, tout en
fraternisant avec elle.
Comme les Canadiens, les Acadiens ont essaimé dans tout
le reste du Canada, et l’on en trouve plus ou moins dispersés
dans les provinces d’Ontario, de Manitoba, de Saskatchewan,
d’Alberta et de Colombie. Sans doute, se disent-ils, comme « le
grand blessé de l’Ouest » : « Nous ne reconnaissons à personne
le droit d arrêter les Canadiens français à la frontière de
Québec et de leur dire : « Hors de là, vous n’êtes plus chez
vous ! » Nous sommes chez nous partout au Canada... Pour
nous, la patrie s’étend jusqu’au dernier morceau de terre
canadienne, jusqu’au dernier brin d’herbe. Chacun de nous
l’emporte avec lui dans son cœur comme un trésor sans prix. »
Or ce sont précisément deux Acadiens qui, dans l’Ontario
comme dans le Manitoba, se sont trouvés, par leur valeur
comme par les circonstances, désignés, en leurs provinces res¬
pectives, pour prendre la défense des intérêts français et parti¬
culièrement de la langue française contre « un ostracisme qui
n’a rien de commun avec le fair play », contre « la force bru¬
tale » de « majorités oppressives ». Le Sénateur Philippe
Landry, ancien président du Sénat (mort en 1919), a dignement
présidé V Association canadienne-française d'éducation de l’On¬
tario, qui lutte si énergiquement contre les perfides tenta¬
tives d’exclusion de la langue française dans les écoles de cette
province où vivent 200.000 Canadiens français. Non moins
dignement Mgr Beliveau remplit son rôle si difficile et si délicat
d’évêque français de Saint-Boniface.
« D’autres sont venus plus tard en plus grand nombre s’em¬
parer de ces plaines de l’Ouest arrosées de la sueur et du sang
des nôtres, disait ce prélat acadien le 14 février 1918 ; mais il
n'en reste pas moins vrai que nous sommes ici (au Manitoba)
a
AU CANADA
476
cent mille Canadiens français organisés en solides paroisses
catholiques, desservies par un nombreux clergé. Nous formons
la plus solide phalange de l’Église catholique dans l’Ouest du
Canada... Nous ne saurions donc désespérer de l’avenir et man¬
quer de courage sans déchoir ; or, nous ne voulons pas déchoir ;
car nous avons à cœur de demeurer catholiques et français. »
On voit que, jusqu’en ces postes avancés, les Canadiens
n’ont pas tort de confier à un prélat et à un magistrat acadiens
la défense de leurs grands intérêts nationaux.
Les Canadiens comprennent si bien cette communauté
d’intérêts qu’ils se rapprochent de plus en plus des Acadiens
jadis méconnus : non seulement ils se sentent frères de race,
mais encore unis par le besoin ; ils apprécient toute l’impor¬
tance de l’appoint acadien en leur lutte séculaire contre l’op¬
pression anglo-saxonne. S’il y eut infiltration acadienne au
Canada, « il y a maintenant, dit le R. P. Thomas Couët, o.p.,
infiltration canadienne en Acadie. Insensiblement les gens des
deux provinces se mêlent et s’assimilent. Prêtres, médecins
et avocats acadiens vont s’instruire dans les Universités de
Québec et de Montréal ; religieux et religieuses du Canada
(Pères de Sainte-Croix, Congrégation de Notre-Dame, Hospita¬
lières de l’ Hôtel-Dieu, Sœurs de Sillery), viennent créer
collèges et couvents en Acadie. A mesure que s’accentuera
le progrès, nous nous sentirons plus solidaires les uns des
autres ; et ce sera tant mieux : car nous avons besoin de notre
mutuel appui. Déjà même, dans l’échange de cordiales poi¬
gnées de main, passe chaque jour un peu plus de cette frater¬
nité qui aurait dû nous unir en tous temps. » « Frères par le
sang, par la langue et par la religion, dit de même M. Alfred
Roy dans VEvangeline (7 août 1924), rapprochons-nous,
unissons-nous, collaborons à la même œuvre de relèvement
national. »
Née de l’exemple et de l’appui de la Société canadienne de
Saint-Jean-Baptiste, la Société acadienne de l’Assomption
n’a cessé d’être soutenue par d’autres sociétés canadiennes,
telles que les Artisans canadiens-français, les Forestiers
catholiques canadiens-français. En 1909, ces derniers tinrent
à Moncton leur convention annuelle, « heureux de faire ainsi
connaissance intime avec leurs frères d’Acadie. » Depuis
quelques années les collèges de la province de Québec ont
480
LA RENAISSANCE
créé une douzaine de bourses en faveur de jeunes Acadiens
méritants. En 1924 les étudiants acadiens de Québec, qui ont
constitué le cercle d’Auinay, organisent, avec le concours des
ministres de l’Instruction publique et de la Colonisation, un
Comité Québec-Acadie, destiné à développer une précieuse
entente entre les deux grands groupes français du Canada.
Montréal compte déjà deux succursales de la Société nationale
de l’Assomption : l’une pour les hommes, l’autre pour les
femmes. Enfin, au moment où nous écrivons ces lignes, sur
l’initiative du Devoir de Montréal, 270 pèlerins canadiens
parcourent en deux trains le Nouveau Brunswick et la Nou¬
velle Écosse pour célébrer à Grand Pré, en même temps que
la grande fête acadienne du 15 août, la joie d’une entente
cordiale. « Si les Canadiens n’ont pas partagé tous les mal¬
heurs des Acadiens, dit l’un d’eux, Jules Beaucaire, dans le
Mercure de France (1er juillet 1923), ils n’en aiment pas moins
ces derniers comme des frères ; ils chérissent les mêmes sou¬
venirs ; ils tiennent à cheminer ensemble sur les routes de la
destinée française. »
Sources et autres références.
Archives du Canada. - Rapport de 1888 (coll. Haldimand), B. 202.
pp. 25-35.
, 4b?£J- B- Allaire. — Histoire de S ainl-Denis-sur- Richelieu. Mont-
real, 1905.
Abbé J. B. Ferland. — La Gaspésie. Québec, 1879.
Abbé S. A. Moreau. - Histoire de l’Acadie (comté de Saint-Jean).
Montréal, 1908.
Abbé F. X. Chagnon. — Annales religieuses de Saint- Jacques le
Majeur, vulgo de l’Achigan. Montréal, 1872.
Emile Sai.one. — Colonisation de la Nouvelle France. Paris, 1905.
pp. 447-8.
Ed. Richard. - Acadie (édit. Henry d’Arles), II, 480 ; III. 213, 218,
i-23-4, 430-440.
James Geddes. — Sludy of an Acadian Dialect spoken on the North
Snore of the Baie des Chaleurs.
Frère Antoine Bernard. — La Gaspésie : foyer de vie française et
catholique. (Thèse manuscrite de doctorat soutenue à l’Institut catholicme
de Paris en mai 1924). H
20^juület^l920)S G°UET’ °' P' ~ L’Acadie est bien vivante. (Le Devoir,
J
Editions Bossard
LA NOUVELLE ANGLETERRE ET LES PAYS VOISINS
(Reproduction interdite.)
CHAPITRE XXXII
AUX ÉTATS-UNIS
Dangereux éparpillement. — Énergiques efforts d’organisation.
S’il est difficile à l’heure actuelle de distinguer les Aca¬
diens, même groupés, de leurs frères français du Canada,
combien ne l’est-il pas plus encore de les distinguer de
ces mêmes frères aux États-Unis ? En Louisiane les Acadiens
se sont sur beaucoup de points si bien mêlés aux descendants
des Français qui les avaient précédés que toute œuvre de
discrimination est forcément incomplète. En Nouvelle Angle¬
terre où la confusion est plus grande encore, nous avons dû
nous contenter d’étudier surtout le vaste mouvement d’émi¬
gration canadienne qui entraîne avec lui et confond apparem¬
ment en un tout presque homogène l’émigration acadienne.
Cette double étude sur des sujets presque inconnus offre
d’autant plus d’intérêt qu’elle inspire, selon les points de
vue, de grands espoirs ou de grandes inquiétudes.
I. — En Louisiane
Pour étudier la question acadienne en Louisiane, nous
avons dû, à défaut de livres spéciaux, recourir aux abondants
renseignements que nous ont fournis par lettres ou de vive
voix des habitants fort autorisés de la Louisiane : ces renseigne¬
ments concordent quant aux faits ; seules, les appréciations,
selon les tempéraments, diffèrent en optimisme ou en pessi¬
misme. Nous nous sommes d’autant plus efforcé d’être précis
qu’un de nos correspondants se plaint, en même temps que de
la négligence générale de la métropole, de « l’incroyable indiffé-
LAUVRIÈRE. T U. 31
482
LA RENA ISSANCE
rence des historiens français à l’égard des Acadiens de la
Louisiane ».
Qu’ils vinssent de France ou d’Acadie, des colonies anglaises
ou des colonies françaises, les Acadiens de Louisiane y arri¬
vèrent de 1758 à 1785, si pauvres, si exténués, si découragés,
que les généreuses concessions qu’ils obtinrent en ce beau pays
leur semblèrent un Paradis terrestre ; vivre dans le bien-être
de cette plantureuse région fut pour eux une béatitude. Ils
vécurent donc largement, tant sous l’intolérance espagnole
que dans l’indifférence américaine, tant sur la côte d’Acadie
près du Mississipi que dans les lointaines régions du Sud-
Ouest : les Attakapas et les Opelousas. Sans doute, l’isolement
de ces derniers en de vastes pays perdus, qui s’étendent par-
delà les bayous de la Fourche, du Tèche et du Vermillon
jusqu’à la Rivière Rouge et jusqu’au golfe du Mexique, les
a maintenus en des habitudes traditionnelles funestes à leur
progrès social. Aussi, de la part de Yankees vaniteux, entre¬
prenants, peu scrupuleux, quel beau mépris pour cette popula¬
tion timide, passive, arriérée 1 Faute de l’estimer bonne à
une exploitation en règle, on eut du moins la sagesse de laisser
en paix cette prétendue « race inférieure ». Elle en a profité
pour faire ce qu’elle avait de mieux à faire après tant de
vicissitudes : croître et prospérer en silence dans un long repos
bien mérité.
Sous cet ardent climat, en cet immense pays de Cocagne
qui prodiguait à tous terres, troupeaux et denrées, la natalité
reprit comme aux plus beaux jours de la vieille Acadie. Elle
maintient son taux merveilleux. Aux jeunes ménages, tôt
constitués, naissent huit, dix, douze, quatorze enfants.
« Nous n’en avons encore que cinq », regrette une jeune mère.
« Moi, je puis aider le prêtre, dit un vieux paysan du bayou
Lafourche ; je n’ai eu que treize enfants, et j’en ai adopté
trois autres qui étaient orphelins ». Un missionnaire avait
apporté à la paroisse où il prêchait quantité de chapelets qu’il
destinait aux familles de sept enfants ; force lui fut de tripler
son approvisionnement. On nous cite près de Houma sept
familles qui comptent 88 enfants... Donc, en si prolifique
pays, nul besoin d’immigranls. Si même il arrive à quelques
familles trop nombreuses d’érnigrer en quête de terres plus
amples, de nouvelles naissances comblent si tôt ces vides
#
AUX ÉTATS-UNIS
483
que la population ne cesse partout de croître. On estimait
naguei e que des 3.500 à 4.000 Acadiens du temps de la cession
définitive (1804) était sortie en 1890 une population de
30.000 âmes, en 1920 de 50.000. A la délégation acadienne des
Provinces Maritimes, on vient d’affirmer en mars 1924 que
le nombre doit évoluer de 200.000 à 300.000 ; et l’on nous
assure à nous-même que cette affirmation n’a rien d’exagéré.
Il est vrai que, par suite de mariages de plus en plus fréquents
entre Louisianais d’origine et Acadiens, on ne distingue plus
guère ces derniers que par la lignée mâle, c’est-à-dire par les
noms de famille : car là, sous les tropiques, reparaissent nos
vieux noms familiers : Arsenault, Landry, Le Blanc, Thibo-
deau, Simonneau, Comeau, Cormier, Thériault, Doucet,
Gaudet, Hébert, Préjean, Daigle, Aucoin, Richard, Brault,
Bourgeois, Broussard, Prince, Roy, Trahan, Vignault. A eux
s adjoignent des noms français qui ne furent jamais acadiens ;
tant certains Louisianais d’origine s’estiment fiers d’être
« Cadiens « ou « Cayens », comme l’on dit là-bas, c’est-à-dire
fils de l’héroïque peuple martyr. Juste retour des choses
humaines !
L’abbé Casgrain qui, vers 1880, voulut voir sur place les
Acadiens du Sud, nous a donné d’eux une description qui ne
manque pas de charme :
« Je les ai trouvés les mêmes aux Attakapas qu’aux bords du
Mississipi, écrit-il en son Pèlerinage au Pays d’Evangeline.
L’habitant actuel de Petitcoudiac et de la Baie Sainte-Marie
reconnaîtrait son accent et ses coutumes. Au village de Thibau-
deau, j’ai vu les descendants du meunier de Chipoudy arriver
le dimanche à la porte de l’église en petite charrette comme au
temps de Port-Royal et de la Grand’Prée. Dans la paroisse de
Landry, j’ai entendu l’arrière-neveu du brave notaire des
Mines, Télémaque Le Blanc, raconter l’odyssée de ses grands-
parents, de la Grand’Prée à Philadelphie, de Philadelphie aux
Antilles, du Cap Français [de Saint-Domingue] à Bâton-Rouge et
et de Bâton Rouge aux Attakapas. Au bord du bayou Téche,
sous un énorme chêne vert d’où pendaient des festons de mousse
grise [le fameux « chêne d’Evangéline », sans doute | une femme
entourée de ses enfants qui jouaient parmi les lataniers, blan¬
chissait du linge dans l’onde voisine ; elle chantait une ballade
qui a bien souvent retenti le long de la Baie Française. La voix,
qui nous arrivait au loin avec les notes de l’oiseau moqueur,
disait les couplets de la Claire Fontaine :
484
LA RENAISSANCE
Oui, y a longtemps que je l’aimai ;
Jamais je ne l’oublierai...
Tu as le cœur à rire ;
Moi je l’ai-t-à pleurer...
Eh ! oui, en dépit de tous ses malheurs, l’Acadien, toujours
épris de plaisir, — plaisirs simples, champêtres, sans ostenta¬
tion, — aime le chant comme la danse, danses rustiques et
décentes, à coup sûr. Bien que conservateur en politique,
routinier même en ses mœurs et manières, il aime les change¬
ments de lieu. La « bougeote » déplace volontiers ces instables
fds d’exilés : pour peu qu’ils ne réussissent pas au gré de leurs
désirs, ils s’en vont des terres moins fertiles du Sud de la
Louisiane aux terres plus riches du Nord, à moins que, par
délassement, ils ne préfèrent pour une saison se livrer le long
des bayous au sport ancestral de la pêche.
En dépit de tous ces legs du passé, là comme ailleurs, une
lente évolution n’en transforme pas moins l’Acadien. D’éle¬
veurs qu’ils étaient à l’origine sur ces immenses pampas où
se plut à les décrire Longfellow, nombre d’Acadiens se firent
peu à peu planteurs ; la canne à sucre leur donnait le sirop ; le
coton, les vêtements ; le bayou, les moyens de transport ;
longtemps le planteur au milieu des siens resta sur son ample
domaine, isolé et indépendant, en vrai patriarche de la savane.
Or, ces savanes où, il y a une trentaine d’années, de nombreux
troupeaux de bœufs erraient en une liberté presque complète,
se transforment maintenant en plantations de canne à sucre,
en champs de maïs et de coton, en rizières, où s’appliquent de
plus en plus le machinisme et les procédés scientifiques de
culture moderne. Ainsi, l’élevage passant au second rang,
les planteurs sont désormais en majorité ; mais leurs rangs
même s’éclaircissent à leur tour par suite de l’attraction
qu’exercent sur la jeunesse les centres urbains ; car là encore,
l’urbanisme se développe avant même que la forte natalité
acadienne n’ait rempli les immenses régions fertiles du Sud-
Ouest. Enfin, la récente exploitation de riches et vastes ter¬
rains pétrolifères en plein pays acadien, surtout dans les
« bouillons » d’Anslabutte et de Houma, tend à modifier le
caractère atavique d’une race demeurée jusqu’à ce jour
sociable, hospitalière, loyale en affaires, capable même de
patriotisme français au cours de la dernière guerre. Il serait
il
AUX ÉTATS-UNIS
485
fâcheux, toutefois, qu’au contact d’une race pratique, arri¬
viste, peu scrupuleuse, uniquement soucieuse de succès maté¬
riels, se perde le vieux particularisme acadien plus calme, plus
sage, plus désintéressé, en somme plus idéaliste et non moins
heureux.
Cette évolution sociale, qu’ont hâtée les chemins de fer, tend
à diviser en trois groupes les Français de la Louisiane. A la
Nouvelle Orléans, à côté d’humbles nouveaux-venus basques
et béarnais, vit une élite sociale qui, surtout louisianaise d’ori¬
gine, parle un français très pur transmis en famille ; malheu¬
reusement, des 70.000 qu’ils étaient encore en 1870, ces fidèles
Néo-Orléanais ne sont plus que quelques milliers. Hors de la
capitale, l'anglicisation sévit moins, bien qu’on n’oserait plus
affirmer comme en 1900 que 60.000 Louisianais ignorent la
langue anglaise. Dans les petites villes et autres « Cadies », où
la proportion acadienne est de 30 à 60 0 /<-, le bilinguisme
qu’exigent les affaires est d’autant plus funeste que, depuis
une vingtaine d’années, seul l’anglais est enseigné dans les
écoles publiques et que le fâcheux snobisme des jeunes gens
et des parvenus préfère l’étalage d’un mauvais ou médiocre
anglais à la saine et modeste pratique de la langue ancestrale.
Certains centres, en majorité acadiens, se défendent mieux,
toutefois, avec leurs municipalités acadiennes, leurs usines,
leurs banques et leurs boutiques acadiennes, leurs hommes de
loi toujours fidèles au Code Napoléon (naguère encore toute
cause pouvait se plaider en l’une ou l’autre langue) ; tels sont
Vermillon surtout, Lafayette, Abbeville, Thibodeaux, Pont-
Breaux, Saint-Jacques, Sainte-Marie, Saint-Martin, Donald-
sonville, Landry, Evangeline, l’Assomption, l’Ascension, etc.
Dans les campagnes, d’autant moindre est, heureusement,
l’anglicisation par l’école que les classes anglaises ne durent
guère que six mois par an et que nombre d enfants ne peuvent
même les suivre par suite de l’immense étendue des paroisses
et du mauvais état des pistes. Autrement, grave serait, pour
le prétendu « jargon de nègres », 1 influence flétrissante
d’Ichabods infatués ou de maîtresses dédaigneuses ou dé¬
paysées. Il est vrai qu’une langue qui n’est parlée qu’à la
ferme, jamais lue ni écrite, se détériore et s appauvrit rapide¬
ment : c’est ainsi que le « Cadien » ajoute à ses vieux termes
nautiques du Nord (amarrer une embarcation = attacher une
486
LA RENAISSANCE
voiture), des anglicismes inconscients et des néologismes
locaux, qui en font un dialecte parfois difficile, mais pitto¬
resque et savoureux. « On m’a demandé si j’allais parler en
anglais ou en français, disait naguère un orateur de village.
Que nenni, ai-je répondu : « Ni l’un ni l’autre. Je parlerai en
Cayen. »
A vrai dire, l’enseignement méthodique du français est
singulièrement négligé en Louisiane. Ce fut un vrai malheur
pour 1 élément français lorsqu’en 1902 les généreuses pro¬
positions du Pere Blanche, C. J. M., furent rejetées par son
ancien condisciple du Collège de Redon, Mgr Roussel, coad¬
juteur de l’archevêque ; car les Eudistes eussent pu faire pour
les Acadiens de Louisiane ce qu’ils ont fait pour les Acadiens
des Provinces Maritimes : opérer par l’enseignement leur
relèvement social. Depuis une vingtaine d’années l’enseigne¬
ment du français, avons-nous dit, n’est plus donné dans les
écoles publiques ; il n’est plus que facultatif dans les écoles
primaires supérieures (high schools) ; même dans les collèges
secondaires (Jefferson, Holy Cross, Saint-Stanislas) comme
dans les couvents (Ursulines, Dominicaines, Sacré-Cœur),
on l’enseigne comme une langue étrangère. Seule, l’Union
française pratique à la Nouvelle Orléans un équitable bilin¬
guisme en son école de deux cents élèves. Heureusement, depuis
la guerre, la Louisiane bénéficie d’une recrudescence de l’en¬
seignement du français commune à tous les États Unis : l’on
peut estimer à 4.000 le nombre des élèves qui suivent les cours
facultatifs organisés par l’Alliance française et autrement.
Même déclin de la presse française : V Abeille de la Nouvelle
Orléans, née en 1827, vient de mourir (déc. 1923) ; la Guêpe
ne s en porte pas mieux. Dans les petites feuilles régionales
la part faite au français va toujours diminuant. Une seule
librairie française à la Nouvelle Orléans ; deux grands
magasins qui ont un rayon de livres français.
Faut-il désespérer ? Il le faudrait, si, là comme partout,
la religion catholique ne protégeait encore la langue française
et la mentalité française en son peuple de fidèles. De tous les
Etats de l’Union, c’est peut-être la Louisiane qui a la plus
forte proportion de catholiques; or, la plupart de ces catho-
iques sont Acadiens, et ces Acadiens sont d’autant plus forte¬
ment attachés à leur religion qu’ils savent tout ce que leurs
?
AUX ÉTATS-UNIS
487
pères ont souffert pour elle. Dans les campagnes, c’est donc un
spectacle aussi édifiant que pittoresque que de voir le diman¬
che arriver à l’église des véhicules de toutes sortes, surchargés
de vraies « grappes humaines » en équilibre plus ou moins
instable : partis tôt, par de mauvais chemins sablonneux, ces
fidèles ont parfois parcouru dix milles pour entendre l’une des
deux messes paroissiales ou pieusement accomplir le devoir pas¬
cal. Or, sermon, allocutions, confessions, tout se fait en français.
A défaut du prêtre, l’enseignement du catéchisme est donné
en français par des dames bénévoles ; avec combien de zèle
parfois ! On nous cite à Abbeville une mère de quinze enfants,
Mme Albert Leblanc, qui, en ayant adopté un seizième,
trouve encore le moyen de catéchiser chaque semaine une
vingtaine d’autres enfants. S’il y a mission, plus grande encore
est l’affluence, telle qu’aux jours de fête ; alors le missionnaire
français est accueilli en une famille acadienne et chaque
paroissien lui apporte des offrandes. Si le pasteur manque, les
fidèles se réunissent, quand même, à la chapelle ou dans une
salle commune ; et, comme au temps des persécutions, ils
disent toujours en français leurs messes blanches. A la maison,
on prie en français. Ainsi la langue familière devient la langue
sacrée. « Dans 50 des 130 paroisses du diocèse, écrivait en 1912
l’abbé Jeanmard, le français est exclusivement employé ,
dans 20 autres, on ne se sert qu’accidentellement de 1 anglais. »
Un sermon en anglais est moins suivi, parce qu’il est moins
compris. Même à la Nouvelle Orléans, on prêche en français
à deux messes de la cathédrale. Aussi le dernier évêque fran¬
çais de la Nouvelle Orléans, Mgr Chapelle, recommandait-il
à son clergé, pour mieux maintenir la foi de ses ouailles, de
mieux maintenir aussi la langue française dans les paroisses
de son diocèse. .
Mais, depuis 1905, deux archevêques d’une autre race lui
ont succédé ; des prêtres d’une autre langue desservent des
paroisses françaises. L’Acadien, qui ne les comprend pas, se
plaint de cette anglicisation qui obscurcit sa foi. Là comme
ailleurs, le prêtre irlandais, peu favorable à tout particularisme
oui n’est pas le sien, anglicise forcément des fidèles qui lui
semblent d’obstinés et bornés réfractaires. Heureusement,
depuis 1908, dans le nouveau diocèse de Lafayette Mgr Jean-
mard, d’origine créole, conscient du danger, maintient à
488
LA RENAISSANCE
l’église une langue qui est celle de la plupart des paroissiens ;
les Pères de la Salette l’aident en leurs missions. Combien
durera cette œuvre de résistance ? Chose grave, les prêtres de
langue française manquent de plus en plus en Louisiane :
ceux qu’exilèrent nos lois sectaires vieillissent et meurent ;
il en vient trop peu d’Acadie et du Canada ; rares sont dans le
pays les vocations sacerdotales, et la plupart se tournent
vers les ordres religieux plutôt que vers le clergé séculier, alors
que c’est dans le siècle surtout qu’il faut à l’heure actuelle
lutter. On ne nous cite que quelques curés de paroisse qui
soient d’origine louisianaise : à Saint-Charles, près Thibodeaux,
à Franklin, à Morgan City, à la Nouvelle Orléans. Il en fau¬
drait bien davantage. « Aux Acadiens de la Louisiane, nous
écrit un prêtre acadien fixé dans le pays, ce qu’il faut avant
tout, c’est un clergé de leur race qui connaisse leur langue,
leurs traditions, leur histoire et non un clergé étranger qui
ignore, méprise, supprime tout cela. Aussi accueillent-ils
comme un sauveur tout prêtre français qui vient à eux. »
De cette insuffisance de recrutement essentiel faut-il con¬
clure que cette race inconsciente est vraiment inférieure,
incapable de se défendre ? Nullement : nombre d’Acadiens
se sont distingués en Louisiane. Dès 1805, on trouve parmi les
dix-sept premiers représentants du peuple trois Acadiens :
Joseph Le Blanc pour Iberville, Joseph Landry pour l’Acadie,
et Henri Thibodeau pour la Fourche; ce Thibodeau devint
président du Sénat et en 1824 remplit les fonctions de gouver¬
neur ; une paroisse du bayou Lafourche porte son nom. Un
frasimond Landry fut vice-gouverneur en 1846. Deux autres
Acadiens furent gouverneurs de la Louisiane : en 1814, Paul
Hébert, qui, sorti de l’École militaire de Westpoint, y enseigna
et fut général de brigade pendant la guerre de Sécession et,
en 1843, Alexandre Mouton qui, président de la Chambre
louisianaise et sénateur des États-Unis, présida la Convention
de la Sécession en 1861. Pendant la guerre de Sécession, son
fils, Alfred Mouton, combattit comme général à la tête d’un
régiment en majorité acadien. Lin Fernand Mouton vient
d’être nommé lieutenant-gouverneur de la Louisiane. Parmi
les magistrats se distinguèrent le juge Blanchard et surtout le
juge Joseph Breaux, président de la Cour suprême ; dans les
lettres, le professeur Alcée Fortier, de l’Athénée Louisianaîs ;
J
AUX ÉTATS-UNIS
489
dans la diplomatie, Henry Vignaud, conseiller honoraire de
l’Ambassade américaine à Paris et aussi Président de la Société
des Américanistes de France. A l’heure actuelle, siège à Was¬
hington M. Ed. Broussard, l’un des premiers sénateurs catho¬
liques des États-Unis. Quant aux députés, maires, échevins
d’origine acadienne, ils sont légion. Bien plus « au point de
vue financier, commercial et agricole, les Acadiens du Sud
sont plus avancés que ceux du Nord », avoue l’un de ces
derniers.
Puisque le mal actuel ne tient pas à la race, mais aux cir¬
constances, à l’inconscience, au défaut d’instruction adéquate,
il n’est pas sans remède.
« Le premier devoir, disent nos correspondants, est de relever
le « Cadien c à ses propres yeux : dédaigneux du sot mépris des
Yankees présomptueux, il doit apprendre à les regarder en face
pour mieux lutter avec eux. Qu’il ne rougisse pas, mais soit
fier, au contraire, de sa religion, de sa race et de sa langue, qui
ont depuis plus longtemps que les siennes fait leurs preuves !
Pour cela, il faut lui donner, en même temps qu’une éducation
appropriée aux exigences du jour, une connaissance de sa noble
et tragique histoire, si féconde en leçons d’endurance et d éner¬
gie ; il faut, avant tout, lui enseigner sa langue, des poésies
françaises, des chants nationaux ; d’où nécessité de former des
instituteurs et institutrices de langue française, de fonder des
écoles paroissiales et des collèges régionaux, de créer des classes
dirigeantes animées d’un esprit vraiment national. Il faut à
ces Français du Sud, une fois qu’ils auront été individuelle¬
ment mieux armés pour la vie et rendus plus conscients de leurs
mérites et de leurs devoirs, fournir par l’intermédiaire d’Asso-
ciations de toute nature cette force d’action collective qu’ont
su organiser les Français du Nord, tant Acadiens et Canadiens
du Dominion que Franco-Américains de Nouvelle Angleterre.
Pour cette œuvre de relèvement national, le clergé est tout
désigné, non pas assurément un clergé allogène qui méprise
l’Acadien tout en voulant se l’assimiler, mai un clergé de sa
race qui l’aide parce qu’il le comprend et parce qu’il l’aime.
Or, les éléments s’en trouvent déjà dans les collèges et les
séminaires de la Louisiane ; une population pieuse et pullu¬
lante peut en fournir bien d’autres. Qu’on donne à ces néo¬
phytes, en même temps que la conscience de leur devon, le
zèle confiant qui ranime la vie d’une race, et leur action sera,
nous assure-t-on, volontiers secondée par l’élite acadienne :
médecins, avocats, hommes politiques plus nombreux en Loui¬
siane qu’en tout autre groupe acadien. »
490
LA RENAISSANCE
Un récent événement, postérieur à la première édition de ce
livre, va peut-être déterminer le réveil de cette race assoupie.
Sur 1 initiative de la Convention régionale de Gardner, Mass.
(2 et 3 sept. 1923) et sur les conseils d’un prêtre du Cap
Breton établi en Louisiane, le 9 février 1924 s’embarquaient
à New-York pour la Nouvelle Orléans l’honorable juge Aubin
Arsenault, de Charlottetown, I. P. E., président de la Société
nationale de 1 Assomption, et le Rév. P. André Cormier, de
Shédiac, N. B., président du Comité de Grand Pré; le 2 mars
partait à son tour de Boston le délégué officiel de l’Assomp¬
tion, M. Clarence Cormier, de Waltham, Mass, nanti d’un
généreux subside. Tous trois furent accueillis « à bras ouverts »
par des personnages officiels d’origine acadienne, tels que le
sénateui Broussard et le juge Breaux, et avec émerveillement
par les Acadiens des villes et des campagnes qui se disputèrent
l’honneur et la joie de recevoir ces « frères du Nord ». Ce fut
un « grand événement » : aux cordiales réunions de Bâton
Rouge, de Lafayette, d’Abbeville, de Pont Breaux, de Saint-
Martin, etc., on accourut de tous les coins du pays pour voir
et entendre ces messagers de même sang et de même foi qui
parlaient dans la même langue d’un passé d’autant plus
émouvant qu’on l’oubliait. » Quelques Louisianais, qui por¬
taient des noms peu connus en Acadie, se déclarèrent fiers de
leurs origines acadiennes. » Ravis furent nos conférenciers de
se découvrir ainsi de 200.000 à 300.000 « frères du Sud ».
D’heureuses décisions ont déjà été prises : le Comité exécutif
de la Société nationale de l’Assomption, réuni à Moncton
le 15 mai 1924, a résolu que le trait principal des prochaines
fêtes acadiennes à Grand Pré le 15 août serait la réception
d une délégation louisianaise, à l’occasion de l’érection
d’une Croix monumentale ; une prochaine assemblée natio¬
nale devra au plus tôt siéger en Louisiane; l’Assomp¬
tion veut étendre jusque sur les bords du Mississipi l’organisa¬
tion de ses succursales ; un Comité Acadie-Louisiane est en
formation. M. Clarence Cormier, dès maintenant membre
d honneur de la Société historique de la Louisiane, entreprend,
de concert avec le juge Arsenault, tant en Acadie qu’en Nou¬
velle Angleterre, une campagne de propagande dans le but
de resserrer les liens de parenté et, par suite, d’intime relation
entre les Acadiens du Nord et les Acadiens du Sud.
J
AUX ÉTATS-UNIS
491
Rien de plus utile que ce rapprochement des groupes aca¬
diens qu’une grande infortune sépara brutalement il y a 170
ans. Nous-même n’avons-nous pas en ce livre et bien ailleurs
préconisé et prêché cette oeuvre de renaissance nationale ?
n’y travaillons-nous pas en voulant ajouter au Comité France-
Acadie les Comités France-Louisiane et Franco-Américain ?
De même que dix étudiants acadiens sont déjà venus en
trois ans demander à l’ancienne métropole ce que ne peut
leur fournir leur groupement local ; de même ont fait sponta¬
nément une étudiante franco-américaine et une étudiante
louisianaise. D’autres suivront, professeurs, étudiants en méde¬
cine, étudiants en droit. Par une prompte et solide organi¬
sation des trois Comités, favorisons ces relations intellec¬
tuelles fécondes en conséquences incalculables.
II. — Aux Grands Lacs
Dans le Nord des États-Unis, il y a deux courants d’émigra¬
tion canadienne : l’un vers l’Ouest, l’autre vers l’Est. Le
premier, qui est le plus ancien, est le plus funeste à la race
française.
Noublions pas que, dès le dix-septième siècle, les Français
furent les premiers occupants, et longtemps les seuls colons
européens, de cette riche région illimitée de la Nouvelle France.
Citons pour mémoire les noms des Chouart et des Radisson
(1659), des PP. Joliet et Marquette (1673), des Du Lhut
(1679), des Hennepin (1689), etc. Coureurs des bois, explora¬
teurs et missionnaires français furent, là comme ailleurs,
« l’avant-garde de la civilisation chrétienne ». « L’histoire de
leurs travaux, dit Bancroft, est liée à toutes les villes célèbres
de l’Amérique française » : car ce sont des Français qui ont
fondé Saint-Paul, Saint-Joseph, Vincennes, Grands Rapides,
Prairie-au-Chien, Dubuque, Milwaukee, Bangor, Bay City,
etc... Onze États doivent leur première colonisation à la
France : le New- York en 1624, le Maine en 1625, le Wisconsin
en 1669, l’Illinois en 1682, le Michigan en 1685, l’Arkansas
en 1690, la Louisiane en 1699, l’Alabama et l’Indiana en 1702,
le Mississipi en 1716 et le Missouri en 1719. Ce n est guère
qu’en 1783 que le traité de Versailles attribua aux États-
492
LA RENAISSANCE
Unis toute cette riche région des Grands Lacs que le traité
de Paris avait en 1763 laissée au Canada c’est-à-dire les
États actuels de Minnesota (en partie), de Wisconsin, de
Michigan, d Illinois, d’Indiana et d’Ohio. L’activité fran¬
çaise en ces régions survécut à la perte même du Canada.
Mais, quand éclata la révolte des treize colonies, ii fallut
opter : Détroit et ses environs restèrent fidèles à l’Angle¬
terre ; l’Illinois et l’Indiana prirent parti pour les insurgés
après la paix. Rattaché aux États-Unis, Détroit envoya à
1 Assemblée législative de Washington son fidèle pasteur
Gabriel Gibault, emprisonné pour dettes contractées en faveur
de ses ouailles. De Baltimore, où ils établirent leur sémi¬
naire, les Sulpiciens rayonnèrent dans tout le pays où ils
organisèrent missions, paroisses et diocèses jusqu’aux Grands
Lacs et jusqu en Louisiane. Avec eux rivalisèrent les Laza¬
ristes installés dans le Missouri. Puis les Pères de Sainte-Croix
fondèrent à Indiana 1 Université Notre-Dame. Aussi compte-
t-on encore en ces régions des centaines de prêtres séculiers
ou réguliers qui sont de race française.
En 1836, le nouvel État de Michigan dénombraitl5.000 Ca¬
nadiens, à vrai dire dépossédés de leurs biens ; leur absorp¬
tion eût été rapide si, de 1850 à 1870, n’étaient venus du
Canada, des milliers de bûcherons, de mineurs, de colons qui
peu à peu s’organisèrent en paroisses et en associations fran¬
çaises sous le patronage de Saint-Jean-Baptiste; en 1892,
première convention générale à Chicago ; en 1901, célébration
du deuxième centenaire de Détroit. Mais, faute de prêtres
français, beaucoup de ces Canadiens trop épars, trop délaissés,
se sont laissé angliciser par le clergé irlandais. Les diocèses de
Chicago, de Grands Rapides et surtout de Marquette n’en
comptent pas moins, — maintenant surtout que, plus stable,
a population française se livre au commerce, à l’industrie et
à 1 agriculture, nombre de paroisses canadiennes pourvues
d’écoles françaises. L’historien du Michigan, T. Saint-Pierre
signale, en outre, « sur le lac Erié les colonies canadiennes du
Nord de l’Ohio qui comptent bien 20.000 Franco-Canadiens
et sur le lac Michigan celles de l’Illinois qui forment une popu-
ation d au moins 50.000 âmes. Dans le Michigan, en particu-
her, es Franco-Américains ont fait des prodiges pour maintenir
leur langue et leurs mœurs, en dépit de la pauvreté des rela-
H
AUX ÉTATS-UNIS
493
tions avec le Canada, de l’immense dispersion des paroisses,
de l’indifférence ou même de l’hostilité du haut clergé à l’égard
de leur particularisme. Et pourtant, le recensement officiel
de 1900 comptait 32.483 Canadiens nés au Canada et 75.584
nés aux États-Unis. Marquette, Ishpeming, Menomenee,
Lake Linden, Escanaba, Iron Mountain, Calumet, Bay City,
Saginaw, Muskegon, sont des paroisses de langue française,
tout comme celles de la province de Québec, et les Franco-
Américains prédominent à Hubbel, Hancock, Houghton,
Dollar Bay. Malheureusement, il n’y a qu’une vingtaine de
prêtres canadiens et pas un journal français. Si prospères que
soient certains négociants et industriels franco-américains
de ces régions, « l’enseignement du français, constate le secré¬
taire de l’Union Saint- Jean-Baptiste (juillet 1923), est nul en
bien des groupes du Michigan et fort négligé en bien des
paroisses de l’Illinois. » « Frères de l’Ouest, supplie l’infati¬
gable apôtre, M. Vézina, ne vous divisez pas, pressez-vous
autour du clocher paroissial, exigez pour vos enfants l’ensei¬
gnement du français ; adhérez aux sociétés nationales qui,
seules, peuvent vous sauver en assurant la survivance de
votre foi, de votre langue, de votre nationalité. » Dès sep¬
tembre 1923, une grande campagne de recrutement en faveur
de V Union Saint-Jean-Baptiste vient de commencer dans la
vieille cité de Cadillac : hommes de profession libérale et gens
d’affaires, femmes et jeunes filles s’en sont mêlés ; les débuts
promettent.
A l’Ouest, les groupes du Lac Supérieur s’appuient sur ceux
du Nord du Wisconsin et du Minnesota qui peuvent avoir
une population canadienne de 60.000 à 70.000 âmes. Dans le
Wisconsin, la population française de 20.000 âmes environ
est malheureusement trop dispersée ; mais 20.000 Franco-
Américains du Minnesota sont rassemblés à Saint-Paul, au
Petit Canada, aux Chutes Saint-Antoine, au Lac-qui-parle,
à l’Aile du Corbeau, et des 20.000 du Michigan la plupart sont
concentrés dans les comtés de Monroe, de Sainte-Claire et de
Macomb. Dans l’Illinois, outre Chicago où la population fran¬
çaise est passée de 7.000 habitants en 1863 à 20.000 en 1871,
se trouvent les centres français de Bourbonnais (4 à 5.000 âmes
ayant leur école-université dirigée par les Clercs de Saint
Viateur), Manteno, Sainte- Anne, Petites- Iles, Erable,
494
LA RENAISSANCE
Moméni, Kankakee. Le Missouri, fondé par les Canadiens, en
compte encore des milliers. On en trouve bien d’autres jusque
dans le Montana, le Colorado, l’Arizona, l’Orégon, le Nouveau
Mexique, le territoire de Washington et naturellement en
Californie. La statistique officielle de 1900 attribue aux douze
États des Grands Lacs (Ohio, Indiana, Illinois, Michigan,
Wisconsin, Minnesota, Missouri, lowa, North Dakota, South
Dakota, Nebraska, Kansas) 77.019 citoyens nés au Canada
et 198.451 nés de parents canadiens ; mais, comme plus de
25.000 autres sont issus de parents canadiens qui, nés aux
États-Unis, leur ont transmis leur langue et leur religion, on
peut porter à plus de 300.000 la population française de ces
régions.
Pourvus de leurs églises et de leurs écoles, de leurs prêtres
et de leur presse, (entre autres, le Courrier franco-américain
de Chicago et l’Echo de l’Ouest de Minneapolis), les Canadiens
des Grands Lacs luttent non sans peine contre les puissantes
forces d’absorption américaine qu’aide la néfaste influence
irlandaise. On estime à 200.000 le nombre d’entre eux qui,
faute de prêtres français, ont perdu leur nationalité française
en même temps que leur foi catholique. Sentant toute la
grandeur du péril, le clairvoyant prélat de Chicago, Mgr Qui-
gley, leur disait naguère avec autant de justesse que de
noblesse :
« Avant tout, Canadiens français, conservez vos traditions,
vos institutions ; propagez votre langue et vos coutumes : c’est
par elles que vous êtes restés en Amérique un peuple distinct
et que vous avez conquis l’admiration de tous. C’est encore en
conservant cette langue et ces traditions que vous remplirez le
mieux votre mission : donnez à l’Amérique tout ce que la vieille
France avait d admirable et que vous avez si bien conservé. »
Il n est pas douteux que des milliers d 'Acadiens se trouvent
mêlés à des centaines de milliers de Canadiens. Moins bien
enracinés que les Canadiens eux-mêmes au sol natal d’où ils
avaient été si souvent arrachés, ils purent plus facilement
qu’eux se laisser entraîner par les flots successifs de l’émigra¬
tion ; mais, à l’heure actuelle, nul travail n’a encore été fait
pour les en distinguer. On nous signale pourtant des groupes
acadiens à Milwaukee dans le Wisconsin et à Sioux City dans
le Dakota. Il y en a, certes, bien d’autres.
$
AUX ÉTATS-UNIS
495
III. — En Nouvelle Angleterre
Dans les États de l’Est, la population française est tout à la
fois plus dense, plus stable et mieux organisée. Si l’on en croit
une tradition orale que nous confirme un historien de l’Aca¬
die, Henri d’Arles, qui a longuement séjourné en ces régions,
des familles acadiennes déportées lors du grand dérangement,
n’ayant pu quitter la Nouvelle Angleterre, ont donné nais¬
sance à des groupements qui se sont maintenus et développés
jusqu’à nos jours. D'autres, en particulier à Worcester, nous
écrit M. Alexandre Belisle (21 août 1921), privés de tout
contact avec des gens de langue française, éloignés de toute
église catholique, se sont fondus dans la population ambiante
en devenant Américains et protestants ; leurs noms même
se sont anglicisés. Pour eux s’est accompli l’anéantisse¬
ment national voulu par Lawrence et ses complices.
La grande émigration canadienne date de la guerre de l’In¬
dépendance. Il était logique que nombre de Français du
Canada, tout comme les Français de France, prissent fait et
cause pour les rebelles d’Amérique contre l’ennemi commun
qui était l’Angleterre ; un régiment acadien aurait été ainsi
constitué ; l’un des généraux américains, Sullivan, était par
sa mère Acadien. La paix conclue, la jeune République recon¬
naissante donna à ces frères d’armes, qu’ils eussent combattu
sous Washington ou sous Lafayette, des concessions de terres
à Chazy dans le Vermont, où vinrent chaque année les visiter
des jésuites de Laprairie, et sur les bords du Lac Champ lain
dans l’État de New-York, the Refugees’ Tract ; leurs descen¬
dants y vivent encore. — L’émigration canadienne, qui avait
continué, insensible, pendant les premières années du dernier
siècle, prit soudain, après les troubles civils de 1837, une grande
importance. Nombre de réfugiés politiques, de « patriotes »,
franchirent la frontière et se fixèrent un peu partout, mais
surtout dans le Vermont. En ce dernier État la population
catholique était si considérable que dès 1850 il fallut nommer
évêque de Burlington Mgr de Goësbriand qui, en 1853, fit
venir du Canada et de sa Bretagne natale des prêtres destinés
à ses paroisses françaises. — Ce fut, toutefois, la guerre
496
LA RENAISSANCE
de Sécession qui détermina le grand courant migrateur :
40.000 Canadiens s’enrôlèrent dans les rangs des Nordistes ;
puis la grande prospérité financière qui suivit attira vers la
Nouvelle Angleterre des milliers d’émigrés ; pour de hauts
salaires, ils s’employèrent aux briqueteries, cordonneries,
filatures de coton, fabriques de lainage qui surgissaient de
toutes parts : les chemins de fer accélérèrent ce mouvement.
D’abord ne venaient que des jeunes gens qui s’engageaient
pour une saison, puis des adultes plus sédentaires, puis des
familles entières qui peu à peu renoncèrent à toute idée de
retour. Au début de cet exode, on afficha le mépris au Canada :
« Laissez-les partir, s’écriait Georges Cartier en 1867 ; c’est la
canaille qui s’en va. » Mais, quand on s’aperçut que cette pré¬
tendue canaille réussissait fort bien aux États-Unis, on se
ravisa, on s’inquiéta, et l’on prit les mesures que l’on crut
propres à les retenir. Trop tard : de 1875 à 1890, le nombre
des émigrés canadiens tripla ». De nos jours cet exode est
devenu alarmant. On constate que, de juin 1917 à juin 1919,
90.234 immigrants canadiens se sont inscrits aux États-Unis ;
de juin 1919 à juin 1921, 132.000 ; enfin 127.000 dans les neuf
premiers mois de 1923. Or, ces chiffres officiels ne tenant pas
compte de l’émigration clandestine, on porte le nombre des
émigrants à 300.000 par an, à 25.000 par mois.
Quelles sont les principales causes actuelles de cette émigra¬
tion tant acadienne que canadienne ? La plupart des émi¬
grants, les deux tiers peut-être, sont des ouvriers de ville et
de campagne qui ne trouvent pas au Canada des emplois assez
rétribués ni même assez réguliers. Les autres sont des culti¬
vateurs qui, ou bien adultes, se sont endettés tant par des
dépenses excessives que par une exploitation mal avisée, ou
bien qui, jeunes encore, n’ont pas trouvé de concessions de
terres à leur convenance. Il y a aussi des jeunes gens instruits
dont l'instruction se trouve moins bien rétribuée au Canada
que dans les maisons de banque et de commerce des États.
Et puis il y a la bougeotte : n’oublions pas que ces fils d’émi-
grants ne se sentent pas aussi solidement enracinés en leur
terres neuves que nos paysans de France ; l’esprit d’aventure
trouve encore des adeptes, et la contagion de l’exemple est
forte pour qui aime des rajeunissements de vie en des horizons
nouveaux.
S
VUE D’ARICHAT
Ile Madame.
VUE D’ARICHAT
Ile Madame.
AUX ÉTATS-UNIS
49?
Le mouvement d’émigration vers l’Est s’est produit moins
par infiltration progressive que par développement sporadi¬
que. L’infiltration s’accomplit surtout le long des frontières
communes, du Madawaska aux Grands Lacs. A mesure que,
poussés par la fièvre de la spéculation, les habitants de la
Nouvelle Angleterre, réduits en nombre par une natalité
déclinante, se portaient vers les grandes entreprises financières
des villes ou vers les grandes exploitations agricoles de l’Ouest,
les prolifiques familles acadiennes et canadiennes sont venues
peu à peu combler leurs vides et s’enraciner sur les terres
qu’avaient vainement défrichées les Pilgrim Fathers et leurs
descendants. Cette substitution graduelle, et d’autant plus
stable de l’élément français catholique à l’élément anglais
protestant au cœur même de la plus vieille colonie puritaine,
est un phénomène démographique des plus remarquables,
qu’on y voie, selon les croyances, un juste retour des choses
humaines ou une intervention quasi providentielle. En tout
cas, cette pacifique conquête du sol anglais par les fils ou cou¬
sins des persécutés de 1755 s’accomplit surtout dans les États
du Maine, du New Hampshire, du Vermont, et particulière¬
ment du New-York.
Dès 1884, l’abbé F.-X. Chagnon, ce « père des conventions »,
estimait en cet État à 74.285 les membres de ses 13.745 familles
franco-américaines, soit 6.800 à Cohoes, 5.000 à Platteburgh,
3.500 à Redfrod, 2.300 à Malone, 2.500 à Ogdensburg,
2.000 à Buffalo. Nombre de ces familles restent attachées au
sol. Vers 1890, dans le seul comté de Clinton, près du lac
Champlain, on estimait que sur 55.000 habitants, il y avait
26.300 Canadiens, presque tous fermiers. Dans le Vermont,
se trouvent, en outre, nombre de ces excellents travailleurs
du bois qu’a toujours fournis le Canada : bûcherons, charpen¬
tiers, menuisiers. Même de nos jours, dans la partie ouest du
Massachusetts, on a trouvé 4.433 familles franco-américaines
établies sur des fermes ; la moitié d’entre elles les possèdent,
en même temps qu’elles les cultivent. Ces fils de paysans,
épris de propriétés immobilières, s’enracinent en terre améri¬
caine. S’emparer du sol américain qu’abandonne le Yankee,
voilà l’idéal de nombre de Franco-Américains. Ainsi, tant par
submersion que par migration acado-canadienne, les Puritains
disparaissent de leur vieil habitat jadis si durement acquis.
32
LAUVRIÊRE. T. II
LA RENAISSANCE
49 8
Plus remarquable encore que cette infiltration progressive
de la classe paysanne est le développement sporadique de la
classe ouvrière. Depuis la guerre de Sécession, chaque fois que
se crée en Nouvelle Angleterre un centre industriel, tout de
suite afflue la main-d’œuvre acadienne et canadienne qu’at¬
tirent le taux élevé des salaires et un ensemble apparemment
avantageux des conditions d’une existence nouvelle ; en même
temps fuit la population ouvrière de race anglaise et même
irlandaise, qui se montre tout à la fois plus exigeante, moins
laborieuse et moins docile. C’est ainsi que villes et campagnes
se vident également de leur population urbaine et rurale. En
voici un exemple entre mille: Worcester, Mass, qui ne comp¬
tait en 1823 que 3 familles françaises et 40 en 1852, dénombrait
1.743 Acado-Canadiens en 1869 et 18.000 en 1911. En 1891,
le Père Hamon signalait des majorités françaises en nombre
de petites villes industrielles de dix à quinze mille habitants
et de fortes minorités en de grandes villes manufacturières,
telles que Fall River, « la plus française des villes américaines »
(15.281 Franco-Américains en 1910), Lowell (12.269, en 1924
25.000), Worcester (4.988), Providence (4.456). Manchester,
Woonsocket, Southbridge, etc. Or, d’après l’Union de Woon-
socket (sept. 1922), il y aurait de nos jours 40.000 Franco-
Américains à Fall River, 32.000 à Woonsocket, 30.000 à
Manchester, 10.000 à Southbridge (sur 16.000 habitants)...
A Lewiston, Me, plus d’un tiers de la population est franco-
américaine. Dans les cordonneries de Marlborough, sur
15.000 ouvriers, 4.000 naguère étaient français.
« Les Franco-Américains sont le pilier des industries de notre
région, dit le gouverneur du Massachusetts (Union de Woon¬
socket, juillet 1922) et, dans tous les genres d'affaires commer¬
ciales, ils ont acquis un rang élevé. » a U y a parmi les nôtres,
confirme M11® Rocheleau, des milliers d’artisans, dont un très
grand nombre sont passés maîtres dans leurs métiers... Mais
c’est surtout quand il met la main au rabot que le Franco-
Américain excelle. Il est né charpentier : il travaille le bois
avec le même amour que l’ Italien le marbre. On le rencontre
partout où s’érigent banques, hôtels et gratte-ciel. Ces pla¬
cages, ces moulures, ces lambrissages compliqués, ces beaux
travaux de marqueterie ; tous ces chatoiements de boiseries
somptueuses sont presque toujours exécutés par des Franco-
Américains sous les yeux de contremaîtres et de patrons franco-
américains comme eux. Après l’ouvrier et l’artisan, il y a chez
AUX ÉTATS-UNIS
499
nous, tout comme au Canada, les agents, les courtiers, et puis
la grande armée du négoce. Les marchands ne se comptent plus ;
beaucoup font des affaires considérables. Et nous avons des
nôtres dans la haute finance et dans la grande industrie qui
importent, exportent, brassent de grosses affaires. Dans les
professions libérales, les nôtres sont largement représentés.
Nos avocats deviennent juges ; nos médecins et chirurgiens,
chefs de clinique ; nos éducateurs, surintendants des écoles,
quand ils n’occupent pas des chaires dans les universités. »
N’empêche que, malgré ces développements assez récents,
l’immense majorité de la population franco-américaine reste
prolétaire.
Quant à l’importance numérique de cette population, elle
est très difficile à établir, puisque les statistiques officielles
ne comptent que les native-born, c’est-à-dire les enfants issus
de parents franco-américains. Ainsi, la statistique officielle
de 1900 donne aux États-Unis 810.105 Franco-Américains,
dont 508.362 à la Nouvelle Angleterre ; or, un recensement
diocésain de cette dernière région en dénombre 753.532 ; soit
un écart de 125.170, ou de 42 %. Dans le seul État du
Maine, les Franco-Américains, procédant eux-mêmes à leur
recensement, trouvèrent en 1906 le chiffre de 91.567, alors
que la statistique officielle ne donnait que 57.682. Un recen¬
sement diocésain de 1910 donne les chiffres suivants en
sept diocèses : Ogdensburg, N. Y, sur 63.520 catholiques,
42.500 Franco- Américains ; Burlington, Vt., sur 46.000,
32.204 ; Manchester, N. H., sur 70.000, 40.302 ; Portland,
Me., sur 71.000. 43.500 ; Boston, Mass., sur 510.000, 45.000 ;
Springfield, Mass., sur 170.000, 69.800 ; Providence, R. I., sur
195.000, 53.603. Donc, une majorité de 92.014 dans les quatre
premiers diocèses et le tiers dans les sept diocèses. Mais les
choses n’en sont pas restées là. De 300.000 en 1890, le nombre
des Franco- Américains s’est élevé en vingt ans, d’après
le susdit gouverneur Cox en 1922, à plus de 800.000 en
Nouvelle Angleterre, dont plus de 400.000 dans le seul
Massachusetts.
Voici, du reste, le recensement officiel de 1920 ; il ne man¬
que pas d’éloquence, si incomplet qu’il soit ; la sécheresse
même de ses chiffres est grosse d’espoirs incalculables.
5Ô0
LA RENAISSANCE
Citoyens de langue française
nés à l’étranger
Citoyens de langue française
nés aux États-Unis
Massachusetts. . . . 116.634
New-York . 48.238
New Hampshire . . 30.609
Maine . 36.071
Rhode-Island .... 31.270
Connecticut . 18.376
Vermont . 14.406
Massachusetts.... 187.457
New- York . 71.384
New Hampshire. . 52.637
Maine . 51.285
Rhode-Island . 48.532
Connecticut . 30.884
Vermont . 25.898
Total . 303.604
Total . 468,076
Total général : 303.604 + 468.076 = 771.680
Or ces chiffres semblent tellement inférieurs à la réalité
(d’aucuns parlent de 1.500.000 et d’autres de 2.000.000)
que les Franco-Américains, en leur récent congrès de Fall
River (25-26 novembre 1923), ont décidé de faire eux-mêmes
le recensement de leur population qu’ils estiment à plus d’un
million et demi. Bientôt seront publiés les résultats de cette
grosse opération qu’en ce moment mènent à bonne fin les
grandes sociétés nationales des Franco-Américains. Comme
les descendants des cent Pilgrim Fathers et autres Anglo-
Saxons ne sont guère que 30 millions sur une population de
110 à 115 millions d’habitants, ils s’efforcent de réduire le
chiffre des allogènes ; dès lors, on conçoit que les Franco-
Américains, si bons citoyens qu’ils soient, prétendent affir¬
mer la véritable importance de leur entité nationale.
Dans le Massachusetts, le directeur de la statistique, M. Char¬
les F. Pidgin, s’est livré à des recherches fort intéressantes.
En 1895, les Franco-Américains du Massachusetts étaient
officiellement 109.763 ; en 1905, 118.247, soit une augmenta¬
tion de 8.484, ou 8 %. Mais en 1895, il y en avait, en outre,
198.393 nés aux États-Unis de Franco- Américains et en 1905
233.921, soit une augmentation de 35.528, ou 30 %. La
natalité était donc presque quatre fois plus forte que l’im¬
migration. En 1895, la proportion des naissances était de
80 % ; en 1905, de 97 %. Le nombre des descendants de
Franco-Américains égalait presque celui des immigrants. On
AUX ÉTATS-UNIS
501
voit que la sève française n’a rien perdu en cette transplanta¬
tion de ceps vigoureux. Autre statistique intéressante :
68 0 /0 de cette population habitait des villes ; 21 0 j0 des vil¬
lages ; 6 % seulement, Boston ; mais, de 1895 à 1905, l’augmen¬
tation dans les campagnes a été de 115 %, alors qu’elle a été
de 90 0 /0 dans les villes ; enracinement plus sain et plus ferme
de la race. Malheureusement, les mariages mixtes sont rela¬
tivement nombreux : contre 168.264 Franco-Américains qui
ont épousé des Franco-Américaines, 17.257 ont épousé des
Américaines, dont 1.348 Irlandaises, et 12.873 Franco- Améri¬
caines ont épousé 2.313 Canadiens anglais et 9.133 Américains.
A moins que, parmi ces prétendus Américains ou Américaines,
ne se trouvent des Franco-Américains ou Franco-Améri¬
caines, de la troisième ou quatrième génération, il semble
que c’est de ce côté que se trouve le danger de déperdition
pour la race.
D’autre part, ce n’est pas impunément que des centaines de
milliers de paysans abandonnent la saine culture des champs
en plein air pour se condamner au labeur de tâcherons dans
l’atmosphère viciée des usines et surtout des filatures de coton
proverbialement malsaines. Naturellement, des chefs d’in¬
dustrie, qui, âpres au gain, traitent les gens en machines, ont
exploité à outrance la fraîche vigueur, la bonne volonté naïve,
l’ignorance excessive de ces ouvriers improvisés ; à raison d’une
piastre par jour, sans autre répit qu’une heure à midi, fonc¬
tionnaient, de six heures du matin à six heures du soir, ces
organismes humains mal nourris et mal soignés. Si le profit
individuel de ces ouvriers français était minime, le profit
familial n’était lui-même possible que parce que les familles
étaient nombreuses, femmes et enfants, ceux-ci dès le bas âge,
s’attelant à des besognes au-dessus de leurs forces. Consé¬
quence fatale : à ce régime de forçat, les plus robustes santés
cèdent, déclinent, s’étiolent, d’autant plus vite que, la journée
finie, les familles épuisées ne trouvent souvent d’autre refuge
que de grandes bâtisses ouvrières de cinq à six étages, où,
parquées par métier, elles s’entassent en mornes troupeaux
humains dans une promiscuité funeste. Que de belles santés
la tuberculose a ainsi, en quelques années, minées et condam¬
nées à une fin précoce I Et puis, à quoi bon gagner davantage,
si tous les gains s’en vont en dépenses excessives et parfois
502
LA RENA ISS ANCE
superflues ? Faute de pouvoir amasser le pécule primitivement
destiné au paiement de vieilles dettes, à la libération d’hypo¬
thèques, à l’achat de terres convoitées au pays natal, le culti¬
vateur, improvisé ouvrier, renonce peu à peu à toute idée de
retour et, de stable citoyen indépendant en sa patrie, devient
prolétaire instable et dépendant en un monde étranger. Cer¬
tains de ces déracinés, même en acceptant les plus humbles
tâches, disent Desrosiers et Fournet, « n’ont, à aucun point
de vue, amélioré leurs conditions matérielle, sociale ou poli¬
tique ; ils n’ont souvent fait que passer d’un endroit à un
autre, suivant les fluctuations de l’industrie et du commerce ».
Pour remédier à ce fâcheux processus de déperdition natio¬
nale, sociale et morale, on a, dès 1874, constitué des agences
de rapatriement, qui en certaines années ont ramené au
bercail jusqu’à 2.000 créatures égarées et qui de nos jours
(1924) se vantent de ramener 100 familles par semaine.. Sous
le ministère Laurier, l’abbé Gravel, profitant d’une période
de chômage en Nouvelle Angleterre, a su ramener des milliers
de déracinés et les enraciner à nouveau dans les bonnes terres
canadiennes du Saskatchewan ; de tels exemples méritent
d’être suivis. Mais que de déracinés se refusent à reprendre
racine ! « Leur humeur aventureuse l’a emporté sur les souve¬
nirs de la patrie absente. Ils ont préféré les longues privations
et les durs labeurs aux perspectives que leur offrait leur pays
d’origine ». Des habitudes prises, fussent-elles néfastes, ne se
corrigent pas aisément, et ce n’est qu’en ces dernières
années que l’émigration a cessé de croître.
Mais que faire des émigrés, désormais installés à demeure
en pays étranger ? Leur nombre était si considérable qu’on ne
pouvait se désintéresser de leur sort précaire : ils étaient d’au¬
tant plus exposés à perdre leur foi catholique et leur menta¬
lité française que, là comme partout, aux formes variées de
l’assimilation américaine s’ajoutait la funeste influence de l’an¬
glicisation irlandaise, exacerbée par la concurrence prolétaire.
« Nos adversaires ont si bien compris la puissance de cohésion
que nous procure 1 idiome national, proclame la dix-neuvième
convention des Franco-Américains du Connecticut (Norwich,
7 et 8 sept. 1909) que c’est contre ce château-fort qu’ils ne
cessent de diriger leurs plus fortes batteries. » Ces oublieuses
victimes des persécutions européennes en vinrent, en effet.
J
AUX ÉTATS-UNIS
50S
en leur fureur intolérante, jusqu’à appeler l’aide du bras
séculier contre tout idiome qui leur résiste : « Les langues
étrangères doivent disparaître, écrit en 1891 l’abbé Talbot
Smith dans la Catholic Review. L’État doit y veiller et y
apporter remède... Il faut écraser les chefs de ce mouve¬
ment » [en faveur des langues maternelles]. Heureusement,
quels que soient ses défauts, le Français d’Amérique a d’ordi¬
naire deux qualités ; il est particulariste et grégaire : ayant
conscience de sa valeur ethnique, il s’associe pour la mieux
défendre. Non seulement, avons-nous dit, surtout en Nouvelle-
Angleterre, l’émigration canadienne est rarement individuelle
et uniquement familiale ; individus et familles tendent à
s’unir dans le pays étranger en groupes bien consti¬
tués. Or, à peine un groupe français s’est-il formé quelque
part qu’en bons amis aux vieilles habitudes sociables on se
réunit le soir, la journée finie ; on veut s’entendre, s’unir,
s’organiser, créer une petite France, son petit Canada, sa petite
Cadie ; on veut avoir comme là-bas, encore mieux que là-bas,
sa paroisse avec son église et son prêtre français, son école,
avec son « frère » ou sa « sœur », son journal, si possible, et sa
fête nationale.
Le clergé français a, de bonne heure, compris la nécessité
d’organiser les paroisses françaises pour dérober ses ouailles
à l’emprise du clergé irlandais. « Les Canadiens ont besoin
d’églises séparées », proclame dès le début Mgr de Goësbriand.
dont nous avons déjà signalé l’actif enrôlement pour cette
œuvre religieuse et nationale de prêtres bretons et canadiens.
Ainsi se sont constituées dès 1850 et 1856 les paroisses fran¬
çaises de Burlington et de Swanton dans le New Hampshire,
en 1867 de Notre-Dame de Pittsfield dans le Massachusetts,
en 1869 de Saint-François de Waterville dans le Maine, etc...
En 1890, il y avait ainsi en Nouvelle Angleterre 22 paroisses
entièrement françaises contre 15 paroisses mixtes. De nos
jours, les Acado-Canadiens sont en majorité dans cinq dio¬
cèses de la province ecclésiastique de Boston : car il faut se
méfier des statistiques officielles. En 1906, dans le Maine, alors
que le rapport officiel donnait 25.000 Franco-Américains
contre 35.000 Irlandais, un recensement minutieux entouré
des plus grandes formalités légales donnait 91.567 Franco-
Américains contre 31.980 Irlandais; 1 évêque de Portland
504
LA RENA ISS ANCE
n’en est pas moins Irlandais, et à ce point assimilateur qu’un
récent procès a fait scandale. Aussi les Franco-Américains
ont-ils bien souvent, non seulement leurs curés de langue
française, mais parfois leurs évêques même comme Mgr Mi-
chaut, fils d’Acadien, à Burlington, et Mgr Guertin, à Man¬
chester. Le tableau suivant, emprunté au sixième volume de
la Caiholic Encyclopœdia (1909) proclame en sa brève élo¬
quence la forte organisation religieuse des Canadiens français
dans les six États de la Nouvelle Angleterre.
Diocèses
Paroisses
Missions
Prêtres
séculiers
Prêtres |
réguliers
Boston .
20
2
33
31
Hartford .
13
7
14
16
Springfield ....
38
5
59
14
Burlington ....
39
31
48
11
Portland .
30
40
40
16
Manchester. . . .
25
15
38
17
Providence. . . .
21
_
42
8
Fall River .
16
1
28
17
8
..
202
101
302
130
Malgré l’autorité de ces chiffres, la part faite au clergé fran¬
çais en Nouvelle Angleterre n’est pas ce qu’elle devrait être :
à la tête de cinq diocèses à majorité franco-américaine ne se
trouvent pas actuellement, selon l’équité, cinq évêques
franco-américains, mais un seul. « Notre hiérarchie américaine
doit être protégée contre toute invasion étrangère », proclame
odieusement le polémiste irlandais Talbot Smith (24 mai 1891).
Bien plus, nombre de paroisses à majorité franco-américaine
ou même presque totalement franco-américaines ont des
prêtres irlandais, parfois hostiles à leurs ouailles. « Nous
demandons avec toute l’énergie dont nous sommes capables
des curés de notre nationalité en des paroisses à majorité
française », réclame en 1909 la Convention du Maine qui a le
plus à se plaindre de la persécution irlandaise. Ce n’est pas
que manque le clergé français d origine locale ou autre ; non,
c’est la bonne volonté qui fait défaut dans les hautes sphères
ecclésiastiques de la Nouvelle Angleterre; et, plus haut
*
AUX ÉTATS-UNIS
505
encore, malgré le fameux mémoire de 1906, l’on est mal
renseigné par des intrigants dont l’intérêt est précisément
de tromper.
L’Action Française, de Montréal (janvier 1924), signale un
nouveau danger :
« Faut-il dire, avec quelques critiques, que les nouveaux
prêtres franco-américains comprennent un peu différemment
leurs devoirs, qu’ils sont plus enclins à accepter sans inventaire
les idées modernes de gratuité [scolaire], d’uniformité, d’améri¬
canisation, à exagérer l’importance de l’anglais, à accorder au
français une place plutôt décorative, à oublier que le problème
ne consiste pas à faire des enfants des Américains, mais à les
garder Franco-Américains ? Nous laissons à d’autres de répon¬
dre. Certains trouvent aussi des motifs d’inquiétude, — peut-
être est-ce sans raison, — dans le fait que l’on dirige de plus en
plus vers les séminaires américains les jeunes ecclésiastiques
que l’on envoyait autrefois recevoir leur formation théologique
au sein de l’atmosphère canadienne-française de Montréal et de
Québec. On constate que des sujets apparemment brillants sont
refusés à l’admission à la prêtrise, tandis que d’autres moins
bien doués sont acceptés sans difficulté ; et l’on voit en tout cela
une tentative de rabaisser le niveau intellectuel du clergé
franco-américain. D’autres enfin s’alarment de la pénurie des
vocations ecclésiastiques, alors que le besoin de prêtres de for¬
mation française devient de plus en plus pressant. »
Qui perd le plus à ces menées perverses d’une ambition
aveugle ? le catholicisme. Comme les deux tiers des Irlandais
aux États-Unis n’ont plus la foi catholique, angliciser les
Franco-Américains, c’est les vouer tôt ou tard à l’apostasie.
Des 15 millions de catholiques anglais aux États-Unis,
5 millions seulement sont Irlandais ; les autres Irlandais sont
incroyants. Les plus fermes soutiens de l’Église sont donc ces
Franco-Américains bernés par ceux-là même dont l’intérêt
et le devoir religieux seraient de les encourager et de les
organiser.
Malgré l’insuffisante part qui lui est faite dans les plus hautes
fonctions comme dans les plus humbles ministères de la hiérar¬
chie ecclésiastique, le clergé franco-américain combat de
son mieux la funeste influence anglicisante du clergé irlan¬
dais ; mais l’église seule, comme le comprend ce clergé franco-
américain, ne suffit pas plus pour le maintien de la religion que
pour le maintien de la nationahté : il faut l’école.
506
LA RENAISSANCE
« La première école pour l’enseignement du français en Nou¬
velle Angleterre, lisons-nous dans l’ Union de Woonsocket
(juillet 1922), fut fondée à Rutland, Vermont, en 1869, sous le
nom d’Académie Notre-Dame de Vermont par la Congrégation
des Sœurs des SS. Noms de Jésus et de Marie. [Ce fut, je crois, le
premier couvent canadien en Nouvelle Angleterre, confirme le
père Hamon.] Le Père Louis C. Gagnier, nommé en 1868, par
Mgr de Goesbriand, directeur des Œuvres catholiques chez les
émigrés du Vermont, décida les religieuses d’Hochelaga, (Mon¬
tréal), à venir ici pour établir une école en vue de l’enseignement
du français. Au début du printemps 1869, la supérieure. Sœur
Marie François de Borgia, et quatre autres religieuses arrivèrent
donc à Rutland, louèrent une maison dans la Grande Rue et
recrutèrent des élèves parmi les Canadiens du village et des
environs ; l’ouverture des classes se fit en septembre avec une
trentaine d’élèves... En 1874, les religieuses achetèrent deux
grandes maisons, l’une à gauche, le pensionnat, l’autre à droite
la maison des sœurs, et les transformèrent en une Académie qui,
en 1879, comptait soixante élèves. En juin 1882, alors que près
d’une centaine d’élèves suivaient les classes, de regrettables
difficultés amenèrent la retraite des religieuses des SS. Noms de
Jésus et Marie,; elles fermèrent leur Académie et vendirent leur
couvent... C’est un triste souvenir pour les Franco-Américains
de la Nouvelle Angleterre et en particulier de Rutland ». [On
devine sans peine d’où vinrent ces difficultés].
« La langue garde notre nationalité, a dit l’un des plus fervents
défenseurs de la cause franco-américaine, Ferdinand Gagnon,
et notre nationalité garde notre religion et nos mœurs. Tant
que nos enfants parleront français, ils resteront Canadiens ; ils
seront catholiques. Dès qu’ils perdront leur langue, ils perdront
aussi leur foi. » « La langue française, affirment Desrosiers et
Fournet, constitue pour les Canadiens le meilleur préservatif
contre les tentations d’apostasie, d’indifférence religieuse et
de schisme. »
Ce principe essentiel est toujours si bien compris, que, dans
le Courrier de Salem du 24 mars 1921, nous lisons :
« Il y a quelque temps, les journaux français du pays se sont
occupés d’une question de la plus haute importance pour la
conservation de notre race et le maintien de la foi catholique
parmi les nôtres aux Etats-Unis : je veux parler de nos écoles
paroissiales... Pour nous Franco-Américains qui désirons le
parler français dans nos familles, nous n’avons qu’une chose à
faire ; c’est d’envoyer régulièrement nos enfants à nos écoles
paroissiales... Nos écoles sont soutenues uniquement par les
faibles contributions que l’on demande... Que ceux qui ont les
moyens d’encourager une œuvre aussi indispensable réfléchis-
a
AUX ÉTATS-UNIS
507
sent et donnent à cette question vitale toute leur énergie et
tout leur dévouement. » « Au Canada, dit l 'Etoile, de Lowell
(26 mars 1921), nos pères ont fait merveille en matière d’éduca¬
tion. Leurs fils émigrés aux États-Unis n’ont pas hésité à créer
nos incomparables écoles paroissiales. » « Restons maîtres de
l’école, dit Y Union (mai 1922) : car la lutte est à l’école, gar¬
dienne de notre foi et de notre langue, asile de nos traditions
nationales. La neutralité n’est qu’un masque d’hostilité. C’est
à l’école que se joue le sort des nations, que se forme l’âme des
peuples. Restons maîtres de l’école. »
D’accord avec son curé, chaque groupe acadien de quelque
importance bâtit donc, et non sans dépenses dignes de toute
louange, auprès de son église paroissiale son école paroissiale :
l’une soutient l’autre. Dans les écoles de filles, on n’enseigne
que le français ; dans les écoles de garçons, on ajoute l’anglais ;
car la formule est : « Au dehors, l’anglais pour les affaires ; en
famille, rien que le français. » Pourquoi le français seul aux
filles ? Nos mères ont une vocation spéciale : façonner en
leurs enfants des âmes françaises ; qu’elles entretiennent donc
pieusement au foyer la langue qui fit nos ancêtres probes,
valeureux et croyants 1 » Quelle part doit être faite au fran¬
çais dans les écoles de garçons ? à l’acharnement des sectaires
du Connecticut, les Franco- Américains ont arraché en 1923
l’autorisation légale d’au moins une heure par jour ; mais
ailleurs on obtient davantage : dans le Rhode Island où l’élé¬
ment français constitue le sixième de la population, les jeunes
Franco-Américains parlent aussi couramment et correctement
une langue que l’autre. « L’école est notre arsenal, dit I Union
Saint- Jean-Baptiste (12 oct. 1921) : bâtissons donc des
écoles nombreuses, salubres, bien aménagées ; améliorons
nos méthodes, en histoire surtout, afin que nos enfants,
conscients du rôle glorieux de leurs ancêtres en Amérique,
aient, avec la fierté de leur race, un idéal vraiment national. »
Et, pour que tous les enfants même les plus déshérités pro¬
fitent de cet enseignement patriotique, une caisse des écoles
donne des bourses à ceux des enfants pauvres qui sont bien
doués : car « l’élite de la jeunesse, d’où qu’elle vienne, nous
donnera les classes dirigeantes de demain. '
D’après un recensement approximatif ( Cath. Encyctop., vol.
VI), il y avait en 1908, dans le diocèse de Boston, 15 écoles
canadiennes fréquentées par 7.263 élèves, dans celui de Burling-
508
LA HENA ÏSSANCE
ton 17 par 4.009, dans celui de Fall River 14 par 6.171, dans
celui de Hartford 10 par 3.508, dans celui de Manchester
19 par 8.833, dans celui de Portland 13 par 6.073, dans celui
de Providence 14 par 7.414, dans celui de Springfield 31 par
11.712, soit dans toute la Nouvelle Angleterre 133 écoles fran¬
çaises fréquentées par 54.983 élèves tant acadiens que cana¬
diens. « Depuis seize ans, à vrai dire, le nombre des écoles a
augmenté ; le chiffre des élèves a presque doublé ; malheureu¬
sement, le nombre des maîtres et des maîtresses n’a pas suivi
la même progression. Il n’est pas rare qu’une religieuse donne
l’instruction à une centaine d’enfants parqués dans un local
qui n’en devrait contenir que la moitié ; ou bien, l’on est obligé
de recevoir les enfants par groupes : garçons le matin, fdles le
soir ; toutes conditions qui ralentissent d’autant plus les pro¬
grès de l’éducation que les Franco-Américains veulent non
sans raison une éducation marquée du double caractère et
français et américain. » D’autre part, ce n’est pas sans inquié¬
tude que les Franco-Américais constatent le nombre encore
bien trop considérable d’écoles mixtes. « L’école mixte, disent-
ils, mène à des mariages mixtes » ; or, chaque fois qu’en un
milieu anglo-saxon un Canadien ou une Canadienne entre
dans une famille anglaise ou irlandaise, ses enfants se trouvent
dès la première génération anglicisés ; ils sont perdus pour la
race française. Aussi, en leur vingtième congrès de Stafford
Springs (25 et 26 oct. 1911), les 200 délégués franco-améri¬
cains proclamèrent-ils « comme un déni de justice le fait que
dans certains milieux on tente sans cesse d’une manière
sourde mais avérée de reléguer la langue française à l’arrière-
plan des études... Il n’est ni juste ni raisonnable que dans des
écoles paroissiales entretenues à nos frais le français ne soit
pas enseigné au moins a 1 égal de l’anglais » Mêmes vœux
émis en 1909 à Brunswick par la Convention du Maine où,
l’intolérance sévit le plus odieusement : « droit absolu à notre
langue maternelle dans nos églises et nos écoles payées de
nos deniers ; . nomination d’instituteurs et d’institutrices en
ces écoles dont le nombre doit être proportionné à notre popu¬
lation. » Malheureusement, l’acharnement irlandais ne désarme
pas. « La politique catholique en matière d’éducation est
d insister pour que tous les sujets soient enseignés en anglais,
y compris la religion. » Stimulé par elle, le gouvernement de
H
AUX ÉTATS-UNIS
509
Washington menace de créer un ministère de l’Instruction
public qui supprimerait tout privilège.
Quoi qu’il en soit, dès maintenant les écoles paroissiales
ne suffisent même plus ; il faut un enseignement plus élevé.
Trois à quatre mille jeunes Franco-Américains ont beau fré¬
quenter les principaux collèges classiques et techniques du
Canada, les congrégations religieuses ont senti la nécessité
de créer en Nouvelle Angleterre une quinzaine de collèges et
d’écoles supérieures de tout genre. « Nous devons viser à devenir
des maîtres dans toutes les voies de l’activité humaine, dit
Y Union, (juill.-déc. 1921). Nous vivons en un pays où le travail
sous toutes ses formes se développe d’une manière merveil¬
leuse, où tous les hommes rivalisent dans tous les métiers
et toutes les professions : commerce, industrie, finance ;
créons donc une institution qui donne à la génération grandis¬
sante l’instruction requise pour parvenir aux plus hautes
situations dans les affaires. » De là, entre autres, le collège
technique du Mont Saint-Charles, à Woonsock ; dû à des
souscriptions privées, il est dirigé par les Frères du Sacré-
Cœur. Mais ce n’est pas tout : il faut, même en cette nation
pratique, des humanités ; ainsi, en 1903, les Assomptionnistes
de France, offrant une avance de 60.000 dollars, fondèrent
un collège classique sur la colline de Greendale à Worcester,
Mass.
a Au début, modeste maison de bois, lisons-nous dans l’ Union
de Woonsocket, R. I. (Juillet 1922), le Collège est devenu en
quelques années un imposant édifice de briques et de granit.
A une première aile bâtie en 1905 sont venus s’ajouter en 1912
un corps principal de bâtiment et cette année une nouvelle
aile, due en majeure partie à la générosité du clergé... Le collège
pourra donc dès l’an prochain recevoir environ 290 élèves. —
L’enseignement est bilingue... Pourquoi le français ? Parce que
le Collège de l’Assomption veut être le lien entre le Canada et
l’Amérique ; il veut vivre du passé comme du présent, tout en
admettant le progrès. Le passé, c’est le Canada avec son patri¬
moine de vertus, ses exploits, ses gestes épiques, son histoire...
Descendants de Latins et de Français, nous avons le devoir de
toujours garder ce qui nous fait tels, ce qui nous distingue de
tous les autres groupes nationaux : notre âme française vouée
au culte du beau, du vrai et du bien... Pourquoi l’anglais ?...
Le français, c’est sa race, c’est lui ; l’anglais, c’est sa vie. A titre
de citoyens américains, nous avons le devoir d’aimer notre pays
et ce qui fait sa grandeur, de nous approprier ses qualités
SiO
LA RENAISSANCE
caractéristiques de vigueur, d’énergie, de persévérance, de con¬
fiance en soi, de sens pratique. Le mélange heureux des qualités
françaises et américaines est de nature à former un type dis¬
tinct. : Ie Franco-Américain. L'enseignement est classique. Seules
les études classiques assurent aux facultés leur épanouissement
complet. Les spécialisations hâtives sont funestes : un spécia¬
liste précoce est presque toujours un homme manqué. Le col¬
lège n’est donc pas une école professionnelle : il donne une cul¬
ture générale ; il forme l’homme dans l’enfant. Il combine en
son programme l’élévation littéraire et la pratique des sciences...
— Au Collège de l’Assomption, nous voulons former une élite
religieuse et intellectuelle, donner aux Franco-Américains des
hommes capables de les diriger dans l’amour de la vieille patrie
catholique et française. » « Notre collège de l’Assomption est
devenu une force importante en notre vie religieuse et sociale »,
constate l’Union de juillet 1921. « Notre survivance nationale
dépend du niveau où nous saurons maintenir l’intelligence de
notre race. »
Mais un seul collège supérieur ne suffit pas encore, bien
qu’il soit doté du privilège de conférer des diplômes univer¬
sitaires. En ce moment même, la Fédération catholique franco-
américaine, dirigée par des «hommes qui ont fait leurs preuves, »
« d’un catholicisme éprouvé et d’un patriotisme éclairé »,
fait dans la presse française des États-Unis une active pro¬
pagande en faveur de la création de nouveaux collèges, « sur
la nécessité d’organiser l’enseignement supérieur. »
« Nos besoins d’éducation supérieure sont bien grands, lisons-
nous dans l’Etoile de Lowell, dans l’Opinion publique de Worces-
ter et dans l’ Indépendant de Fall River (26 mars 1921)... Com¬
ment satisfaire le désir légitime de tous nos grands centres de
posséder, non loin de chez eux, un collège de hautes études com¬
merciales, industrielles et techniques ?... Nous ne voulons pas
d’institutions mi-supérieures, mais supérieures dans toute l’ac¬
ception du mot... Il nous faut sans délai former l’élite de notre
Jeunesse au grand commerce, à la finance, à l’industrie... four¬
nir des hommes capables de diriger le peuple dans toutes les
circonstances de la vie... Des collèges supérieurs nous sont abso¬
lument indispensables pour développer notre élément et le
faire survivre, lui conserver la langue et les traditions, le main¬
tenir dans un état intellectuel au moins égal à celui des popula¬
tions qui nous entourent, lui permettre de soutenir victorieuse¬
ment le choc des luttes quotidiennes de l’avenir... Notre sur¬
vivance réside tout entière dans nos moyens d’éducation...
Nous devons contempler de haut les vastes horizons. »
S
AUX ÉTATS-UNIS
511
Voilà un beau langage au service d’un noble et utile idéal.
Nous ne saurions trop admirer, trop encourager, trop applau¬
dir au succès de pareilles entreprises. Nous croyons que la
mère-patrie ne saurait être indifférente à un si beau mouve¬
ment qui l’honore et la fortifie. En attendant que soit créée
une université franco-américaine, les étudiants franco-
américains de Boston ne peuvent que s’organiser en un cercle
d’études et d’entraide nationale.
Et puis, il faut une presse française qui serve d’organe et de
lien à tous les groupes épars. Dès 1789 parut « Le Courrier de
Boston » qui vit encore ; puis naquit « le Patriote r> de Saint-
Albans dans le Vermont. En 1875, paraissaient vingt journaux
franco-américains. Plus de deux cents feuilles virent ainsi le
jour, pour la plupart éphémères à coup sûr, mais renaissant
sans cesse avec assez de sève ou, en certains cas, assez de
vigueur durable pour entretenir et purifier en ce pays anglo-
saxon une bonne atmosphère française. A l’heure actuelle
persistent en Nouvelle Angleterre six quotidiens : la Tribune,
de Woonsocket, R. I., l’Avenir national, de Manchester,
N. H., l’Etoile, de Lowell, Mass., V Indépendant, de Fall River,
Mass., V Indépendant, de New Bedford, Mass., l’Opinion
publique, de Worcester, Mass. ; deux tri-hebdomadaires :
l’ Impartial, de Nashua, N. H., le Messager, de Lewiston,
Me ; un bi-hebdomadaire : la Justice, de Biddeford, Me ;
douze hebdomadaires : le Franco-Américain, de Fitchburg,
Mass., la Justice, de Holyoke, Mass., le Jean-Baptiste, de
Pawtucket, R. I., le Lynnois, de Lynn, Mass., le Courrier,
de Salem, Mass., le Courrier, de Lawrence, Mass., le Citoyen,
de Haverhill, Mass., le Réveil, de Putnam, Conn., le Clairon,
de Lowell, Mass., la Liberté, de Fitchburg, Mass., le Bulletin,
de Fall River, Mass., la Semaine paroissiale, de Fall River,
Mass., sans parler de l’Union, de Woonsocket, organe mensuel
de la Société Saint- Jean-Baptiste, et de la revue de l’Assomp¬
tion du collège de ce nom.
« Les services que la presse franco-américaine a rendus à
notre élément sont innombrables, dit Y Union (fév. 1922).
Défenseur intrépide de notre foi, de notre langue et de nos tra¬
ditions, elle a mainte fois soutenu d’âpres luttes pour la sauve¬
garde de nos droits menacés ; gardienne fidèle de notre natio¬
nalité, elle n’a cessé de nous protéger contre les empiètements
512
LA RENAISSANCE
d’assimilateurs masqués. Un dévouement inlassable à nos inté¬
rêts les plus chers et un attachement inébranlable à nos insti¬
tutions ont glorieusement marqué les soixante années de son
existence. Souvent elle a facilité l’établissement des paroisses
nationales et, grâce à son intime coopération avec notre clergé,
les écoles paroissiales bilingues ont surgi en maints endroits.
Le soin jaloux avec lequcL elle veille au maintien de nos cou¬
tumes et de notre verbe français est pour elle un titre incon¬
testable à notre gratitude. Inclinons-nous bien bas devant cette
œuvre de courage viril, de vertu sociale, d’apostolat religieux...
La presse franco-américaine fait partie de notre patrimoine
national. »
« La presse française du Massachusetts, reconnaît le gouver¬
neur de cet État, M. Cox (Union, de Woonsocket, juillet 1922),
exerce sur le public une influence puissante et bienfaisante ».
Un jeune journaliste, mort à trente-six ans, Ferdinand Ga¬
gnon (1850-1886) a laissé un nopa estimé de tous, tant furent
grands son zèle, son activité et son dévouement à la cause
franco-américaine. En septembre 1906, l 'Association des
journalistes franco-américains réunie à Woonsocket (Rhode
Island) pour organiser la défense de l’élément franco-améri¬
cain proclama ses principes : pratiquer une naturalisation
loyale en se préoccupant des intérêts politiques et nationaux
du pays d’adoption et, pour ce faire, apprendre la langue
anglaise ; rester, quand même, fidèlement attachés à la langue
maternelle en exigeant son enseignement sur un pied d’égalité
dans les écoles paroissiales ; exiger un clergé français : curés
et même évêques, dans toutes les paroisses et diocèses où la
majorité catholique est française ; organiser toutes associa¬
tions et sociétés de secours mutuels de nature à resserrer les
liens qui unissent entre eux les Franco-Américains et qui les
rattachent aux Canadiens français ; encourager partout la
création et la diffusion de journaux français. « Nos journaux
sont un élément de force incalculable pour la défense et le
développement de notre cause, proclame le vingtième congrès
franco-américain (25-26 sept. 1911). Il faut donc les encou¬
rager de toute notre force au prix de n’importe quels sacri¬
fices. » « Ces vaillants soldats qui sont toujours sur la brèche,
il faut que la cité en péril par tous les moyens les encourage
et les soutienne ; sinon, elle périra. » Ce mot d’ordre héroïque
est écouté, compris et suivi.
.5
LES VIEUX CANONS DE PORT-ROYAL
LES VIEUX CANONS D’ARICHAT
Ile Madame.
.
'
.
AUX ÉTATS-UNIS
513
Le principe d'association a été particulièrement fécond. Dès
1884, se constitua à Saint-Albans (Vermont) la Société Jac¬
ques Cartier ; depuis 1850 n’a cessé de fonctionner la Société
Saint- Jean-Baptiste de New-York. Invités en 1874 à la
Convention de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal,
les Franco-Américains y déléguèrent des milliers d’entre eux
qui furent cordialement bienvenus ; en 1880, même succès à
Québec : « Canadiens des deux pays, dit F. Gagnon au milieu
d’applaudissements unanimes, formons une alliance patrio¬
tique durable, invincible ; rallions-nous, sachons nous appré¬
cier, nous entr’aider, nous protéger. » Avec la devise cana¬
dienne : « Notre religion, notre langue, nos mœurs », se cons¬
tituèrent plus de 400 sociétés dont 142 ont survécu : 62 dans
le Massachusetts, 25 dans le New Hampshire, 18 dans le Ver-
mont, 14 dans le Connecticut, 12 dans le Maine, 11 dans le
Rhode Island. Pour se fortifier encore, pour « unir en un même
sentiment de fraternité tous les citoyens d’origine française
aux États-Unis », ces sociétés se fédérèrent en 1900 à Woon-
socket en l 'Union Saint- Jean-Baptiste d’Amérique, « la mieux
organisée des États-Unis » (actif : 2.605.266 dollars, 45.655
membres en sept. 1924, dont 19.926 dans le Mass., 5.679 dans
le Me., 5.391 dans le Conn., 5.492 dans le R. I., 2.713 dans
le N. H., 2.448 dans le Vt., 2.082 dans le N. Y., etc.) ; en 1896
à Manchester en Y Association Canado- Américaine (15.480 mem¬
bres en 1910), en l’Ordre des Forestiers Franco- Américains
(8.500 membres en 1910), en la Fédération catholique franco-
américaine, etc... Ces sociétés n’ont pas seulement contri¬
bué au bien-être de leurs membres par la distribution de
millions en primes d’assurances, elles ont encore fortement
assuré la solidarité politique et religieuse des Franco-Améri¬
cains par la création et l’entretien de nombreuses églises
et écoles paroissiales. « Nos belles associations mutuelles, dé¬
clare le congrès américain d’octobre 1911, sont les bases fon¬
damentales de notre force pour la propagation et la réalisation
de notre idéal national. » Enfin, à Boston, s’est créée en 1899
la Société historique franco-américaine, qui, uniquement
composée de membres franco-américains, étudie toutes les
questions historiques concernant les Franco-américains ; et,
plus récemment encore, en 1918, naquit la Ligue des droits
du français dont le nom indique nettement le but L’intense
33
LAUVRIÈRE. T. Il
514
LA RENAISSANCE
vitalité de ces groupements français se manifeste tous les ans
depuis 1865 en des conventions générales qui, en quelque
centre favorable (New York, Springfied, Troy, Chicago, etc...)
réunissent des délégués accourus de toutes les régions des
États-Unis. En 1901, à Springfield, les 742 délégués, après
avoir délibéré sur les quatre questions : religion, éducation,
naturalisation, secours mutuels, confièrent à une commission
permanente le soin « d’employer tous les moyens nécessaires
pour mettre à exécution les résolutions prises ». Il y a mieux
encore : de même que la Fédération catholique franco-améri¬
caine groupe toutes les sociétés franco-américaines, de même
une Fédération complète de toutes les sociétés nationales,
tant du Canada que des États-Unis, est en formation depuis
le dernier congrès de la Société Saint- Jean-Baptiste à Mont¬
réal (22-24 juin 1924) ; on ne peut qu’entrevoir les incalcu¬
lables conséquences d’une telle union de tous les groupements
de la race française aux États-Unis.
Que ne peut-on pas attendre d’une race devenue dans le
Nouveau-Monde aussi pratique que généreuse en son idéa¬
lisme? Pour toutes les œuvres tant paroissiales que générales,
on sait toujours où trouver de l’argent : car la générosité
franco-américaine est inépuisable. Une paroisse a-t-elle besoin
d’une église, d’une école, d’une salle publique ? on organise
un concours de munificence, on se répartit en équipes de quê¬
teurs à domicile et en fort peu de temps les sommes les plus
considérables sont acquises : le 27 mai 1923 62.510 dollars
pour la paroisse de Sainte-Cécile à Pawtucket, R. I. ; 40.000
pour celle de Saint-Jean-Baptiste à Arctic, R. I. ; 50.000 pour
celle de Notre-Dame de Pittsfield, Mass. ; 42.000 pour Notre-
Dame du Bon Conseil, à Phénix, R. I. ; 105.000 pour celle
du Rosaire à Gardner, Mass. ; bref, 3.000.000 pour 55 paroisses
en 1919 et 1920. S’agit-il d’agrandir une école paroissiale
à Gardner, Mass., on récolte 105.014 dollars en une campagne
de six jours (21-27 juin 1923). De là, ces superbes édifices
scolaires dont la beauté, ne le cédant en rien au confort et
à 1 hygiene, est la parure, en même temps que l’honneur de
cités telles que Woonsocket, Manchester, Southbridge, etc. ;
de là, cette efflorescence de riches églises de marbre et de
granit qui rappelle la prodigieuse poussée de nos cathédrales
au Moyen Age. Et de même pour les hospices, les orphelinats,
S
AUX ÉTATS-UNIS
515
les asiles. De même encore il existe une « Caisse pour les écoles
pauvres », une souscription pour ,e Collège de l’Assomption
récemment atteint par le feu (100.000 dollars de dégâts).
« C’est une preuve manifeste de la volonté de vivre de nos
paroisses franco-américaines, écrit V Union de Woonsocket
(juillet 1923), aussi bien que de la résolution de nos paroissiens
de les maintenir. Assurer la fondation ou le maintien des églises
et autres œuvres nécessaires au culte, c’est assurer à l’élément
franco-américain la plus grande force sociale. Tant que nos
compatriotes se réuniront au pied du même autel, ils conser¬
veront leur entité ethnique. » « Une race qui se souvient ne
meurt pas ; or, le Franco-Américain, fier de son origine,
n’oublie pas son passé, et il a foi en son avenir. »
Pareille organistaion d’une population fervente a tout de
suite eu les plus grandes conséquences politiques. Acceptant
les devoirs, en même temps que les droits, qui résultent de
leur naturalisation, les Franco-Américains prennent une part
active dans les luttes électorales de leur patrie d’adoption :
ils s’américanisent ainsi fort loyalement, sans trop s’angli¬
ciser. « Canadiens émigrés, déclare Ferdinand Gagnon, soyons
loyaux, mais en même temps restons Canadiens français.
Conservons précieusement notre langue et notre foi, c’est-à-
dire respectons le signe que la religion a mis sur notre front
et celui que la patrie a mis sur nos lèvres... Loyaux, oui 1 et
Français toujours. » Aussi, fidèles à cette devise, les Franco-
Américains sont-ils entrés successivement dans les conseils
municipaux, dans les mairies, dans les Assemblées législatives,
dans les Sénats de la Nouvelle Angleterre : en 1890, ils y comp¬
taient dix-huit députés ; en 1907, 35 en cinq États (18 dans
le New Hampshire, 6 dans le Massachusetts, 5 dans le Maine,
4 dans le Rhode Island, 2 dans le Connecticut) ; en outre,
5 sénateurs (dont 2 dans le Maine, 2 dans le Rhode Island et
1 dans le Massachusetts). « Le Sénat fédéral et la Chambre des
Représentants ont vu des Franco-Américains siégeant sur
leurs bancs, dit le gouverneur Cox du Massachusetts (Union,
de Woonsocket, juillet 1922). Cette année, à la Chambre du
Massachusetts, il y a neuf Franco-Américains... En cet État,
il y a un nombre infini de Franco-Américains qui se sont dis¬
tingués ; ainsi, à la Cour Supérieure, siège le juge Hugo
A. Dubuque ; ainsi, depuis trente ans, M. Pierre Bonvou-
516
LA RENAISSANCE
loir, trésorier de la ville de Holyoke, jouit de l’estime et de
l’affection de tous ses concitoyens. »
Bien mieux, un Canadien, venu à seize ans de Québec à
Woonsocket, mari d’une Française et toujours fidèle à sa foi
religieuse et à ses sentiments canadiens, M. Aram J. Pothier,
a été depuis 1908 quatre fois de suite gouverneur de l’État
de Rhode-Island. En 1911, invité par les Français de Rhode
Island à célébrer le 14 juillet, le gouverneur Pothier disait :
« Mes amis, cette fête fait revivre les plus beaux souvenirs
de la mère patrie. Au nom de l’État, je vous souhaite la
plus cordiale bienvenue. Le Rhode Island compte environ
60.000 Franco-Américains qui, par leur énergie, leur travail et
leurs qualités de race, ont depuis cinquante ans largement
contribué au progrès de la Nouvelle Angleterre. J’appartiens
à ce groupe de loyaux citoyens de la République. C’est à ce
second titre que je viens fêter avec vous la France que ces
Canadiens aiment, parce qu’ils ne l’ont jamais oubliée. Ce sont
leurs vœux pour la grandeur de la France que je m’autorise à
vous apporter en ce jour, et ces vœux sont d’autant plus tou¬
chants qu’ils viennent d’un peuple qui depuis trois cents ans
n’a cessé de revendiquer ses droits et qui a toujours été fidèle
à sa langue et à sa foi. »
A M. Aram Pothier a succédé en cette haute magistrature
le descendant de quelque brave soldat canadien, M. San-Souci.
M. Adélard Archambault, trois fois maire de Woonsocket,
fut en 1903 lieutenant-gouverneur du Rhode Island. L’hono¬
rable Henri Burque, d’origine acadienne apparemment,
est juge à la Cour suprême de l’État de New-York. A Nashua,
N. H., en 1921, le maire, trois échevins et quatre conseillers
municipaux étaient acadiens. Nombre de Franco-Américains
ont été nommés consuls des États-Unis en pays de langue
française ; 1 un d eux, Arthur Beaupré, fut ministre plénipoten¬
tiaire en Hollande; à Limoges est depuis douze ans consul
M. Eugène Belisle, peut-être descendant des Le Borgne de
Belle- Isle, « A bien considérer l’œuvre accomplie par les
Franco-Américains dans le Massachusetts, dit le gouverneur
Cox (op. cit.), on peut dire en toute bonne foi qu’ils ont
puissamment contribué au bien-être général, à la stabilité
des institutions, au progrès des méthodes gouvernementales. »
J
AUX ÉTATS-UNIS
517
Les Franco-Américains ne paient pas moins loyalement la
dette du sang ; lorsque les États-Unis prirent aux côtés de la
France leur place dans la récente lutte de la civilisation contre
une barbarie renaissante, ces descendants de Français s’en¬
rôlèrent sous le drapeau étoilé avec encore plus d’ardeur
patriotique que leurs concitoyens de langue anglaise. « La part
prise par les Franco-Américains dans l’effort américain au
cours de la récente guerre est bien connue, dit le gouverneur
du Massachusetts, M. Cox (Union de Wonnsocket, juillet 1822) ;
ce rôle leur fait particulièrement honneur dans le Massachu¬
setts. Un grand nombre de braves du 104e régiment de la
26e division étaient des Franco-Américains. Si l’on prend la
peine de parcourir la liste des engagés volontaires d’un grand
nombre de villes et de villages, on se sent profondément
impressionné par la très forte proportion de Franco-Améri¬
cains qui s’enrôlèrent sous le drapeau étoilé. » Leur connais¬
sance même de la langue française les a rendus particulière¬
ment précieux pour la liaison des troupes comme interprètes
officieux et parfois même officiels. Et ce ne fut pas pour nos
populations françaises une mince surprise d’entendre ces
Sammies si bien parler la langue de leurs pères : car, disons-le
à ce propos, le français des Franco-Américains, à part d’inévi¬
tables américanismes, est plus pur que le patois de bien des
provinces du Vieux Pays. A nous-même il nous fut donné à
Paris, ce qui nous fut une grande joie, d’entendre des Franco-
Américains et des Franco-Américaines s’exprimer en notre
langue avec plus de pureté et plus de correction que bien des
Parisiens ou des Parisiennes.
Les lignes suivantes, récemment écrites à l’occasion du
14 juillet, dans « l’organe officiel de l’Union Saint- Jean-Bap¬
tiste d’Amérique », (1er juillet 1922) nous disent éloquemment
les sentiments qui animent à notre égard l’élite des Franco-
Américains :
« Nous autres, d’origine française, nous ne pouvons pas laisser
passer inaperçue la fête de notre ancienne mère-patrie. Nous
n’appartenons plus à la France ; mais elle fut notre mère. Le
sang qui coula dans nos veines est bien un sang français , les
énergies, qui nous animent dans la lutte obscure de chaque jour
ou aux heures solennelles où nous revendiquons nos droits, sont
bien des énergies françaises. [La robuste sève française coule
encore en nos veines, ajoute M*le Rocheleau ; ce bon sel gaulois
518
LA RENAISSANCE
assaisonne nos discours, les premiers mots que nos enfants
bégayent sont des mots français; nos plus chères traditions sont
celles qui nous sont venues de France.] Et donc, en ce jour de
fête, c’est notre devoir de saluer Ja France. — C’est aussi notre
droit. Pour nous, cette fête de la France doit être un jour de
ressouvenance. Que le passé revienne tout entier faire battre
nos cœurs d’un long tressaillement d’amour ! Que l’histoire
vienne redire les noms glorieux qui rayonnent en lettres d’or
sur ses pages. Que les noms de Cartier, Champlain, Laval,
Montcalm, Lévis, Frontenac, Lafayette, Rochambeau et tant
d’autres, ces noms si français sonnent dans nos bouches ! Que
tout ce qui reste de sang français en nos veines s’émeuve en ce
jour d’une ardente fièvre 1 Que notre âme française se rappelle
la mère inoubliable, la grande aimée, et que du fond du cœur
nous répétions quand même et toujours : Vive la France 1 »
Il va de soi que, si ardent, pareil essor de la race française
au milieu même des plus vieilles colonies anglaises de l’Amé¬
rique suscite d’une part les plus grands espoirs et d’autre part
les plus grandes alarmes.
« La survivance de la race française n’est pas seulement pos¬
sible, dit le Père Flamon en 1891 ; elle est probable pendant plu¬
sieurs générations, surtout dans les centres où la majorité est
française, par suite d un usage fréquent et familier de la langue
française. Plus que jamais, affirme-t-il, on parle français dans
les nombreuses paroisses exclusivement canadiennes des États.
L’opposition a stimulé l’énergie des émigrés. Des journaux
français se sont fondés pour soutenir ces idées patriotiques ; et,
à la tête de ces forces, les dirigeant et les rassemblant en un fais¬
ceau solide, sont les prêtres canadiens qui partagent en tout les
idées et les aspirations de leurs concitoyens. » — « Les centres
canadiens français de la Nouvelle Angleterre sont l’espoir de la
nationalité française en ce pays », confirme en 1911 J. G. Le
Boutellier (Belisle. Hist. de Presse fr. aux Etats-Unis). Le con¬
traste est frappant pour celui qui, partant d’un centre améri¬
cain, tombe brusquement au milieu de cette effervescence de
vie essentiellement canadienne-française. Dans ces centres
tout concourt à la manifestation du caractère français dans son
intégrité ; l’usage général de la langue française dans la famille,
dans la rue, dans les magasins, à l’atelier , la splendeur et la
richesse des églises, les maisons d’éducation où la culture fran¬
çaise reçoit son plein épanouissement, les sociétés religieuses et
civiles si nombreuses où règne un ardent patriotisme. Dans des
centres comme Fall River, New Bedford, Woonsocket, Lowell,
Manchester, pour ne mentionner que les plus importants, le
français n’est pas près de disparaître. Au contraire, il semble
qu avec l’accroissement prodigieux des nôtres, la langue fran-
3
AUX ÉTATS-UNIS
519
çaise prend de plus eu plus d’extension. » « Les habitants du
Canada débordent nos frontières, avoue un Américain. La
victoire remportée par les hommes de race anglaise sur les plaines
d’Abraham est vengée par les femmes de la race de Montcalm.
La Nouvelle Angleterre est vaincue. Les essaims détachés de la
ruche française prennent possession du territoire. Les descen¬
dants des Pilgnms, multipliant moins rapidement que leurs
ancêtres, se raréfient d’année en année. Les jeunes gens de
Nouvelle-Angleterre s’en vont vers l'Ouest, au Sud, partout,
pour échapper à la concurrence des nouveaux venus dont l’ac¬
tivité surpasse la leur et qui semblent devoir couvrir la terre. »
Dès 1880, F. Gagnon parlait, en effet, d’établir aux États-
Unis un nouveau Canada qui serait le prolongement de l’an¬
cien. De nos jours, le parti nationaliste canadien conçoit déjà
la fédération ou plutôt même l’union de ces deux Canadas
français après séparation du Nord-Ouest anglo-saxon.
« Les assises du futur État franco-américain se dessinent
nettement : occupation du Nord de l’Ontario, des deux rives de
l’Ottawa, des deux rives du Saint-Laurent, le Vermont, le
New Hampshire et le Maine. [D’aucuns vont plus loin ; ils pré¬
voient l’adjonction d’une Acadie reconstituée dans les trois
Provinces Maritimes bientôt francisées]. Gardés du côté de
l’Est par la mer, nous serions protégés au Sud et à l’Ouest par
une longue frontière stratégique formée de massifs montagneux
et de larges étendues d’eau. (Revue moderne, 15 mai 1921).
Qu’en pensent les Américains ? A ce sujet, les Français des
États-Unis se font d’étranges illusions. Du fait qu’ils sont bien
accueillis, parfois libéralement payés, d’ordinaire traités
sur un pied d’égalité, ils en concluent naïvement, avec leur
incorrigible sentimentalité latine, qu ils sont aimés et estimés
en leur patrie d’adoption ; ils connaissent mal la menta¬
lité anglo-saxonne qui survit même aux États-Unis. En
hommes d’affaires pratiques, ce ne sont pas les qualités du
cœur et de l’intelligence, les vertus morales et sociales que les
Américains apprécient en ces braves gens qui peinent pour
leur profit; c’est le bon marché de leur main-d’œuvre, le
bénéfice de leurs aptitudes professionnelles, les avantages
d’un fort rendement industriel que facilitent, à vrai dire, des
qualités de conscience et des habitudes dociles ; il y a là un
précieux cheptel humain, un bon mécanisme vivant, une
opportune mentalité ethnique qu il serait sot de rebuter ,
520
LA RENA ISSANCE
car de cet élément français dépend la prospérité économique
de la Nouvelle Angleterre. Mais de rapports personnels, point :
entre Américains et Canadiens ou Acadiens, dit le père
Hamon, il n’y a que relation de patrons à salariés ; il arrive
même souvent qu’un simple agent remplace le bailleur de
fonds, lequel, intéressé à l’entreprise, vit princièrement de
ses gros revenus en quelque lointaine et somptueuse installa¬
tion à la mode. L’exploitation atteint même son comble,
quand l’ouvrier, payé en bons valables sur les magasins de
la compagnie, se trouve contraint de rendre de la main gauche
une part des salaires péniblement gagnés par sa main droite.
Comment des esprits positifs, si fiers de leur supériorité mer¬
cantile, ne mépriseraient-ils pas, en leur for intérieur, de
pauvres hères si facilement bernés ? « C’est un excellent tra¬
vailleur qui nous vient du Canada, dit l’économiste Lesley
(Man’s Origin and Deslinies) ; il est sobre, honnête ; mais
son travail est mal calculé ; il s’en retourne pauvre en son
pays, quand il peut s’en retourner. »
A ce dédain s’ajoute une triple hostilité sociale, religieuse
et politique. Les ouvriers anglais et surtout irlandais détes¬
tent ces travailleurs allogènes qui, plus actifs et plus mania¬
bles, leur sont préférés et, par suite, les évincent des centres
industriels de l’Est ; aussi ne se gênent-ils pas pour prendre
leur revanche sans scrupule, dès que s’en présente l’occasion.
Ainsi, les « Chevaliers du Travail », ayant une fois entraîné
dans une grève leurs associés français, s’empressèrent, aussi¬
tôt leurs propres revendications satisfaites, d’abandonner ces
associés à leur sort, ce qui impliqua le chômage et la ruine
d un grand nombre. On ne s’étonne donc pas trop de voir,
dans un rapport officiel de 1887, les Franco-Américains de
Nouvelle Angleterre traités de « Chinois de l’Est ». « C’est une
horde d’envahisseurs industriels, écrit le professeur Carrol
Wright, et non un courant d’émigration stable. Ils n’ont
aucune considération pour nos institutions civiles, politiques
et scolaires. » Les délégués franco-américains eurent beau
protester, le professeur américain eut beau officiellement se
rétracter ; on surprend ici sur le vif l’hostilité spontanée du
milieu ambiant à l’égard de cet élément réfractaire.
Au point de vue religieux, mêmes difficultés. Bien qu’im¬
migrés, les Irlandais voient d’un mauvais œil ces catholiques
S
AUX ÉTATS-UN IS
521
d’une autre race qui, ne voulant ni apprendre leur langue ni
se soumettre à leurs habitudes, défendent fièrement leur indé¬
pendance ethnique. Il n’en fut pas toujours ainsi : à l’origine,
pour se faire accepter, les prélats irlandais se montrèrent plus
ou moins tolérants. Nous avons cité les paroles libérales de
Mgr Quigley, de Chicago ; en voici d’autres :
« Le grand moyen pour les Canadiens de conserver leur foi,
c’est de. conserver leur langue, de rester attachés à leurs cou¬
tumes et de faire instruire leurs enfants en leur langue mater¬
nelle. » (Mgr O’Reilly, évêque de Springfield à la bénédiction de
l’église canadienne de Holyoke en 1883). « Quoique les catho¬
liques aient tous la même foi, la même religion, les mêmes aspi¬
rations, la langue est une cause raisonnable de séparation pour
le culte public. » (Mgr 'Williams, archevêque de Boston, à la
bénédiction de l’église canadienne de Lynn, Mass., en 1888).
« Sans doute, il faut étudier l’anglais ; mais il ne faut pas négli¬
ger le français. La connaissance de cette langue ajoute une
deuxième vie, un monde nouveau d’idées à ceux qui la poss-
sèdent. » (Mgr Wadhams, évêque d’Ogdensburgh, à Rogerville,
N. Y.).
Voilà de nobles et généreuses paroles qui étaient de nature
à établir entre catholiques français et catholiques irlandais
une bonne entente exemplaire, une forte union féconde en
heureuses conséquences tant spirituelles que pratiques. Pour¬
quoi faut-il qu’un vil esprit d’envie, d’intolérance, d’intrigues
les ait depuis démenties ? Le récent acharnement des catho¬
liques irlandais contre tout élément allogène ne s’explique
que par un aveugle besoin de domination sur une foule amor¬
phe, préalablement nivelée par une anglicisation ou une améri¬
canisation également systématiques. « Les associations natio¬
nales n’ont pas de raison d’être en ce pays, déclare en 1889
le congrès catholique de Baltimore, soumis aux influences
irlandaises ; ces sociétés devraient être organisées dans un
but religieux et non dans un but national, pour des intérêts
de race. » Éternelle histoire du Renard qui a la queue coupée !
Il est triste de constater qu’en tête précisément des organisa¬
tions les plus hostiles aux catholiques français tant des États-
Unis que du Canada (Forestiers indépendants, Woodmen
of the World, Royal Arcanum, Union Fraternal League et
quelques autres plus ou moins maçonniques) se trouvent les
Chevaliers de Colomb (cf. Revue franco-américaine, janv., sept..
522
LA RENAISSANCE
oct. 1910; janv. 1911, et Union, mai, juin, sept. 1922). A
entendre ces énergumènes, dont quelques-uns ont déversé dans
la Catholic Review l’âcre bile de leur sectarisme, il faudrait, pour
détruire cette survivance française rien de moins que le con¬
cours du Gouvernement civil, même des protestants, et même
des incroyants. « Les Canadiens n’ont qu’un défaut : ils ne
s’américanisent pas, dit odieusement la susdite revue (26 avril
1891). Si les feuilles protestantes voulaient prêter main forte à
ceux qui travaillent à en faire des citoyens vraiment américains,
ne croit-on pas qu’une pareille conduite serait plus raisonnable
que leur sotte opposition ? » Donc, fermer les 120 églises et
chapelles franco-américaines, ainsi que leurs écoles et leurs
couvents, supprimer les 210 sociétés de l’Union Saint- Jean-
Baptiste et tant d’autres sociétés analogues, interdire les
vingt journaux et autres publications en langue française,
chasser les 240 prêtres canadiens, les 225 médecins canadiens,
etc., etc., bref anéantir la mentalité française dans l’âme des
Franco-Américains par l’intolérance d’une législation qu’ap¬
pliqueraient des hérétiques et même des athées, voilà l’idéal
politique des prétendues victimes de persécutions anglaises
en Europe. Sur ce néant de ruines humaines veut sans péril et
sans gloire triompher la fanatique Erin.
C est surtout dans le Maine que s’affirme cette intolérance
odieuse. En cet Etat où, sur une population catholique de
123.547 habitants, il y a 91.567 Franco-Américains, 27.000 Ir¬
landais, 2.500 Italiens et 1.000 autres étrangers, l’évêque de
Portland, d’origine irlandaise, s’est autorisé d’une loi civile
vieille de vingt ans. Corporation sole, pour concentrer en lui
tous les pouvoirs du despotisme : à des paroisses presque tota¬
lement franco-américaines : Dexter, South Brewer, Waterville
(1.000 Fr.-amér. contre 250 Irl.), Sanford, Caribou, Farming-
ton, sont imposés des curés irlandais ignorants ou insoucieux
de la langue de leurs fidèles, si même ils ne lui sont pas
hostiles. Bien que la plupart des 28 écoles françaises aient
été fondées par les Franco-Américains, qui paient, en outre,
pour les écoles publiques et pour les écoles anglaises imposées
par l’évêque, ces écoles françaises sont ou fermées (à Sko-
weghan, par exemple), ou soumises à un inspecteur irlandais
hostile à tout enseignement français, si bien que des enfants
français sont forcés de prier en anglais. Interdiction de créer
AUX ÉTATS-UNIS
523
un collège français à Lewiston ; défense à des cortèges de
sociétés canadiennes, telles que l’Union Saint-Jean-Baptiste,
de pénétrer en des églises, à Rumford Falls, par exemple,
à Lewiston, à Brunswick, à Westbrook. En 1910 les délégués
de 75.000 Franco-Américains réclament le droit de disposer
des églises, écoles et institutions de charité péniblement bâties
et entretenues avec leurs propres deniers, ou, tout au moins,
d’être informés de l’emploi de leurs générosités : refus ; les
6.000 signataires d’une pétition à cet effet sont menacés
d’interdiction, six d’entre eux sont finalement interdits ;
l’un d’eux, même au lit de mort... Or cet évêque francophobe,
récemment venu en France, s’y donna pour ami des Français
et y fut fêté en conséquence. Tel est frop souvent le rôle d’un
clergé cyniquement assimilateur. Dès lors, on conçoit l’indi¬
gnation des victimes.
« Nous protestons, dit Y Indépendant de Fall River (22 no¬
vembre 1922), contre ceux qui par leur position et leur influence
cherchent à nous faire disparaître comme race... Nous serons
loyaux envers la République dans la guerre comme dans la
paix ; mais que l’on ne nous demande jamais d’être traîtres
à notre race et d’oublier la langue de nos père1- ! Que l’on n’ose
jamais lever une main sacrilège contre nos sociétés ou nos
paroisses nationales ! Indigne du nom de Canadien et de Fran¬
çais serait celui qui accepterait sans murmure le joug d’un tel
despotisme.
C’est surtout au point de vue politique que les Franco-
Américains rencontrent de la méfiance et parfois même une
hostilité déclarée. Ils ne se sont pas contentés pourtant de
protester de leur loyalisme ; leur presse et leurs sociétés ont
fait mainte et mainte campagne en faveur d’une naturalisa¬
tion prompte et franche. « Nous conseillons avec la plus grande
ardeur à tous nos compatriotes de s’occuper activement de
la naturalisation des Canadiens français », recommande en 1911
le vingtième congrès franco-américain du Connecticut. De
même, en ses discours publics, le gouverneur Aram Pothier
n’a cessé de protester tant de sa loyale allégeance à la Répu¬
blique américaine que de son attachement à sa foi catholique
et à la langue française. Ajoutons que, conservateurs par
éducation comme par instinct, les Franco- Américains s en¬
rôlent presque tous dans les rangs du parti républicain.
524
LA RENAISSANCE
Qu’importe ? On ne les accuse pas moins de vouloir constituer
un État dans l’État ; on s’indigne de ne pas les voir rapide¬
ment s’assimiler à « la première race du monde » ; on leur
reproche âprement de ne pas se fondre au plus tôt dans « la
plus grande nation qui fût jamais », et cette mauvaise humeur
agressive s’en prend à toutes les formes de leur particula¬
risme : groupements religieux, manifestations nationales, fêtes
acadiennes ou canadiennes :
« A la terrible puissance du Romanisme, dit le Boston Ame¬
rican du 28 décembre 1889, il faut ajouter le pouvoir ultramon¬
tain français... Songez-y donc, Américains patriotes, les Jésuites
français ont conçu le projet de former une nation catholique
avec la province de Québec et la Nouvelle Angleterre, et ce
projet de rendre la Nouvelle Angleterre catholique a déjà pris
des proportions capables d’alarmer les plus optimistes. Les
Français sont plus d’un million aux États-Unis et, selon toute
probabilité, 350.000 en Nouvelle Angleterre. Ils remplissent
vos fabriques, achètent vos fermes, s’introduisent dans vos
« législatures » et y exercent une puissante influence. Le nombre
de leurs enfants est inimaginable pour des Américains. Ces
enfants, on les éloigne des écoles publiques, afin de leur donner
une éducation en tout semblable à celles qu’ils auraient reçue
au Canada. On leur dit qu’en apprenant l’anglais, ils perdront
leur langue, leur nationalité, leur religion. On les conserve
comme race étrangère, distincte, soumise au Pape en matière
religieuse et politique. Rapidement, ils acquièrent le droit de
vote ; en certains endroits, ils ont déjà la majorité absolue,
tandis qu en beaucoup d autres ils tiennent leurs adversaires
en échec. »
Alarmes américaines et enthousiasmes canadiens sont-ils
également justifiés ? La création, jadis invraisemblable, d’un
vaste Canada mi-anglais, mi-américain est-elle un espoir
chimérique ou un péril proche ? La Nouvelle France va-t-elle
renaître sous un autre aspect ? Assurément, pareille éventua¬
lité aurait quelque chance de se réaliser si partout, comme sur
certaines frontières, il y avait entre les deux pays, parfaite
continuité ethnique et géographique. Mais il s’en faut de
beaucoup. Sans doute, dans les petites villes de dix ou quinze
mille habitants, les majorités françaises se défendent mer¬
veilleusement depuis trois, quatre, cinq générations ; mais,
dans les grandes villes, les minorités françaises, en dépit des
plus louables efforts, ont grand’peine à se maintenir intactes.
J
AUX ÉTATS-UNIS
535
Contre toutes les forces de submersion ces admirables îlots
français résisteront-ils indéfiniment ? La résistance ne suffit
pas ; il leur faudrait, comme certaines formations madré-
poriques, croître continuement et rapidement ; il faudrait
qu’une natalité plus forte encore que la leur compensât le
fléchissement d’une immigration actuellement déclinante et
les déperditions locales. En est-il ainsi ? en sera-t-il ainsi ?
Beaucoup de bons esprits s’inquiètent au point de préférer et
de conseiller le prudent repli du rapatriement à cette dan¬
gereuse dissémination des forces vives, à cette aventureuse
occupation de postes trop avancés en pays hostile et loin¬
tain. D’autres, au contraire, ne doutent pas de l’avenir, lut¬
tent intrépidement sur place. Quoi qu’il advienne, si belle
vaillance mérite notre admiration ; car, jusqu’à ce jour, aux
États-Unis, de toutes les races allogènes, c’est la race française
qui a le mieux su résister au banal nivellement américain.
Aussi se permet-elle hardiment en sa presse actuelle de se
réclamer, pour la défense de ses droits ethniques, de l’exem¬
ple héroïque de la Serbie, de la Roumanie, de la Pologne.
« La famille franco-américaine n’a pas dégénéré, a dit l’hon.
F. X. Belleau au congrès de Lewiston (oct. 1921). En quelque
endroit de l’Amérique que nous habitions, nous sommes
les fils d’une même race ; le même sang coule dans nos veines.
Nous avons même ambition, même patriotisme, même
loyauté. » Tant de confiance et de fierté ne peut que profon¬
dément émouvoir les frères de sang du « vieux pays » de
France.
En ce vivace et tenace « petit monde franco-américain »,
quel rang occupent les Acadiens ? Sur les 800.000 Franco-
Américains de Nouvelle Angleterre, il y en aurait, d’après
1 ' Evangeline du 8 novembre 1923, environ 50.000. Le Rhode
Island, le Maine et dans le Massachusetts la région de Boston
attirent surtout les Acadiens. Là plus qu’ailleurs ils ont senti
le besoin de s’unir pour défendre leur foi, leur langue, leurs
mœurs ; d’où la création de la Société de l’Assomption, qui,
constituée le 8 septembre 1903 à Waltham, Mss., et approuvée
par le Congrès national de 1905 à Caraquet, étend maintenant
ses ramifications dans toutes les Provinces Maritimes du
Canada et veut les étendre jusqu’en Louisiane. Ayant pour
52é
LA RENAISSANCE
organe officiel la Liberté de Fitchburg, Mass., elle est animée
par le zèle infatigable d’un rare apôtre national, M. Clarence
Cormier, plein d’initiative et d’entrain, toujours par monts
et par vaux en quête de recrues nouvelles, admirablement
secondé par une femme qui partage ses fatigues et ses succès.
Ainsi se sont organisés dans le Massachusetts les groupes
acadiens de New Bedford (600 familles), de Lynn (500), de
Fitchburg (500), de Gardner (500), soit environ 3.500 Acadiens)
de Leominster (400), de Cambridge (160 à 200, pour la plupart
venus des Iles de la Madeleine et du Cap Breton), de Newton
(150), de Waltham (150), de Lowell (100), de Haverhill
(presque toutes venues de la Baie Sainte-Marie), de Chelsea
(presque totalement acadien), de Salem (41), de Worcester (30),
de Fisherville (30), de Peabody, de Quincy, de Lawrence, de
Longmeadow, de Wilmington ; dansée Maine, ceux de Rum-
ford (350), de Chisolm, de Westbrook, de Sanford et de Spring-
vale (auxquels on a bien voulu (5 août 1923) donner le nom
de l’auteur de ces lignes, lequel en est profondément touché) ;
dans le Connecticut, ceux de Bristol (40 familles), de Thomp-
sonville, etc. ; dans le New Hampshire, celui de Berlin.
Au dernier moment, nous apprenons qu’une troisième
« Société mutuelle de l’Assomption des États-Unis », réservée
aux Acadiens des États-Unis, s’est fondée en 1913 ; ayant
son siège à Fitchburg, Mass., elle comptait à son dernier
anniversaire 1.774 membres en 19 succursales. Sa rivalité
avec sa sœur aînée n’altère pas, nous dit-on, de bons rapports
amicaux. Sans doute ; mais il faut avouer que, si l’émulation
a du bon, peut-être l’union vaut-elle encore mieux.
La plupart des Acadiens de Nouvelle Angleterre, insoucieux
des fatigues et des dépenses, se montrent de fervents Assomp-
tionnistes, dont l’ardeur nationale se ranime en ces réunions
périodiques où jeunes et vieux se retrouvent, parlent du vieux
pays, entendent célébrer les martyrs de Grand Pré, se joignent
aux chants patriotiques : Marseillaise acadienne, Evangeline,
Restons Français, etc. Le 3 septembre, par exemple, plus de
300 d’entre eux célébrèrent leur fête nationale à Lynn. Le 2
et le 3 septembre 1923, pour le vingtième anniversaire de la
fondation de leur société nationale, une assemblée régionale
réunit à Gardner, en présence de Mgr Belliveau de Grande
Digue, des délégués acadiens de toute la Nouvelle Angleterre.
$
AUX ÉTATS-UNIS
527
« Beaucoup d’Acadiens ont passé aux États-Unis depuis une
cinquantaine d’années », nous écrit le sénateur Pascal Poirier.
|Nous avons vu, en effet, qu’outre les colons du Madawaska ils
viennent surtout de la Nouvelle Écosse, de l’île du Prince
Édouard et de la côte Nord-Est du Nouveau Brunswick], Le
nombre en est considérable, bien que difficile à estimer. Ils tra¬
vaillent presque tous dans les usines et filatures et sont très
appréciés des patrons pour leur intelligence, leur honnêteté et
leur sobriété. Plusieurs sont contre-maîtres ; quelques-uns sont
marchands. [Nombre d’entre eux, nous écrit-on, appartiennent
aux classes dirigeantes : prêtres, médecins, avocats, fonction¬
naires, industriels, négociants, etc... ; «ils y jouent un rôle impor¬
tant. » Nous avons nous-même relevé à Webster, Mass., le
nom Landry de deux prêtres d’origine acadienne]. Des orga¬
nisations sociales et nationales, sous l’égide de l’Assomption,
s’efforcent par tous les moyens de conserver tout ce qu’ils ont
apporté avec eux de l’Acadie, et ils estiment n’avoir rien apporté
de plus précieux que la langue et la foi de leurs ancêtres. Le
15 août, tout ce monde-là se souvient avec émotion de l’Acadie
et de la France. Ils restent en communion avec leurs frères du
Nouveau Brunswick, de la Nouvelle Écosse et de l’ Ile du Prince
Édouard. »
Ils gardent souvent, en effet, même en vivant côte à côte
avec leurs frères du Canada, leur particularisme acadien, c’est-
à-dire leurs groupements, leurs fêtes, leurs coutumes. « Les
relations entre les Franco-Américains et les Acadiens, nous
écrit M. Alexandre Belisle (21 août 1921), n’en ont pas moins
été de tout temps des plus cordiales ; ... fervents catholiques,
ils font partie de la paroisse franco-américaine partout où elle
existe. » « Pour bien servir la cause catholique et française,
disait Mgr Belliveau à l’assemblée régionale de Gardner
(2 sept. 1923), restez unis de cœur et de corps aux sociétés sœurs
du Canada ; redoutez comme la mort toute désunion ». De cette
fraternité des Canadiens et Acadiens, en Amérique comme
ailleurs, voici une preuve toute récente. A l’occasion de la
fête nationale de l’Assomption, l’organe officiel de l’Union
Saint-Jean-Baptiste d’Amérique (juillet 1922), adresse « à nos
frères acadiens » les mots suivants :
« Le 15 août, dans toute l’Acadie, les descendants du peuple
martyr feront monter vers leur Mère du Ciel les ardentes sup¬
plications d’une race inébranlablement fidèle à la foi et aux
traditions des aïeux. L’histoire n’offre pas de plus bel exemple
de courage, de ténacité et d’héroïsme... Aujourd’hui, la race
acadienne est plus vivante que jamais ; elle vit dans ses enfants
528
LA RENAISSANCE
là-bas, au pays natal... ; elle vit ici dans ses enfants des Etats-
Unis. Plusieurs sont membres de l’Union Saint-Jean-Baptiste
d’Amérique. [Catholiques dévoués, ils sont toujours au premier
rang des œuvres paroissiales]. Aussi nous prions tous nos
« Conseils », surtout ceux qui comptent des membres acadiens,
de célébrer cette fête et de s’unir aux Franco-Américains
d’origine acadienne pour chanter Y Ave maris stella. A l’occa¬
sion de leur fête nationale, notre Société souhaite à nos frères
acadiens la réalisation des espérances que leur permettent
d’entretenir un passé catholique sans tache et une histoire
nationale incomparable. *
Les Acadiens des États-Unis méritent donc, eux aussi, de
vivre leur vie française, d’être sauvés de l’enlisement anglo-
américain, de n’être pas oubliés puisqu’ils n’oublient pas.
« Ne soyons pas désunis, écrivait tout récemment M. J. E. La-
force dans Y Indépendant de Fall River ; autrement, une famille
après l’autre, perdant le meilleur de son âme nationale, dis¬
paraîtra dans le grand tout américain. Serrons les rangs,
unissons-nous intimement, organisons notre vie sociale...
Apprenons notre histoire qui nous rendra fiers de notre race...
Soyons dignes de nos aïeux qui ont tant lutté et tant souffert
pour nous. » Si, faute d’instruction, « faute de confiance en
soi », continue M. Alexandre Belisle, aucun de ces Acadiens
ne s’est encore assez distingué dans le monde des affaires ni dans
les professions libérales, il n’y a pas lieu de désespérer de
l’avenir : car « les jeunes gens font maintenant des études
sérieuses et vont de l’avant ». Qu’on les aide donc ! qu’on les
fasse bénéficier des nouveaux avantages de leurs frères
d’Acadie I
Sources ©t autres références.
Caiholic Encyclopœdia, vol. VI, 1909.
Le Père R. Hamon, S. J. — Les Canadiens-Français de la Nouvelle
Angleterre, Québec, 1891.
Alexandre Belisle. — Histoire de la Presse franco-ame'ricaine et des
Canadiens français aux Etats-Unis, Worcester, 1915.
Abbé Magnan. — Histoire de la race française aux Etats-Unis, Paris,
Edmond de Nevers. — L’âme américaine, Paris, 1903, 2 vol.
Desrosiers et Four.net. — La race française en Amérique, op. cit.
Gilmary Shea. — The caiholic Church in the United Stales, op cit
. Y’ Union de Woonsocket, R. I., juillet 1921 à sept. 1924 (Organe offi¬
ciel de 1 L nion de la Société Saint-Jean-Baptiste d’Amérique).
L’ Assomption, revue mensuelle du College de l’Assomption de Worces¬
ter, Mass, (année 1924).
3
CATHÉDRALE D’ANTIGONISH
VUE RÉCENTE D’HALIFAX
AUX ÉTATS-UN IS
529
Félix Gatineau. — Histoire des Franco- Américains de Southbridqe,
Mass., 1924.
Histoire et Statistiques des Canadiens américains du Connecticut.
Waterbury, 1922.
[On ne saurait trop encourager la rédaction de ces histoires locales qui
servent de base à l’histoire générale.]
Anonyme. — The Acadians in Story and in Song. New-Orléans, 1893.
Alcée Fortier. — Louisiana Studies : eustoins, literature and dialects,
Nouvelle-Orléans, 1894.
Alcée Fortier. — History of Louisiana, vol. IV.
Publications of the Louisiana Historical Society, 1900, vol. II, part. III.
L’Almanach du Peuple (pp. 255-9. Beauchemin, Montréal, 1924.
La Revue Franco- Américaine, Montréal (1910-1912).
LAÜVRIÈRB. T. H
34
CHAPITRE XXXI II
TROIS FLEAUX
Restons chez nous. — Parlons français. — Instruisons-nous.
I. — Émigration.
uelles que soient les généreuses illusions que se fassent
les Franco-Américains sur la solidité de leurs établis¬
sements aux États-Unis, l’émigration tant acadienne
que canadienne n’en est pas moins un mal pour l’Acadie
comme pour le Canada. Il y a là pour ces deux régions plus ou
moins bien constituées une sûre déperdition de forces vives,
que ne compense pas l’incertain développement en des milieux
réfractaires d’organismes fragiles, dont les destinées restent
fort aléatoires. Les plus sincères amis de la race française
seraient plus rassurés s’ils voyaient un million et demi de
Franco-Américains, au lieu de prodiguer à l’étranger les inap¬
préciables trésors de leur natalité et de leur activité, en réserver
l’utilisation pour le sûr profit de leur double patrie qui en a
si grand besoin.
Pour remédier à cet exode inquiétant, il faut en déterminer
les causes. Outre les raisons politiques qui naissent de cir¬
constances fortuites : troubles et guerres civiles, il y a de
multiples motifs d’émigration qui tiennent à la nature
même de l’homme. L’un des principaux, avons-nous dit,
est l’instabilité commune à tous les Américains, qu’ils soient
sujets britanniques ou citoyens des États-Unis, la bougeote.
Depuis trop peu de temps sédentaire, cette population, sauf en
certains points, n’a pas encore très profondément pris racine ;
elle ne s’est pas plus volontairement adaptée au sol que le sol
531
TROIS FLÉAUX
ne l’a inconsciemment façonnée. Elle flotte au gré d'impul¬
sions mal disciplinées sous l’influence d’attractions très
mobiles. L’esprit d’aventure reste toujours vivant chez ces
descendants d’aventuriers, auxquels des espaces encore illi¬
mités offrent l’appât de renouvellements de vie presque indé¬
finis. Survienne dans l’existence de l’individu ou de la nation
un événement quelconque : ruine personnelle, détresse locale,
crise sociale, on se déplace en quête d’un meilleur sort; on
court vers des débouchés nouveaux ; terres neuves, mines
d’or, industries récentes ; on compte, par des salaires plus
élevés, réaliser en peu de temps un enrichissement définitif,
conquérir à jamais des moyens de vivre plus amples. Pour
beaucoup d’Américains, tant du Dominion que d’ailleurs, le
meilleur foyer est celui où l’on vit bien, la meilleure patrie
celle où l’activité est plus intense. Sans doute, on était bien
parti avec une vague idée de retour ; mais souvent, tant
pour cause d’échec que de succès, l’on ne revient pas.
Une autre cause d’instabilité s’ajoute pour l’Acadien bien
plus encore que pour le Canadien : l’insécurité du présent.
Dépouillées de leurs terres depuis plus d'un siècle et demi,
trop de familles acadiennes, vivant au jour le jour, n’ont
pendant des générations cessé d’être le jouet des moindres
oscillations de l’existence. Beaucoup d’Acadiens se sont faits
pêcheurs, avons-nous vu; or, rien ne dispose moins aux habi¬
tudes sédentaires qu’une vie qui dépend du vent, des marées,
du déplacement des bancs et, dans le cas des mercenaires
acadiens, des offres de compagnies rivales. La forte natalité
même n’est pas toujours une cause de stabilité, puisqu’à
tant de bouches affamées l’industrie américaine offre l’appât
de plus gros salaires, même pour les plus jeunes enfants. La
peur de l’inconnu ne saurait paralyser les plus timides : qui
n’a quelque parent, quelque ami, quelque connaissance en
ces petites Cadies des États, où l’on retrouve, à l’ombre d’un
clocher familier, un prêtre de même langue, un « frère » pour
l’éducation des enfants, une « sœur » pour les soins aux mala¬
des. Enfin, dans la grande République, ne jouit-on pas de
plus de libertés politiques, de plus de tolérance morale, de plus
de bienveillance qu’en pays anglais ? Par ces causes multiples
dont s’enquiert YEvangeline s’explique ce désastreux exode qui
sévit, surtout depuis 1860, dans les régions les plus déshéritées
532
LA RENAISSANCE
du Nouveau Brunswick et de la Nouvelle Écosse, du Cap Breton
et de l’Ile du Prince Édouard. L’accroissement de la population
acadienne, en dépit de sa fécondité constante, en a éprouvé un
très sensible fléchissement, surtout dans le comté de Kent.
« N’était l’émigration aux États-Unis, dit l’honorable Pierre
Veniot, nous serions aujourd’hui 200.000 Acadiens dans les
Provinces Maritimes, et, partant, la majorité au Nouveau
Brunswick, c’est-à-dire maîtres de la situation. »
Il est évident que le remède à cette instabilité est l’enracine¬
ment des déracinés : le retour à la terre. En Acadie, comme
au Canada, le clergé l’a compris. En ce dernier pays, vers 1835,
luttant contre la détestable politique agraire qui consistait
à cantonner les familles trop nombreuses sur les étroites
terres défrichées le long du Saint-Laurent, les évêques en
leurs mandements, comme les curés en leurs sermons, mon¬
trèrent à une population qui s’égarait vers l’étranger le devoir
impérieux de trouver dans la patrie même les meilleurs moyens
d’aider sa patrie comme soi-même.
« Une véritable croisade s’organisa, disent Desrosiers et
Fournet. Le prêtre colonisateur est un type que l’on ne trouve
aujourd’hui qu’au Canada. A ce titre, le curé Labelle s’est
acquis une réputation qui a franchi les mers : à lui seul, il a
fondé plus de quarante paroisses dans la province de Québec,
surtout autour du Lac Saint-Jean. Dans chaque diocèse, un
ou plusieurs prêtres sont chargés de promouvoir le mouvement
de colonisation ; grâce à lui, la forêt a reculé, de nouvelles
paroisses ont surgi. »
Nous avons vu qu’en Acadie plus tôt encore, dès 1817,
l’abbé Sigogne avait pratiqué cette bienfaisante politique
agraire, en répartissant parmi ses ouailles de la Nouvelle
Écosse 35.000 acres sur les hautes terres de la Ville Française.
Même politique au Madawaska, avons-nous vu aussi, et
surtout sur la côte Ouest du Nouveau Brunswick et jusqu’en
Gaspésie, dès le temps de l’abbé Bourg.
« Depuis plus d’un demi-siècle, écrivent en 1910 Desrosiers
et Fournet, un cri patriotique a retenti dans toutes les paroisses
laurentiennes , il s est répercuté jusqu’au delà de la frontière •
« Emparons-nous du sol. » C’était l’affirmation solennelle d’une
vérité qu on appliquait depuis longtemps sans bruit ni provoca¬
tion. Alors on vit un spectacle unique. Le prêtre sort de son
TROIS FLÉAUX
533
presbytère armé d’une hache de bûcheron, et, suivi de la jeu¬
nesse de la paroisse, il s’achemine vers la forêt qui ondule là-bas
sous la brise. Arrivé au milieu des bois, il abat le premier arbre/-
qui marquera l’emplacement de la future église. Chacun se
choisit un lot, défriche le sol, l’ensemence et fonde un foyer.
Quelques années après, une paroisse a surgi au milieu de la
forêt, et l’essaim d’autrefois commence à essaimer à son tour. »
Ainsi se fait, en Acadie comme au Canada, la lente conquête
du sol de la Nouvelle France, autrement sûre et féconde que
celle des faubourgs industriels de la Nouvelle Angleterre. Ainsi
l’aventureuse émigration se trouve en partie enrayée.
Devant cette marée montante des nouveaux colons acadiens
a reflué l’invasion des usurpateurs impuissants. L’immigra¬
tion anglo-irlandaise diminue dans les régions de l’Est et
n’augmente guère dans celles de l’Ouest qu’avec les déchets
déracinés des Provinces Maritimes. « A quoi bon toute immi¬
gration même ? déplorent l’honorable Veniot et bien d’autres
dirigeants. Faire venir à grands frais des étrangers pour leur
donner au rabais des terres qu’ont dû quitter les nôtres, voilà
une politique aussi absurde qu’inique, — d’autant plus
absurde que la plupart des émigrants ne restent pas même
chez nous, mais s’en vont aux États-Unis ; s'ils restent, après
tout, ces mécontents ne développent trop souvent chez nous
qu’un esprit de socialisme anarchique ; s’ils s’en vont, il n’ont
rapporté de bénéfice qu’aux compagnies de transport mari¬
time et aux chemins de fer nationaux. Pourquoi donc ne pas
plutôt employer ces millions, stupidement gaspillés, à retenir
les nôtres ou à les rapatrier ? » Nous avons vu le succès partiel
des sociétés de rapatriement (p. 502). Ces sociétés viennent de
se centraliser dans le Bureau de Colonisation que dirige à
Montréal l’abbé J. A. Ouellette ; ce Bureau désigne en chaque
région un missionnaire colonisateur (comme l’abbé J. M. Dou-
cet, curé de Plympton, N. E.), dont le rôle est d’empêcher par
la persuasion morale comme par les réformes matérielles Aca¬
diens et Canadiens d’émigrer aux États-Unis et de donner à
ceux qui en reviennent le moyen de s’implanter à nouveau au
pays natal. — Mais cela même ne suffit pas. Pas plus que ne
suffit, à l’heure actuelle, le simple octroi de concessions au
premier venu. L’agriculture est devenue, dans les pays neufs
comme dans les vieux pays, une industrie savante ; comme
534
LA RENAISSANCE
telle, elle exige, outre des capitaux, des connaissances spéciales
et une organisation pratique. Si l’État ne peut fournir d’avan¬
ces au colon, qu’à tout le moins il allège ses impôts, veille à
ses intérêts, lui fournisse des voies de communication faciles!
Le savoir viendra d’œuvres scolaires et postscolaires ; l’or¬
ganisation, des sociétés coopératives.
L’enseignement agricole, dit justement l’agronome officiel
du Nouveau Brunswick, M. Georges Michaud, doit com¬
mencer dès l’école primaire : « Là seulement on peut faire
comprendre à l’enfant ce qu’il y a de grand et de beau, de
nécessaire et de difficile dans le labeur de l’homme des champs».
L’école de campagne doit s’adapter et préparer à la vie de
campagne. « Je suis fier du titre d’agriculteur et veux en être
digne », est le premier article du Credo acadien. Or, pour en
être digne, il faut science et expérience. Dès maintenant l’une
et l’autre s’acquièrent en sept paroisses du comté de West-
morland, N. B., où des groupes de 100, 150, 300, 400 élèves-
fermiers, cultivant leurs jardins scolaires, concourent avec
succès à des expositions agricoles scolaires. L’abbé Robitaille,
d’Arichat, régit la ferme-école d’Antigonish, N. E. Pareille
émulation est encouragée non seulement par le clergé parois¬
sial, mais encore par le directeur du collège de Memramcouck,
le P. Guertin, qui prêche d’exemple, et par l’évêque même
de Chatham, Mgr Chiasson, qui recommande aux Acadiens
1 amélioration méthodique de leurs terres et leur organisation
systématique en sociétés coopératives d’achat et de vente.
A l’assemblée annuelle des Fermiers et Laitiers du Nouveau
Brunswick (22-24 janvier 1923) le professeur Georges Michaud
a dressé tout un programme de réformes agronomiques déjà
en voie de réalisation : écoles d’agriculture à Memramcouck,
à Bouctouche, à Bathurst ; cours d’hiver dans les paroisses
(déjà vingt en un an), fréquentés par 7.036 auditeurs dont
quelques-uns font jusqu’à six milles à pied ; création de socié¬
tés d agriculture qui vulgarisent les découvertes et les pro¬
cédés nouveaux et se transforment au besoin en coopératives
de toute nature, (l’industrie laitière surtout doit être déve¬
loppée) ; conseils, conférences, démonstrations pratiques
sur les lieux par des spécialistes régionaux, etc... Les progrès
sont à tel point sensibles que des agriculteurs acadiens, non
contents de remporter des prix au Concours agricole de Frç-
TROIS FLÉAUX
535
dericton, réclament dans la revue agronomique du Nouveau
Brunswick, The Maritime Farmer, une part en français capable
de compléter la rubrique agricole que donne chaque semaine
VEvangeline. Çà et là surgissent des coopératives acadiennes
comme celles de Pubnico et de Notre-Dame de Kent, près
Cocagne, pour la conserve des denrées agricoles, comme celle
surtout de Montréal, qui, plus ample et plus complexe, est
dirigée par des hommes d’expérience et d’autorité, tels que. le
Sénateur Turgeon et Mgr J. A. Richard, de Verdun. A l’École
technique d’Edmundston va bientôt s’ajouter l’École tech¬
nique de Moncton, capables d’orienter vers l’industrie la jeu¬
nesse des villes. Ainsi cessera l’exploitation éhontée de sociétés
anglaises d’accaparement, qui majorent autant les fourni¬
tures agricoles (machines, outils, semences) qu’elles dépré¬
cient les produits agricoles (blés, bétail, beurre, œufs, laitage) :
ceux-ci restent aux prix d’avant-guerre, alors que celles-là
ont triplé ou quadruplé. Ainsi cessera cet asservissement
économique que l’éternel oppresseur veut substituer au vieux
servage politique. Ainsi sécheront les larmes de « la terre qui
pleure » en Acadie comme au vieux pays.
II. — Anglicisation.
« Le plus grand malheur des Acadiens, a justement dit
l’abbé Casgrain, n’a pas été leur dispersion, mais l’abandon
presque complet dans lequel ils ont été laissés durant près
d’un siècle ». Dépourvus d’argent, privés de tout statut social,
ils vécurent, en effet, pendant des générations, au jour le jour,
en marge de la société, n’ayant pas plus le droit que les moyens
d’acheter des terres. Fatalement, ils retournèrent à la vie
primitive ; pour subvenir aux besoins les plus urgents de leurs
familles nombreuses, il leur fallut demander à la forêt
giboyeuse et surtout à la mer très poissonneuse une nourriture
abondante, mais grossière. D’agriculteurs qu’ils étaient pres¬
que tous devenus avant « le grand dérangement », ils rede¬
vinrent, au retour, pour la plupart chasseurs et surtout
pêcheurs comme aux premiers temps de la colçnie. De nos
jours même, Pubnico, le Touquet, l’ Ile Madame, Cheticamp,
536
LA RENA ISS ANCE
la Baie des Chaleurs, la Gaspésie, les Iles de la Madeleine sont
demeurés pour les Acadiens, avons-nous dit, d’importants
centres de pêche ou même de cabotage. De la civilisation,
il ne leur était guère resté en ces mauvais jours que la reli¬
gion. Or, cette religion, faute de prêtres, ils durent pendant
des années l’entretenir par la seule intensité intérieure de leur
espérance et de leur foi. Du dehors nul secours spirituel.
Aussi, dès que leur furent accordés des prêtres, avec quelle
fervente confiance se portèrent-ils vers eux ! En leur dénue¬
ment social, en proie à la misère et au malheur, en butte à la
suspicion, aux vexations, aux violences, ces malheureux
délaissés s’attachèrent avec toute l’énergie du désespoir à ces
guides providentiels, à ces consolateurs, à ces sauveurs.
Comme en 1713, l’organisation catholique redevint pour eux
la frêle armature d’une société renaissante : la paroisse en
fut l’unité sociale, l’église le centre, et le curé l’âme directrice,
tant au point de vue temporel qu’au point de vue spirituel.
Mais que de temps pour accomplir cette œuvre ! Combien
plus précaire la situation en Acadie qu’au Canada ! Ici, rien
que maintenir ; là, tout à refaire.
A ce propos, disons bien que là, comme au vieux pays de
France, l’église avec son clocher qui s’élance au ciel est la
plus belle parure du village, en même temps que le symbole
mystique de sa vie profonde : car qu’est-ce qu’un village sans
église, sinon un banal agglomérat de fermes égoïstement
actives, sans rien d’élevé, sans aspiration spirituelle, sans
idéal ? Aussi, avec quel pieux soin, depuis les primitifs temps
des pionniers jusqu’aux jours de la renaissance, les Acadiens
édifièrent-ils toujours, en même temps que les cabanes de
troncs d’arbres, la chapelle de chaume, puis l’église de bois,
enfin le haut et solide temple de pierre. Maintenant tout le
pays acadien s’égaie encore d’églises de bois « si pittoresques
en leur blanche toilette avec leur double clocher aux arrêtes
vives ». Mais ça et là surgissent désormais de beaux édifices
de granit rouge ou de grès olivâtre, assez vastes pour contenir de
deux cents à trois cents familles de paroissiens toujours fidèles
au vigilant appel des cloches ; monuments dignes de la foi, de
la générosité, de la reconnaissance d’un peuple redevenu
heureux. « Nous avons rarement rencontré dans la province
de Québec, dit le P . Couët, à qui nous empruntons ces traits,
TROIS FLÉAUX
537
une église rurale aussi belle et aussi richement décorée que
celle de Saint- Isidore, de Gloucester : les boiseries sont en
bois d’érable coupé, scié, sculpté, poli sur place et d’un goût
irréprochable. Dans la plupart de ces paroisses, les seuls
revenus des bancs, atteignant plusieurs milliers de piastres,
suffisent aux besoins du culte. »
Nous avons vu que jusque vers 1790 les divers groupes
acadiens ne connurent guère d’autre influence ecclésiastique
que celle des missionnaires Bailly, Bourg et Le Roux, dont les
visites, et pour cause, étaient fort irrégulières. Puis, ils n’en¬
tendirent plus même de voix françaises leur prêcher, en
même temps que la religion, la confiance et l’espoir. Submergés
sous un flux croissant d'immigration anglaise, écossaise et
surtout irlandaise, (de 1816 à 1850 les Irlandais constituèrent
71 pour cent de l’émigration britannique), ils ne furent plus
même qu’une frêle minorité catholique parmi les catholiques
d’Écosse et d’Irlande ; ils eurent donc des prêtres étrangers.
Si les prêtres écossais s’acquittèrent de leurs fonctions reli¬
gieuses avec la plus grande tolérance envers leurs ouailles
acadiennes, on n’en saurait dire autant, avons-nous vu, des
prêtres irlandais ; par une étrange aberration, ceux-ci mirent
à angliciser leurs paroissiens français un zèle fanatique, dont
le but réel était de se les mieux assimiler. Quelle différence
avec la généreuse sollicitude dont fit preuve le clergé français
du Canada ! De 1798 à 1815 et même en 1845, à l’inverse des
autorités anglaises de Terre-Neuve et de la Nouvelle Angle¬
terre, ce clergé accueillit à bras ouverts les milliers d’Irlandais
que les persécutions politiques et religieuses chassaient de leur
pays natal, que la famine même et le typhus décimaient. Du
reste, encore de nos jours, en dépit de l’énorme disproportion
des nombres, la faible minorité protestante de la catholique
province de Québec est traitée avec bien plus de libéralisme
que les fortes minorités catholiques de l'Ontario et de tout le
Nord-Ouest canadien. Le libéralisme n’est donc pas plus du
côté anglais que du côté irlandais. Or, chose triste à dire et
pourtant indéniable, partout, en Acadie comme au Canada et
aux États-Unis, l’élément français n’a pas de pire adversaire
que le clergé irlandais par trop écouté dans les hautes sphères
de l’Église.
Dès le début les Irlandais firent croire, d’une part, à
538
LA RENAISSANCE
l’évêque de Québec qu’eux seuls pouvaient apaiser les inquié¬
tudes anglaises à l’égard des Acadiens et, d’autre part, à Rome
que les rares Acadiens qui survivaient ne valaient guère mieux
que des sauvages. Ils n’en exigeaient pas moins de ces préten¬
dus sauvages tout l’argent nécessaire, non seulement aux
besoins du culte, mais encore à la formation de prêtres presque
uniquement irlandais au Séminaire d’Halifax. Bien mieux, la
donation annuelle de 5.000 francs par la Propagation de la Foi
de Lyon pour l’entretien du français chez les Acadiens et pour
la formation d’un clergé acadien, soit 250.000 francs en
50 ans, n’a guère servi qu’à la formation d’un clergé irlandais
qui lutte précisément contre cette influence française. Aux
prêtres français on ne laissait guère que les mauvaises
paroisses. Bien que de 1793 à 1813 douze prêtres français
fussent admis dans l’ancienne Acadie, ce furent, en 1817, un
prêtre irlandais qui fut nommé vicaire apostolique en Nouvelle
Écosse et, en 1818, un prêtre écossais grand vicaire du Nouveau
Brunswick, de l’île du Prince Édouard et des îles de la Made¬
leine ; tous deux furent en 1819 promus évêques ; l’élément
français se trouva ainsi, dès l’origine, oublié et sacrifié dans la
hiérarchie éeclésiastique. Puis, en 1842, le nouveau siège
épiscopal de Saint- Jean fut attribué à un prêtre irlandais.
D’où cette funeste anglicisation irlandaise dont nous avons eu
l’occasion de parler à propos de la Nouvelle Écosse, du Cap
Breton et des États-Unis. Un des plus tristes exemples de
cette « morbide francophobie du clergé irlandais » fut en 1910
le refus du Père Savage, curé de Saint-Bernard (4.000 Acadiens
sur 5.200 catholiques) à Moncton, N, B., de donner la com¬
munion à 280 membres de la société acadienne de l’Assomp¬
tion (Revue franco-américaine, sept. 1910), alors que le règle¬
ment même de cette société ordonne à ses membres de se
rendre en corps à leur église paroissiale le dimanche qui
précédé 1 Assomption et d’y recevoir la communion.
Dès lors, la nationalité française en Acadie courut à nouveau
de grands dangers. Les trois évêques irlandais du Nouveau
Brunswick et de la Nouvelle Écosse imposèrent des prêtres
de leur propre nationalité à des paroisses presque uniquement
françaises ; si bien que, pendant des années, on vit dans les
trois diocèses des églises où le curé irlandais prêchait unique¬
ment en anglais à des fidèles absolument incapables de le
TROIS FLÉAUX
539
comprendre et des écoles paroissiales où maîtres et maî¬
tresses étaient censés instruire des enfants acadiens dont ils
ou elles ne comprenaient pas la langue. Ainsi, par une lamen¬
table progression à rebours, le nombre des prêtres français
diminuait à mesure qu’augmentait la population française,
à mesure qu’en son isolement croissait son besoin d’aide
spirituelle et morale ; c’est au point qu’au milieu du dernier
siècle le Nouveau Brunswick ne comptait plus que six prêtres
français, le Cap Breton trois, et la Nouvelle Écosse pas un.
Encore quelques générations, et l’anglicisation des Acadiens
par les Irlandais eût été un fait accompli, un malheur irrépa¬
rable.
Cette intolérance du clergé irlandais à l’égard de l’élément
français est d’autant plus maladroite que l’anglicisation ne
mène que trop souvent, avons-nous vu, à la perte de la foi,
Jusqu’à nos jours, dans l’âme simple de l’Acadien qui, entouré
d’Anglais protestants, a si longtemps personnifié sa patrie
dans le Roi très chrétien, les mots catholique et français
sont restés synonymes, comme ils le sont, du reste, en bien
d’autres pays, tels que la Syrie et le reste de l’Asie Mineure.
Aussi, ce brave paysan enraciné là-bas unit-il dans le même
sentiment de pieuse fidélité atavique le « vieux pays » et la
« vieille religion ». « Dieu et patrie », a-t-on dit, voilà son cri
de ralliement. Dès lors, lui enlever sa langue, c’est exposer sa
conscience. Des statistiques le prouvent : l’accroissement de
la population catholique dans certains des États-Unis, mais
surtout au Canada et particulièrement dans l’ancienne Acadie,
se fait grâce à l’augmentation de la population française,
malgré les multiples défaillances religieuses de l’élément irlan¬
dais. Aux États-Unis on estime à quinze ou vingt millions le
nombre des Irlandais qui ont abjuré leur foi catholique ; la
Catholic Encyclopedia déclare qu’en 1900, sur 30 millions
d’Irlandais de naissance ou d’origine, on ne compte plus guère
que 5 à 6 millions de catholiques. Au Canada, on estime
à 50 % le nombre des abjurations irlandaises. « Dans le seul
Canada de l’Est (Provinces Maritimes, Québec et Ontario),
disent Desrosiers et Fournet, les catholiques de langue anglaise
n’ont, de 1811 à 1911, augmenté que de 2.830, tandis que
ceux de langue française ont augmenté de 382.934. » Enfin,
dans les seules Provinces Maritimes, pendant la même ving-
540
LA RENAISSANCE
taine d’années, les catholiques ont perdu 3.646 fidèles de lan¬
gue anglaise, alors qu’ils en ont gagné 31.966 de langue fran¬
çaise. Il n’y a donc, même pour la foi catholique, aucun avan¬
tage à angliciser les Acadiens.
« Ce n’est pas sans danger, qu’on fait oublier le français aux
Acadiens, dit l’abbé Casgrain ; après la religion, c’est la meil¬
leure part de leurs traditions. » « Il faut, continuent Desro¬
siers et Fournet, avoir lutté pour rester catholiques, comme
l’ont fait nos pères, pour comprendre ce qu’il y a d'intimité
entre le patriotisme et la foi, jusqu’à quel point sur le sol cana¬
dien [et acadien, poiivons-nous ajouter], ces deux sentiments
se prêtent un appui réciproque et trouvent dans la langue qui
les manifeste un soutien qu’on ne peut attaquer sans ébranler
du même coup jusqu’en ses profondeurs le cœur qui les
porte. »
« Pour toute minorité catholique en Amérique, dit J. A. Foisy
(Action catholique, 1921), la langue maternelle est une condition
quasi essentielle de la conservation de la foi... Quiconque adopte
la langue de la majorité au milieu de laquelle il vit, fait sienne
aussi, en même temps que ses coutumes et ses traditions, sa
religion : car la religion est, en même temps que la grâce de la
foi, la plus précieuse des coutumes, la plus sacrée des tradi¬
tions... Partout où des groupes ethniques ont conservé leur
langue à l’église et à l’école, en dépit de l’ambiance protestante,
ils ont préservé leur foi catholique. * « L’ambiance où nous
vivons, ajoute M. Benoit Michaud, dans Y Evangeline (24 juin
1924), exerce sur nous une emprise extraordinaire. Ainsi l’in¬
dividu qui abandonne la langue française pour la langue anglaise
va nécessairement fréquenter un milieu anglais. Comme en
Amérique la population anglaise est aux trois quarts protes¬
tante, indifférente ou matérialiste, il y a bien des chances que
ce nouveau milieu soit préjudiciable à sa foi catholique. La
fréquentation de ce milieu expose au mariage mixte ; le mariage
mixte mène à l’école neutre ; et l’école neutre habitue à l’in¬
crédulité. » [Ajoutez l'influence prépondérante de la mère dans
l’éducation des enfants, et vous comprendrez la double perte de
la langue et de la foi dès la première génération.]
« La conservation de la langue, conclut donc l’abbé Philippe
Perrier, est le plus ferme appui de la foi chez ces trois millions
de Canadiens français. » « Qui perd sa langue perd sa foi, dit
le double proverbe ; qui perd sa foi perd sa langue. »
Si l’anglicisation des Acadiens est maintenant enrayée,
c’est que l’emprise irlandaise a, bon gré mal gré, diminué.
Bien tardivement on a fini par s incliner devant l’éloquence
des chiffres :
TROIS FLÉAUX
541
Diocèses
1881
1891
Langue
française
Langue
anglaise
Allogènes
Langue
française
Langue
anglaise
Allogènes
Halifax, N. E. . . .
21.584
25.338
1.026
24.247
29.149
925
Antigonish, N. E.
16.952
52.335
1.252
18.264
56.024
989
Saint-Jean, N. B.
22.744
35.992
709
27.871
29.629
802
Chatham N. B. ..
33.891
15.004
751
52.108
14.565
723
Charlcttetown, I. P. E.
14.524
36.141
313
19.191
31.797
270
En 1901, les 138.776 Acadiens des Provinces Maritimes se
répartissaient ainsi en trois des diocèses : dans le diocèse de
Chatham, 29.000 Acadiens contre 29.000 autres catholiques ;
dans celui de Halifax, 27.000 contre 27.500 ; dans celui de
Saint-Jean, 52.000 contre 13.500. Comme la progression aca¬
dienne n’a cessé de croître, il a fallu lui faire sa part dans la
hiérarchie ecclésiastique. Depuis 1912, un évêque d’origine
acadienne, Mgr Le Blanc, occupe le siège épiscopal de Saint-
Jean. Tout récemment, en 1920, un autre Acadien, Mgr Chias-
son, vient d’être promu de la Préfecture apostolique du Golfe
Saint-Laurent et de la Côte du Labrador au siège épiscopal
de Chatham ; les deux diocèses du Nouveau Brunswick sont
donc désormais en des mains acadiennes ; et ce n’est que jus¬
tice, puisque leur population est en grande majorité acadienne.
De même, dans la Gaspésie voisine, avons-nous vu, vient
d’être intronisé un évêque d’origine acadienne, Mgr Ross.
Conséquence : « Un clergé vraiment acadien, dit l’abbé
Monbourquette, joint au zèle pour le salut des âmes le culte
de la langue française, donne au peuple les conseils dont il a
besoin et lui conserve, en même temps que sa foi, ses traditions
et ses coutumes. » De beaux jours s’annoncent donc pour une
prompte renaissance de la vieille Acadie Française.
Les fautes mêmes de la France lui servent parfois. De même
que les persécutions religieuses de la Révolution donnèrent
à l’Acadie expirante un clergé français en son heure du plus
grand besoin, de même nos lois laïques ont renforcé les rangs
de ce clergé en un temps propice. Nombre de congrégations,
s’exilant de France, se sont réfugiées en Acadie comme au
Canada. Ainsi, à Tracadie (N. E.), et à Rogersville (N. B.),
642
LA RENAISSANCE
se sont établis les trappistes de Thymadeuc (Morbihan) et de
Bonnecombe (Aveyron) ; mais les premiers, faute de recrute¬
ment, ont dû l’an dernier abandonner leur bel établissement
et rentrer en France. Ce sont surtout les Pères Eudistes qui
ont consacré à l’Acadie leur zèle religieux ; une centaine
d’entre eux se sont fixés parmi les Acadiens tant en Nouvelle
Écosse qu’au Nouveau Brunswick, tant dans la Baie des
Chaleurs qu’au Labrador ; ils y dirigent des paroisses en
même temps que de grande écoles dont nous parlerons bien¬
tôt ; il est donc juste que les mérites de l’un d’eux l’ait élevé
au siège épiscopal de Chatham. Nulle congrégation, avec celle
de Sainte-Croix, pourvu qu’elle aussi reste pure d’éléments
hostiles à notre race, n’est mieux appelée à contribuer au relè¬
vement du peuple acadien ; ses premiers succès font bien
augurer de l’avenir. De quelque provenance qu’ils soient,
du reste, tous ces prêtres ou religieux de la Vieille France
rivalisent généreusement avec ceux de la Nouvelle France
pour préserver dans l’âme acadienne la pure mentalité fran¬
çaise. ,
Il en est temps : le 10 septembre 1910, en pleine église Notre-
Dame de Montréal, le primat d’Angleterre, Mgr Bourne,
archevêque de Westminster, profitant du congrès eucharis¬
tique, n a pas craint devant un auditoire presque uniquement
français de prêcher l’anglicisation du catholicisme au Canada
et dans toute l’Amérique du Nord. Pareil mépris, pareille
méconnaissance de l’élément français n’a pas été sans soulever
l’indignation des premiers et des plus fidèles défenseurs de
la foi catholique en Amérique. Éloquente et prompte fut la
réponse de Henri Bourassa : « Chez trois millions de catholiques
français, la meilleure sauvegarde de la foi est la conservation
de l’idiome, dans lequel ils ont pendant trois cents ans adoré
le Christ... » Le contrecoup d’une telle déclaration de guerre
s’est fait sentir jusqu’en Acadie ; réagissant contre de pareilles
prétentions, le clergé français a plus que jamais à cœur d’y
revendiquer son droit parfaitement orthodoxe d’évangéliser
en sa propre langue qui est celle des fidèles à lui confiés. En
Acadie et au Canada comme aux États-Unis, a-t-il été répondu,
les évêques ont mieux à faire que de mettre l’autorité morale
de l’Église catholique au service des idées anglaises depuis si
longtemps en opposition avec le catholicisme universel ; cette
TROIS FLÉAUX
648
anglicisation serait d’autant plus funeste qu’elle aggraverait
les pertes trop indéniables du catholicisme dans le Dominion
comme dans les États ; elle irait à l’encontre du statut fédéral
du Canada qui repose sur le respect des minorités, fussent-elles
catholiques et françaises ; enfin, c’est un droit humain que
l’usage de la langue familiale relève uniquement de l’autorité
paternelle ; c’est l’honneur, comme le devoir, d’un peuple que
de rester fidèle à ses traditions, dont la plus précieuse est la
langue des aïeux.
III. — Ignorance.
Non moins funeste aux Acadiens que l’émigration et l’angli¬
cisation fut l’ignorance (disons tout de suite, pour ne froisser
aucune susceptibilité, l'ignorance d’autrefois et non celle
d’aujourd’hui) ; car cette ignorance primitive contribua
beaucoup au développement des deux autres maux. Elle fut,
en effet, en même temps qu’une conséquence inévitable, une
cause fatale de l’abaissement social dans lequel les Acadiens
étaient de parti-pris maintenus ; elle entretenait le dénuement
mental que voulait précisément l’ennemi. Faute d’instruction,
les Acadiens ne purent, pendant plusieurs générations, que
s’adonner à des métiers manuels, à des tâches serviles ; labou¬
reurs, ils gardaient encore une certaine indépendance, un
solide attachement au sol ; mais, ouvriers et pêcheurs, ils
étaient livrés à toutes les fluctuations des groupes urbains et
en particulier à l’exploitation éhontée des patrons anglais ;
ils y perdaient, en même temps que leur individualité française,
le goût du pays, le sens de la patrie. Anglicisation et émigra¬
tion les guettaient de près.
Or, ce n’était pas tant le désir de s’instruire qui manquait
aux Acadiens que les moyens. En voici la preuve : en 1854,
un certain Auguste Renaud, de Paris, est jeté par un naufrage
sur les côtes du Nouveau Brunswick ; on l’accueille avec solli¬
citude à Bouctouche; on s’aperçoit qu’il est instruit, qu’il sait
lire et écrire ; on le supplie de rester pour enseigner ; il ouvre
une école ; les enfants accourent ; il fut le premier instituteur
laïque de cette région, puis le premier représentant du comté
de Kent au parlement fédéral (1867-1872). Qu’on se rappelle,
544
LA RENA ISSANCE
de même, le magister itinérant du Madawaska et le Miquelo-
nais improvisé maître d’école à la Baie Sainte-Marie. M. Valen¬
tin Landry fut en 1879 l’un des premiers et des plus zélés
instituteurs français du Nouveau Brunswick. Cette nécessité
sociale de l’instruction a été bien mise en relief à propos du
peuple « martyr » par nos auteurs canadien et français Des¬
rosiers et Fournet :
« Sans culture intellectuelle, l’homme, quelles que soient sa
probité, son intelligence, sa souplesse de caractère, reste fatale¬
ment borné et incomplet ; il ne saurait, faute de moyens, pren¬
dre sur ses semblables l’empire qui lui assure le maniement
de leurs esprits et de leurs volontés. Des hommes instruits
sont nécessaires à une race qui aspire à sortir de la servitude
où l’ont réduite les événements. Il en fallait de cette sorte aux
Acadiens sous peine de rester sous le joug de leurs concitoyens
anglo-saxons. »
Les plus intelligents, en même temps que les premiers ins¬
truits, des Acadiens n’ont pas moins bien compris cet urgent
besoin de leur race ; conscients des dangers de l’ignorance, ils
ont su proclamer les bienfaits du savoir : « C’est du manque de
curés français et de maîtres d’écoles que les Acadiens, depuis
un siècle, ont le plus souffert, dit le sénateur Pascal Poirier...
Faites perdre à un Acadien sa langue française, et vous faites
de lui à courte échéance un protestant », ajoutons, et un
Anglais. Ainsi ceux des Acadiens qui ont oublié la langue de
leurs pères, pour voiler leur apostasie, anglicisent leur nom et,
pour faire taire la voix du sang, déclament plus fort que
d’autres contre la French disloyalty. Naturellement est
déloyal pour ces renégats quiconque parle français et reste
Acadien de cœur.
A peine l’Acte d’Union eut-il en 1840 créé la Puissance du
Canada qu’une loi proclama en 1841 le principe de l’égalité,
c’est-à-dire de la séparation des catholiques et des protestants
dans les écoles primaires et dans les écoles normales. Mais, en
1867, l’Acte de l’Amérique anglaise du Nord vint compro¬
mettre cette législation tolérante, en permettant à chaque
province d’adopter le système d’éducation qui lui semblait le
mieux approprié aux circonstances ; dangereuse formule dont
l’opportunisme sacrifiait le plus faible au plus fort. Il en
résulta qu’à part la catholique province de Québec qui main-
MGR ÉDOUARD LE BLANC, DE
SA INT- JEAN
premier évêque acadien.
J
TROIS FLÉAUX
545
tint à l’égard de sa faible minorité protestante le principe de
tolérance, les provinces protestantes de l’Est et de l’Ouest
engagèrent contre leurs fortes minorités catholiques, sur le
terrain sacré de l’enseignement, une lutte acharnée qui dure
encore et sévit surtout dans l’Ontario et le Manitoba. Le pré¬
tendu libéralisme anglais n’est pas un article d’exportation,
même et surtout dans les colonies britanniques.
Dans les Provinces Maritimes triompha l’intolérance.
« En 1871, la législature du Nouveau Brunswick priva la mino¬
rité catholique de ses écoles séparées, tout en la forçant de
contribuer à l’entretien des écoles protestantes et sans lui
donner la moindre part des contributions pour ses propres
écoles. » Les Acadiens, qui avaient déjà organisé leur enseigne¬
ment, virent fermer leurs écoles privées et congédier leur per¬
sonnel congréganiste ; mais, avec leur obstination tradition¬
nelle, ils refusèrent d’envoyer en des écoles anglaises et pro¬
testantes leurs enfants catholiques et français ; ils refusèrent
même de payer les taxes scolaires. Il en résulta des émeutes à
Caraquet et ailleurs ; il en résulta des arrestations et même
des condamnations de prêtres et de civils. Le Parlement
fédéral eut beau donner gain de cause aux oppresseurs, les
députés protestants eurent beau vitupérer avec véhémence ;
les pouvoirs publics, pour éviter toute dissension civile,
durent, en 1874, faire des concessions qui aboutirent au com¬
promis suivant : toute personne pourvue d’un brevet d’ap¬
titude délivré sur concours, fût-elle congréganiste, a le droit
d’enseigner dans les écoles publiques ou privées ; tout congré¬
ganiste, fût-il revêtu de vêtements ecclésiastiques, est auto¬
risé, en dehors des heures de classe, à donner l’instruction
religieuse même dans les écoles publiques ; une part est faite
à l’enseignement du français. Bien que, dans ces écoles non-
confessionnelles, la législation scolaire du Nouveau Bruns¬
wick ne soit pas aussi libérale que celle de la province de
Québec, « la jeunesse française et catholique du Nouveau
Brunswick s’y trouve à peu près sur le même pied que la
jeunesse anglaise et protestante, dit le Sénateur Pascal Poi¬
rier ; et tous les groupes importants d’Acadiens sont désormais
pourvus d’écoles publiques ». En 1871, en effet, la moitié de
la population du Gloucester était illettrée, n’ayant que 28 écoles
pour 18.810 habitants ; dans la paroisse de Saumarez, il n’y
35
LAUVRIÈRE. T. II.
546
LA RENAISSANCE
avait qu’une école de 16 élèves pour 2.162 habitants : à Ship-
pagan deux de 25 pour 2.015; à Caraquet trois de 35pour3.111.
Or, en 1914, ce comté possédait 129 écoles pour une popula¬
tion de 32.662 habitants ; même évolution dans le Kent et
le Madawaska. Désormais, l’enseignement primaire et en
particulier l’enseignement du français sont à peu près assurés
aux Acadiens du Nouveau Brunswick.
Dans le reste de l’Acadie, même résistance et même progrès.
A lire l’extrait suivant du Moniteur Acadien (19 août 1890)
concernant la fondation d’un collège classique en Nouvelle
Écosse, on voit que toute la résistance ne venait pas seulement
du gouvernement et des politiciens, mais aussi de l’élément
irlandais qui dès 1861 s’était opposé à la création d’un collège
français à Arichat.
« Mgr O’Brien relègue le français au dernier rang, ne préco¬
nisant que l’anglais, si bien que la convention acadienne du
15 août vota les résolutions suivantes : 1° Il est désirable que
dans toutes nos écoles, soit primaires, soit secondaires, acadé¬
mies ou collèges, couvents et pensionnats, la langue anglaise
soit enseignée concurremment avec la langue française, mais
qu’autant que possible la langue de l’enseignement soit le fran¬
çais. 2° Il existe à la Nouvelle Écosse et dans l’ Ile du Prince
Édouard un grand nombre de localités toutes françaises où le
français n’est nullement enseigné dans les établissements d’édu¬
cation ; cet état de choses est très préjudiciable aux meilleurs
intérêts religieux et matériels des Acadiens : il est désirable d’y
remédier en encourageant l’enseignement du français pour tous
les Acadiens, sans porter préjudice à l’enseignement de l’an¬
glais ou de toute autre langue. »
Cette double motion fut votée à l’unanimité Néanmoins,
en 1898, le français n’était pas encore officiellement reconnu
en Nouvelle Écosse et, en 1893, l’envahissement de l’anglais
restait menaçant dans l’île du Prince Édouard.
» En l’été de 1902, écrit le père Dagnaud (p. 250), une com¬
mission se réunissait à Halifax dans le but de promouvoir
l’instruction parmi les Acadiens. Il n’était pas question de
rechercher si leurs aptitudes sont inférieures à celles des enfants
de races différentes... Et pourtant, la masse du peuple parait
moins instruite que celle de nos voisins de langue anglaise...
La cause, on crut la trouver dans la méthode d’instruction
scolaire... Dans la famille, en effet, le français est seul accepté
par les parents et les enfants ; l’anglais est réservé pour les
$
TROIS FLÉAUX
547
relations commerciales et pour les circonstances où un étranger
reçoit l’hospitalité. L’enfant se présente à l’école à sept ou
huit ans, ne sachant de l’anglais que les quelques mots qu’il a
surpris à la dérobée sur les lèvres de ses parents ou que des
camarades plus âgés ont lancés au milieu des jeux... Or, [à
l’école], on ne lui met entre les mains que des livres anglais : on
veut qu’il apprenne à lire dans un livre totalement fermé à son
intelligence. Dans quelques écoles, pour concilier toutes les
exigences, les pages des livres de lecture sont partagées en deux
moitiés. Le texte de l’une est en anglais, et l’autre en est la
traduction française : système de l’entre-deux, le pire de tous...
Le remède au mal, la Commission l’indique en demandant au
Conseil de l’Instruction publique de permettre ... l’use ge de
livres exclusivement français... pour les premières années de
nos écoles. Espérons que les Acadiens utiliseront cette faveur,
[le Père Dagnaud se plaint, en effet, du manque d’assiduité
encouragé par quelques parents] et ne s’endormiront pas sur
la position conquise. »
Une lettre quasi officielle nous donnait l’espoir que les
choses avaient bien changé depuis lors. « Les écoles françaises,
c’est-à-dire bilingues, sont tolérées dans les trois provinces,
lisions-nous le 27 mars 1919. Nous avons même deux inspec¬
teurs français au Nouveau Brunswick : MM. Charles Hébert
et Doucet ; un à la Nouvelle Écosse, M. Louis d’Entremont ;
un à l’île du Prince Édouard : M. F. Gallant. Le français est
quasi reconnu dans les écoles normales. » Malheureusement
cette vue un peu superficielle est trop optimiste, surtout en
Nouvelle Écosse. La réforme n’est qu’apparente ; «les décisions
de la commission royale de 1903 ne sont pas appliquées »,
nous écrit-on, particulièrement en bien des couvents des
comtés de Digby, de Richmond et d’Yarmouth. Ainsi, quoi¬
que la grande école primaire publique d’Antigonish ait été
confiée aux Dames de la Congrégation, il n’y a pas d’école fran¬
çaise dans les villages français du voisinage : Pomquet, Traca-
die, Hâvre-au-Boucher. A Pomquet, où tout le monde parle
français, deux écoles sont tenues par des institutrices qui de la
langue de leurs élèves ne savent pas un traître mot ; n’est-ce pas
là une preuve manifeste du parti-pris d’angliciser ces popula¬
tions ? Tous les ans, du reste, le groupe orangiste d’Halifax fait
au Parlement une manifestation contre les écoles bilingues et
contre l’enseignement du français. En présence de cette hosti¬
lité plus ou moins déclarée, une première démarche fut faite
548
LA RENAISSANCE
auprès de l’inspecteur des écoles pour le décider à appuyer
une délégation auprès des députés acadiens du Parlement
d’Halifax ; mais ceux-ci firent preuve d’indifférence ou d’im¬
puissance. Alors, le 15 avril 1922, une nouvelle délégation
acadienne alla plaider devant le Conseil de l’Instruction
publique la cause du français dans les écoles de Nouvelle
Écosse. Les délégués réclamèrent, conformément au rapport
de la commission gouvernementale de 1902, pour l’anglais
l’application de la méthode orale et pour le français l’usage
des livres, en même temps que l’emploi du français pour l’en¬
seignement des autres matières, au moins jusqu’à la quatrième
classe. Le Conseil de Y Instruction publique a bien adopté une
partie de ces vœux ; mais il ne fait veiller à leur réalisation
ni par l’inspecteur des écoles ni par les autres autorités sco¬
laires. L’enseignement religieux lui-même n’est pas donné
en français aux petits Acadiens, pas plus que les mandements
et autres documents épiscopaux ne sont traduits en français
pour les fidèles qui ne connaissent que cette langue. Puisque
les diocèses d’Halifax et d’Antigonish contiennent une très
forte minorité de Français, on ne peut que s’étonner que le
haut clergé fasse si peu d’efforts pour faciliter aux fidèles l’in¬
terprétation de la parole sacrée et la connaissance des devoirs
religieux. Tout en rendant un légitime hommage à la largeur
d’esprit, à l’intelligence et au zèle du clergé écossais, on doit
regretter que des paroisses de langue française qui fournissent
même des prêtres français au diocèse n’aient jamais reçu en
retour que des curés écossais dont la parole n’est guère plus
comprise au confessional qu’en chaire. La foi catholique s’en
trouve encore plus exposée que la mentalité française. Nous
avons vu qu’au Cap Breton qui relève de l’évêché d’Anti¬
gonish le mal était plus grand encore.
Depuis la première édition de ce livre, le bilinguisme s’im¬
pose de plus en plus au Nouveau Brunswick. Forte de l’aug¬
mentation de sa population et, par suite, de la croissante pro¬
portion de son influence politique nettement manifestée par
la présence d’un Acadien à la Présidence du Conseil, l’opinion
publique des Acadiens en cette province s’exprime avec autant
d’énergie que de clarté dans la campagne qu’ont menée pen-
MGR PATRICE CHIASSON, DE CHATHAM,
Eudiste,
deuxième évêque acadien,
TROIS FLÉAUX
549
dant l’hiver 1923-1924 ses deux organes : l'Evangeline, de
Moncton, et le Madawaskaien, d’Edmundston.
Ces deux journaux ont rappelé les franches déclarations
des meilleurs esprits libéraux anglais :
* La religion et la langue des Canadiens français [et, partant,
celles des Acadiens] sont sûrement le meilleur boulevard et le
plus solide fondement de leur loyalisme envers la Couronne,
a dit Lord Dalhousie. L’éducation de la population catholique
devrait être encouragée. Une organisation semblable à celle
des protestants devrait être légalement instituée pour l’adminis¬
tration de leurs écoles et soumise à l’autorité de leurs évêques. #
« J’ai beaucoup entendu parler du bilinguisme au Canada,
confirme Lord Kitchener. Les Canadiens français savent ce
qu’ils veulent, et ils devraient l’obtenir : ils veulent avoir
leur langue maternelle dans toutes les parties du pays ; donnez-
la-leur. Plus vous leur accorderez, plus ils s’attacheront aux
institutions britanniques. » « On ne gagnera rien à proscrire la
langue française dans les écoles », ajoute Sir Oliver Mowat.
Bien mieux, les plus perspicaces d’entre les Anglais finissent
par s’apercevoir qu’il n’est pas moins utile aux Anglais de
savoir, outre l’anglais, le français qu’aux Canadiens et Aca¬
diens, outre le français, l’anglais.
« Il faut faire de l’Université Mac Gill [à Montréal], dit son
recteur, Sir Arthur Currie, le meilleur centre de l’enseignement
de la langue française sur ce continent ». « C’est une infériorité
chez les Canadiens anglais d’ignorer le français, déclare l’hono¬
rable G. P. Graham ; sans le français l’instruction d’un Canadien
est incomplète. » « Le meilleur gage de succès dans la vie,
confirme Sir James Grant, c’est une connaissance approfondie
du français dont on devrait encourager l’enseignement d’un
bout à l’autre du pays. » « Dans les écoles canadiennes, on
devrait faire une plus large place à l’étude du français », dit
M. Alfred Baker. « A tous points de vue, pour nous surtout,
conclut le rapport Leathes (1918), le français est la plus impor¬
tante des langues vivantes : il doit prendre et garder la pre¬
mière place dans nos écoles et dans nos universités. » « On devrait
rendre cet enseignement obligatoire dans toutes nos écoles »,
précise un représentant du Nouveau Brunswick, M. Magee ;
Oui, insiste le Globe de Saint-Jean, « on devrait enseigner le
français dès l’école élémentaire. »
On voit combien l’opinion anglaise devient sur ce point
plus libérale que certains éléments irlandais. Malheureuse¬
ment, elle n’est pas unanime : alors qu’à Saint-Jean, à Monc-
550
LA RENAISSANCE
ton et ailleurs, la Commission scolaire consent à couvrir une
partie des frais que les Acadiens encourent pour l’entretien
de leurs écoles paroissiales tant en vue de l’enseignement
du français qu’en ce qui concerne l’enseignement religieux,
la Commission scolaire de Campbellton refuse de subven¬
tionner tant soit peu l’école paroissiale entretenue à grands
frais par 500 familles acadiennes, bien que des douze institu¬
trices la plupart soient pourvues des diplômes règlementaires ;
de même, à Newcastle. Mais, à part ces faits que nous croyons
exceptionnels, c’est le programme général des études qui
laisse singulièrement à désirer, quels que soient les efforts
d’instituteurs et d’institutrices très patriotes. Voici la part
faite au français dans les écoles primaires : lecture française,
une heure par jour ; grammaire française, trois fois 40 minutes
par semaine ; pour les divisions une et deux, 30 minutes sup¬
plémentaires par jour, destinées à des explications françaises ;
soit en tout, 28 heures de français par mois. Tout le reste est
donné tant à l’étude de l’anglais qu’à l’étude en anglais des
autres matières (arithmétique, histoire, géographie, histoire
naturelle, hygiène, etc...). Il en résulte que les petits Acadiens,
qui, en arrivant à l’école, ne parlent qu’incorrectement leur
langue maternelle, ne l’améliorent guère par une étude
insuffisante, la pervertissent même par un usage prématuré
et immodéré de l’anglais, n’apprennent pas non plus l’usage
correct de cette dernière langue et enfin n’assimilent pas les
autres matières enseignées par l’intermédiaire d’une langue
qu’ils comprennent mal ; moins de français encore dans les
écoles primaires supérieures ; d’où un énorme déchet à tous
points de vue.
« Au point de vue national, le cours d’études actuel constitue
un danger, puisqu’il ne permet pas à l’élève acadien de rece¬
voir une formation française conforme aux sentiments, aux
aptitudes et aux aspirations de sa race... Français de cœur et
d’esprit, nous ne voulons pas abandonner les traditions sacrées
de notre langue, ... mais dès maintenant en assurer le maintien
pour l'honneur de nos enfants... Ardente sera la lutte, à coup sûr ;
mais la cause en vaut la peine : il s’agit de nos intérêts, de notre
idéal, de la survivance de notre mentalité ; car de cette force
essentielle qu’est l’enseignement dépend l’avenir d’une nation...
Avec de l’union, de la persévérance, de l’énergie, nous vaincrons.
Donc, en avant 1 »
3
TROIS FLÉAUX
551
Déjà les conseils généraux du Madawaska et du Gloucester
ont émis le vœu, complété par la suite, que dans les écoles
acadiennes la langue enseignée pendant les trois premières
années soit uniquement le français, que la langue véhiculaire
des autres enseignements reste le français, mais que l’enseigne¬
ment de l’anglais, plus tardif, n’en soit que plus méthodique,
vu que l’ignorance de cette langue est pour tout Acadien
une cause d’infériorité évidente. On ne saurait être plus
logique et plus libéral. Conséquence : réforme de l’École Nor¬
male actuelle par la création d’une section française ; ou plutôt,
comme le préconise l’abbé J.-L. Chiasson, puisque l’École
Normale de Fredericton, sise en pays anglais, est à tous égards
insuffisante, (plus d’élèves reçus que de places disponibles),
création d’une École Normale bilingue pour les instituteurs
français en pays français, par exemple à Caraquet sur les
ruines encore exploitables de l’ancien collège des Eudistes.
Jusqu’à ce jour les meilleurs maîtres et maîtresses de français
n’ont acquis leur compétence qu’en dehors et en dépit même
de l’École Normale actuelle. Cette réforme vitale doit être
soumise, sur la proposition de M. Pierre Morais, de Bas Cara¬
quet, à une commission compétente nommée par le gouverne¬
ment et, sur la demande du Dr Albert Sormany, d’Edmundston,
au Comité exécutif de l’Assomption nationale.
Le besoin d’enseignement secondaire se fit sentir presque
aussi tôt que le besoin d’enseignement primaire ; car le peuple
acadien comprit de bonne heure qu’il lui fallait, pour s’éman¬
ciper du vasselage anglais, des classes dirigeantes et en parti¬
culier des prêtres recrutés dans ses propres rangs. Nous avons
vu les efforts de l’abbé Sigogne à la Baie Sainte-Marie, de
l’abbé Giroir à Arichat. Dès 1838, dans le Westmorland,
N. B., l’abbé Gagnon tenta de fonder à Grandigue un collège
classique ; mais il échoua faute de fonds. Une autre tentative
à Chatham ne fut pas plus heureuse. Avec une abnégation
qu’on ne saurait trop admirer, un très humble prêtre canadien,
l’abbé Lafrance, curé de Memramcouck, mena au milieu du
dernier siècle une vie d’ascète, afin de pouvoir, au prix des
plus dures privations, économiser de quoi acheter un vaste
terrain sur les hauteurs qui. dominent le Peticoudiac et y
édifier un collège français qui fût le foyer intellectuel d’une
552
LA RENAISSANCE
nationalité renaissante : il y réussit. Inauguré en 1854, le
collège Saint-Joseph fut en 1864 confié à la congrégation de
Sainte-Croix, qui venait de fonder le collège Saint-Laurent
près de Montréal, et admirablement organisé par le Père
Lefebvre (1831-1895), qui venait de faire ses preuves au
Madawaska. Situé au cœur de l’ancienne « Acadie Française »,
en cet étroit isthme qu’ont rendu fameux tant de luttes et
de souffrances acadiennes, le nouvel établissement desservi
par la grande ligne intercoloniale attira bientôt, tant du
Nouveau Brunswick que de la Nouvelle Écosse voisine, toute
une clientèle d’élèves qui, anglais et français, se facilitèrent
l’acquisition mutuelle de leurs langues. La première promotion
de trente et un élèves a donné au pays cinq prêtres, un séna¬
teur, un magistrat, un médecin, un instituteur ; la deuxième
année fournit soixante-trois élèves. En 1868, le collège obtint
une charte l’autorisant à délivrer des diplômes universitaires.
Depuis lors, l’œuvre conjointe de l’abbé Lafrance et du Père
Lefebvre n’a cessé de prospérer, grâce à un enseignement
tout à la fois classique et pratique :
« Il est sorti de Memramcouck, dit l’abbé Casgrain, toute une
pléiade d’hommes instruits, actifs, animés d’un patriotisme
ardent et éclairé, qui ont fait leur réputation dans différentes
carrières et qui défendent la cause de leurs compatriotes sur
tous les terrains de la vie publique et privée. On compte parmi
eux des sénateurs, des députés aux Communes et aux législa¬
tures provinciales, des avocats, des médecins, des instituteurs
et d’excellents prêtres. Chaque année voit s’accroître cette pha¬
lange d’hommes remarquables, qui, avec le temps, fera repren¬
dre au peuple acadien la place que ses malheurs lui ont fait
perdre. » « Nos biens nous ont été enlevés pour ne plus nous
être rendus, dit l’un des meilleurs élèves du Père Lefebvre et
son historien, le sénateur Pascal Poirier. L’héritage matériel
des Confesseurs de la Foi ne fera jamais retour à leurs descen¬
dants. Nous avons vécu de résignation durant cent cinquante
ans ; ce n’est que depuis l’arrivée du Père Lefebvre et de ses
compagnons de Sainte-Croix en notre Acadie que nous nous
reprenons à espérer. »
Très nobles et émouvants espoirs déjà en partie réalisés,
d’autant plus justifiés que d’autres œuvres rivales réussissent
à leur tour.
D’aucunes échouèrent, à vrai dire, et non pas toujours par la
faute de leurs organisateurs. En 1873, un généreux émule de
$
TROIS FLÉAUX
553
l’abbé Lafrance, l’abbé Marcel Richard, curé de Saint-Louis,
Kent, fonda en sa paroisse un nouveau collège acadien ; il
périclitait, faute de directeur compétent. Or, en 1875, était
venu, comme professeur au collège de Memramcouck, un prêtre
de Chaudesaigues en Auvergne, l’abbé Biron, qui, élève de
Saint-Nicolas-du-Chardonnet et d’Issy, avait déjà enseigné
chez les Dominicains d’Arcueil. Épris du peuple acadien en
qui il voyait « des martyrs au double point de vue de la reli¬
gion et de la nationalité », il accepta la direction du Collège
Saint-Louis, auquel il consacra 8.000 piastres de sa fortune
personnelle. Il renonçait à une vie aisée et agréable en son pays
natal pour se dévouer à cette œuvre de relèvement social :
développer et fortifier la foi des Acadiens, éclairer leur intelli¬
gence et, par une éducation appropriée, les arracher à l’asser¬
vissement anglo-saxon en leur permettant de diriger eux-
mêmes leurs affaires politiques et commerciales. Il réussissait
avec ses six professeurs et ses soixante-dix élèves, dont soi¬
xante Acadiens, lorsque brutalement, en 1883, sur la dénon¬
ciation mensongère d’un élève renvoyé, l’évêque irlandais de
Chatham, Mgr Rogers, lui reprochant de donner à ses élèves
un enseignement trop français, le chassa de son diocèse et
fit fermer son collège l’année suivante. Rentré en France,
l’abbé Biron, après avoir enseigné chez les Jésuites de la rue
de Vaugirard, créa en 1895 dans la paroisse de Saint-Honoré
d’Eylau un patronage qui fut bientôt très prospère : trois
cents jeunes gens. En dépit de l’ingratitude dont il avait été
victime, ce très noble prêtre n’en resta pas moins jusqu’à sa
mort (1916) fidèle à sa « chère Acadie » : « il ne se passait pas
une année, pas un événement important sans qu’il envoyât
une généreuse contribution à ses œuvres nationales. » De
concert avec un autre grand ami des Acadiens, Rameau de
Saint-Père, il tenta d’organiser à Paris une association pour
l’éducation des Acadiens ; lui-même accueillit et éleva deux
fils du magistrat Sir Pierre Landry, qu’aima et choya dès la
première heure un autre grand ami des Acadiens, M. Arthur
Bonnet, inspecteur général des Ponts et Chaussées. « Vous
souvenez-vous de l’abbé Biron ? » demandait-on un jour à
l’un de ses anciens élèves de Saint-Louis. — « Si fait, répond
notre Acadien ; je ne l’oublie jamais dans mes prières ».
Pour mieux rappeler encore aux Acadiens de l’avenir ce bien-
554
LA RENA ISSANCE
faiteur dédaigné, une plaque de marbre sobrement éloquente
fut envoyée en 1923 à l’église Saint-Louis ; nous regrettons
qu’elle n’ait encore pu être apposée en acquittement légitime
d’une dette indubitablement contractée.
L’œuvre de l’abbé Biron a été reprise et développée par
une congrégation française qui, sortie de France, a pris à
cœur la noble tâche du relèvement social des Acadiens.
Elle semble y avoir été prédestinée par l’amitié même qui,
dès le dix-septième siècle, lia son fondateur, le B. Jean Eudes
et Mgr de Laval-Montmorency. De 1794 à 1826, un premier
Eudiste, le P. Gabriel Le Courtois, chassé par la Révolution,
desservit des paroisses de la province de Québec. L’attention
de la Congrégation fut attirée sur les Acadiens par un des siens
qui avait de qui tenir, le P. Barbey d’Aurevilly, frère de
l’auteur du Chevalier des Touches et traducteur enthousiaste
de YEvangeline de Longfeilow. (Par une étrange erreur de
lecture, celui-ci prit pour un mih'ionnaire le pauvre mission¬
naire). Sur l’initiative du P. Gray, de la Baie Sainte-Marie,
et d’un sulpicien de Montréal, l’abbé Rouxel, originaire de
Yalognes, le supérieur général des Eudistes, le P. Le Doré,
envoya en Nouvelle Écosse (septembre 1890) son ancien
préfet des études de Versailles, le P. Blanche (de Josselin), et
le P. Morin ; après de longues tergiversations, l’évêque
d’Halifax, Mgr O’Brien, leur confia les deux paroisses de la
Pointe de l’Église et de Saulnierville et la lourde mission de
fonder une « Académie de garçons ». Non sans peine ni maints
déboires, sur un terrain vendu par Mgr O’Brien, grâce aux
générosités des P.P. Gay (4.000 doll.), Blanche, Orv, Bailleul
(2.500 d.), du collège de Redon (6.000 fr.), de YAlliance
française (10.000 fr.) et de bien d’autres, ils ont fondé et entre¬
tenu à la Pointe de l’Église le Collège Sainte-Anne qui, sous
1 habile direction du P. Sébillet, compte maintenant une ving¬
taine de professeurs et plus de 200 élèves. Aux Eudistes fut
également confiée la direction du Grand Séminaire d’Halifax.
En 1898, les Eudistes acceptèrent encore, en même temps que
la desserte des paroisses d’Andover et de Rngersville, la direc¬
tion du collège de Caraquet pour laquelle 20.000 dollars étaient
offerts par un généreux donateur, Mgr Allard. Nombre d’ Eu¬
distes passèrent au Canada en 1903. Pendant dix ans, un
infatigable Breton, le P. Le Bastard, prit tout à la fois la
S
TROIS F L É A U X
555
direction des études et celle des travaux ; et, au prix de
225.000 dollars instamment quêtés et libéralement donnés, il
édifia et organisa le beau Collège du Sacré-Cœur. Or, dans la
nuit du 30 au 31 décembre 1915, un cruel incendie dévora
l’établissement tout neuf, en pleine prospérité. Un nouvel
édifice allait le remplacer à Bathurst, lorsque le 6 mars 1917
un nouvel incendie vint réduire à néant tant de légitimes
espoirs. Mais la persistance eudiste est aussi inlassable que
la générosité acadienne. Avec le concours de Mgr Doucet
de Grande Anse, malgré la guerre qui enlevait à l’œuvre une
douzaine d’Eudistes fidèles au devoir patriotique, l’imposant
collège du Sacré-Cœur, depuis 1921, s’ouvre à la jeunesse
acadienne sous la vigilante gestion du P. Yeillard ; lui aussi
compte près de 200 élèves, dont une quarantaine du Juvénat
de la Congrégation. Sans parler de leurs établissements de
Woonsocket, South Dakotah, et de Marshal, Minnesota,
de leurs œuvres du Québec (résidence de missionnaires à
Québec même, aumôneries du Bon Pasteur à Montréal, paroisse
de Chandler en Gaspésie...), si aux dix-sept Eudistes du La¬
brador on ajoute les trente du Nouveau Brunswick et les
quarante de la Nouvelle Écosse, c’est-à-dire près d’une cen¬
taine d’Eudistes en Acadie, on constate qu’avec les Pères de
Sainte-Croix nulle congrégation ne peut influer davantage
sur les destinées du peuple acadien et, par conséquent, ne
mérite plus d’éloge et d’encouragement. Eudistes furent les
deux premiers vicaires apostoliques du Golfe Saint-Laurent
et du Labrador, Mgr Blanche (1903-16) et le P. Chiasson
(1916-1921), maintenant évêque de Chatham. Et pourtant,
les Eudistes courent le même danger que d’autres congréga¬
tions françaises : s’ils ne font pas de recrutement en France,
ils seront à la longue envahis et dominés par l’élément partout
hostile à notre race.
Les couvents de fdles ne manquent pas non plus aux Pro¬
vinces Maritimes, bien qu’ils ne soient ni si nombreux, semble-
t-il, ni aussi bien organisés que dans la province de Québec.
Longtemps l’influence irlandaise, sachant le rôle capital
des mères dans l’éducation des enfants, voulut désapprendre
aux fdlettes et aux jeunes fdles d’Acadie l’usage d’une langue
maternelle injustement traitée de patois méprisable. Parfois
556
LA RENAISSANCE
on laissait bâtir un couvent sur les terres d’une église avec
de l’argent acadien ; une fois bâti, l’on s’en emparait et l’on
y imposait des religieuses de langue anglaise ; c’est ainsi
qu’en 1871 on ne donna au couvent de Bathurst que des
« Sœurs de Charité » (congrégation irlandaise) qui ne parlaient,
ne comprenaient et n’enseignaient que l’anglais; de même à
Bouctouche. Cette méthode sévit surtout dans le Sud-Ouest de
la Nouvelle Écosse : à Météghan, à la Pointe de l’Église, à
Pubnico, au Ruisseau aux Anguilles ; au grand dam de la reli¬
gion, le catéchisme même était enseigné en anglais. Pour
obvier à ces perfides autant que funestes moyens d’angliciser
les familles, lesquels n’ont pas encore entièrement dis¬
paru, deux communautés acadiennes viennent de s’organiser ;
les Sœurs de Notre-Dame de l’Assomption qui, se détachant
en 1923 des « Sœurs de Charité » de Saint-Jean, comptent
déjà 54 religieuses en six maisons : Memramcouck, Moncton,
Bouctouche, Shédiac, Petit Rocher, Saint-Anselme, et les
Filles de Marie de l’Assomption qui, sous la direction de
l’abbé A. Melanson, viennent en 1924 de s’établir à Campbel-
ton au nombre de 24.
Malgré tout, l’un des plus anciens et des plus prospères parmi
les couvents de langue française est celui de Saint-Louis de
Kent ; fondé en 1774 par l’abbé (depuis Mgr) Richard, confié
aux Sœurs de Notre-Dame de Montréal, agrandi de l’une des
ailes de l’ancien collège Saint-Louis, il a déjà donné à l’Acadie
60 religieuses, des centaines d’institutrices, des milliers de
bonnes mères de famille aussi patriotes que chrétiennes ; son
cinquantenaire vient d’être dignement célébré le 29 et le
30 mai 1924.
On nous signale à Chétichamp un couvent de sœurs bre¬
tonnes (les Filles de Jésus), à Arichat un autre couvent fran¬
çais. Bien mieux, la section féminine de l’Université d’Anti-
gonish est confiée à la congrégation française de Notre-Dame
(fondée à Montréal par la mère Marguerite Bourgeois). Sœur
de 1 archevêque de Toronto, la directrice qui, comme la plupart
des religieuses, parle un excellent français, sait diriger vers les
cours français de l’Université un groupe important de ses
élèves bien préparées à les suivre. N’étaient les élèves des
trois collèges classiques que nous venons de mentionner, l’on
peut dire que les jeunes Acadiennes, en général, reçoivent dans
S
TROIS FLÉAUX
557
leurs nombreux, couvents tenus par des religieuses de langue
française une meilleure éducation que les jeunes Acadiens en
leurs écoles primaires : car les instituteurs en leurs écoles
normales ont de moins bonnes occasions d’apprendre le fran¬
çais que les religieuses en leurs communautés de la province
de Québec. Or les jeunes Acadiennes, si raffinées qu’elles soient,
n’en épousent pas moins des fermiers et des ouvriers de leur
sang ; de telles mères, par l’éducation qu’elles transmettent
à leurs enfants, élèvent le niveau social de la race ; elles savent
faire aimer et respecter jusque dans les prières une langue
ancienne et pure que seuls des snobs parvenus sacrifient à
un idiome hybride et autrement moins vénérable.
Enfin, pour compléter l’œuvre des écoles, d’heureuses
initiatives sont prises. Comme la langue acadienne pieusement
archaïque en son fonds, pittoresquement nautique en ses
expressions, à la longue s’est forcément chargée d’anglicismes,
le Collège Sainte- Anne a organisé parmi ses élèves une Société
du Bon Parler qu’encourage un prix annuel décerné par l’ins¬
pecteur Louis d’Entremont. Pareil exemple devrait être imité.
De même, une supérieure du couvent nous a demandé d’établir
entre ses élèves et des élèves françaises une correspondance
régulière ; nous ne saurions trop nous y prêter. Comme
le manuel d’histoire des écoles primaires ne contient sur
225 pages que 88 destinées à l’histoire du Canada, un très
généreux et perspicace patriote, le Dr F. A. Richard, de
Moncton, s’est avisé de créer un prix annuel destiné au meil¬
leur travail sur un point de l’histoire acadienne : le sujet de
1923 fut : «Biographies d’Aulnay et de Latour » (Lauréat,
Philippe Arsenault, de Sainte-Anne) ; celui de 1924 est
« Rôle de l’abbé le Loutre en Acadie ». On ne saurait trop
encourager de telles initiatives. Les Acadiens ne peuvent que
gagner à mieux connaître et leva- histoire et leur langue.
« Bref, conclut le Sénateur Poirier, nous conservons notre
terrain : nous gagnons même apparemment. » « On sait à quel
prix, dit le Frère Marie-Victorin (Canada Français, avril 1920),
nous autres Canadiens français, protégés cependant par des
traités et des capitulations, nous avons assuré notre pain sans
le mendier à la porte du vainqueur, défendu la langue des
ancêtres dans la chaumière et dans 1 école, préservé notre âme
française et catholique, bâti de nos mains notre système d en-
558
LA RENA ISS ANGE
seignement, développé une littérature et un art nationaux.
Nos frères les Acadiens, frappés dans leur chair et dans leurs
biens, dispersés comme feuilles mortes par vent d’octobre,
chassés de partout, repoussés à coups de pique des rivages
où venait toucher la proue de leurs barques, les Acadiens,
dis-je, ont, un long siècle durant, dirigé tous leurs efforts vers
la survivance, la concentration, réunissant toujours, sans se
lasser jamais, les cendres dispersées de leur foyer détruit.
Faut-il s’étonner de ce que, courbés sous le labeur quotidien,
loin des centres d’instruction, ils aient été longtemps privés
— plus longtemps que nous — de la nourriture intellectuelle
et de l’anne du savoir ?... Mais les efforts surhumains d’un
clergé ardemment patriote, du Père Lefebvre, pour ne citer
qu’un nom, ont maintenant assuré aux Acadiens cette nourri¬
ture et cette arme. »
Et pourtant, si remarquables que soient les récents progrès
scolaires en Acadie, un besoin plus intense encore d’instruc¬
tion, d’enseignement supérieur, s’exprime en ce pathétique
appel d’un des plus zélés, sinon des plus sûrs, historiens de la
race acadienne.
« Nos droits de rester en possession ou d’obtenir des compen¬
sations sont incontestables, écrivait en 1895 l’ancien député
Édouard Richard. Mais, comme c’est là une solution bien diffi¬
cile et onéreuse, nous nous contentons de demander qu’une
certaine somme soit consacrée à la fondation d’un établisse¬
ment supérieur pour l’éducation des Acadiens des Provinces
Maritimes ou pour l’amélioration des deux collèges actuels.
Bien dure est encore pour les Acadiens la lutte pour la vie :
dépouillés des riches terres qu'ils possédaient, les fils des pros¬
crits ont dû se faire pêcheurs, caboteurs, artisans ; ceux qui se
sont remis au labeur n’ont pu le faire que sur des terres infé¬
rieures ; ce n’est donc qu’au prix de sacrifices héroïques qu’ils
ont réussi à fonder leurs deux collèges. Leur donner une impo-
tance adéquate aux besoins serait une faible, mais noble répa¬
ration du mal accompli, de nature à conquérir la reconnaissance
des jeunes gens qui en bénéficieraient, de tous les Acadiens qui
influent sur l’opinion de leurs concitoyens. »
L’Angleterre restera-t-elle sourde à cette voix ? Nul généreux
donateur français ou autre ne répondra-t-il à ce cri d’un
peuple qui veut plus de lumière ? Une voix américaine a
répondu : La « Carnegie Corporation » a entendu l’appel du
vice-recteur de l’Université d’Antigonish ; pour la création
d’une chaire de littérature française en cette province qui
compte 15.000 Français, elle a ajouté une somme de 50.000 dol-
#
559
TROIS FLÉAUX
aa
lars souscrits par les catholiques de langue anglaise. Cette
œuvre a été encouragée par le président de la section de
l’Alliance française, M. Murray, d’Halifax, et surtout par le
Recteur et le Vice-Recteur de l’Université d’Antigonish, le
Révérend Mac Pherson et le Dr Tompkins, tous deux favo¬
rables au développement d’une culture française, même et
surtout parmi les Acadiens. Ce haut enseignement du français
a été en l’année 1921-1922 brillamment inauguré par M. René
Gautheron, agrégé des lettres, qu’un long séjour au Canada
et une ardente sympathie pour la cause acadienne prédesti¬
naient à cette utile et honorable mission. Il vient d’être rem¬
placé par un autre jeune agrégé M. Bonno, précisément ori¬
ginaire de Belle-Isle en Mer où il a connu des descendants
d’Acadiens. Une cinquantaine d’élèves acadiens sont inscrits
à ces cours de langue et de littérature françaises où deux autres
maîtres assistent le professeur titulaire. Maintenant on ne
parle de rien de moins que d’une fédération universitaire des
Provinces Maritimes qui constituerait à Halifax une grande
université bilingue. L’élément français, toutefois, ne court-il
pas le risque d’être submergé en ces institutions foncièrement
anglaises de langue, de mentalité et de tendances ?
Pris d’émulation, le Canada a voulu faire profiter de ses
avantages scolaires sa sœur Acadie, si longtemps déshéritée.
Les Collèges du Québec ont, en ces derniers temps, mis dix
bourses d’études à la disposition des meilleurs élèves acadiens ;
les quatre premiers titulaires sont à Lé vis deux jeunes gens
d’Arichat et de Chéticamp, à l’Université Laval deux autres
de Moncton et de la Rivière-aux-Bourgeois. Souhaitons qu’une
pareille rivalité dans le progrès ne puisse que profiter à la
cause acadienne dans les Provinces Maritimes, sans faire tort
aux collèges classiques de Saint-Joseph, de Sainte-Anne et
du Sacré-Cœur.
L 'Alliance française aussi a fait de son mieux :
« Un jour, dit le sénateur Pascal Poirier ( Bulletin du 15 avril
1914), le courrier m’apporta un chèque de 2.000 francs avec
une note de M. Kleczkowski, consul général de France à Mon¬
tréal, me disant que cette somme m’était envoyée par Y Alliance
française pour être employée de la manière que je jugerais le
plus propre à la diffusion de l’enseignement du français dans les
écoles d’Acadie. Le geste était beau, spontané, généreux ;
560
LA RENAÏSSANCE
mais Y Alliance française venait justement d’être dénoncée dans
certains journaux de la province de Québec... Pour qu’il n’y
eût pas d’équivoque, j’écrivis au secrétaire de l’Alliance... ;
je déclarai que les Acadiens étaient des sujets britanniques...,
des catholiques romains... mais, par le sang, Français jusque
dans les moelles, et que nous ne demandions pas mieux, la
loyauté civile et la foi religieuse étant sauves, que d’avoir quel¬
que raison d’aimer la France, s’il se pouvait, encore davantage...
La réponse fut prompte et catégorique... « C’est à bon escient
que les directeurs de V Alliance française m’avaient fait remettre
ces 2.000 francs, en toute connaissance de cause. Ils nous féli¬
citaient d’avoir un clergé catholique éclairé, dévoué, ami de
la France ; cela n’avait rien qui les surprît, le clergé acadien
ne faisant que continuer les glorieuses traditions des mission¬
naires français à travers les siècles et à travers le monde...
Il était loin de leur pensée de vouloir nous détourner de nos
devoirs vis-à-vis de la Couronne et de l’Église ; mais ils voulaient
nous rappeler que la France se souvenait et que nous avions
là-bas des amis qui s’intéressaient à nous et qui étaient heureux
de nous tendre une main fraternelle... »
Chaque année, depuis plus de vingt ans, Y Alliance française
me fait remettre, sans qu’aucune demande lui en soit faite,
une allocation variant de 500 à 2.000 francs. Au mois de décem¬
bre dernier, alors que je croyais tout fini, j’en ai reçu 1.500 fr.
C’est toujours la même générosité inlassable, mais discrète,
voilée, qui ne demande en retour qu’un accroissement d’amour
pour la France, une plus grande diffusion de sa langue qui est
notre langue à nous aussi...
Avec les fonds reçus, nous avons d’abord distribué des primes
d’encouragement aux maîtres et maîtresses qui enseignent le
français dans les écoles publiques, surtout au Cap Breton
où notre langue était la plus menacée ; puis, nous avons, une
année, consacré tous nos fonds accumulés, 10.000 francs envi¬
ron, à aider nos instituteurs et institutrices à obtenir des bre¬
vets supérieurs d’enseignement à l’école normale du Nouveau
Brunswick ; nous défrayons, — c’est peu de choses, frais de
déplacement surtout, — le Congrès scolaire des maîtres et
maîtresses d’écoles acadiennes à l’île du Prince Édouard, qui
se réunissent chaque année dans l’une des paroisses françaises
de l’île ; nous avons quelque peu contribué à l’organisation
d’une association semblable aux maîtres et maîtresses d’écoles
acadiennes du Nouveau Brunswick qui se réunissent aussi
chaque année en congrès scolaire ; nous espérons que la Nouvelle
Ecosse aura bientôt à son tour une société semblable... Ce qui
nous reste des fonds fournis par Y Alliance française et ce que
nous en recevrons encore sera employé au perfectionnement de
notre corps enseignant.
Mais plus efficace encore que l’aide pécuniaire a été pour
ft
VIEILLES ACADIENNES
de la Nouvelle Écosse.
TROIS FLÉAUX
561
nous l’aide morale de nos amis de France. On est courageux
et fort quand on sait qu il y a à côté de soi un vieil ami qui
nous regarde, une main prête à se tendre pour nous soutenir. »
Cette longue citation montre avec quelle reconnaissance et
quel profit peut être accueillie toute intervention française,
pour peu qu’elle se produise avec tact et discrétion.
Une autre vient de se produire. Puisque l’Acadie manque
d’enseignement vraiment supérieur, pourquoi de jeunes Aca¬
diens bien doués ne viendraient-ils pas acquérir en nos grandes
Écoles de France, en même temps qu’une culture française,
l’instruction nécessaire aux plus hautes situations industrielles
ou commerciales, scientifiques ou littéraires de leur pays ?
L’une des premières pages de ce livre montre que dans ce but
a été créé, ici et là-bas, un double Comité France- Acadie.
Ses efforts ont été dès le début encouragés. Le Ministère des
Affaires étrangères a créé une première, puis une deuxième
bourse d’études (6.000 fr. + 1.000 fr. de voyage) pour des
étudiants acadiens présentés par la section acadienne ; les
Acadiens, ne voulant pas être à court de générosité, ont eux-
mêmes envoyé trois étudiantes acadiennes. Le premier béné¬
ficiaire de la bourse française (en 1922), a été le fils de l’hono¬
rable juge Pierre Landry, le Dr Raymond Landry, qui, de
retour à Moncton, collabore à la création d’un hôpital français
en ce grand centre acadien ; puis sont venus les Drs Euclide
Léger, de Moncton, et Aucoin, de Chéticamp, pour h méde¬
cine, et Fr. Antoine Bernard, de Gaspésie, pour l’histoire ; en
même temps, M1Jes Anna Malenfant, Laura Gaudet et Jeanne
Léger, de Moncton, pour le chant, le piano et la peinture.
Cette année même, en vrai protecteur des Acadiens, le consul
générai de France à Montréal, M. de Vitrolles a ratifié le
choix de trois nouveaux boursiers : l’Inspecteur des Écoles
de Nouvelle Écosse, M. Louis d’Entremont ; le Dr F. E.
Bourdreau, d’Amhert, et le P. Orner Le Greslé. Outre les
Universités de l’État dont M. Goy, de la Sorbonne, s’est
montré un zélé représentant, l’Institut catholique de Paris,
les Universités libres d’Angers et de Lille, l’Université de
Rennes sont prêtes, grâce au patronage de Mgr Baudrillart,
du Recteur Mgr L. Gry, du professeur Duthoit et du doyen
Charles Turgeon, à accueillir avec une sollicitude toute spé¬
ciale la jeunesse acadienne. Le généreux directeur de l’École
LAUVRtÈRE. T. II.
36
562
LA RENA ISS ANGE
Montalembert à Bécon-Asnières a bien voulu fonder la
bourse acadienne Henri Duclaud.
De telles initiatives ont été accueillies en Acadie avec
l’enthousiasme reconnaissant que l’on devine ; « événement
de première importance, qui survient à son heure >>, a dit
à Moncton M. Arthur Beauchesne. La mère-patrie n’ignore
donc plus, n’oublie donc plus les premiers de ses enfants
d’Amérique qui ont tant souffert pour elle !... Mais, pour
que se développent de pareilles œuvres de solidarité natio¬
nale, pour que des liens plus étroits s’établissent entre
Français de France et Français d’Acadie, tout un apostolat
est nécessaire ; aussi des conférence sur l’émouvante tragédie
acadienne ont-elles été faites au Collège de France, au
Comité France-Amérique, à Nantes, à Lille, à Roubaix,
à Tourcoing, par un zélé gouverneur honoraire des colo¬
nies, M. Alfred Martineau, par le professeur René Gautheron,
par l’auteur de ces lignes ; des articles ont été écrits pai
MM. René Bazin, Martineau, Edm. Buron, Jules Beaucaire et
autres, dans la Revue Universelle, la Revue de l'Histoire des
Colonies françaises, la Revue de l' Amérique latine, le Mercure
de France, Y Alliance Nationale, la Femme et l'Enfant, le
Monde illustré, Paris-Canada et France-Canada où une chro¬
nique est consacrée à la Vie Acadienne. D’autres manifes¬
tations suivront, promises ou sollicitées ; car une incessante
campagne est nécessaire, non seulement pour mieux faire
connaître l’Acadie, mais encore pour provoquer d’utiles
initiatives en sa faveur, pour lui assurer d’autres généro¬
sités indispensables. Quiconque aime la France et plaint
l’Acadie comprend quel est son devoir à cet égard.
Sources et autres références.
Desrosiers et Fournet. - La race française aux Etats-Unis, op. clt.
Abbé Casgrain. — Un pèlerinage au pays d’Evangeline, op. cit.
Abbé Casgrain. — Mém. sur Missions en N. Ec ., etc., op. cit.
Pascal Poirier. — Le père Lefebvre et l’Acadie. Montréal, 1898
Edmond de Nevers. — L’âme américaine. Paris, 1903, 2 vol.
Revue canadienne. — Pourquoi les Acadiens sonl-ils oubliés dans la
hiérarchie catholique ? oct. 1899, pp. 297-8.
« JrE P*RE Émile Georges. - Mgr Gustave Blanche, C. J. M. (1848-
1916). Bathurst, N. B., 1923.
fAREVUE franco-américaine, de Montréal, 1923 (années 1910-1912)
L Evangeline, de Moncton (années 1923-4).
J
CHAPITRE XXXIV
LA NOUVELLE ACADIE
Classe dirigeante. — Écoles et presse acadiennes.
Société nationale. — Patriotisme acadien.
Toutes ces réformes politiques et scolaires ont déjà
produit leurs fruits : de son obscur et pénible rôle de
tâcheron bassement exploité et, en outre, méprisé, le
peuple acadien passe peu à peu au rang légitime de colla¬
borateur apprécié et recherché. « J’ai présidé les assises de mon
comté pendant trente ans, répond à une brutale attaque de
Y American Journal of Sociology, M. George W. Kyte, du
comté de Richmond ; pendant tout ce temps, moins de 6 %
des accusés étaient Acadiens, et la plupart d’entre eux furent
acquittés. Or la moitié de la population est acadienne. Même
proportion au tribunal civil... Les Acadiens étaient notoire¬
ment sobres, alors même que la tempérance ne disposait pas
des lois actuelles de prohibition... Acadiens français, votre
respect pour les lois et votre dévotion religieuse sont pour le
pays un rempart contre l’invasion révolutionnaire du socia¬
lisme. Voyez comme les conditions du travail sont bonnes dans
la province de Québec : là peu de grèves ; pas d’antagonisme
entre patrons et ouvriers. Le vrai socialisme, c’est l’entente de
tous et l’émulation dans les bonnes œuvres. » Oui, mais alors
pourquoi ne pas faire à ces bons défenseurs de la société la
part à laquelle ils ont droit dans l’administration de ladite
société ? Ainsi le député Alexandre Doucet, du Nouveau-
Brunswick, demandait récemment combien d’Acadiens avaient
dans la Compagnie des chemins de fer nationaux des traite¬
ments supérieurs à 4.000 piastres par an. Le Gouvernement
n’a pas jugé à propos de répondre à cette demande apparem¬
ment indiscrète, et pour cause.
564
LA RENA ISS ANCE
A peine conscient naguère de son injuste sort, de ses droits
déniés et de sa force latente, l’Acadien relève la tête main¬
tenant : il sait demander à des chefs sortis de ses rangs le
chemin de l’émancipation, du pouvoir et de la possession des
biens ravis. Cette œuvre de réparation s’accomplit sans bruit :
« Quiconque n’a pas visité l’Acadie, écrit le R. Père Thomas
Couët ( Liberté , de Winnipeg, 3 août 1920), ne peut se faire une
idée de la vie active et féconde qui règne dans cette partie de
notre peuple. Il faut aller chez lui, parcourir ses campagnes,
l’observer dans sa vie paroissiale, le voir au travail et causer de
ses préoccupations pour apprendre à le connaître et à l’appré¬
cier. Et c’est d’autant plus difficile que l’Acadien ne se ren¬
contre guère sur les grandes routes qui sillonnent les Provinces
Maritimes. Les circonstances l’ont tenu à l’écart et comme
dérobé aux regards et aux bruits du monde pour lui permettre
de refaire la conquête de son pays et développer dans cette sorte
de demi-retraite les qualités qui font les peuples forts. Et puis,
il n’est ni bruyant ni tapageur : il travaille, il croît en nombre
et il cultive avec un soin jaloux l’héritage de belles vertus que
lui ont légué ses ancêtres. » « On cache les mérites des Acadiens,
dit ailleurs le Père dominicain (Devoir, 20 juill. 1920), on nie
leurs progrès, on voudrait toujours les tenir dans l’ombre,
bien qu’on sache ce que vaut l’appoint de leurs bras et de leur
argent : mais les Acadiens travaillent avec l’ardeur et l’énergie
de gens qui se sentent chez eux, sûrs du lendemain, menés par
une troupe bien disciplinée. »
Si humble et si obscure qu’elle soit en apparence, cette
renaissance n’en est pas moins évidente et même éclatante
pour qui sait voir.
« Le progrès accompli par les Acadiens en ces trente dernières
années est à peine croyable, écrivait le sénateur Poirier en 1898.
Il est vrai qu’ils étaient alors tout à fait ignorés, sans moyen
d’action, sans un seul ami de leur race dans les provinces. Par
leur modération dans le succès, leur bonne foi et leur libéralisme
envers les autres nationalités, leur absence de tout fanatisme
religieux, leur ferme détermination de ne pas s’isoler dans l’État
et les efforts qu’ils font pour arriver aux premiers rangs, les
Acadiens se sont gagné l’estime et le bon vouloir des popula¬
tions protestantes. D’intérieurs qu’ils semblaient être, ils sont
devenus égaux en toute chose sans susciter aucun sentiment
mauvais. »
Ce jugement, porté par un chef du parti acadien qui a fait
preuve de toutes ces belles qualités, pourrait sembler suspect
s’il ne se trouvait confirmé par le témoignage même d’Anglais
J
JEUNES ACADIENNES
du Cap Breton.
■
■
■
.
* , '
.
.
*
*
LA NOUVELLE ACADIE
565
qui les voient à l’œuvre. En voici un qui provient d’un ancien
juge et gouverneur de la Nouvelle Écosse, Sir Adams Archi-
bald, qui a pourtant, en son étude sur la déportation de 1755,
manqué d’impartialité et même d’humanité.
« Leur attachement à leur race et à leur religion les a cons¬
titués en divers groupes nettement isolés des gens de notre
race. Iis y trouvent tout le bien-être qui peut provenir de leur
activité et de leur frugalité. Vivant dans l’ordre et l’aisance, ils
comptent parmi les plus paisibles citoyens... Les Acadiens
actuels possèdent toutes les vertus de leurs ancêtres, tout en les
surpassant par l’intelligence et l’initiative. » « Une nouvelle
génération d’Acadiens a surgi, confirme en 1914 l’historien
Doughty, instruite, intelligente, entreprenante ; elle a mainte¬
nant dans les assemblées législatives et au gouvernement des
représentants sortis de son sang. »
Voici des noms : en 1836, un d’Entremont et Frédéric Ro-
bichaud, en 1840 Anselme Comeau, siègent au Parlement de la
Nouvelle Écosse ; en 1846 Armand Landry et en 1869 Urbain
Johnson, au Parlement du Nouveau Brunswick ; en 1854,
Stanisas Perry (Poirier) et Joseph Arsenault, au Parlement de
l’Ile du Prince Édouard. « Dans l’ordre politique, écrit en 1898
le sénateur Poirier, justice nous est à peu près rendue ; nous
avons des ministres dans le gouvernement du Nouveau
Brunswick (MM. Lebillois et Richard), de la Nouvelle Écosse
(M. Comeau), deux conseillers législatifs et trois représentants
à la législature d’Halifax, huit membres à l’Assemblée du Nou¬
veau Brunswick et à celle du Prince Édouard, un député à la
Chambre des Communes d’Ottawa (maintenant trois), un
sénateur et un juge à la Cour suprême du Nouveau Brunswick.»
En 1899, il y a, en outre, cinq députés à la Chambre législa¬
tive de la Nouvelle Écosse et, en 1917, dix à celle du Nouveau
Brunswick. «Nous aurons bientôt notre juste proportion dans
la représentation des chambres fédérales et régionales, ajoute
Pascal Poirier. Trois des nôtres siègent à Ottawa, MM. Léger,
Michaud et Turgeon, tous trois du Nouveau Brunswick. Au
Sénat, nous sommes deux du Nouveau Brunswick, M. le doc¬
teur Bourque et moi, et un pour la Nouvelle Écosse, M. Giroir.
Le premier ministre de l’ Ile du Prince Édouard est un Acadien,
M. Arsenault. Nous avons deux ministres français à Frede-
ricton, N. B., MM. Dugal et Veniot (ce dernier, avec le porte¬
feuille des travaux publics) et un ministre sans portefeuille
566
LA RENAISSANCE
en Nouvelle Écosse, M. Coraeau. » Or, l’honorable Pierre
Veniot, mari d’une Acadienne de Lewisville, après une car¬
rière politique de trente ans, vient, en 1923, d’arriver à la
Présidence du Conseil au Parlement du Nouveau Brunswick.
En ce même Parlement se trouve un autre ministre sans
portefeuille, M. Michaut. Il y a quelques années, le fran¬
çais seul fut employé pendant toute une séance de la
chambre législative du Nouveau Brunswick. Un ancien élève
de Memramcouck, feu Pierre Landry, d’Halifax, vers 1884,
fut le premier Acadien admis à plaider devant les tribunaux
des Provinces Maritimes; il s’était créé par son honorabilité, son
érudition et son éloquence une haute situation sociale ; s’in¬
clinant devant pareille supériorité, les Anglais se sont honorés
en nommant chevalier Sir Pierre Landry, juge en chef à la
Cour suprême (Banc du Roi) du Nouveau Brunswick. Le
magistrat anglais qui lui a succédé vient, en 1924, d’être
remplacé par un Acadien, l’honorable Arthur Le Blanc, autre
élève de Saint-Joseph de Memramcouck.
En dehors des Provinces Maritimes les Acadiens ne se dis¬
tinguent pas moins parmi les personnages politiques et offi¬
ciels. Au Canada, l’ancien premier ministre, Sir Wilfrid Lau¬
rier, descendait d’une mère acadienne. Acadiens étaient le
gouverneur de la province de Québec, l’honorable E. P. Le
Blanc, le président du Sénat Philippe Landry, qui défendit
si énergiquement les droits du français dans l’Ontario, le pro¬
cureur général de la Saskatchewan, M. Turgeon. Dans le
clergé, outre les deux évêques du Nouveau Brunswick,
Mgr Le Blanc, de Saint-Jean, et Mgr Chiasson, de Chatham,
Acadiens sont Mgr Doucet de Grande Anse, poète, érudit et
astronome à ses heures, Mgr J. A. Richard qui a fondé et
dirige supérieurement la paroisse Verdun de Montréal, le
Grand Vicaire Hébert et, par sa mère, née Chenest, M. le cha¬
noine Émile Chartier, vice-recteur de l’Université de Mont¬
réal. Nombre de prêtres acadiens, ayant complété leurs études
à Québec, à Montréal, à Rome même, (et pourquoi pas à l’Ins¬
titut catholique de Paris ?) sont pouvus de diplômes univer¬
sitaires et ecclésiastiques ; il est parmi eux des docteurs en
théologie. Nous avons dit que les Madawaskayens du Maine
ont envoyé à la Chambre d’Augusta, en 1846, Joseph Cyr, puis
trois autres Cyr, puis successivement vingt autres députés
LA NOUVELLE ACADIE
567
acadiens. Nous avons signalé le brillant rôle des Acadiens de
Louisiane, comme gouverneurs, généraux, magistrats, diplo¬
mates, etc... Ajoutons que le président de la Cour Suprême
de Justice aux États-Unis, M. White, passe lui-même pour des¬
cendant du fameux notaire René Le Blanc célébré par Long-
fellow.
Enfin, depuis une cinquantaine d’années, une presse fran¬
çaise fort active exprime la pensée et formule les revendica¬
tions du peuple acadien dans le Moniteur Acadien de Shédiac,
N. B., fondé en 1866, dans le Courrier des Provinces Maritimes
de Bathurst, N. B., fondé en 1884, dans Y Evangeline, fondée
en 1887, naguère publiée à Weymouth, N. E., mais maintenant
à Moncton, N. B., dans l’Acadie, également publié à Moncton
en 1900, dans V Impartial de Tignish, I. P. E., fondé en 1893,
dans le Journal du Madawaska, d’Edmundston, et dans la
revue bilingue, le Madawaskaien, de l’École technique de cette
même ville, que dirige l’énergique M. Savoie. On songe même
à créer un journal quotidien à Moncton, le Progrès Acadien,
h’ Evangeline a très justement pris pour devise cette double
formule : Religion, Langue, Patrie, et Unir et Instruire.
A peine fondé, ce journal se heurta à l’opposition irlandaise
qui en interdit la lecture et suscita même la création du jour¬
nal rival, l’Acadie, qui tomba en deux ans.
Sagement nationaliste, Y Evangeline, que dirige avec zèle
M. Alfred Roy, est une bonne semeuse d’idées telles que celles-
ci : « Il y a un peuple acadien dont les origines, 1 histoire et les
destinées sont bien précises ; car ce peuple est français par son
sang, son esprit, sa langue, ses mœurs, ses aspirations ; grâce
à sa forte natalité, à son endurance, à sa foi en Dieu et en lui-
même, il reprendra dans les Provinces Maritimes la prépondé¬
rance qui lui fut jadis enlevée par la ruse et par la violence ,
qu’il reste donc Français en tout par son langage, par ses lec¬
tures, par ses chants ; qu’il exige le français, — un français
pur de tout anglicisme, — en ses écoles, en son administra¬
tion, en sa presse! » ( Attachons-nous à notre foi, à notre langue,
à -notre paroisse, ne cesse de répéter la vaillante feuille ; ce
ÎUt la force de nos ancêtres ; c’est notre force. Ici, au Nouveau
Brunswick, en Nouvelle Écosse, dans l’ Ile du Prince Édouard,
nous sommes chez nous. Restons-y, puisque c’est la patrie ;
revendiquons-y nos libertés, puisqu’elles nous assureront notre
568
LA RENA ISS ANCE
développement...» Il est évident que si pareils journaux avaient,
au lieu de 4.000, 40.000 lecteurs, la partie serait gagnée pour
l’Acadie : conscients de leur devoir, de leur force, de leur
valeur, les Acadiens pourraient se redresser en maîtres, en
maîtres tolérants et généreux.
En 1911, l’abbé Léger, curé de Saint-Paul, fournit à
MM. Desrosiers et Fournet (page 158) le tableau suivant de la
situation française en Acadie moderne :
Nouveau Brunswick
Diocèse de Chatham
Diocèse de S‘-Jean
Paroisses françaises
36
14 (sur 56)
Prêtres séc. fr.
34 (sur 58)
23 (sur 45)
Collèges class. fr.
1 de 130 élèves
1 de 200 élèves
Couvents franç.
3 (sur 7)
2
Sénateurs franç.
1
_
Dép fédér. fr.
2
_
Dép. prov. fr.
8
_ .
InspeCt. d’éc. fr.
2
—
Nouvelle Écosse
Diocèse d’Halifax
Dioc. d’Antigonish
Paroisses françaises
14 (sur 36)
9 (sur 66)
Prêtres séc. fr.
12 (sur 42)
9 (sur 87)
Collègés class. fr.
1 de 150 élèves
Couvents fr.
14
Sénateurs fr.
1
Dép. féd. fr.
Dép. prov. fr.
2
Insp. d’éc. fr.
1
—
Ile du Prince Édouard et de la Madeleine
Paroisses françaises
11 (sur 45)
Prêtres séc. fr.
10 (sur 42)
Collèges clas. fr.
Couvents fr.
4
Sénateurs fr.
Sénateurs fr.
Dép. fédér. fr.
Dép. prov. fr.
2
Insp. d’éc. fr.
1
J
LA NOUVELLE ACADIE
569
Or, en ces dix dernières années, la situation française n’a
cessé de s’améliorer. A vrai dire, l’éparpillement des Acadiens
sur un immense territoire, leur dispersion en huit ou dix grou¬
pes plus ou moins séparés se sont aggravés de la répartition
de ces groupes en des provinces et même en des États diffé¬
rents. Sans doute, le Cap Breton fut rattaché à la Nouvelle
Écosse dès 1820 ; mais l’ Ile du Prince Édouard en avait été
détachée dès 1769 et le Nouveau Brunswick en 1784. En 1867,
l’union des Provinces Maritimes au Dominion du Canada
atténua le mal en rapprochant les Acadiens de ces provinces
de ceux des provinces de Québec et de l’Ontario ; il n’en reste
pas moins entre les divers groupes acadiens, outre la sépara¬
tion et l’éloignement, des différences législatives et politiques
qui déterminent certaines inégalités sociales et, par suite,
contrarient plus ou moins gravement les communes tendances
vers l’unité nationale. Pour remédier aux funestes consé¬
quences de cette dispersion et de cette diversité, l’élite aca¬
dienne des différents groupes s’est avisée de créer une ligue
pour la défense des intérêts tant spirituels que temporels de
tous les Acadiens : elle a pris le nom de Société nationale de
l’Assomption. En voici la genèse et l’évolution. Le 24 juin 1880,
sur les instances du P. Lefebvre, soixante-dix délégués aca¬
diens se présentèrent à Québec à l’assemblée de la fameuse
et puissante société canadienne Saint-Jean-Baptiste, alors
vieille de quarante-quatre ans ; ils furent acclamés. Le
15 août de l’année suivante, à l’instigation du Père Lefebvre,
une première réunion acadienne eut lieu à Memramcouck :
plus de 5.000 Acadiens s’y présentèrent. « Ils arrivaient, dit
le Sénateur Pascal Poirier qui fut l’un des bons ouvriers de
la première heure, de tous les points des Provinces Maritimes,
comme autrefois leurs pères revenus de tous les coins de la
terre, pauvres proscrits qui rapportaient la patrie dans leurs
cœurs. Les réjouissances du peuple, en cette occasion, ressem¬
blèrent à des sanglots de joie refoulés au fond du cœur ; on
eût dit qu’il avait peur d’être heureux. » Dès lors s’organisa
la fédération acadienne, et le 15 août fut choisi comme date
de la fête nationale. Puis « tous se séparèrent, emportant en
leurs âmes réconfortées l’intime sentiment d’une fraternité
affermie et le ferme espoir d’une proche résurrection patrio¬
tique ». « Si j’ai conservé un religieux amour pour ma patrie,
570
LA RENAISSANCE
écrit le 31 mai 1923 le Père D. F. Léger, je le dois à la grande
fête nationale de 1881, où j’ai été témoin de la résurrection
de ma race. »
La deuxième réunion eut lieu en 1883 à Miscouche, dans
l’Ile du Prince Édouard. Pour drapeau, on adopta les trois
couleurs françaises avec une étoile d’or scintillant dans le
bleu ; aussitôt arboré, ce drapeau national fut salué par les
bateaux du port. (Lorsque plus tard vint à Shédiac la princesse
Louise, fille de la reine Victoria et femme du marquis de
Lorne, alors gouverneur du Canada, elle fut accueillie en
français à l’ombre de ce drapeau tricolore qui flottait au clo¬
cher de l’église catholique de cette petite ville acadienne).
Pour hymne national, on choisit Y Ave Maris Sieila, après
avoir hésité entre la Marseillaise et la complainte suivante de
Gérin-Lajoie où le nom « Acadien » fut, avec combien plus de
justesse, substitué au mot « Canadien ».
Un Acadien errant,
Banni de ses foyers,
Parcourait en pleurant
Des pays étrangers.
Un four, triste et pensij,
Assis au bord des flots.
Au courant fugitif
Il adressait ces mots :
« Si tu vois mon pays,
« Mon pays malheureux,
« Va dire à mes amis
« Que je me souviens d’eux.
« A jamais séparé
« Des amis de mon cœur,
« Hélas ! où je mourrai
•> Je mourrai de douleur. »
La troisième assemblée eut lieu en 1890 à la Pointe de
l’Église chez les Acadiens de la Baie Sainte-Marie, N. E.,
l’année même où l’on organisait la fondation du Collège de
Sainte-Anne ; la quatrième en 1900 à Arichat dans l’île Ma¬
dame, à proximité du Cap Breton ; d’autres, en 1904 (1.000 à
1.500 personnes) à Waltham, dans le Massachusetts ; en 1905,
à Caraquet, N. B., pour l’inauguration du nouveau Collège
S
LA NOUVELLE ACADIE
571
des Eudistes ; en 1908, à Saint-Basile, dans le Madawaska,
où parla généreusement Mgr Mathieu, recteur de l’Université
Laval de Québec; en 1913, à Tignish, dans l’ Ile du Prince
Édouard ; en 1917, à Moncton, au siège même de l’Assomp¬
tion.
En 1921, le huitième « Congrès National Acadien », réuni
à la Pointe de l’Église sous la présidence de l’honorable
Dr D. V. Landry, a résolu :
1° — que soit constitué un comité chargé d’obtenir l’union
des Provinces Maritimes, projet infiniment favorable à l’union
acadienne ; 2° — que le Comité d’histoire acadienne demande au
gouvernement fédéral la nomination d’un Acadien à la Commis¬
sion des Champs de Bataille, afin que soient préservées les
terres historiques acadiennes ; — 3° que tous encouragements
soient accordés à l’étude des problèmes concernant l’agricul¬
ture, l’industrie, le commerce et les transports ; que notre
peuple s’unisse aux Chambres de Commerce, aux Clubs Cana¬
diens et à toutes autres Sociétés s’intéressant à l’étude desdits
problèmes capables de contribuer au bien-être de notre pays. »
On ne saurait mieux orienter vers une féconde union l'ac¬
tivité acado-canadienne. Le 18 août, environ 300 congres¬
sistes se rendirent en chemin de fer à la Grand Prée.
« Tous se sont agenouillés devant la statue d’Evangeline et
ont chanté l’hymne national Ave Maris Stella. Alors parla l’ho¬
norable Dr Landry en termes émouvants. « Au nom de la
Société nationale l’Assomption, au nom du peuple acadien, nous
venons prendre aujourd’hui possession du terrain où s’élevait
jadis l’Église de Grand Prée : ce terrain nous est donné par la
compagnie de chemin de fer Dominion Atlantic à la condition
que nous y construisions une église. Le peuple acadien accepte-
t-il ce terrain et consent-il à construire une église à la place de
celle f Saint-Charles] où nos pères ont prié avant de partir pour
l’exil ? — Oui, oui, répètent les pèlerins avec enthousiasme.
— Nous allons donc nous mettre à l’œuvre sans tarder. Ce jour
marque une date mémorable dans l’histoire du peuple acadien.
Il nous est donné de proclamer à la face de l’univers que le
peuple acadien, que l’on croyait dispersé pour toujours sur des
rives étrangères, vit encore plus vigoureux que jamais. On avait
voulu le disperser pour lui faire perdre sa langue, sa foi, ses tra¬
ditions. Le voici qui reparaît plus fort que jamais sur le sol même
où il fut jadis assemblé pour l’exil, et il a gardé la foi de ses
ancêtres, et il parle encore la langue française. Plus de deux cents
délégués, représentant des centaines de mille Acadiens qui
habitent l’Ancienne Acadie et d’autres centaines de mille
572
LA RENAISSANCE
Acadiens des autres provinces de la Nouvelle Angleterre, sont
ici pour proclamer que le peuple acadien est encore debout et
fidèle à ses traditions. »
L’honorable P. J. Veniot, alors Ministre des Travaux publics
du Nouveau Brunswick, s’inscrivit aussitôt pour 100 piastres
en vue de la construction de l’église ; en moins de deux heures
4.000 piastres furent ainsi souscrites. Nous avons déjà dit
(p. 358) les paroles solennelles qui, en 1923, furent prononcées
lors de la consécration de l’Église du Souvenir ; de plus solen¬
nelles encore seront dites en ce mois d’août 1924 qui doit
voir, unis pour la première fois, en présence des pèlerins cana¬
diens accourus en nombre, Acadiens du Nord et Acadiens du
Sud. Qu’on en juge par ces prémisses :
« Quelle belle et méritoire propagande, écrit le Père A. D. Cor¬
mier, de Shediac, le 30 mai 1924, que de rapprocher les divers
groupes acadiens de l’Amérique du Nord, en regrefïant à la
vieille souche toujours vivante le rameau de Louisiane depuis
si longtemps détaché. Unir en un faisceau les trois quarts de
million, que nous sommes, c’est servir la grande cause nationale
et religieuse de l’Acadie, c’est affirmer aux yeux du monde notre
prodigieuse survivance sans exemple dans l’histoire, c’est
seconder les vues de la Providence sur les destinées de la nation
acadienne. Comment rester inertes en face de si glorieux événe¬
ments ! « «Tant que nous célébrerons dignement notre fête natio¬
nale, nous conserverons notre religion, notre langue, notre race ;
car en ce beau jour nos cœurs émus recueillent pieusement les
paroles qui donnent force et courage. » « Un peuple qui garde
ainsi le culte des ancêtres se perpétue: car son passé ne se ranime
dans le présent que pour mieux se prolonger dans l’avenir. »
Plus tôt que les Acadiens des Provinces Maritimes, les
Acadiens de Nouvelle Angleterre mêlés aux Canadiens
émigrés sentirent le besoin de s’unir encore plus intimement
pour ne perdre ni leur particularisme acadien au contact de
leurs frères du Canada plus nombreux et mieux organisés ni
surtout leur caractère français et leur religion catholique dans
l’absorbant milieu américain ; d’où l’excellente idée d’ajouter
aux assemblées annuelles de la Société nationale de l’Assomp¬
tion les liens plus étroits et plus constants d’une Société
mutuelle de l’Assomption : car celle-ci peut, en tous temps et en
tous lieux, aux États-Unis comme au Canada, grouper
chaque mois en ses agences les Acadiens disséminés dans les
#
mm
FAMILLE ACADIENNE DE LA BAIE SAINTE-MARIE
Nouvelle Écosse
LA NOUVELLE ACADIE
673
moindres villes et villages de l’Amérique du Nord. Après de
longs tâtonnements et de prudentes délibérations, des hommes
d’initiative de Waltham, Mass., MM. Clarence Cormier, Henri
Le Blanc et quelques autres, constituèrent en septembre 1903
cette Société mutuelle, consacrée en cette même ville par la
convention nationale du 15 août ; elle inscrivit 400 membres
dès les neuf premiers mois. Puis, non sans difficultés initiales,
se ramifiant dans la vieille Acadie, elle en compte maintenant
plus de 7.000 en 185 succursales, dont le Président général
est M. Jean-Paul Chiasson. Sa situation financière est des plus
prospères, son surplus en 1923 étant de 12 %. Au nom de sa
devise de sauvegarde nationale : union, charité, protection,
l’Assomption mutuelle, ajoutant à sa caisse des malades et
des orphelins une caisse des écoliers, a pu, en dix ans, grâce
à une cotisation de 5, puis de 10 sous par mois, réunir
plus de 66.000 piastres, et ainsi donner à l’Acadie ce qui lui
manque le plus, les éléments d’une classe dirigeante : 8 prê¬
tres, 13 étudiants en théologie, 10 agronomes, 5 médecins. De
plus en plus prospère, cette caisse universitaire compte faire
encore davantage : « Si notre zèle propagandiste pouvait qua¬
drupler le nombre de nos membres, ce n’est pas 30 élèves que
nous aurions, mais 200 ; et nous les installerions en un nou¬
veau collège bâti avec notre argent. » Ainsi, sous son double
aspect national et mutualiste, c’est-à-dire pouvoir central
organisé en administrations locales, la double Société de
l’Assomption tend à gouverner, en les protégeant et les for¬
tifiant, toutes les forces dispersées de l’Acadie renaissante :
elle rallie, sous le même drapeau étoilé et tricolore tous les
Acadiens, riches et pauvres, des divers pays ; elle unit en une
heureuse communion d’idées toutes les énergies et toutes les
bonnes volontés éparses. Bref, l’Assomption est aux Acadiens
ce que l’Union Saint-Jean-Baptiste est aux Canadiens : un
cadre permanent, une force organisée, un idéal d’avenir.
Aux grandes assises nationales du peuple acadien s’ajoutent
des fêtes régionales ou locales qui convient les divers groupes
acadiens à venir en diverses occasions solennelles entendre
des paroles cordiales, capables de ranimer, d’exalter, de guider
un patriotisme inquiet. En août 1923, à Lewisville, dans la
paroisse si heureusement nommée Saint-Louis de France, ce
« grand patriote » qu’est l’abbé D. F. Léger, historien et
574
LA RENAISSANCE
organisateur de Saint-Pierre de Cocagne, donna à la foule de
ses invités l’occasion d’entendre ces belles paroles :
« Minorité française et catholique en pays anglais et protes¬
tant, les Acadiens ne sont forts que parce qu’ils sont unis. Si
on ne les craint pas, du moins on les respecte ; si on ne marche
pas avec eux, du moins on les laisse passer ; si on n’acclame pas
leur drapeau, du moins on le laisse flotter. » a Soyons donc fiers
d’être Acadiens, conclut le Premier Ministre Pierre Veniot.
Plus nous serons franchement acadiens et français, plus les
Anglais nous respecteront. Il y a quarante ans, on rougissait de
parler français ici comme à Moncton ; maintenant on ne peut
plus faire dix pas sans entendre notre langue. N’était l’émigra¬
tion qui nous ronge, nous serions déjà la majorité ; dans le
Nouveau Brunswick, malgré elle, nous serons les plus nom¬
breux et, par suite, les plus forts dans vingt ans. Préparons-nous
à jouer le beau rôle qui nous attend, par l’union comme par
l’éducation, grâce à nos écoles et à notre presse comme grâce à
nos sociétés coopératives et autres. »
Vers la même date, à Arichat, dans l’île Madame, l’abbé
Maheux exorcise spirituellement sept démons qui tyrannisent
les plus faibles d’entre les Acadiens : la peur de parler français,
la honte de porter un nom français, l’indifférence à l’égard de
la presse française, l’ignorance de l’histoire acadienne, etc...
« Comment des Acadiens pourraient-ils rougir de parler la plus
belle langue du monde ? dit Mgr Chiasson aux fêtes régio¬
nales de Caraquet. Si tous les Acadiens du diocèse y étaient
restés, nous serions aujourd’hui assez forts pour avoir nos
écoles, notre presse, et toutes nos œuvres nationales. » En
septembre, dans la vieille paroisse de Cocagne, dont les
250 familles comptent plus de 1.500 âmes, devant un auditoire
de plus de 4.000 personnes, le Dr Landry célébra le glorieux
passé de « l’Acadie, fille aînée de la France dans le Nouveau
Monde ». Même langage patriotique aux anniversaires de
paroisse, de sociétés, de collèges, etc. Donc, partout et à tout
propos, se réveille l’âme nationale.
Le Frère Marie-Victorin nous a décrit, sous son aspect
pittoresque et sentimental, avec autant de charme que d’émo¬
tion, l’une de ces fêtes nationales qui fut célébrée aux lies de
la Madeleine.
« Nous ne sommes que de pauvres pêcheurs, dit l’orateur
improvisé ; mais nous ne pouvons laisser passer l’Assomption
LA NOUVELLE ACADIE
575
sans rappeler le souvenir des aïeux de Grand Pré... » Et, pour la
centième fois, il reprend l’affreux récit dont le temps n’a encore
pu émousser l’horreur : « la vie paisible des ancêtres aux vallons
d’Acadie, leurs grands domaines dans les prés saumâtres de la
Baie Française, leurs vertus et leur bonheur, puis la guerre
interminable ; les traités, les anxiétés, les souffrances ; enfin, le
crime sans nom, le feu, le sang, les larmes, la fuite sur les loin¬
tains océans, des vaisseaux chargés de chair humaine, l’affreuse
odyssée sous les ciels d’exil ! »... Ces fillettes en indienne rose,
aux cheveux sur les épaules qui ont apporté avec le rayonne¬
ment de leur jeunesse un bouquet de phlox, ces enfants aux yeux
dolents qui écoutent bouche bée, ces femmes avec un bébé
sur chaque bras qui regardent avec de grands yeux, ces vieux
accroupis sans façon le long du mur, un bâton de verne à la
main, tous n’ont dans les veines que du sang de proscrit. Et,
au silence presque mortel qui règne parmi eux, l’on sent bien
que, dans l’obscure région de l’âme où dorment des atavismes
profonds, des images pâlies se régénèrent qui étreignent les
cerveaux, font battre les cœurs plus vite, ravivent des colères
lointaines, foyers qui flambent, baïonnettes qui luisent, orphe¬
lins qui pleurent sur des tombes méprisées... Mais l’orateur
ne laisse pas ses auditeurs sous cette impression pénible : le
passé est horrible et sanglant, le présent est beau comme les
aurores. « Nous sommes patients, dit-il. Fins que tout autre
peuple, nous avons été associés à la passion du Christ. Chassés
de rivage en rivage, peuple d’agneaux, nous avons partout
cédé la place aux loups. On nous a pris et repris nos terres, on
nous a pris nos richesses ; mais il est deux joyaux que l’on n’a
pu nous prendre, parce qu’ils tiennent au domaine inviolable
de l’âme : notre langue française et notre foi catholique. »
En lisant ces lignes comme bien d’autres, on a pu noter ce
curieux mélange d’énergie obstinée et de mélancolique rési¬
gnation qui semble caractériser l’âme acadienne. L’abbé Cas-
grain signale quelque part « l’expression timide » des visages ;
un autre, « le ton dolent » des voix. Dans la famille fortement
hiérarchisée, si humble qu’elle soit, même mélange d'autorité
incontestée du père sur la femme et les enfants, de l’aîné sur
les cadets ; pas de gai tutoiement, mais une obéissance docile.
En cette passivité apparente, on a peut-être trop vu, comme
ches les Canadiens, le découragement des vaincus.
« Pendant plus d’un siècle, disent Desrosiers et Fournet, nous
avons cruellement senti la pesanteur du joug étranger. Tenus à
l’écart des affaires publiques et, malgré nos protestations et
nos preuves de loyauté, regardés avec méfiance, nous avons dû
conquérir à la pointe de l’épée nos plus chères libertés. Notre
576
LA RENAISSANCE
libération ne datant que d’hier, il est facile à un esprit observa¬
teur de discerner chez nous une résignation qui nous courbe
trop aisément devant les injonctions étrangères. C’est un vestige
de la contrainte imposée à nos pères dans cette vallée du Saint-
Laurent où l’on se flattait de les étouffer et de les ensevelir
à jamais. »
Si ces paroles sont vraies à propos des Canadiens, combien ne
le sont-elles pas davantage à propos des Acadiens qui ont
bien autrement souffert et pendant bien plus longtemps ? De
là chez l’Acadien, dit le Frère Marie-Victorin, même à l’égard
du Canadien, cette « attitude de frère cadet longtemps délaissé
par son aîné qui a mieux réussi, attitude de frère absent qui,
pendant que l’autre jouissait des douceurs de la paix au
foyer paternel, a mangé le pain de la misère et de l’humilia¬
tion, attitude du blessé de la vie qui répugne à assumer le
rôle de parent pauvre. >> Oui, dit la chanson acadienne :
J’entends touiours la voix triste et plaintive
De nos aïeux, les martyrs de Grand Pré.
Assurément, l’incorrigible morgue britannique n’est pas de
nature à atténuer chez ses victimes les fatales conséquences
d’une oppression qui a dû cesser ; mais enfin, par la force des
choses, avec le nombre et l’organisation, l’heure de la libération
a sonné ; et les rôles sont changés. Les têtes acadiennes, tout
comme les têtes canadiennes, conscientes de leurs droits lésés
et recouvrés, maintenant se redressent et regardent en
face le tyran qui ne fut que trop souvent un criminel :
« Oui, petites Acadiennes, dit le frère Victorin à des enfants
trop humbles, pardonnez, mais souvenez-vous. N’ayez pas honte
de votre sang latin, de votre riche parler acadien, de vos simples
atours et, pourquoi ne pas le dire ? de vos vertus. Ne baissez
pas votre tête brune ni vos beaux yeux purs devant le pâle
Anglo-saxon... non, jamais !... Ils tiennent, en ce moment de
l’histoire, la terre et la mer. Oui!... ils ont presque toute la
puissance et presque tout 1 argent. Oui encore !... mais, aussi
vrai qu’il y a un Dieu au Ciel, ils ont du sang sur les mains, et
vous avez une palme dans les vôtres !... de sorte qu’en toute
justice, étant les fils des bourreaux et vous les filles des martyrs,
c’est à eux de courber la tête. »
( Sous le couvert de cette patience résignée vit donc toujours
l’âme française, avec son inépuisable richesse de sentimentalité
i
ÉGLISE DE POMQUET, N. E.
AUTRE ÉGLISE ACADIENNE EN BOIS, N. E.
■
.
,
*
LA NOUVELLE ACADIE
577
profonde et ses ressources infinies d’idéalisme incorrigible.
Même des voyageurs de passage ont été frappés par les
aspects les plus superficiels de cette émouvante survivance.
« Dans une chaumière acadienne, dit M. Louis Herbette
(Nouvelle Revue , 1er avril 1890), où j’avais été attiré en pas¬
sant par un bruit de langage français, je voyais assis, après
souper, les parents avec les sept enfants, les deux aînés étant
partis pour le State afin de gagner davantage. Quelle surprise
pour eux de recevoir un Parisien et de se comprendre avec
lui ! Quelle douceur pour lui d’être salué par ces mots : « Espé¬
rez donc ! » de voir petits et grands, après un moment d’hésita¬
tion dû à la crainte de parler mal, causer comme chez nous,
et la ménagère s’écrier, toute heureuse : « On parle tout pareil. »
A la longue se révèlent ainsi des affinités profondes et,
partant, une sympathie spontanée qui est la source même
d’un patriotisme commun.
« L’amour de la France reste un culte pour les Acadiens,
confirme le sénateur poète : son nom, une musique pour leur
cœur. Plusieurs pensent toujours que la France reviendra ; ils
s’appuient sur des prophéties que l’aïeul raconte à ses petits-
enfants ; on est toujours résigné ; on est fidèle à l’Angleterre ;
mais on aime la France ; il est si naturel, il est si doux d’aimer
une mère, même quand elle n’est pas là, même quand on sait
qu’elle ne reviendra pas. » — « Nous serons demain, dit forte¬
ment l’abbé Thomas Albert en conclusion de sa belle histoire
du Madawaska, ce qu’aujourd’hui nous voulons être demain.
Nous sommes sous le regard de Dieu les artisans de nos des¬
tinées... Le vrai patriotisme, c’est l’amour de l’ordre, l’amour
de l’autorité qui l’assure, l’amour des lois justes qui garantis¬
sent la liberté de tous dans le respect des droits de tous... La
patrie, c’est la personnification de tout ce que nous aimons, de
tout ce qui nous rend meilleurs... ; elle renferme, dans son idée
complexe et féconde, l’honneur, la conscience nationale, la res¬
ponsabilité collective, la solidarité sociale... Le patriotisme,
c’est encore l’attachement au sol qui fait les races fortes. C’est
cet ensemble d’histoire et de poésie, de passé, de présent et de
rêves d’avenir, d’idéal, de beauté, de courage, de luttes, de vic¬
toires, d’héroïsme, de culte divin, d’épopées terrestres, de fic¬
tions, d’aspirations, tout ce qui peut émouvoir le cœur de
l’homme et le fixer un instant. C’est quelquefois le deuil, jamais
la honte. Ce peut être la défaite, l’exil, le dénuement : jamais
le reniement. C’est pour nous la chute de Louisbourg qui étonna
le vainqueur lui-même ; c’est Montcalm qui tombe sur les plaines
d’Abraham pour ne pas pleurer le deuil de sa patrie. Ce sont nos
37
LAUVRIÈRJ6. T. II.
578
LA RENAISSANCE
pères priant sous la voûte de la forêt, quand leurs temples étaient
saccagés, gardant au cœur l’image de la patrie agonisante,
l’amour de Dieu et de la race, les deux seuls biens que le vain¬
queur ne pouvait ou ravir ou bannir... La nationalité était
anéantie : il ne restait debout que la religion, l’âme de la patrie
et les débris épars de la race. Mais un peuple ne meurt pas,
quand il est fidèle à Dieu et à son Église. Il ne meurt pas quand
il s appelle Acadie ou Nouvelle France... Comme au jour du
Golgotha les morts sortirent des entrailles de la terre pour
marcher parmi les vivants saisis de terreur, ainsi l’Acadie, sur
qui la persécution avait refermé la tombe, sortit des antres de
l’exil, des retraites de la forêt, pour prouver à la violence l’inu¬
tilité de la force brutale contre l’amour de la Patrie... Religion
et patriotisme, voilà les secrets de l’avenir. Les peuples qui
meurent sont ceux qui veulent mourir... Fils de martyrs, nous
n’avons pas le droit d’être des renégats... ! »
On voit combien profond, tenace, ancré dans la chair,
comme sucé avec le lait maternel, est cet impérissable amour de
la France, jusque chez les plus humbles Acadiens. C’est, si
poétique qu’il soit, comme un obscur instinct qui se transmet
immuable dans la race ; c’est comme une force aveugle qui
résiste au changement de lieux, à l’usure du temps, aux
vicissitudes de l’histoire.
Mais, dans 1 élite acadienne, on vient déjà de le voir, ce
sentiment, une fois sorti de la pénombre de l’inconscience,
s’épanouit dans la lumière de la raison et s’y fortifie de logi¬
ques arguments.
« Si nous voulons demeurer Français au Canada, dit l’un des
meilleurs représentants de cette élite, Pascal Poirier, prions pour
que la France soit toujours glorieuse et forte. Son rayonnement
est nécessaire à notre vie nationale, comme à nos poumons la
chaleur du soleil. Nous pouvons sans elle devenir un peuple
agricole, industriel ou commerçant : mais il nous faut longtemps
sa littérature, ses beaux-arts, l’assurance de sa force, sa langue,
son génie, son prestige dans le monde, si nous voulons asseoir
la Nouvelle France d’Amérique sur des bases éternelles. Ne
nous faisons pas d’illusions là-dessus. « — « Nous Français
d Amérique, répond comme un écho une voix canadienne, nous
ne lesterons Français que par la France. » — « A moins d’un
contact plus intime avec le foyer principal de la pensée fran¬
çaise, continue le Commandant Asselin, il n’y a pas pour nous
d existence possible, pas de réaction, pas de lutte contre le
matérialisme américain ; « car, « ce qui fait de la France _
supérieure à la Grèce par le sérieux et à Rome par le sens de la
justice, une nation unique dans l’histoire, c’est son culte
LA NOUVELLE ACADIE
579
inlassable des idées. » — « Des trois grandes nations, reprend le
Sénateur Poirier, c’est peut-être la France qui est la plus magni¬
fique. La France, mieux que toute autre nation, a enseigné le
sens et montré la valeur des mots : chevalerie, gloire, liberté,
honneur, mots qui constituent la vraie civilisation, le vrai
christianisme. Elle est parmi les nations modernes ce que fut
la Grèce dans le monde antique. Elle a l’âme de la Grèce,
légère, héroïque, éprise du Beau. »
Voilà le concert d’éloges que font entendre là-bas nos frères
de sang.
Ce patriotisme français des Acadiens et des Canadiens,
ainsi fait d’amour instinctif et d’admiration éclairée, a depuis
des siècles survécu aux plus rudes épreuves : la longue incurie
de l’ancien régime, la défaite, la séparation, l’abandon, l’in¬
différence apparente de la mère-patrie et, depuis la Révolu¬
tion, nos excès politiques et autres, notre frivolité pernicieuse.
* Les colères de la France ont parfois épouvanté notre vieux
sang conservateur et catholique, dit le commandant Asselin
exprimant un sentiment non moins acadien que canadien ; son
sourire a souvent scandalisé notre foi. Il y eut aussi vos lois
républicaines de laïcisation ; nous nous crûmes du coup reportés
au temps où notre clergé chantait des Te Deum pour fêter la
chute de Napoléon, héritier des principes de '89. » — « Dans ce
pays où le clergé a été l’élément conservateur du patrimoine
français, confirme Mgr Baudrillart, une partie des prêtres est
désorientée par la réputation de guerre à la religion que la
France n’a que trop contribué à s’acquérir et que, perfidement,
l’ennemi a exploitée et aggravée. » « Eh bien ! non, malgré tout,
continue Olivar Asselin, il y eut de tout temps chez nous, et
dans le clergé comme ailleurs, des esprits assez éclairés pour
savoir aimer la France indépendamment de ses formes de gou¬
vernement et de ses préférences électorales. »
Toutes ces modalités changent, en effet, avec le cours des
temps ; mais les races demeurent éternelles avec leurs pro¬
fondes affinités immuables. Aussi, quand, au détour du
chemin, Français d’Amérique et Français d’Europe se retrou¬
vent face à face, les mains se tendent ; car les visages se recon¬
naissent, et les cœurs parlent.
Les deux plus grandes épreuves en ces derniers temps sont
venues de la guerre : 1870 et 1911. Comme à ces deux dates,
en Acadie, s’est bien réveillé en dépit de tout, même des pires
conseils, le vieux sang français ! quel émoi dans l’appréhension!
580
LA RENAISSANCE
quelle angoisse dans la défaite ! quelle exaltation dans la
victoire ! « Le contre-coup de la guerre franco-prussienne se
fit péniblement sentir en Acadie, écrivait jadis le Sénateur
Poirier. Avec la France terrassée, sanglante, agonisante, nous
nous sentions diminués, et on nous le faisait sentir ». Avec la
nouvelle guerre, même alarme : « Nous marchons pour la
France, dit le commandant Asselin, parce que sa défaite nous
condamnerait, nous ses enfants d’Amérique, à traîner désor¬
mais des vies diminuées ». « Nous désirions tous, dès le début
de la guerre, a dit le docteur Bourque, sénateur acadien, que
la Grande-Bretagne volât au secours de la France, menacée
d’être anéantie par un ennemi puissant. » L’un des hommes
les plus influents du Nouveau Brunswick, le juge en chef
Pierre Landry, recommanda « l’enrôlement volontaire d’un
membre de chaque famille acadienne. Nos ancêtres furent des
héros dans l’adversité. Puissent leurs descendants montrer
autant de patriotisme et d’héroïsme dans une crise qui menace
la base même de la civilisation chrétienne. » « Les Acadiens
ont noblement répondu à l’appel aux armes, déclara au Parle¬
ment canadien le député Ferdinand Robidoux ; ma province
natale, le Nouveau Brunswick, a fait des merveilles sous le
régime des volontaires. » — Des six fils du Président Véniot
quatre se sont enrôlés dans les rangs de l’armée canadienne.
« Les Acadiens se sont bien conduits », confirme l’organisateur
en chef des troupes canadiennes, Sir Samuel Hughes. Bien
mieux, les Acadiens de file du Prince Édouard passent pour
détenir le record sur la liste d’enrôlement : cinq ou six cents
dès le début : puis 225 sur 1.200 hommes dans le 105e batailion,
soit 1 /5, alors que la proportion acadienne de l’ Ile est 1 /7.
« Et pourquoi pas ? dit le Sénateur Poirier. Les Anglais, les
Ecossais, les Irlandais, les Gallois du Canada, ont une excel¬
lente raison de se battre dans cette guerre ; nous, de race fran¬
çaise, nous en avons deux. Non pas que nous aimions l’Angle¬
terre plus que ne l’aiment les « Scots » et les « Loyalistes ». Les
Acadiens pourraient l’aimer moins, ou même ne pas l’aimer du
tout, s ils se reportent en 1755 et se rappellent les horreurs de
la déportation, la spoliation de leur sol, les traitements inhu¬
mains infligés à leurs ancêtres. Mais ils ne se reportent pas
en 1755... Ce que nous, Acadiens des Provinces Maritimes, nous
demandons aux Anglais, ce que nous attendons d’eux, c’est la
justice distribuée d’une main libérale, en retour de notre loyauté
absolue envers eux et envers le trône... La seconde raison qu’ont
LA NOUVELLE ACADIE 581
les Acadiens de prendre part à la lutte, c’est que, aux côtés de
l’Angleterre, se trouve la douce et belle France, pays de leurs
ancêtres, la France en ce moment mutilée, baignant dans son
sang et cependant toujours fière et terrible. Il ne sera pas dit
que, quand l’Angleterre, quand l’Italie, quand la Serbie, le
Monténégro, la Roumanie, la Russie, le Sud Africain, l’Australie,
la Nouvelle-Zélande et la Grèce, quand les républiques du Por-
tural, de Cuba, quand le Panama, le Japon, les États-Unis
d'Amérique, les Peaux-Rouges des États-Unis et nos propres
sauvages du Canada s’unissent dans un commun effort pour
repousser les Huns, libérer la Belgique, sauver la France et la
civilisation, non, il n’est pas possible que l’Acadie, la plus vieille
colonie française sur le continent, reste silencieuse, indifférente,
impassible. Lors même que personne autre au Canada ne
voudrait répondre à l’appel et courir vers les plaines glorieuses
de France, nous, d’origine française, nous nous lèverions. »
Et les Acadiens se sont levés, en effet. Ils se sont levés plus
nombreux que ne le disent les chiffres officiels : ceux-ci par¬
lent vaguement d’un bataillon (1.200 hommes) de langue
française des Provinces Maritimes et de 3.000 Acadiens,
avec le P. Jean Gaudet comme aumônier-capitaine ; mais ces
chiffres ne disent pas toute la vérité ; ils oublient que dans
l’effectif de bataillons soi-disant anglais du Canada entrait
parfois, a dit le Sénateur Poirier, de 30 à 80 pour cent d’élément
acadien, tant des provinces de Québec et de l’Ontario que de
l’ancienne Acadie. En outre, on a classé comme Anglais,
Écossais ou Irlandais, des Acadiens qui, en dépit de noms
anglicisés (Johnson, O’Brien, Caissy, Gould, Young, White,
Ross, Patterson, Perry) n’ont pas une goutte de sang anglais
dans les veines. Enfin, « certains Acadiens se sont enrôlés sous
des noms anglais. » « Il y a des Franco-Acadiens dans toutes
les unités formées dans le Nouveau Brunswick, confirme le
Sénateur Bourque. La même chose peut se dire pour la
Nouvelle Écosse et l’Ile du Prince Édouard. J’en connais même
qui se sont enrôlés dans l’Ontario. » Les Acadiens furent donc
du nombre de ces braves dont il a été dit : « Les Canadiens
jamais ne reculent. »> Du 15 février 1915 jusqu’au bout, ils
luttèrent héroïquement dans le fameux saillant d Ypres,
sur le front de la Somme, à la crête de Vimy. A Shédiac, un
bienfaiteur américain, le Dr Webster, vient, le 26 juillet 1924,
d’ériger un monument aux dix-huit morts de la guerre en
cette ville, dont onze acadiens.
582
LA RENAISSANCE
On sait combien épuisante fut cette lutte qui décima grave¬
ment le contingent canadien. Pour le maintenir sur le front,
il fallut recourir au service obligatoire, mesure encore plus
inattendue au Canada qu’en Angleterre. Vaillamment les
représentants officiels du peuple acadien, M. Robidoux aux
Communes, MM. Pascal Poirier, Giroir et le Dr Bourque au
Sénat parlèrent tous en faveur de la conscription militaire
qu’avait dès le début de la guerre préconisée le juge en chef
Sir Pierre Landry. « Je suis convaincu, dit le Dr Bourque, que
le peuple acadien est encore prêt à faire de nouveaux sacri¬
fices si la chose est requise, et qu’il fournira de nouveaux
contingents pour aider nos frères et concitoyens sur le théâtre
de la guerre... Nous Franco-Canadiens devons être également
disposés à continuer notre participation à la guerre jusqu’à
la victoire finale. »
Très noblement, le sénateur Girroir, de la Nouvelle Écosse,
parla en faveur de la France; après avoir montré le pays
dévasté, l’œuvre des siècles anéantie, villes et villages incen¬
diés et rasés jusqu’au sol, le sol même bouleversé, tant de
braves et vigoureux soldats fauchés sur les champs de bataille.
« Cependant, dit-il aux détracteurs de la France, la noble
France se tient toujours debout ; elle conserve son calme • son
dévouement ne faiblit point : elle se bat toujours avec la même
ardeur, et son héroïsme fait l’admiration du monde entier. On
a dit que la mentalité de son peuple n’est pas la même que la
nôtre; que ses idéals ne sauraient nousémouv^L etTous
bat’ire nZ T r°" devralt "e Pas demander de Z-
battre poui elle. Pour ma part, vu le grand rôle que la France
sai0sUcraindre *nCOre daas cette 8rande guerre, je puis affirmer
sans craindïe la contradiction que l’on ne saurait concevoir
des ideals plus elevés et plus nobles que les siens » Et citant la
superbe lettre d’un jeune soldat français, il conclut par ces mots
^ PénétréS de S6ntime^
Frt œf ■ 6 héroïsme> grâce à nos victoires, les
Français d Amérique peuvent donc, eux aussi, relever la tête
et dire avec cette petite Canadienne du Minnesota : «Nous
Canadiens-Français, nous sommes si fiers de nos « poilus »
t de nos « pioupious » que nous nous sentons grandir de
de leur victoire- * *
LA NOUVELLE ACADIE
583
« Comme nous sommes fiers ici d’être Français ! Je le redisais
encore ces jours derniers à mes chers paroissiens : « Avant tout,
nous sommes Français 1 » Ce n’est pas l’épithète de Canadiens
qui change notre nature ; car il est vrai, et il le sera toujours,
que le sang qui coule dans nos veines est le plus pur sang de
France ; nous sommes fiers de le dire ; nous le sentons bouillon¬
ner d’indignation quand on le méprise, comme aussi nous le
sentons frémir de joie, quand nous voyons nos chers frères de
là-bas remporter des succès, compter des victoires. Vive la
France ! Vive Dieu qui aime et protège la France I » (Edmond
Buron, Nouvelle Revue, Paris, 1917).
Et le commandant Asselin nous le disait à nous-mêmes,
Français de France, au Comité France-Amérique :
« Depuis la Marne, grâce à vous, les Canadiens Français
n’ont plus des âmes de vaincus : ils marchent la tête plus haute,
allégés d’un poids qui pesait sur eux depuis 1759 et qui s’était
encore alourdi en 1870. Ce jour-là, vous les avez grandis et
ennoblis dans leur propre estime. Je ne suis pas loin de dire :
« Vous les avez sauvés I » Ou je me trompe fort, ou ils sauront
vous en être reconnaissants ». — « Nos gens s’en reviennent de
la grande guerre, conclut le sénateur Poirier, tous pleins d’ad¬
miration pour la France... ; il faut que nos relations avec
vous autres de France deviennent plus fréquentes, plus intimes,
plus fortes. Il faut que nous renouions le lien antique. »
Et oui 1 renouons le lien antique. Il ne s’agit pas, à coup sûr,
de rompre brusquement le lien anglais, mais de le détendre
là surtout où, à force de serrer, il gêne et blesse. Sans doute,
Acadiens et Canadiens reconnaissent bien « toute la mesure de
liberté et d’indépendance » que l’Angleterre leur accorde ;
mais bon nombre se plaignent, et non sans motif, de « tracas¬
series scolaires et administratives », de « persécutions mes¬
quines », de « provocations politiques » de la part de « demi-
civilisés ». Ce que réclame l’élite consciente de la nationalité
française au Canada comme en Acadie, c’est la reconnaissance
de ses droits non pas tant peut-être à l’émancipation absolue
qu’à l’affranchissement intellectuel et moral, le droit de vivre
sa vie spirituelle. << Ce que nous demandons pour la race fran¬
çaise en Amérique, dit l’abbé Philippe Perrier, c’est sa place
au soleil. C’est ce que les Anglais eux-mêmes appellent fair
play... Aussi bien, est-ce faire œuvre utile que de dire aux
nôtres leur nombre, leurs forces... ; ils se doivent de conserver
leur caractère ethnique ». Et quel est ce caractère ? Le séna-
584
LA RENA ISS ANCE
teur Poirier le dit : « Comme Français, comme catholiques,
notre place est parmi les Latins. Notre mission évidente sur
ce continent est d’y répandre les arts, la haute culture intel¬
lectuelle, la civilisation splendide de la France. Il faut que
nous tenions haut, en Amérique, le flambeau dont la Gaule
depuis Charlemagne a illuminé l’Europe. > Bref, il s’agit de
préférer au culte des intérêts et du matérialisme qui abaisse
et nivelle tout le culte des idées et de l’idéalisme qui élève et
ennoblit tout.
Certains Anglais, plus perspicaces que la plupart de leurs
compatriotes, reconnaissent ce besoin social qui est un droit
et veulent lui faire place. « Les Français (du Canada), dit l’un
d’eux, ont encore des progrès à accomplir en matière d’édu¬
cation, d’indépendance, d’adaptation moderne ; mais ils ont
d’admirables qualités de simplicité, d’activité, de moralité.
Il faut qu’ils restent fidèles à eux-mêmes, qu’ils tournent le
dos à l’idéal anglo-saxon de gain commercial et de succès dans
les affaires. » Sans abdiquer trop naïvement, toutefois, ses
droits aux biens de ce monde, le Français d’Amérique peut
légitimement et même légalement maintenir la plénitude de
ses aspirations dans une confédération comme le Canada. Ce
mot, quia pris le sens d’entente commune, implique de nos
jours, en effet, la coordination de forces divergentes en vue
d un but à atteindre ; or, si ces forces ne convergent pas, leur
opposition ne peut que créer des ruines. « Il n’est pas conforme
à l’intérêt général, a justement dit Étienne Lamy, que dans
un État où, comme en Angleterre et en Autriche, les races
sont si diverses, une seule étouffe les autres et gouverne tout. »
On sait le sort de l’Autriche ; l’Angleterre a appris la dure
leçon de l’indépendance américaine ; elle apprend à l’heure
actuelle celle de 1 autonomie irlandaise ; veut-elle encore con¬
naître celle de l’émancipation canadienne ? Ce n’est pas dans
un temps où des peuples endormis dans la servitude depuis des
siècles, Finlandais, Polonais, Tchèques, Croates, se réveillent
à la lueur de libérations imprévues qu’il convient de main¬
tenir dans les ténèbres de l’ignorance et les liens de l’op¬
pression un peuple conscient de ses mérites et de ses droits.
Autrement, à quoi riment les grands mots « Société des
Nations », « libre détermination des peuples », si hautement
proclamés même par des voix anglo-saxonnes ? ne serait-ce
LA NOUVELLE ACADIE
583
là que creuses formules pour l’usage étranger, bonnes à piper
des dupes naïves ? Non ; instruite par l’expérience, l’Angle¬
terre froidement pratique ne veut plus maintenant, comme la
novice et brutale Allemagne, l’écrasement absolu du peuple
soumis, mais son exploitation raisonnée et prolongée. Ainsi,
n’ayant pu, même au prix d’un crime autrement atroce que le
crime sud-africain, supprimer un peuple qui la gênait, elle
s’accommode fort bien désormais de sa survivance ; elle ne
demande pas mieux en sa bienveillance avisée, pour éviter
tout conflit ruineux, pour s’assurer un bel appoint consei-
vateur, que de s’entendre avec le peuple acadien comme
avec le peuple boer, afin, dans l’un comme dans l’autre
cas, d’en tirer tout le profit possible. « Lawrence croyait,
en bannissant nos pères, anéantir entièrement la race aca¬
dienne, dit justement Placide Gaudet ( Grand dérangement,
VI) ; il s’ est grandement trompé ; nous sommes nombreux
aujourd’hui, et l’on est forcé de nous traiter sur un pied
d’égalité. »
Le fameux libéralisme anglais, fait de calculs subtils, sait
fort habilement, en effet, sinon très généreusement octroyer
des libertés progressives, dès qu’il devient dangereux de les
refuser. Chaque fois que, dans les limites du vaste empire,
s’insurge quelque nationalisme exaspéré, une sage autonomie
survient à point qui apaise les revendications locales ; mais
l’emprise britannique reste apparemment immuable, assurant
tout au moins aux cupidés mercantiles les débouchés d’une
clientèle profitable ; ainsi, tout n’est pas perdu et chacun
demeure apparemment satisfait. Mieux encore : quand on ne
peut plus à la longue traiter tout un peuple de sujets allogènes
comme un cheptel humain, on consent à lui dispenser avec
autant de réserve que d’ostentation certains avantages d’ins¬
truction, certains droits d’initiative, certains honneurs fas¬
tueux, mais peu coûteux qui, en améliorant et stimulant
chaque individu, accroissent le rendement total : le troupeau
tout entier ne gagne-t-il pas à la sélection et à la perfection
de chaque tête de bétail ? C’est ainsi que, par une judicieuse
alternance de violences et d’indulgences, par le jeu du chaud
et du froid, la dure et douce Albion ne vise à rien moins, pour
le bénéfice de tous les peuples, qu’à la précieuse hégémonie
britannique en ce pauvre monde si imparfait qu’est notre
586
LA RENAISSANCE
planète terrestre. La « Carthage moderne » veut en son zèle
charitable faire bénéficier tous les peuples de l’univers du
glorieux triomphe de son pacifisme commercial. Pax britan¬
nica, Aussi bien, se faisant de moins en moins chatouil¬
leux, de plus en plus bénin, son orgueil atavique ne
s’offense plus, en apparence de certaines fiertés de race, pour
peu qu’elles s’adaptent à ses vues si sincèrement désintéressées
et se conforment à certains rites si futiles de loyalisme. Un peu
de velours au collier écorche moins le cou pelé du pauvre
chien. « Blood is thicker than waler », s’en va-t-on répétant ;
eh 1 oui, pense-t-on tout bas ; mieux vaut, après tout,
« mariage de raison » que divorce.
Il va de soi qu’au point de vue politique, la France ne peut
ni ne doit intervenir en une colonie qu’elle a créée, à vrai dire,
mais que la violence lui a arrachée. Il n’est pas moins évident
qu’au point de vue intellectuel et sentimental, elle ne saurait
se détourner de ceux de ses meilleurs fds qui d’eux-même vien¬
nent vers elle, pas plus qu’elle ne peut repousser les jeunes
peuples d’autre race que lui attire une sympathie spontanée.
Cette seule attraction implique bien des choses. Toute indiffé¬
rence française ne serait qu’ingratitude maternelle et lâcheté
morale, vices honteux qu’au nom de ses principes la « ver¬
tueuse Albion » ne saurait trop blâmer chez autrui. Le rayon¬
nement spirituel ne connaît pas plus d’obstacles politiques
que de frontières géographiques. Les corps ont beau être
captifs et contraints, le cœur ne se donne qu’à qui lui plaît.
Donc, tant qu’ils cultiveront en eux-mêmes leur mentalité
française, tant qu’ils resteront fidèles à leur foi, à leur langue,
à leur tradition, Acadiens et Canadiens n’auront pas à déses¬
pérer de destinées conformes à leurs vœux les plus intimes et
les plus intenses. La vraie force d’une race réside dans l’asile
inviolable des âmes. S’il est vrai que le temps travaille pour
les plus forts, il travaille, certes, pour un peuple auquel la
natalité assure avec le nombre la force de demain. « Les ber¬
ceaux sont notre force, a dit Placide Gaudet ; l’avenir nous
sourit. » Or, cette force croissante, n’a-t-elle pas déjà assuré
au vaincu d’hier le respect du vainqueur ? Est-ce qu’aux bruta¬
lités de naguère n’ont pas succédé les concessions et les caresses
de l’heure présente ? Si le passé répond de l’avenir, de belles
perspectives s’ouvrent à la confiance des Français d’Amé-
LA NOUVELLE ACADIE 5S7
rique. Un de leurs poètes, Octave Crémazie, a dit noble¬
ment :
Nous avons conservé le brillant héritage
Légué par nos aïeux pur de tout alliage,
Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.
Un autre, Adolphe Poisson, ajoute dans le style du grand
siècle que le sol d’Amérique est :
Le berceau d’un peuple, et non pas son cercueil.
Notre Legouvé a, lui aussi, déclaré : « Une leçon d’histoire
de France est une leçon d’espérance » ; combien n’est-il pas
plus vrai d’affirmer : l’histoire de l’Acadie est une leçon
d’espérance ?
Sources et autres références.
G. du Boscq de Beaumont. — Une France oubliée : l’Acadie, Paris,
1902.
Abbé Magnan. — La Race Française aux Etats-Unis, Paris, 1912.
Edmond Bubon. — Les Canadiens et la Guerre (Nouvelle Revue,
1917).
Desrosiers et Fournet. — Race fr. en Am., op. cit.
Rév. A. T. Bourque. — Chez les anciens Acadiens, Moncton, 1911.
Camille Derouet. — Une nationalité française en Amérique (Corres¬
pondant, 10 septembre 1899). v
Commandant Olivar Asselin. — Pourquoi on aime la France ? Paris.
1919.
Commandant Olivar Asselin. — De nos besoins intellectuels, Mont¬
réal, 1920.
Commandant Olivar Asselin. — Du rôle de la France dans la forma¬
tion d’une élite canadienne-trançaise. — (Revue France-Amérique,
juin 1918).
Frère Marie-Victortn. — Chez les Acadiens des lies de la Made¬
leine (Can. Fr., avril 1920).
Abbé D. F. Léger. — Histoire de la Paroisse de Saint-Pierre de Cocagne,
N. B. Moncton, 1920.
R. P. Thomas Couet, O. P. — L’Acadie est bien vivante (Le Devoir.
20 juillet 1920).
L ’Evangeline, de Moncton, années 1923-1924.
Bulletin de la Société de Géographie (15 avril 1901).
Bulletin de l’Alliance française (15 avril 1914).
Le Tour du monde, 1899 (Mission en Acadie de G. du Boscq de Beau¬
mont).
ADDENDA
Tome I. — Chapitres xi-xiv.
La Collection de la Nova Scotia Historical Society contient
en son volume XII (Halifax, 1905) des renseignements complé¬
mentaires sur trois complices du « Grand Dérangement ».
Edward Cornwallis appartenait à une riche famille du
Sufïolk qui, anoblie en 1627 par Charles Ier, n’en passa pas moins
dès la chute des Stuarts au service de Guillaume d’Orange
et de la dynastie hanovrienne. Georges II combla de faveurs
les Cornwallis. Frédéric, jumeau d’Edouard, eut dans le clergé
un avancement scandaleux qui fit bientôt de ce joyeux mari
d’une femme à la mode l’archevêque de Cantorbéry et, partant,
le primat d’Angleterre. Page du roi à douze ans, enseigne à
dix-huit, membre du Parlement à trente, lieutenant-colonel
à trente-deux, Édouard prit part à la retraite de Fontenoy
et, avec le « boucher » de Cumberland, à l’atroce extermination
des highlanders (1746) qui ne faisait qu’anticiper celle des
Acadiens. En 1748, une mutinerie le força de céder son régi¬
ment à Wolfe. La faveur royale n’en nomma pas moins l’in¬
capable officier gouverneur de la Nouvelle Écosse avec charge
de fonder Halifax. Les trois-quarts des premiers émigrants
étaient des soldats ou des marins démobilisés, mutins, sans
ressources, tout à fait impropres aux longs et durs labeurs de
la colonisation ; ainsi l’expédition fut organisée tant pour se
débarrasser de ce déchet humain que pour apaiser la cupidité
et les frayeurs des gens de Nouvelle Angleterre. Cette double
opération accomplie, le gouvernement anglais s’en désintéressa
au point de refuser tout crédit à l’impuissant gouverneur.
Malade, il démissionna en 1752. Rentré au Parlement en 1753,
le colonel Cornwallis acheva de prouver son incapacité en déci¬
dant avec le lâche amiral Byng l’abandon de Minorque sans
coup férir (1757) et avec l’amiral Hawke, l’abandon de l’expé¬
dition contre Rochefort (1760). Le « brave » général n’en fut
pas moins nommé gouverneur de Gibraltar (1762) où il termina
en 1776 une longue carrière d’expéditions déshonorantes et de
faveurs imméritées.
590
ADDENDA
Charles Lawrence appartenait à une vieille famille du
Hampshire qui, presque ruinée pfr la chute des Stuarts, s'était
rétablie par sa participation aux constructions navales de
Portsmouth. Son père, le général John Lawrence, avait été
blessé à Malplaquet. D’autres parents s’étaient distingués
dans la marine anglaise. Du côté maternel des Harding, même
parenté d’officiers de terre et de mer. Aussi, dès l’âge de dix-
huit ans, le jeune Charles entre-t-il dans l’armée ; de 1729
à 1738, il passe avec son régiment en Amérique du Nord et,
dans les colonies de New-York, de Virginia et de Massachusetts,
guerroie contre les sauvages. De 1738 à 1747, il est tour à tour
attaché militaire et combattant en Flandres où il est blessé
à Fontenoy. Envoyé en 1747 à Louisbourg, puis à Halifax,
il est le 27 juillet 1749 nommé membre du Conseil de la Nouvelle
Écosse par son ami et protecteur Cornwallis, dont l’incapacité
avait besoin de son expérience, de son énergie, de son audace
sans scrupules. Haut de a six pieds deux pouces », corpulent
en proportion, le visage coloré, le verbe haut, le regard dur,
ce brutal colosse en impos ut à tous.
Promu colonel, Lawrence fut chargé de l’organisation mili¬
taire du pays : fortification d’Halifax, création d’une milice,
établissement de voies stratégiques, prise de Beaubassin,
érection d’un fortin à Piziquid, etc. ; sous Hopson, établisse¬
ment des Allemands à Lunenburg, non sans violence ni
rébellion. Après le départ de celui-ci, Lawrence, gouverneur
intérimaire, tente de fonder sa Lawreneet.own à dix milles de
Dartmouth. A propos de sa carrière militaire et de sa politique
acadienne, tout a été dit ; mais sa politique intérieure révèle
les mœurs coloniales de la Nouvelle Écosse. La plupart des
« colons » d’Halifax passaient à Boston dès qu’ils avaient tou¬
ché leurs primes. Par contre, Boston envoyait en cette ville,
dont le ravitaillement lui incombait, les pires exploiteurs,
entre autres les trop fameux Saul, Apthorp et Mauger dont nous
avons eu l’occasion de parler. Ce dernier est typique.
Fils d’un Juif de Londres, Joshua Mauger s’enrichit en trafi¬
quant d’abord aux Antilles françaises, puis à Louisbourg
avec trois navires dont les équipages étaient des esclaves nègres.
Dès la fondation d’Halifax, ce grand ravitailleur de la nouvelle
colonie fit de sa concession de Cornwallis Isle un repaire de
contrebande et de distillation clandestine et installa aux Mines,
à Annapolis et à la rivière Saint-Jean des postes de troque
dont le Suisse Isaac Deschamps fut l’un des principaux agents.
Pour résister aux violences de Lawrence, il organisa contre
lui toute une cabale de marchands. Retiré à Londres après
fortune faite, il s’y fit élire membre du Parlement, maria sa
fille unique au duc de Bouillon et laissa en mourant (1770)
un héritage de 300.000 livres st. Le secrétaire de la province
ADDENDA 5Ô1
estima que la seule contrebande fit perdre à la Nouvelle Écosse
plus de 400.000 livres.
Irritée des procédés tyranniques de son gouverneur, la popu¬
lation n avait cessé de réclamer sa destitution ; mais Lawrence
était si bien en cour qu’il fut, au contraire, comblé d’honneurs.
Une congestion l’enleva soudain en plein bal (19 oct. 1760) ;
six jours plus tard, il fut enseveli avec des honneurs maçon¬
niques. Mais le fastueux monument qu’on lui érigea à Saint-
Paul fut en 1768 endommagé par un cyclone, et les débris
même en furent volés par des mains inconnues.
Un des personnages anglais dont l’influence fut la plus
continue en Nouvelle Écosse fut Richard Bulkeley. D’ori¬
gine mi-galloise mi-anglaise, neveu d’un archevêque de Dublin
et d’un savant connu, héritier d'une grosse fortune, il se laissa,
à l’âge de trente-deux ans, entraîner en Nouvelle Écosse par
Cornwallis. Il y mourut à quatre-vingt-quatre ans. Gendre du
fameux capitaine Rous, puis de l’amiral Mostyn, libéral amphy-
trion en son luxueux hôtel fait des pierres même de Louisbourg,
il fut pendant quarante-cinq ans membre du Conseil de la
Nouvelle Écosse, secrétaire de la Province, pendant vingt-
cinq juge de l’Amirauté et pendant nombre d’années général
de la milice, juge de paix en chef, éditeur de la Gazette, organi¬
sateur du service des pompiers, fondateur de la Société d’ Agri¬
culture et à tous ces titres joua un rôle considérable dans la
politique antiacadienne du faible Cornwallis, du violent Law¬
rence, du fourbe Belcher, du cruel Wilmot, de l’incapable
Legge, etc. Grand-maître de la franc-maçonnerie comme le
gouverneur Parr, il montre lui aussi l’influence considérable
de cette association occulte dans la politique coloniale de l’An¬
gleterre à cette époque.
Tome II, page 103, ligne 20.
Malheureusement, l’influence catholique ne fut pas longtemps
prépondérante en Maryland ; l’intolérance protestante l’em¬
porta. Dès le 10 février 1757, la Gazette du Maryland proteste
contre la présence de ces déportés qui, « dépouillés de tout
bien », sont devenus pour la colonie « une gêne », « une charge »,
« un vrai fléau » :
« En dépit des impôts destinés à leur alimentation, ils ne peuvent
trouver ni maisons ni vêtements ni autres choses de première nécessité,
sans aller mendier de porte en porte. La charité envers eux est, du reste,
préjudiciable à nos propres indigents ; elle est même un danger pour tous
à l’heure actuelle. Aussi faut-il les expulser de notre pays à leurs frais
et les rendre au leur qu’ils encombreront de leurs femmes et de leurs
enfants sans ressources, et cela, en les liant à l’avance par un strict ser¬
ment de neutralité qu’ils ne pourront enfreindre. » « De la correspondance
officielle concernant la sombre tragédie des Acadiens au Maryland, dit
l’historien Russell, se dégagent des visions de pauvres gens naifs et affa¬
més qu’on livre à la mesquine charité d’ennemis de leur nation et de
592
ADDENDA
leur religion, de misérables parias qui, traînant à leur suite leurs enfants
mal vêtus et mal nourris, s’en vont de ferme en ferme mendier les plus
humbles nécessités de la vie ou quémander des nouvelles de leurs ab¬
sents... Aux catholiques même fut interdit de leur donner aide et abri. »
Nombre d’entre eux furent emportés par la petite vérole
ou autres maladies infectieuses.
Tome II. — Chap. xxxm.
Nous n’avons pas assez mis en valeur le rôle éminent que joua
un prêtre acadien dans les destinées de l’Acadie. Né en 1847
à Saint-Louis de Kent, Marcel Richard, dixième enfant d’une
humble famille, fut élevé au collège de Saint-Dunstan, à Char-
lottetown, I. P. E., l’unique collège classique dans les Pro¬
vinces Maritimes à cette époque. Après trois années d’études
au grand séminaire de Montréal, il fut ordonné prêtre, sixième
prêtre acadien, en 1870. Vicaire, puis curé en sa paroisse natale,
il collabora avec l’abbé Biron à la fondation du premier collège
classique des Acadiens (1773-1883), sans encourir toutefois
la disgrâce de son évêque de Chatham, Mgr Rogers. Chargé
en 1883 d’organiser la nouvelle paroisse de Rogersville, il se
consacra pendant trente ans à cette œuvre ardue avec un tel
zèle d’apôtre et de colonisateur que, rival de l’abbé Sigogne,
il fit défricher de vastes étendues de forêt et édifier là, à Saint-
Ignace, à Richibouctou et dans toute la région quatorze églises
ou chapelles, trois presbytères, deux couvents, cinquante
écoles, un monastère de Trappistes ; il donna même refuge aux
Trappistines et aux Eudistes chassés de France. Ami des
humbles et surtout des paysans, ennemi de la paresse et de
l’ivrognerie, il se dévoua au relèvement des Acadiens en vrai
« régénérateur de l’Acadie ». Ce fut lui qui en 1881 à la conven¬
tion de Memramcouck fit adopter l’Assomption comme fête
nationale, et en 1884 à Miscouche fit acclamer notre tricolore
étoilé comme drapeau national ; ce fut lui qui en 1910 à Rome
obtint du pape la nomination du premier évêque acadien. Prélat
domestique, Mgr Richard n’avait qu’à paraître pour enthou¬
siasmer les foules tant par son éloquence chaleureuse que par
sa prestance et son charme. Lors de sa mort, en juin 1915,
l’hon. juge Pierre Landry a justement déploré la perte du plus
habile et du plus valeureux défenseur de la cause acadienne,
d’un vrai « Père de la Patrie ».
TABLE DES MATIÈRES
TOME SECOND
Chap. XV. — La curée (1755-1758) . 1
Chap. XVI. — Deux autres Acadies (1758-1769) .
I. — L’Ile Royale . 44
IL — L’Ile Saint- Jean . 62
Chap. XVII. — Nouvelles déportations, nouvelles tri¬
bulations (1755-1760) . 69
QUATRIÈME PARTIE. — L’EXIL
Chap XVIII. — En Amérique. — Colonies anglaises
du Sud (1755-1765) . 97
Chap XIX. — En Amérique. — Nouvelle Angleterre
(1752-1768) . 123
Chap XX. — En Angleterre et en France (1755-
1775) . 156
Chap. XXI. — Aux colonies françaises (1763-1815).
I. — En Guyane . 181
II. — Aux Malouines . 187
III. — En Louisiane . 189
IV. — A Saint-Pierre et Mique¬
lon . 203
Chap. XXII. — En France (1774-1822) :
I. — Avant la Révolution.... 227
IL — Après la Révolution . 233
Chap. XXIII. — Les groupes acadiens en France :
I. — De Dunkerque au Havre. . 242
IL — Cherbourg . 246
III. — Saint-Malo, Saint -Servan
et environs . 252
LAUVRIÈRE. T. II.
38
594
TABLE DES MATIÈRES
IV. — Morlaix, Brest et le Mor¬
bihan . 257
V. — Nantes . 260
VI. — Rochefort et la Rochelle 263
VII. — Bordeaux et autres lieux 266
Chap. XXIV. — Jugements et verdicts . 270
CINQUIÈME PARTIE. — LA RENAISSANCE
Chap.
Chap.
Chap.
Chap.
Chap.
Chap.
XXV — Du fond des ténèbres (1756-1766). .
XXVI. — L’aube (1766-1911) .
XXVII. — En Nouvelle Ecosse .
XXVIII. — Au Madawaska .
XXIX. — Au Nouveau Brunswick (comtés de
l’Est) .
XXX. Dans le Golfe Saint-Laurent :
!• — Au Cap Breton .
II- • — A l’Ile Saint- Jean .
III- — Aux Iles de la Madeleine
IV. Au Labrador Laurentien
V. — A Anticosti et à Terre-
Neuve .
Chap. XXXI.
Chap. XXXII.
Chap. XXXIII. —
Chap. XXXIV.
Au Canada .
Aux Etats-Unis :
I- — En Louisiane .
II- — Aux Grands Lacs .
III. — En Nouvelle Angleterre.
Trois fléaux :
L — Emigration .
II- — Anglicisation .
III- — Ignorance .
La Nouvelle Acadie . . .
291
318
354
373
405
418
437
450
455
459
462
481
491
495
530
535
543
563
TABLE DES ILLUSTRATIONS
TOME SECOND
1. — Statue d’Evangeline à Grand Pré,p. H. Hébert, (frontis.)
2. — La Rade et la Ville de Louisbourg, en 1758 . 40
3. — Plan de Louisbourg (1758) . 48
4. — Les derniers vestiges de Louisbourg . 64
5. — Les derniers canons de Louisbourg . 64
6. — Portrait du général Amherst, par Jos. Reynolds. 80
7. — Carte de la Nouvelle Angleterre (vers 1775) . 128
8. — Portrait du duc de Choiseul par Van Loo . 144
9. — Le port du Palais à Belle- Isle en Mer . 176
10. — Carte de la Guyane Française en 1763 . 180
11. — Carte des Isles Malouines vers 1765 . 188
12. — Carte de la Louisiane en 1784 . 192
13. — Carte des Isles Saint-Pierre et Miquelon (vers
1770) . 208
14. — Vue d’Halifax par Short (1777) . 304
15. — Le halage du bois . 320
16. — Compagnie de bûcherons acadiens . 336
17. — Orignal en son habitat . 336
18. — Famille Fr. Comeau de la Baie Sainte-Marie, N. E. 352
19. — Les Vieux Saules et le Puits d’Êvangeline . 356
20. — Vue récente de Grand Pré . 356
21. — L’église votive et la statue d’Evangeline . 364
22. — La Croix des Ancêtres . 364
23. — Carte de la Nouvelle Ecosse, du Cap Breton et
de l’ Ile du Prince Édouard . 368
24. — Collège Sainte-Anne à la Pointe de l’Église. N. E. 372
25. — Les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. 372
26. — Famille acadienne de la Baie Sainte-Marie, N. E. 380
27. — Carte du Maine et du Madawaska . 384
28. — Carte du Nouveau Brunswick . 400
29. — Famille nombreuse du Nouveau Brunswick.... 404
30. — Halage d’une maison, N. E . 412
596 TABLE DES ILLUSTRATIONS
31. — Ancien collège des Eudistes, à Caraquet, N. B... . 412
32. — Jeunes Micmacs . 416
33. — Paysage du Nouveau Brunswick . 416
34. — Groupe d’écoliers acadiens du Cap Breton.... 420
35. — Mineurs assomptionnistes du Cap Breton . 428
36. — Au fond du Golfe Saint-Laurent (carte) . 432
37. — Carte de l’ Ile du Prince Édouard . 432
38. — Tous à l’œuvre ! . 436
39. — Famille Jérôme Richard du Cap Breton . 436
40. — Les institutrices et les instituteurs français de
nie du Prince Édouard . . 444
41. — L’hon. juge en chef Aubin E. Arsenault, I. P. E. 448
42. — L’honorable sénateur Joseph O. Arsenault, I. P. E 448
43. — Les Iles de la Madeleine en 1867 . 452
44. — La Pointe-aux-Esquimaux au Labrador Lauren-
tien . 460
45. — Chéticamp, au Cap Breton . 460
46. — Environs de Chéticamp, au cap Breton. ....... 464
47. — Margaree, au Cap Breton . . . 464
48. — Carte de la Nouvelle Angleterre et des pays voisins 480
49. — Vue d’ Arichat, Ile Madame . . . 496
50 — Vue d’ Arichat, Ile Madame . 496
51. — Les vieux canons de Port-Royal . 512
52. — Les vieux canons de l’Ile Madame . . 512
53. — Cathédrale d’Antigonish, N. E . 528
54. — Vue récente d’Halifax . 528
55. — Mgr Edouard Le Blanc, de Saint-Jean, N. B . 544
56. — Mgr Patrice Chiasson, de Chatham, N. B . 548
57. — L’honorable juge en chef Sir Pierre Landry, N. B. 556
58. — Le Père Lefebvre, de Memramcouck, N. B. . . . 556
59. — Vieilles Acadiennes de la Nouvelle Écosse . 560
60. — Jeunes Acadiennes du Cap Breton . 564
61. — Famille acadienne de la Baie Sainte-Marie, N. E. 572
62. — Eglise de Pomquet, N. E . 576
63. — Autre Eglise acadienne en bois, N. E . 576.
ABBEVILLE.
IMPRIMERIE F
. PAILLART
/
Date Due
TRENT UN VERS TY
0 1164 0434046 9